XXIII
:M dccembro. ,
Cette lettre est la dernière de la plus belle des années de ma vie. Il me semble que le dernier lien qui m'unissait à toi se brise. 11 faudra dater mes souvenirs de l'année passée. (Juelle chose singulière, pourtant ! si tu ne m'avais jamais aimé, j'aurais plus d'espoir d'être aimé un jour. C'est, en effet, chose accomplie , passée , finie, usée, que cet éternel amour. Il a si bien flambé qu'il est en cendres. Et moi, misérable, j'aime comme au premier jour!
Il faut me pardonner ce dernier murmure. Je vais enterrer tout vivant mon pauvre amour au pllis profond de mon cœur. Si ses cris arrivent
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encore jusqu'à toi, de bien loin en bien loin, fais semblant de ne pas les entendre. Déguisé en amitié, il aura encore bon air, tu verras. Tu ne peux pas m'en vouloir, n'est-ce pas, si. j'ai tant de chagrin en voyant finir cette année, qui n'a pas eu sa pareille, et qui ne sera jamais égalée; cette année h laquelle je penserai tant que je penserai?
Toi, chère aimée, prends le bon de la vie, aussi longtemps qu'il se laissera prendre. Si le bonheur t'échappe , appelle -moi. Je ne serai jamais quitte envers toi pour tant de bonheur prodigué au temps des bois ombreux et des jardins pleins de roses. Toutes les femmes auraient ri de mon aveuglement, de ma bonhomie; mais toi, cher cœur d'or, tu as compris que je m'enfermais dans un passé qui sera toute ma vie. J'élève chaque jour encore, autour de moi, des forteresses pour m'isoler.
Adieu, bonne fée rose; demain vous ne serez
plus qu'un ancien souvenir; l'année d'amour sera
morte.
Olivier.
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8 mai.
Qu'es-tu donc devenu, petit? 11 y a quelque chose comme quatre mois que je ne t'ai vu. Je crois que tu t'es donné le genre de m'oublier.
Il y a des feuilles aux arbres, il y a des roses
au jardin. J'ai toutes sortes de récompenses pour
toi, mon pauvre caniche. J'ai bien, bien envie de
te revoir. Viens à Ville-d'Avray demain par le train
de dix heures trente minutes; je t'attendrai chez
nous] je commanderai le déjeuner.
Viens et ne m'écris pas.
Marcelle.
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10 mai.
Vous avez toujours raison, chère femme; mais jamais vous n'avez été plus près de la vérité que le jour oii vous m'avez dit : « Tu verras comme je suis mauvaise ! » Ai-je menti quand je vous ai répondu : « Tu verras comme je serai soumis?» 01 la pire, la meilleure, la plus terrible, la plus douce, la plus maudite , la plus adorée des femmes I pourquoi êtes-vous revenue, si vous ne devez plus venir ?
Quatre mois s'étaient passés lorsque tu m'as rappelé, quatre interminables mois. Pourquoi ne
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m'as-tu pas laissé dans ma torpeur, si tu devais m'abandonner? Pourquoi m'avoir dit que tu m'aimais encore, si tu ne m'aimais plus? Pourquoi m'avoir promis un adoralîle été, si Fliiver ne doit jamais finir?
Ce n'est pas un cri de révolte que je t'adresse, despote reconnu, t} ran chéri ; tu as le droit de me faire souffrir toute ma vie , après les cinq mois splendides que tu m'as donnés ; mais Dieu t'épargne, à toi, ce supplice d'attendre sans cesse un bonheur qu'on vous promet, qu'on t'ait miroiter à deux doigts de votre cœur, et qu'on écarte alors que vous vous croyez le plus certain de le tenir!
Tu n'as aucnn intérêt à me torturer cependant; c'est donc par amour du grand art de coquetterie que tu me frap])os si cruellement ? Tu n'as pas grand mérite à cela, cher bourreau, car je m'offre, à les coups, trop heureux si je puis baiser l'ombre de la main qui m'a meurtri.
Quand je t'ai vue venir liier, quelle joie j'ai res-
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sentie ! Puis tu iiTas dit ([lu' tu l'iais nuilade, et j'ai été tout préoccupé. Ton malaise a augmenté avec une rapidité terril)le. Tu m'as parlé de rêves irréalisables... j"ai compris. Quand tu mas appelé près de toi, mon cœur battait à me faire souffrir; tes bras sont restés fermés. Alors, ce qui s'est passé en moi, nul être de ce monde ne le pourrait e\j)rimer. Le baiser est pour moi mie chose sacrée ; un baiser frauduleux est une impiété. Tout en moi aspirait i"i s'unir à toi ; mon sang était à l'étroit dans mes veines, mes lèvres avaient des frissons, des courants iiiacés me parcouraient... et tu t'es endormie.
T'en ai-je voulu? Dieu sait que non. Jamais je ne pourrai t'en vouloir. Mais je me suis rappelé ce pauvre jardinet de ta toute jeunesse, que nous sommes allés visiter au temps heureux. La calèche était restée au loin, sur la route, et nous avions pris à travers champs. Ton chien sautait dans le seigle fraîchement coupé, et, les pattes meurtries, il aboyait pour qu'on le portât. Tu arrivas près de l'enclos, et par-dessus la haie tu promenas les yeux sur ces
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plates - bandes ensemencées de souvenirs. Mais les souvenirs te parurent fanés, et tu revins avec une désillusion. J'eus un moment de tristesse et je me dis : « Tu seras un jour comme ce jardin, et alors malheur à toi! car tu n"as pas la terrible indifférence de la nature. Machine à souffrir, tu souffriras, » Mais à quelques pas du courtil tu me baisas et tu me dis que tu m'aimais. Aussitôt le jardin fut au bout du monde. Quelles bonnes choses tu m'as dites I quelles douces choses tu m'as prouvées au retour !
L'autre matin, à tes côtés, je revis le jardin, je te revis te dressant sur tes pointes, en quête d'une désillusion, et je me dis : « Elle a fait une épreuve qui n'a pas réussi, et, par-dessus la haie, aussi fleurie qu'autrefois cependant , elle n"a plus vu l'amour. » J'ai compris que cette fois tout était fini pour moi. Situ m'avais tué sur place, quel service tu m'aurais rendu !
Tu as devance l'heure du départ, et une fois dans la voiture tu souffrais moins.