‹ Le chevalier Casse-CowChapitre 13 sur 52 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

COMME QUOI LES VOISINES DE CÀMBREMER EURENT A REGRETTER d'ÊTRE SORTIES SI TARD.

Ce n'était pas sans appréhension que M"^* Mongis et sa flUe avaient vu partir le chevalier pour son expédition matinale. L'entreprise leur semblait dangereuse et la maison Biroulas ne leur disait rien qui vaille.

L'excellente veuve avait bien essayé la veille au soir de détourner Gambremer de son projet, en lui montrant les dangers d'une visite à ce repaire de contrebandiers; mais les meilleures raisons n'eurent aucune prise sur le chevalier. Il avait rassuré ses voisines en leur promettant d'être prudent et de revenir promptement leur raconter le résultat de son hasardeux voyage. En dépit de ces belles assurances, elles n'avaient pas fermé l'œil de toute la nuit, et Marthe, levée au petit jour, s'était embusquée dans l'escalier pour saisir au passage le fidèle Cassonade et l'accabler de recommandations.

La matinée s'était passée assez tranquillement. Les soins du ménage, la toilette de Baïa et les apprêts du déjeuner avaient rempli les heures et n'avaient guère laissé à ces dames le loisir de s'inquiéter. Mais quand M'^*' Mongis entendit sonner midi, sans que les absents

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fussent de retour, elle ne put se défendre de craintes très vives. Sa fille qui les partageait pleinement ne demeurait plus en place et ouvrait à tout instant la fenêtre pour regarder si le maître et le serviteur n'apparaissaient pas au bout de la rue Pérou. Mais, comme sœur Anne dans le conte de Barbe-Bleue, Marthe ne voyait rien venir et retournait tristement s'asseoir près de sa mère.

Par un sentiment de délicatesse toute féminine, au* cune des deux amies de Cambremer ne voulait confier à l'autre ses tourments de peur de les augmenter. Elles brodaient silencieusement, pendant que la petite fille jouait à côté d'elles.

Baîa, du reste, semblait deviner que ses protectrices avaient quelque sujet de chagrin, car elle levait souvent ses grands yeux, comme pour lire sur leur visage. Deux ou trois fois même, ayant surpris peut-ôtre une expression d'angoisse, elle était venue les embrasser avec un redoublement de tendresse. On aurait dit qu'elle cherchait à les consoler.

Quand la nuit approcha. If'' Mongis n'y tint plus.

— Nous ne pouvons pas rester ainsi sans nouvelles de M. Gambremer, dit-elle, et je crois que je ferais bien d'aller à sa recherche.

Marthe, qui partageait cependant toutes ses inquiétudes, lui démontra l'imprudence et l'inutilité d'un semblable voyage.

— Je ne vous laisserais pas aller seule, mère, dit la jeune fille, et, si je vous accompagnais, qui donc veillerait sur Baïa?

— Vous avez raison, et j'ai trop de raisons de craindre qu'on ne cherche à nous enlever cette chère petite, pour l'abandonner ainsi.

Marthe fit d'ailleurs observer timidement que M. Paul viendrait à coup sûr les voir dès qu'il serait libre et qu'il vaudrait mieux le prier d'aller à la découverte. Sa mère goûta ses raisons et se résigna à patienter encore, quoique le temps lui semblât bien long. A leur grande joie, le jeune homme parut trois heures plus tôt qu'à l'ordinaire. Il arrivait plein d'espoir et comptant bien apprendre du nouveau de la bouche de son ami le chevalier, mais sa figure se rembrunit quand on lui confessa la triste vérité. Lui aussi s'efforçait de rester calme pour ne pas trop effrayer ces dames, et il tenta même de les rassurer d'abord.

— Ce retard s'explique, dit-il en affectant une tranquillité qu'il était bien loin de posséder; M. Cambremer a pu être obligé d'aller immédiatement chez son agent de la rue de la Lune, surtout si, comme c'est probable, il a reconnu ce Biroulas.

— Son chemin pour s'y rendre était de passer devant notre rue, dit M'^^ Mongis en secouant la tête d'un air de doute, et, même en supposant qu'il n'ait pas pris le temps de monter ici, il serait certainement déjà revenu de chez ce monsieur Gévaudan.

— D'ailleurs, vous savez, monsieur Paul, dit la jeune fille, qu'il ne devait le voir que ce soir, à neuf heures.

Paul baissait la tête et s'avouait à lui-même que de graves événements avaient seuls pu retenir le chevalier. Il essaya encore de distraire les voisines de Cambremer en changeant le sujet de la conversation.

— Mon patron a été toute la journée d'une humeur charmante, dit-il gaîment, et, si vous me voyez de si bonne heure, c'est que, pour la première fois depuis six mois, il m'a renvoyé à la tombée de la nuit, en m'accordant congé jusqu'à demain matin.

D'habitude, Marthe était fort attentive aux détails que le jeune homoie donnait sur son existence personnelle, sur les travaux dont il était chargé chez M. Bousenna et sur remploi de son temps en dehors des heures de bureau ; mais cette fois elle écouta à peine, et la perspective de passer une soirée avec le protégé de Cambremer n'eut pas le pouvoir de dissiper les nuages qui chargeaient son front si pur.

— Monsieur Paul, dit-elle en baissant la voix, nous avons un service à vous demander, ma mère et moi.

— Un service! Je serai trop heureux de vous le rendre; parlez, mademoiselle, parlez, je vous en prie.

— Seulement, nous ne l'accepterons qu'à une condition, c'est que vous n'exposerez pas votre vie...

Paul eut le geste superbe des amoureux, qui ne comptent jamais avec le danger quand il s'agit de servir l'objet aimé.

— Il me semble, reprit la jeune fille, que vous pourriez aller jusqu'à la barrière d'Enfer et vous informer...

— S'il s'est passé quelque scène de violence, dans cette maudite maison, ajouta Vi^ Mongis; on doit le savoir dans le voisinage...

— Et si je n'apprends rien là, dit impétueusement le jeune homme, j'irai chez ce misérable, je pénétrerai dans sa tanière et...

— Non, monsieur Paul, non, je vous en prie, dit Marthe avec vivacité; promettez-moi... promettez-nous de ne pas dépasser la barrière, de prendre une voiture et de revenir dans deux heures... au plus.

— Je vous le promets, mademoiselle, et je pars.

11 était déjà dans l'escalier que M"** Mongis lui criait encore d'être prudent,

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