CHAPITRE VIII
ou LE CABRIOLET JAUNE RENTRE EN SCENE.
— Allons, Jacqueline, la journée a été bonne, et ça serait bien le moment de souper.
Le cocher Morillon, qui adressait ce discours à sa ménagère, venait de remiser son fameux cabriolet jaune sous le hangar oîi il stationnait, dans la rue de Vaugirard.
La Grise débridée, mais non dételée, mangeait sa provende, entre les deux brancards, avec un appétit justifié par les longues courses fournies depuis le matin. La' brave bète comprenait sans doute qu'elle n'était pas au bout de ses peines, car elle se hâtait de vider la musette dont son maître lui avait affublé les naseaux, et levait de temps en temps un œil mélancolique sur la chaussée déserte. Mais aucune pratique ne se montrait à l'horizon, la nuit venait de tomber, et Morillon comptant sttf une heure de repos était entré dans sou domicile particulier, lequel du reste communiquait avec la remise par une porte toujours ouverte.
Son logement se composait de deux pièces qui servaient aux destinations les plus variées. Dans la première, il mangeait, fourbissait ses harnais ou fumait sa pipe, selon les heures, tandis que la fidèle Jacqueline cui-
sinait au feu d'une étroite cheminée. La seconde était presque entièrement remplie par un lit monumental qui avait certainement dû être apporté à Paris du fond de quelque campagne.
Morillon n'y pénétrait guère que pour se coucher, mais sa femme y passait ses journées à ravauder des bas ou à raccommoder les hardes du ménage.
Ces appartements peu luxueux étaient pris sur une longue baraque en bois qui s'étendait sur un des côtés de la cour d'un vieil hôtel abandonné. Le cocher, séduit par le prix infime de la location et par les facilités d'une remise ouverte sur la rue, s'était installé là depuis un an et n'y faisait point de mauvaises affaires. Le quartier était assez éloigné du centre, et cependant assez peuplé pour alimenter l'industrie de Morillon, qui travaillait à son compte. Il était propriétaire de sa voiture et de sa jument ; la Compagnie générale n'existait pas à cette époque et les lignes d'omnibus étaient peu nombreuses. Tout était donc pour le mieux dans le métier et dans l'emplacement qu'il avait choisis. Aussi se montrait-il généralement de fort bonne humeur et, ce jour-là surtout, il se frottait les mains comme un homme enchanté de l'existence.
— Tu arrives bien, la soupe est prête, dit Jacqueline, une petite femme alerte et rondelette qui portait gaillardement ses quarante ans.
— Alors, mets le couvert et attaquons les vivres; j'ai une faim de loup.
Les préparatifs du festin ne furent pas longs, car la nappe n'était point considérée par les époux comme un accessoire indispensable, et ils n'éprouvaient jamais le besoin de changer d'assiette.
— Fameux I dit Morillon en s'esâuyant la bouche
d'un revers de main ; ça me rappelle le bouillon qu'on nous servait à La Roche, du temps de mon ancien maître.
— Pauvre homme! soupira Jacqueline, en v*là un qui était généreux pour ses domestiques et bon pour les pauvres. Il donnait tout...
— Tout ce qu'il avait, oui, et dans les derniers temps il ne lui restait pas grand'chose, car le plus clair de son bien avait passé aij jeu, et on dit que sa veuve n'a que tout juste pour vivre.
— C'est égal ; on l'a joliment regretté dans le pays, et, si jamais son fils refaisait sa fortune et rachetait la ferme, j'y retournerais encore tout de même avec plaisir au service de cette bonne M"' Vernier.
— Il n'y a pas de danger que ça arrive, vois-tu, Jacqueline, c'est dans le sang ; le garçon jouera comme son père a joué, et, au lieu d'amasser de quoi payer La Roche au banquier qui l'a achetée, j'ai dans l'idée qu'il mangera plutôt le peu qui reste à sa mère.
— Ça ne fait rien ; j'aurais du plaisir à le revoir ce petit Paul.
— Moi aussi, mais je ne le reconnaîtrais pas; il était haut comme ma botte quand nous sommes partis de là-bas. En attendant, verse-moi un coup de piquette, ma vieille Jacqueline.
— Régale-toi, mon homme, dit gaîment la ménagère, puisque tu as fait une bonne journée.
— Ma foi! oui, et, depuis quelque temps, je n'ai pas à me plaindre. La chance a commencé le soir où j'ai mené ce bourgeois de l'Odéon, tu sais, qui m'avait planté là devant Frascati et qui m'a donné cinq beaux jaunets pour l'aider à rapporter un ivrogne chez lui.
— Les louis sont dans le bas de laine, dit la prudente
LE CHEVAUBR CASSB-ÇOU ISS
Jacqueline, ce sera pour remplacer la Grise quand la pauvre bête ne pourra pins aller.
— Oh! ce jonr-là n'est pas encore près d'arriver. Écoute un peu ce qu'elle a fait aujourd'hui.
— Raconte-moi ça pendant que je vas ôter du feu mon lard aux choux.
— Pour lors, flgure-toî que ce matin j'ai été pris par un particulier qui m'a gardé cinq heures, et finalement m'a lâché sur le coup de midi h la barrière Fontainebleau. Ça me faisait déjà une pièce de huit francs, et je m'en revenais au pas le long du boulevard d'Enfer, quand je vois un jeune homme qni était accoté contre un arbre et qui avait l'air tout essoufflé, /e reluquais déjà ime pratique et j'avais bon nez. Ça ne manque pas, il me fait signe, j'arrête la Grise; il saute sur la chaussée, et je n'avais pas eu le temps de le dévisager qu'il était déjà grimpé à côté de moi.
— Pierre, goûte-moi ça, dit la ménagère en posant sur la table un plat fumant.
— Ça embaume, dit Morillon en attaquant le petitsalé.
— Et oh l'as-tu mené ton paroissien de derrière les arbres?
— Tu vas voir. « Cocher, qu'il me fait d'une drôle de voix, voilà dix francs, filez au grand trot par le faubourg Saint-Jacques et ne vous arrêtez pas, quand môme on crierait après vous. » En môme temps il me mettait deux écus de cent sous dans la main et on aurait dit qu'il tremblait, comme s'il avait couru très fort.
— Gageons qu'il venait de faire un mauvais coup.
— Ma foi ! je ne dis pas non, quoique ça ne soit pas l^eaucoup dans les habitudes de son sexe,
156 LE CnEYALIER CASSE-COU
— Qu'est-ce que tu veux dire avec son sesque, demanda Jacqueline qui manquait de littérature.
— Ah! voilà! dit Pierre avec un gros rire; ma pratique se trouvait être une femme habillée en garçon, et ça se voyait de reste, môme qu'elle est crânement jolie... des sourcils noirs comme du cirage à harnais et des yeux brillants comme mes deux lanternes...
— Après tout, il n'y a pas si longtemps que le carnaval est fini, et ta particulière venait peu^ôtre tout bonnement de faire la noce à la barrière.
— Pour ce qui est de ça, non : elle avait l'air trop sens dessus dessous et je croirais plutôt qu'il y avait un mari ou un amoureux sous jeu. Elle était pâle comme une morte et elle vous avait un air mauvais...
— Et où est-ce qu'elle s'ensauvait comme ça!
— Je serais bien embarrassé pour te le dire, car je n'ai pas vu la fin de Thisloire. Nous avons donc descendu le faubourg et puis la rue Saint-Jacques jusqu'au quai. Ma gaillarde trouvait toujours que nous n'allions pas assez vite, et si je l'avais écoutée, bien sûr que j'aurais crevé la jument.
— Pour une péronnelle comme ça 1 s'écria la ménagère, ah ! par exemple !
— Pas si bote; mais je lui en ai donné pour son argent, etje n'ai pas mis plus d'une demi-heure à la mener par les Halles et la rue Montorgueil jusqu'au coin du boulevard.
— Elle t'avait donc dit où elle allait?
— Oui et non. A chaque tournant, elle me soufflait : Par ici — à gauche — tout droit — et je marchais; mais au bout de la rue Poissonnière, v'ià qu'elle me dit d'arrêter. Pendant que je tirais sur les guides, je sens qu'elle me fourrait deux autres pièces décent sous etje
ne me fais pas prier pour les prendre. « Si je ne suis pas ici dans une heure, qu'elle me coule dans l'oreille, TOUS pourrez partir. » Et la y'ià en bas.
— Elle n'est pas revenue ?
— Pas de danger! elle m'avait arrêté là pour que je ne sache pas où elle allait. Je l'ai vue tourner le boulevard, et j'ai remarqué un vieux tout emmitouflé qui avait l'air de l'attendre, mais je n'en sais pas plus long.
— Tout ça, vois-tu, Pierre, c'est des afiFaîres comme on n'en voit pas chez nous, et les Parisiennes ne valent pas cher.
— Bah! j'ai mes vingt francs dans mon gousset, et avec mes autres courses, ça ne me fait pas loin de deux jaunets à mettre avec les autres ; le reste ne nous regarde pas, et nous allons boire un coup à la santé de la particulière avec une bouteille de vin cacheté que tu vas aller me chercher à la cave.
— A la cave! répéta Jacqueline d'un ton singulier; ma foi I non.
— Ah! bon! dit Pierre en riant, toujours tes vieux contes de revenants.
— Ce ne sont pas des contes et je ne descendrais pas pour cent écus.
— Mais, ma pauvre femme, c'est bon pour la campagne, ces histoires-là; à Paris, les revenants ne se montrent jamais, parce qu'on les mettrait au violon.
— Pierre, tu dis des bêtises, et si tu avais entendu ce que j'ai entendu, pas plus tard qu'aujourd'hui...
— Voyons, qu'est-ce que tu as entendu, Jacqueline? demanda le cocher en goguenardant.
— Des bruits qui ne sont pas naturels, bien sûr, et j'ai eu une fière peur,
— Allons! ma vieille, conte-moi ça, dit Pierre en avalant un grand coup de piquette.
— Eh bien! j'étais allée ce matin dans ta cave de malheur, et, tout d'un coup, v'ià que les bouteilles qui sont couchées dans le fond en ont dansé ; c'était comme un coup de tonnerre en dessous, ou plutôt c'était le diable qui roulait son chariot sous terre.
— Allons donc! tu perds la tête.
— Non, non, je ne suis pas folle et je sais bien ce que je dis, et tout ça c'est de ta faute; fallait pas louer dans une maison qui passe pour hantée dans tout le quartier.
Morillon avait trop roulé sur le pavé de Paris pour ne pasôtre devenu un esprit fort, et il voulut en finir un bonne fois avec les frayeurs de sa commère.
— Prends la chandelle, dit-il en se levant, et viens faire un tour en enfer avec moi.
— Cocher! cria une voix qui partait de la remise, hé ! cocher, à votre voiture, je suis pressé.
— Voilà ! bourgeois, voilà ! cria Morillon en se retournant pour obéir à l'appel de la pratique.
La besogne passait avant tout chez le zélé cocher, et il aurait laissé tous les repas et toutes les caves du monde pour ne pas perdre une course. Mais le voyageur en quête d*un cabriolet était si pressé qu'il traversa rapidement la remise et se montra à la porte de la chambre en répétant d'une voix agitée :
— Vite! vite! mon brave, je n'ai pas le temps d'attendre.
Jacqueline, qui tenait le chandelier, avait mis sa main entre ses yeux et la lumière, de façon à éclairer en plein le nouveau venu.
— Ah! mon Dieu! je ne me trompe pas, s'écria-
t-elle; et pourtant... non... mais si... c'est M. Paul.
— Tiens! dit en même temps son mari^mon saoûlard de l'autre nuit!
Ces deux exclamations simultanées plongèrent le client dans une stupéfaction profonde.
Paul Vernier — c'était bien lui — venait d'entendre prononcer son nom par une femme qu'il croyait bien n'avoir jamais vue, et un cocher tout aussi inconnu lui rappelait une histoire d'ivresse qui n'était que trop exacte. Il y avait bien là de quoi s'ébahir et oublier un instant l'affaire qui le pressait.
— Comment! vous ne me remettez pas, monsieur Paul, reprit la ménagère, c'est moi, Jacqueline, vous savez, Jacqueline qui vous faisait de si belles galettes à La Roche, quand vous étiez petit.
— Ce serait le fils à défunt M. Vernier, murmurait Morillon, non, ce n'est pas Dieu possible !
Paul s'approcha vivement et, en regardant la brave femme avec attention, il finit par la reconnaître.
— Oui, oui, je me rappelle, dit-il avec la précipitation d'un homme qui n'a pas cinq minutes à dépenser en causeries rétrospectives ; je suis content de vous revoir... Une autre fois, vous me conterez votre histoire... ce soir, il faut que je parte... Votre mari va me conduire.
— Quant à ça, je vas vous mener où vous voudrez, dit Morillon, et bon train encore; la Grise est reposée et vous me direz des nouvelles de son trot tout à l'heure. Allons, ma vieille, mon carrick et mon chapeau ciré, ajouta-t-il en s'ad ressaut à sa femme; les soirées sont fraîches.
Jacqueline fit trêve à son attendrissement et s'empressa d'aller chercher danslapièce voisine lesobjetsdemandés»
— C'est égal I mon jeune bourgeois, disait le cocher en se dirigeant vers la remise pour brider sa jument, quand j'ai aidé ce brave particulier de la rue Pérou à vous monter dans son lit, je ne me doutais pas que je portais l'enfant de mon ancien maître... car j'ai servi aussi chez votre père, moi, et...
Ce discours fut interrompu par un cri poussé par sa commère qui reparut en donnant des signes non équivoques de frayeur.
— Qu'est-ce qu'il y a encore? demanda Morillon.
— Le bruit... dans la cave... dit Jacqueline d'une voix entrecoupée; si tu t'en vas... je ne veux pas rester ici.
— Bah ! bah ! ferme la trappe et tu n'entendras plus rien. A vos ordres, bourgeois !
Et le cocher, sans tenir compte des terreurs de la pauvre femme, lui prit des mains son costume de route et courut au cabriolet. La Grise fut bridée lestement, pendant que Jacqueline continuait à se lamenter comme Ariane abandonnée. Paul sauta dans la voiture presque sans toucher le marche-pied.
— A la barrière d'Enfer, dit-il à Morillon qui avait pris place à côté de lui et qui rassemblait ses guides.
— Bon ! ça ne sera pas long, répondit le cocher en avertissant son cheval par le clappement de langue traditionnel.
Le cabriolet déboucha de la remise et tourna dans la rue.
— Ne sois pas longtemps au moins!
Cette dernière recommandation de Jacqueline à son époux se perdit dans le bruit des roues. Morillon n'avait pas trop vanté la Grise, qui filait comme un cerf sur les pavés glissants,
•— Et comment qu'il se porte le bourgeois de la rue Férou? demanda-t-il pour se conformer aux traditions de causerie qui étaient alors en honneur chez les cochers.
— C'est lui que je vais chercher, dit Paul d'une voix émue, et Dieu veuille qu'il ne lui soit pas arrivé malheur.
— Âh ! sarpedienne ! qu'est-ce que vous me dites-làl un si brave homme, qui m'a donné cent francs, comme un autre m'aurait donné ceht sous.
— n est parti ce matin pour... pour une affaire qui devait le retenir deux heures tout au plus, et il n'est pas encore rentré.
— C'est drôle, tout de même ! avec ça que la banlieue n'est pas trop sûre par le temps qui court.
— Connaissez-vous en dehors de la barrière la maison Biroulas?
— Une grande baraque abandonnée oîi on vendait autrefois du charbon?
— Justement.
— Diable! si c'est là que le bourgeois est allé, je n'ai pas bonne idée... Il court des bruits sur cette cassine-lh.
— On parle de fraudeurs, n'est-ce pas?
— Oui, mais si vous voulez avoir des renseignements, c'est au poste de l'octroi qu'il faut les demander, et voilà que nous y arrivons.
Trois minutes après ce dialogue, le cabriolet s'arrêtait devant la grille et Paul commençait à interroger les douaniers de service. Aux premiers mots qu'il dit sur l'objet de son voyage, il s'aperçut qu'on l'écoutait avec beaucoup d'attention. Les employés lui firent répéter plusieurs fois la description des costumes que
portaient Gambremer et Cassonade, et, pendant qu'il parlait, ils échangeaient des regards singuliers. Enfin, l'un d'eux le pria de descendre ainsi que son cocher pour venir s'expliquer avec le chef du poste.
Assez surpris de cette invitation, Paul mit pied à terre et se dirigea vers le pavillon, suivi de Morillon qui avait bien recommandé sa jument aux hommes de garde. Introduit devant un fonctionnaire d'ordre supérieur, le jeune homme reprit le récit de ses inquiétudes à l'endroit du chevalier et de son écuyer. Le personnage administratif avait interrompu pour le recevoir un rapport qu'il était en train de rédiger sur le coin d'une table.
— Monsieur, dit-il gravement, quand Paul eut cessé de parler, je suis venu ici précisément pour entamer une enquête sur les faits étranges qui se sont passés aujourd'hui dans la maison Biroulas.
— Des faits étranges! répéta le jeune homme avec émotion; mes amis auraient-ils été victimes de violences... seraient-ils tombés dans un guet-apens?...
— Je n'en sais rien, mais ce que je puis vous dire, c'est qu'un employé qui avait suivi ceux que vous appelez vos amis n'a point reparu.
— C'est en effet bien singulier.
— Et j'ai de fortes raisons de croire que ce malheureux a payé cher le zèle qu'il a mis à surveiller les complices du nommé Biroulas.
— De quels complices voulez-vous parler, monsieur? demanda Paul avec inquiétude.
— Des deux hommes que vous venez réclamer, répondit froidement le fonctionnaire.
— C'est une accusation que je repousse énergiquemeut en leur nom.
— Votre témoignage me semble insuffisant et vous allez convenir vous-même que toute cette histoire doit être tirée au clair avant de vous admettre comme ré* pondant. Le nommé Biroulas est un fraudeur de la pire espèce, très capable.de crimes bien plus graves que la contrebande; or, vos amis le connaissaient et ont précisément choisi pour venir lui faire une visite le jour où nous comptions saisir sa personne. Il y a bien lieu de penser qu'ils venaient l'avertir.
— Mais c'est une infamie !
— Pas de récriminations, s'il vous plaît. Bornez- vous à m'expliquer le véritable motif de leur présence sur ce terrain suspect.
L'embarras de Paul devint très visible. Il ne se croyait pas autorisé à divulguer ainsi au premier venu les secrets de Cambremer, et il essaya de se tirer de ce mauvais pas par une réponse évasive.
— Mais... c'est bien simple... un achat de charbon...
— Vraiment? dit le fonctionnaire avec ironie; ils sont venus pour acheter du charbon dans une maison où on n'en a pas vendu une livre depuis six mois.
Le jeune homme se taisait.
— Savez-vous, monsieur, qu'on a signalé ce matin un individu de votre âge et à peu près de votre taille, qui a passé la barrière Saint-Jacques en courant à toutes jambes... On Ta môme vu monter dans un cabriolet jaune... tout pareil à celui qui vous attend à la grille.
L'administrateur avait appuyé sur ces derniers mots avec une intention marquée.
— Un cabriolet jaune I c'était le mien, parbleu! s'écria Morillon qui jusque-là avait écouté sans dire im jOQOt cet interrogatoire.
— Vous Tavouez?
— Gertainement et même je puis vous apprendre que le particulier en question était une femme habillée en homme qui s'est fait mener à fond de train au boulevard Poissonnière. M'est avis, maintenant que j'y réfléchis, qu'elle venait de faire un mauvais coup dans la maison Biroulas.
— C'est bien peu vraisemblable, ce que vous racontez-là, vous, dit le fonctionnaire en regardant le cocher dans le blanc des yeux.
En entendant le renseignement fourni par Morillon, Paul avait dressé l'oreille.
— Gomment est cette femme? demanda-t-il avec anxiété.
— Grande, mince, brune, les yeux noirs et Tair fier.
— G'est elle! s'écria étourdiment Vernier, qui venait de reconnaître à cette description son mauvais génie de Frascati.
— Ah! très bien! Il paraît que vous la reconnaissez. Cette phrase, prononcée d'un ton sec, le rappela aux
réalités de la situation. Il tenta d'expliquer avec beaucoup d'ambages et de réticences ses relations avec l'être ambigu signalé par Morillon ; mais il s'aperçut que son interrogateur prenait plaisir à le laisser s'embrouiller. Un employé qui entra vint fort à propos l'interrompre. Ce messager rapportait la casquette de son camarade disparu; cette pièce de conviction avait été découverte sous l'escalier de la maison Biroulas. C'était, du reste, le seul résultat de trois heures de recherches consciencieuses.
— Monsieur, dit le chef des habits verts après avoir écouté le rapport de son subalterne, cette affaire prend des proportions de plus en plus graves ; les recherches
continueront demain, et je ferai, s'il le faut, visiter les catacombes. Il est absolument nécessaire que vous y assistiez et je manquerais à tous mes devoirs si je vous laissais partir avant que ce mystère soit éclairci.
— Mais vous n'avez pas le droit de me retenir ainsi ! s'écria Paul consterné de penser que M"*' Mongis et sa fille allaient l'attendre toute la nuit dans une inquiétude mortelle.
— Enfermez monsieur dans le cabinet du fond, commanda froidement le terrible fonctionnaire, conduisez le cocher à la salle de police, et mettez le cheval et le cabriolet en fourrière.
— Je sais bien qu'on me lâchera demain, grommelait Morillon; mais d'ici là, avec ses idées de revenants, ma pauvre Jacqueline est capable de mourir de peur.
166 LB CHBVALIBK GAS8B-C0D