X PRÉFACE
moi, mn fjaieté, ma confiance, mon orç/ueil, ma candeur, ma chère bêtise enfin, cjui me faisait dire : « Tous les hommes se ressemblent! Il n'y a que moi qui suis auù^ement ! y* Nous jetions l'amour par les fenêtres arec une prodigalité royale! Quels princes nous étioiul Notre couronne est tombée et les cheveux avec. Passez, jeunes filles, passez.
C'est toi, Manon Lescaut, c'est toi, ma belle amie, que je charge de présenter ce bon jeune homme à tes grandes camarades d'éternité. Il n'y a plus de préjugés là où vous êtes tnaintenant. Toutes mortes par l'amour et pour l'amour, vous vous fréquentez toutes, sans distinction de naissance et de rang. Vous voilà toutes désormais de la même famille.
Ce doit être charmant, Juliette faisant ses confidences à Manon! Virginie consolant Clarisse! Lovelace est -il pardonné? Saint- Preux commence-t-il à rire un pteul Comme Werther et l'f/ul doivent se comjii'cndre! Ces héros ne se
l'HEKACE M
trompent pas d'héroine , n'est-ce pas* Roméo n escalade pas le balcon de Desdémone^ et Paul ne te porte pas au-dessus des torrents? Vous avez bien tous là-haut ce que vous rêviez ici- bas. Enfin vous êtes heureux! Eh bien, ma chère Manon, profites-en pour présenter mon chevalier, petit- fils de des Grieux . Il est timide, il n'est pjas encore très-connu , mais il est un peu ton parent, de la mcdn tjauche; il est diijne d'entrer , dignus est intrare. // a cru que c'était arrivé,, comme 7ious disons sur la terre. Il en est mort, tout bonnement, et très-philosophiquement^ ma foi. Il a écrit, avant de mourir, à sa Marcelle, une lettre qui est un petit chef-d'œuvre. H lui conseille de ne pas se déranger pour venir au cimetière, si c'est l'heure de sa répétition. Oh! il la conncnt bien! Je parierais, moi, qu'elle a voulu y aller, — mais qu'elle n'a pas pu. Les matinées sont si courtes !
Cette Marcelle est une espèce d'actrice
xu PRÉFACE
d'wi théâtre quelconque. Tu me diras que la position n'y fait rien; je suis de ton avis. Il l'aime, voilà le fait, et il en meurt, voilà tout. Certes, tu n'étais pas une vertu; mais, sans compliments, tu avais un autre cœur que cette gaillarde-là. Et puis c'était toi qui mourais, tu donnais ce bon exemple. Aujourd'hui Vhomme abdique, il- n'en pjeut plus; c'est lui qui nieurt. La femme triomphe sur toute la ligne , et Vautel de Vénus, de la Vénus p/opulaire, fume du matin au soir. Ses jjrètresses ont un uniforme particulier, savais- tu cela? On les reconnaît tout de suite. Elles ont les yeiur peints en wAr , les lèvres peintes en rouge, la face peinte en blanc, les joues pjeintes en rose et les cheveux peints en jaune. On les recrute partout, dans les inagasins , dans les pensionnats^ dans les rues, dans les salons, à la Morgue. Il y a là des créatures rpà sont mortes du tempjs de Charlemagne et qui ont l'air d'avoir quinze ans. C'est l'électricité qui leur
l'UliFACK Mil
prl'tc le Dioiivcmoit et l'apparence de la lie. Plus d'âme, plus d'âme du tout. On prend ça dans ses mains sans ôter ses gants, bien entendu; on sent le froid à travers et les mains (jlissent comme sur de l'argile émaillée.
Cela ne s'arrêtera pjas /«, dit-on. Un grand astrologue affirme que l'humanité ne sera bientôt plus qu'une mascarade universelle conduite par un Musard gigantesque, éclairée par un bûcher colossal, oii les générations nouvelles viendront jeter, en hurlant, toutes les poésies, toutes les sciences, toutes les grandeurs, toutes les convictions, toutes les lois, toutes les consciences, tous les efforts, tout le génie des siècles antérieurs. Il y aura tant à jeter au feu, que les larmes et le sang répandus p)ar les victimes, les apôtres et les martyrs du bien, et recueillis jusqu'à ce jour par l'espércmce et la pitié de l'histoire , ne pourront pas éteindre les flammes et que le soleil en sera brûlé. Nous ne trouverons de fraîcheur, dit ce méchant prophète, qu'à l'ombre de l'unique
XIV l'KLFACE
Statue (le IVujolboche , j)lus grande que Babel , plantée sur les Carpathes, tandis que^ du haut des Montagnes rocheuses, une Thérésa de cent mille coudées, bénissant ce vacarme effroyable, chantera jusque dans les deux Vhymne de la matière et les psaumes du néant.
Voilà ce (pi' on promet; je t'en fais ptart et la hâte, puisque j'ai, (jràce à ce petit livre, une occasion de correspondre avec toi. Ceci doit t'intéresser, ma chère Manon, car c'est toi qui chez nous as fait souche de ces dames. Tu es bien un peu responsable; et moi, je ne sais pas trop si l'on ne m'accusera jjas de complicité. J'ai Marguerite Gauthier sur la conscience; mais je t'avertis qu'au jour du jugement je crierai de toutes mes forces : C'est Manon qui a commencé.
J'espère, entre nous, (pie les choses n'iront pas aussi mal (pi'on le pjcnse. Je pniis même f annoncer [maintenant (pie ta pjosition est faite et que tu n'as plus rien à craindre) que
PHKrACK XV
ces dames ont fait leur temps. Elles auront eu leur règne, comme toutes les folies humaines, comme les Coucous, la Tcrrcar cl la fjtterie; mais elles disparaîtront au premier rai/on du jour et au premier cri de Fahmette. Je < rois même que le eJwralier Beau-Temps sera le dernier blanc (pie ces néc/resses teintes auront dévoré. Raison de plus jxmr cpie tu le patnnines, il n'a que juste le temps de se faire adnn'ttre. Aujourd'hui il est encore un innocent, dcjnain il ne serait peut-être qu'un imbécile. On ne sait jcmmis bien ce qiCcm dcriendra^ (piand (ni aime dans de certains endroits. •
Adieu, ma cJière manon ; tous mes respects à Virqinie et tous mes liommafjes ci Charlotte,
A. DlM.VS FILS.
A Monsieur Alain Quatrelics, à Jossclin [Morbihan).
Pari?, juillet 18G9
Cher frère,
Je suis donc installé rue d'Enfer , dans le petit appartement que nous avons découvert ensemble ; c'est là que tu m'écriras à l'avenir. Les ouvriers ont touché à tout, et tu ne reconnaîtrais plus le triste logis oii l'on venait de mourir. Le soleil a repris ses habitudes familières ; le Luxembourg m'envoie des nuées d'oiseaux qui, jusque dans ma chambre, picorent les miettes de mon pain.
Mes faïences, mes armes sont rivées au mur, mes livres sont en place ; et tout cela pour longtemps, je l'espère. La mort n'a plus rien à voir ici.
J'allais môme oublier, comme tout le monde, le locataire que j'ai remplacé, lorsqu'un ouvrier, en collant du papier dans le fond d'une armoire, a trouvé les lettres ci-jointes qui sont presque toutes du pauvre mort. Personne ne venait plus le voir ; on ne lui connaissait ni parents, ni amis ; je ne savais donc à qui remettre cette correspondance. Je l'ai lue et je te l'envoie. Elle te touchera comme elle m'a touché. Tu me la rendras quand j'irai te voir aux vacances.
Donne un bon baiser à notre mère et porte-le en compte.
A toi,
Jean (Jiatrelles.
Si tu y penses, rappelle-moi au souvenir de Geneviève, mais ne lui confie pas mon envoi. On rend
\.E (:iii:vAi.ii;ii i'.kai -temps
les filles orgueilleuses et féroces, quand on a l'imprudence de leur lais^^er voir tout ce qu'iui homme peut soulTrir par elles sans les moins aimer pour cela.
Je vous prie de vous trouver au train d'Enghien à trois heures.
Marcelle.
LE CHliVAMEU T.KA l -TKMI'S
Je suis en voiture, viens.
Marcelle.
Mon pauvre cher,
Que c'est triste de ne pas te voir ! Que c'est Ion les journées! que c'est long les nuits! Aussi, demain samedi, si tu le peux, prends le train de neuf heures; je serai à la gare à t'attendre. Je t'embrasse, et encore, et toujours. Voici des violettes; elles ne sont pas jolies, mais ce sont les premières.
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Se trouver à trois heures au chemin de fer, Si je n'y suis pas, attendre.
La pauvre Marcelle.
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Que c'est donc triste de se quitter !
Je suis un peu malade ce matin. J'ai mal dormi. Qu'il a été long le chemin hier sans toi I C'est si près, Enghien, quand tu es avec moi!
Comme tu as été mignon hier ! As-tu pensé à moi hier soir? Comme il faisait beau dans ton jardin ! On est bien mal en chemin de fer pour écrire. Je puis toujours te dire que je t'aime beaucoup, quoique tu le saches bien.
Je voudrais sentir tes lèvres, tenir tes mains ! Il me semble que je ne vais pas te voir aujourd'hui. C'est
absurde, puisque je t'aime et que « vous me trouvez
très- agréable. » Mon Dieu! que je t'aime!
Marcelle,
Je t'envoie toutes les fleurs du jardin.
LE CllEVALIKR BEAI -TEMPS Ki
Itl lli)Vi'llllllY\
J'ai fait ce matin une découverte incroyable. Sais-tu bien qu'il y aura demain six mois que dure notre roman? Moi qui croyais n'en être encore qu'au premier chapitre!
Je n'écris pas cette lettre pour que tu la lises; je ne sais pas pourquoi je te l'envoie. Arrivé à cette première étape, j'éprouve le besoin de savourer ce court passé dans lequel est entassé tout le bonheur de ma vie. (l'est l'inventaire de mes joies que je veux dresser ici ; tu les connais de reste, puisqu'elles me viennent toutes de toi. Ne lis donc
16 LE CllEVAIJKU lŒAL-TEMPS
ces lignes que si tu n'as rien de mieux à faire ; en réalité, c'est à moi-même que je les adresse.
Je te parlai pour la première fois le 17 mai. On jouait la Folle d'Athènes. Je n'avais pas encore abordé le théâtre ; aussi, blotti derrière un portant, je tremblais à faire pitié. Comme on ne savait pas si le public accueillerait bien mon ouvrage, personne ne m'adressait la parole. Des sonorités sauvages ou ridicules m'arrivaient de la scène et de l'orchestre. Pendant que mon opéra se jouait, j'en entendais un autre cent fois préférable, que je me maudissais de n'avoir pas écrit. Mes yeux ne rencontraient que des décors mal assujettis, des costumes absurdes; mes oreilles n'entendaient que des sons criards, des mélodies vulgaires ; j'en étais venu à trouver absurde que le public ne sifflât pas, et à désirer la chute du rideau avant la fin de l'épreuve.
C'est alors que je te vis.
Mon cœur trouva moyen, je ne sais comment, de battre plus fort, non qu'il fût à toi déjà, mais
i.K ciiKVAi.iKM in:.\i -I i:mi's
jKirce que j'avais })liis honte encore de mon œuvre depuis que je te voyais l'écouter. Je ne t'avais jamais aperçue que de la salle, et de près tu me parus bien plus belle ! Et puis , je savais quelle grande artiste tu es; aussi je ne tardai pas à oublier tout ce qui n'était pas toi. Pour moi, tu personnifiais le public, et si je t'avais vue donner le moindre signe d'improbation , je me serais certainement élancé sur la scène en criant : « Baissez le rideau , baissez le rideau ! »
Tu tenais du bout des doigts le battant d'une des portes du décor ; tu l'écartais légèrement pour mieux entendre et voir. Tu écoutas d'abord avec intérêt , puis l'émotion te gagna. Quand X... voulut te parler, tu le repoussas très-rudement. Combien j'étais reconnaissant de l'intérêt avec lequel tu écoutai? ma musique, et comme je la trouvais mieux depuis qu'elle te plaisait! Quand le rideau tomba, tu te mis à applaudir, et moi, j'attribuais naïvement au choc de tes deux mains mignonnes tout le bruit des applaudissements.
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J'avais oublié la salle aussi bien que la scène , et te voyant battre des mains, j'allais en faire autant, ne sachant plus de qui était l'ouvrage qu'on venait de représenter.
Lorely allait rentrer dans la coulisse par cette même porte auprès de laquelle tu te tenais; je me le rappelai à temps, sans quoi tu eusses été blessée. .Te m'élançar et te pris dans mes bras pour te préserver. Je vis alors tes yeux rem[)lis de larmes. Lorely poussa brusquement les battants de la porte et, nous voyant enlacés, ne put retenir un éclat de rire. — A merveille!.., je vois, cher monsieur Olivier, que les premières ne vous font pas perdre la tète. Quant à toi, Marcelle, tu as bien vite tourné du côté du soleil levant. »
Tu te dégageas, me remercias, et je te saluai.
Quand Lorely sut que nous ne nous connaissions pas, il nous présenta l'un à l'autre. — (( Marcelle , monsieur est l'auteur de la Folle d'Athènes, un apprenti triomphateur. Monsieur Olivier, la dame que vous tenez dans vos bras est
M"' Marcelle, une victorieuse de cinquième année. Embrassez- vous, et puisse cette connaissance, ébauchée un jour de Iriomplie, se perpétuer de la même façon. » — Tu me tendis la joue. J'allais en profiter quand on m'entoura , et je fus entraîné.
Le lendemain, je te revis au théâtre. Tu nie demandas un rôle et cela me flatta énormément. Je mourais d'envie de te parler de ce baiser offert la veille et que je n'avais pas pris, mais je n'osai pas. On devient si poltron quand on aime! J'avais cependant construit tout le jour des phrases d'un effet sûr, dont je compris fort heureusement tout le ridicule au moment de les prononcer. Il est certain que si tu n'avais pas été toi-même sur la pente de m'aimer , tu aurais fait allusion à ma déconvenue. Il n'en fut pas dit un mot. Tu me fis remarquer que tu jouais dans la seconde pièce, que nous avions chance de nous voir trois fois par semaine, et tu insistas pour que je vinsse réguhèrement.
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Je ne dormis pas cette nuit là. L'idée que tu pourrais m'aimer ne me vint pas. Cependant mon cœur se détachait de moi pour aller vers toi avec une rapidité qui me donnait le vertige, l'endant quelques heures, je m'abandonnai à ce courant de tendresse et je le sentais qui m'emjtorlait... qui m'emportait... si fort, si vite, si loin, que la peur me prit. L'analyse que je fis de ]a' situation n'était pas de nature à me rassurer. Il ne m'était pas permis de me faire illusion sur mes mérites ; ma vie plus que modeste était remplie par un travail duquel dépendaient mes maigres ressources ; je me rappelai avec tristesse ce que j'avais entendu dire autrefois sur ton genre de vie, sur tes relations avec lî... Il n'en fallait pas tant pour me déterminer : je pris bravement le parti de la fuite. Huit jours se passèrent sans que je remisse les pieds au théâtre. Je les ai assez regrettés depuis, ces jours-là! Lorely, que je rencontrai, parut froissé de ne pas m'avoir revu. Il me dit que tous ceux qui jouaient dans ma pièce s'étonnaient de mon