I.K dlKVAI.IKP, ['.KM -TKMI'S i
Que s'est-il passé? je n'y comprends absolument i-ien. Avez vous voulu me punir d'être parti? Je ne veux pas le croire, puisqu'en allant à Lyon je n'avais qu'un but : vous faire donner le rôle que vous m'avez demandé. Votre « amie », votre Lucile est-elle chez vous à la campagne? A-t-elle questionné vos domestiques? Yos secrets ont-ils été de la cuisine à l'antichambre et de l'antichambre au boudoir? Subissez -vous l'influence de tout cela? Ktes-vous souffrante? Voilà ce que je redoute. Le reste!... nous verrons bien.
44 i.K ciiKN AI. 11:11 iii:Ar-Ti:MPs
Je ne m'explique pas que vous ne puissiez pas écrire deux lignes. Vous êtes seule presque toute la journée (me dites-vous) ; il me semble que je vous écrirais sous le couteau de la guillotine sans que le bourreau s'en doutât. Je sais bien qu'il vaudrait mieux penser aux lettres que jai reçues qu'à celles que je ne reçois pas. .Je pense aux' unes et je regrette les autres.
Je vous laisse souffrante, triste et effrayée; vos paroles ont Tair de présages; elles paraissent masquer des pensées que vous ne pouvez pas me dire; de longs jours s'écoulent sans que j'entende parler de vous.
Je laisse tout pour vous attendre; ma \ie se passe dans les gares, je ne sais oii.
- Toutes les heures, je rentre chez moi en quête de lettres ; rien. Vous ririez bien si vous saviez tous ces petits détails dont ma vie est faite et qui, tous, se rapportent à vous.
Ce matin je rencontre un commissionnaire au coin de la rue de Tournon et de la rue de
i.L (;ili:\ Al.lKK liKAI -TK.MPS
Yaugirard. H tenait un magnifique bouquet de roses.
— Vous venez de la jilace du >ord?
— Oui, monsieur.
— Ce bouquet vient d'Enghien?
— Cela se peut, monsieur.
— Alors, ce bouquet est i)0ur moi.
— Je ne le crois pas. Je vais le porter rue des Feuillantines. Il m'a été confia par un monsieur pour M"' X. , et vous ne me faites ^las l'effet d'être M'-^ X.
Je me suis empressé d'oublier le nom de la dame.
J'aurais des volumes à vous écrire, mais vous n'êtes plus agréable du tout. Donc, c'est dit : je ne vous aimerai plus à partir de la semaine prochaine. Comme je vais t'aimer jusque-là, par exemple ! Je sens bien , au mal que vous me faites, que le jour de te désaimcr n'est pas encore arrivé.
Ton bouquet embaume comme si tu m'aimais en-
46 LK CHEVALIliK liEAL-ÏEMI'S
corc. Je dis « ton bouquet, » peut-être ne vient-il pas de toi. On m'a dit : C'est un monsieur qui l'a apporté. — Vous voulez dire un commissionnaire? — Non, un monsieur. — Quel est cet homme bien mis qui porte tes bouquets?
Il me semble que je reconnais tes roses, cependant. Les roses couleur de chair se fanent les premières; les rouges perdent leurs feuilles sans se faner ; les blanches noircissent sans s'effeuiller. Comme tu riras si ce bouquet n'est pas de toi ! Figure-toi que toute lettre , tout bouquet, qui passent et ne sont pas pour moi, il me semble qu'on me les vole.
Je t'ai promis d'être court ; en voilù assez. Mes compliments à Lucile. A-t-ellc reçu des nouvelles de son Georges? Et Don Carlos?
Comme il e^t difficile de s'arrêter!
Oi.ivii:i!,
m: chkvamkk ukal -Tr:.Mi's
Ou'cst-cc que cela veut dire? Ce ne peut rive que le résultat d'un mak'utendu. Je sais que vous vous portez bien; j'ai \u de vos convives. Vous me quittez dimanche plus aimante que jamais, et puis sept jours se passent sans nouvelles. C'est la première fois que cela arrive. 11 est une phrase de vous qui me sonne aux oreilles comme une fanfare.
« Avec cela qu'il est facile de dire aux gens qu'on ne les aime plus! »
Si c'est cela qui vous arrête , pour Dieu ,
48 \.E ClIKN AI.IliR Bl'Al-TKMI'S
(litcs-le. Ecrivez-moi simplement: Adieu. You> irentendrez plus parler de moi ; je le promets. Je vous garderai une éternelle reconnaissance pour le passé, et si je souffre, vous n'en saurez rien. Je ne vous ennuierai pas , vous pouvez en être certaine. Si c'est un jeu, il est par trop cruel; fmissez-le, je vous on supplie.
Il est impossible que vous n'ayez pas trouvé le moyen de m'adresser un mot. Si vous n'en avez rien fuit, c'est que vous ne l'avez pas voulu.
Hier soir je suis allé ù Engliien. Je me suis bien gardé d'aller du coté de chez vous : je serais entré coûte que coûte. Si vous avez vouln me faire mal, je jure Dieu que vous devez être contente. Arrêtez-vous.
Si vous en aimez un autre, aimez-le franchement et chissez-moi; mais, sous prétexte de me ménager, ne me torturez pas et ne m'associez pas à ce triste pêle-mêle d'affections indigne de notre amour passé, indigne de vous.
Je le plains, celni que vous aimez, car il vous
LE CHKVALIRK BEAL'-TEMPS 49
aimera, et combien il souffrira quand votre caprice sera passé !
Vous me meurtrissez en ce moment, et, vos ongles dans le cœur, je ne puis dire qu'une chose : Je vous aime et vous bénis pour le passé. Mais, si vous devez me tuer, eh bien, achevezmoi !
Olivier.
LE CHEVAIJEH lŒA l -TKM PS
Lundi , mardi , mercredi , jeudi , vendredi, samedi, — pas une lettre !
Est-ce donc aujourd'hui qu'il faut se dire adieu? Le caprice est mort, qu'il repose. Quelle bonne folie nous avons faite, et le bon billet qu'avait La Châtre ! On parlait de l'été prochain ; on parlait d'aimer une année encore après cet intermède d'hivei'. Comme si l'amour revenait jamais sur ses pas !
Allons ! je veux m'habiller de deuil et mener moi-même la danse. Donnez-moi mon bel habit
noir, mon pantalon noir étroit aux genoux , une cravate blanche et des gants drapés noirs, noirs comme la feuille d'oranger qui s'effeuille aux jours des caprices enterrés. Hope-là!... voilà le cortège qui s'avance.
En tête, dans la voiture du clergé, les illusions, les mensonges des premières heures, qui jetteront l'eau maudite sur la fosse et prononceront le discours d'usage. Puis notre amour couché dans son cercueil, roulé dans un des draps de Yille-d'Avray. La boîte est pleine de jasmins, de roses et de pois de senteur, de myosotis aussi. Il est noyé dans un bouquet. Pauvre cher petiot, peut-on le regarder sans larmes? Si blanc, si rose, si frais, si pur, mourir ainsi! 11 était trop sincère, sans doute, trop monotone.
Six chevaux traînent le char. Ils sont empanachés comme des fonctionnaires publics un jour de Te Deum. A chaque pas, ils balancent leur tête de haut en bas, comme s'ils approuvaient cette funèbie débauche. Le cocher a le nez rouge. Cela égayé un