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la loge la petite fille, qui pendant toute cette conversation, n'avait pas fait un mouvement.
Il est inutile de dire qu'il ne songea pointa s'en aller aux informations dans la ruelle voisine, et qu'il sauta avecBaîa dans le premier fiacre venu, en criant :
— Rue de Richelieu ! à la Bibliothèque.
S'il avait mis la tête à la portière, il aurait vu la mégère s'avancer en rasant les murs jusqu'au boulevard et regarder la direction que prenait la voiture.
Cambremer bondissait d'impatience sur les coussins. £n prenant la résolution d'aller chercher un interprète là où il se croyait sûr d'en trouver un, il savait bien que le succès de son projet dépendait du plus ou moins de rapidité qu'il mettrait à l'exécuter. Hais comme il ne fallait pas beaucoup de temps en somme pour aller à la Bibliothèque et revenir chez la mégère en passant par un commissariat de police, le chevalier Casse-Cou comptait bien avoir éclairci avant la fin de la journée une partie du mystère.
Baîa paraissait triste et préoccupée, soit qu'elle devioât ce qui se passait, soit qu'elle fût sous l'impression des souvenirs qu'avait dû éveiller en elle la sordide maison de la rue Sainte-Barbe. Par hasard, le fiacre marchait bien et le trajet se fit très rapidement. La première figure que Cambremer aperçut en sautant à terre devant la grande porte de la Bibliothèque, ce fut celle d'un de ses anciens camarades. Cet ami de jeunesse se trouvait être conservateur adjoint au cabinet des Estampes et sa rencontre était une véritable bonne fortune*
— Tiens ! c'est vous, Francis ! s'écria- t-il en lui tendant la main; que diable veuez-vous faire chez nous ?
— Mon cher, c'est le ciel qui vous envoie, dit le chevalier après avoir aidé Baïa à descendre.
— A votre service, cher ami; voulez-vous faire visiter la Bibliothèque à cette charmante enfant? les livres et les manuscrits ne l'intéresseront guère ; mais nous avons les deux grands globes de Goronelli, le Parnasse en bronze de Titon du Tillet, sans compter les belles médailles et nos douze cent mille estampes...
Gambremer se hâta d'interrompre cette énumération, qui menaçait de comprendre toutes les richesses de l'immense établissement de la rue de Richelieu.
— Ce n'est point de cela qu'il s'agit, dit-il rapidement ; veuillez seulement m'indiquer où je trouverai l'École orientale qui est annexée à la Bibliothèque.
— L'École orientale... vous voulez dire l'École des jeunes de langue. . .
— Oui, oui, je cherche quelqu'un qui soit en état de comprendre et de parler l'arabe.
— Cher ami, vous tombez bien mal.
— Comment cela?
— Mon Dieu ! la chose s'explique d'elle-même; l'année dernière, quand on a entrepris l'expédition d'Alger, on a pris presque tous nos jeunes gens pour en faire des interprètes ; le service des consulats dans les Échelles du Levant a absorbé les autres, de sorte que l'École est complètement désorganisée.
— Mais les professeurs...
— Quelques-uns sont partis aussi pour l'Afrique, les autres ont pris des vacances avant la réouverture des cours, et je ne sais vraiment pas si, dans tout Paris, vous en trouveriez un seul.
Gambremer se taisait, accablé par ce nouvel échec,
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mais il se frappait le front d'un air si désespéré que son ami éprouva le besoin de le consoler.
— Puisque l'arabe vous tient si fort au cœur, mon cher Francis, dit^e conservateur, je vais chercher l'adresse de tous nos orientalistes, et vous auriez bien du malheur si vous n'en dénichiez pas un à son domicile.
— Vite, vite, alors! je n'ai pas une minute à perdre.
— £h bien ! pour abréger, venez avec moi jusqu'au cabinet des estampes, c'est à deux pas d'ici, au rezde-chaussée; je dois avoir sur mon bureau la liste des professeurs, et nous trouverons cela en un tour de main.
— Allons, dit le chevalier en trsdnant Baîa qui, pour le suivre, était obligée de courir de toute la vitesse de ses petites jambes.
Le complaisant ami les introduisit dans la petite pièce où il travaillait, à côté du vaste dépôt qu'il était chargé de conserver. Au-dessus d'une table surchargée de papiers et d'estampes s'étalait, contre la muraille, une longue pancarte couverte de noms et d'adresses qui fut déchiffrée rapidement, mais non sans commentaires.
— Celui-ci s'en est allé à la campagne l'an dernier, sous prétexte de fuir la Révolution, et il n'est pas encore rentré... Celui-là vient d'être nommé inspecteur de quelque chose, et il doit avoir quitté Paris... Cet autre est peut-être ici, mais il ne parle pas du tout l'arabe, qu'il traduit du reste admirablement.
— Oui, oui, je sais, je sais, murmura Cambremer encore tout rempli des souvenirs de sa visite à dom Pillénius«
— )e n'en vois guère que deux qui seraient en état
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de TOUS rendre le service dont vous ayez besoin, dit-il en posant le doigt sur deux noms.
Les adresses y étaient jointes, et le chevalier s'approcha vivement de la table pour en prendre note. Mais la plume dont il s'était armé lui tomba des mains, et il poussa un cri qui fit tourner la tête au conservateur.
— Qu'est ceci? demanda Cambremer d'une voix tremblante en montrant une gravure placée sur la table au milieu de beaucoup d'autres.
— Ça, mais c'est une estampe tirée d'un carton qui fait partie du fonds La Yallière.
— Et vous savez ce qu'elle représente?
— Un vieux château de France. Nous avons toute une collection d'eaux-fortes qui comprend à peu près l'ensemble complet des donjons et des castels.
— Et vous pouvez me dire le nom de celui-ci ?
Le chevalier était si troublé et si pâle que son ami, avant de lui répondre, lui demanda la cause dé tant d'émotion.
— Ce serait trop long à vous raconter... Il y va de la vie de cette enfant... de la mienne, peut-être. Au nom de votre amitié, tirez-moi d'incertitude...
— Trop heureux de vous être utile, mon cher Francis. Yoyons donc un peu'cette gravure si intéressante.
Cambremer suivait avec un intérêt fébrile tous les mouvements du conservateur qui tournait et retournait Festampe, et l'approchait si près de saflgure qu'il semblait la flairer.
— Diable! dit-il après une minute d'examen que le chevalier trouva bien longue, pas de légende... pas de signature... Je ne vois pas trop comment nous nousti-
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rax>ii8 de là... Ah! j'y penie, s'6cria-i-il tout à coup, nous aTons le classement...
** Le classement! que voulez-vous dire?
— Eh I parbleul la division par provinces du carton qui contient cette série. Ohl nous avons de l'ordre ici et notre catalogue est presque à jour.
— Vérifiez donc tout de suite, je vous en supplie.
— A l'instant, cher ami, à l'instant. Voyons, voiei d'abord Tindication générale : u Forts et cb&teauz de France. » Notre estampe sort de la troisième liasse qui porte pour titre...
Cambremer trépignait d'impatience pendant que le bibliothécaire fouillait dans l'immense carton d'où il avait par hasard tiré le matin môme la fameuse gravure.
— Le titre... le titre... je ne le trouve pas le titre... nos scribes sont d'une telle négligence qu'il faudrait en vérité tout faire soi-mèm.e.
— Quoil rien?
— Ahl si, ma foi! je le tiens 1 Prenez et lises, mon cher Francis.
Le chevalier saisit avidement l'enveloppe parcheminée que son ami lui tendait et il lut ces mots tracés en gros caractères :
Région de tOue$t. — Bretagne ^ Vendée et Saintonge.
— C'est un peu vague, dit le conservateur; mais enfin c^est toujours quelque chose, d'autant plus que cette écriture sent son dix-septième siècle d'une lieue, et que, par conséquent, le classement doit remonter à l'origine de la collection.
— L'Ouest! mais c'est impossible, murmurait Cambremer, qui n'entrevoyait aucun rapport entre l'orlgino arabe de Pala et les côtes occidentales de I4 France»
284 LE CHEYALIBR GASSB-GOU
— Tenez, pour mieux vous convaincre, feuilletez les estampes qui précèdent et qui suivent... Voici de vieux mâchicoulis qui m'ont tout l'air d'appartenir au château de Brest... on devine la rade dans le lointain... et celle-ci! Ah ! cette fois je m'y reconnais parfaitement, c'est la grosse tour du Solidor à Saint-Servan.
— C'est vrai, dit le chevalier qui, en sa qualité de Malouin, ne pouvait pas s'y tromper.
— Donc, nous sommes en pleine Bretagne, reprit l'ingénieux bibliothécaire, et il ne reste plus à déterminer que l'emplacement exact du donjon qui vous intéresse si fort. D'ici à deux ou trois jours je vous aurai trouvé ça.
— Je voudrais l'espérer.
— Et, en attendant, voici qui lèverait les derniers doutes, s'il pouvait y en avoir encore. Voyez-vous au premier plan à gauche ces énormes blocs de pierre?
— Oui.
— Et votre cœur de Breton ne bat pas en reconnaissant un monument druidique ?
— Vous avez raison : c'est bien un a dolmen » et je ne sais comment ce détail caractéristique m'a échappé.
— Bien. Maintenant votre château est situé au bord d'une lande immense et pas très loin de la c6te. Je n'en veux pour preuve que ces longs vols d'oiseaux de mer qui figurent dans le ciel.
— Oh ! fantaisie de l'artiste.
— Non pas, mon cher. A l'époque où cette eau-forte a été gravée, les artistes étaient consciencieux, et ils ne vous dessinaient point sans motif des goélands dans les nuages.
Gambremer commençait à penser qu'il arriverait peut-être par la suite à un éclaircissement, grâce à ces
inductions tirées à la façon des Mohicâns qui mesurent jusqu'à la trace des pas de leur ennemi. Mais le plus pressé pour le moment, c'était de trouver un interprète, et le chevalier regrettait presque d'avoir employé près de trois quarts d'heure à recueillir des renseignements incomplets. Il prit congé de son ami en le conjurant de ne pas perdre de vue cette affaire et eu lui annonçant une très prochaine visite.
Le brave conservateur mourait d'envie de faire causer son vieux camarade Francis et de lui demander l'explication de toutes ces recherches bizarres, mais il n'osa pas pour cette fois et il remit à la prochaine séance la satisfaction de sa curiosité. Il se borna donc à reconduire Gambremer jusqu'à la porte de la Bibliothèque et à lui souhaiter bonne chance. Au fond, il n'était pas bien sûr que son pauvre ami n'eût pas quelque peu perdu l'esprit.
Les professeurs dont il avait donné l'adresse logeaient au fond du quartier Latin, et le fiacre qui emportait le chevalier et sa protégée se mit à descendre au grand trot la rue de Richelieu. Mais cette longue voie était alors presque aussi fréquentée que de nos jours et, en arrivant à la rue Neuve-des- Petits-Champs, la voiture se trouva arrêtée par un interminable embarras.
Gambremer mit la tête à la portière, exhorta son cocher, interpella les autres, pesta, jura, le tout sans aucun succès. L'engorgement ne faisait qu'augmenter, toutes les issues se bouchaient et il était clair qu'on en avait pour une deihi-heure avant de parvenir à démarrer. La patience n'était point la vertu dominante du chevalier CSasse-Gou. Il sauta à bas du fiacre, prit Baîa dans ses bras, jeta un écu sur les genoux du cocher et se mit à courir vers l'escalier qui descend à la rue
286 LE GHETALIBR GASSB-COU
Montpensier, avec l'inlention de traverser à pied les galeries et de prendre un autre véhicule sur la place du Palais-Royal.
Sous le péristyle stationnaient quelques malheureux étalagistes offrant aux passants de menus objets. Gambremer n'aurait certes pas fait attention à eux, si Bala ne s*était retournée brusquement en entendant un de ces pauvres diables crier sa marchandise.
Gambremer fit comme sa protégée et se mit à regarder le marchand.
C'était un grand jeune homme, d'une maigreur phénoménale, brun comme un mulAtre et grelottant sous un pauvre manteau de laine troué. Il avait devant lui une petite table basse sur laqulle s'étalaient des sucreries d'une couleur bizarre et brûlaient deux petits pains d'encens qui répandaient une odeur aromatique des plus prononcées.
— Halaouate I Halaouatef criait d'une voix mélancolique ce singulier négociant en plein vent.
Personne ne s'arrêtait devant son éventaire, et les autres vendeurs, pour se moquer de lui, s'amusaient à contrefaire ses intonations lamentables.
En toute autre circonstance, Gambremer aurait été ému de pitié devant le spectacle de cette misère, et il aurait donné quelque aumône au pauvre diable qui s'égosillait ainsi sans le moindre succès. Mais il avait bien autre chose en tète et il fallut l'insistance de fiala pour le décider à s'arrêter. L'enfant le tirait par le bras, comme elle l'avait déjà fait ï'i'emrée de la rue Sainte-Barbe. Il pensa qu'elle avait envie de goûter les douceurs, bien peu appétissantes pourtant, que le marchand exhibait au milieu de ses parfums exotiques. Le moment lui semblait mal choisi pour se livrer à ce ré«
us CHEVALIER GASSB-GOU 287
gai, mais c'était la première fois que la chère petite fille manifestait une fantaisie et il n'avait garde de s'y opposer. II s'approcha donc avec elle de l'étalage, et le vendeur, excité par l'agréable perspective d'étrenner, força les notes plaintives de son gosier.
Gambremer allait lui demander le prix de ses bonbons, quand Baîa se mit à lui adresser la parole dans cette langue qui faisait depuis si longtemps le désespoir de ses protecteurs. La figure du malheureux commerçant s'éclaira tout à coup. Il cessa de crier ses denrées douteuses pour écouter avidement ce qu'elle lui disait.
Le cœur du chevalier commençait à battre bien fort et il voyait poindre comme une lueur d'espérance. Tout à coup, l'homme saisit la main de la petite fille, se pencha pour la baiser et en se relevant commença à parler avec une volubilité extraordinaire. Baïa sautait de joie, battait des mains et interrompait à chaque instant cet interlocuteur imprévu.
*-« Ils se comprennent, murmurait Cambremer ému, au point que les larmes lui venaient aux yeux.
C'était vrai! Ils échangeaient des mots et des idées; une phrase n'attendait pas l'autre; chaque demande était immédiatement suivie d'une réponse. Ce que n'avait pu faire la science du professeur émérite qui pâlissait depuis trente ans sur le Coran, le vulgaire langage d'un marchand de pastilles du sérail venait de l'accomplir.
Le pauvre chevalier se sentait inondé de bonheur. Pourtant, il y avait encore un point noir dans son allégresse. Si le négociant en plein air ne parlait que l'arabe, la difficulté n'était pas simplifiée, car il aurait fallu tout aussi bien un interprète pour l'homme que
pour la petite fille ; mais Gambremer ne resta pas long, temps dans l'incertitude.
— Monsieur, dit l'étranger en excellent français, je suis prêt à vous traduire ce que dit la jeune demoiselle.
— Vous êtes donc de son pays?
— Je suis né à Tripoli de Barbarie et elle parl^ un dialecte de l'Ouest que je comprends parfaitement.
Si le chevalier Gasse-Gou n'avait écouté que son impatience, il aurait éclairci, séance tenante, les questions qui le préoccupaient si fort, mais le lieu eût été fort mal choisi. Les concurrents du pauvre marchand étaient si peu habitués à le voir entouré qu'ils avaient abandonné leur étalage pour écouter la conversation qui venait de s'engager. Gambremer comprit qu'il 7 aurait un grave inconvénient à pousser plus loin l'entretien en présence de ce vulgaire auditoire.
— Pouvez-vous me donner la fin de votre journée? Je vous indemniserai de la perte de votre temps.
' — Oh! bien volontiers, monsieur, et je ne perdrai rien à vous suivre, car le commerce ne va guère.
Et le pauvre diable, accrochant son éventaire à son cou, s'achemina vers le jardin avec le chevalier.
Baïa semblait transfigurée, ses yeux brillaient, ses lèvres murmuraient des phrases que son compatriote écoutait en souriant. Il était clair que le dénoûment approchait et que le mystère allait être enfin percé. Gambremer se sentait prêt à défaillir; la joie rétouffait et lui ôtait la force de parler. Il parvint cependant à redevenir maître de lui-même, et, arrivé au milieu de l'allée de droite, il s'arrêta sous les arbres, saisit trois chaises, fit asseoir Baïa, prit place à côté d'elle, et invita du geste le marchand à les imiter. 11 n'était plus question d'aller courir après les savants, au risque d'y
LE CHfiYALIER CASSE-COU
rencontrer de nouvelles déceptions, et puisque le ciel avait suscité un interprète à la chère enfant, Cambremer ne voulait pas perdre une minute pour profiter de ce secours inespéré.
L'étranger fit quelques difficultés de politesse et ne s'assit qu'après y avoir été invité plusieurs fois. Dans cette saison, et par un temps brumeux, le jardin du Palais-Royal était peu fréquenté, de sorte qu'on pouvait causer sans la moindre crainte d'être entendu.
— Mon ami, dit le chevalier, le service que j'attends de vous est de ceux qui ne peuvent se payer assez, et si vous voulez vous attacher à moi, je vous assure que vous ne le regretterez pas.
— Oh! monsieur, s'écria l'étranger, je suis bien pauvre, mais je vous assure que je suis déjà bien récompensé par le plaisir de causer dans ma langue maternelle avec cette enfant. Si vous saviez ce que c'est que d'entendre l'idiome de son pays, quand oh est loin du sol natal I
— Mais vous parlez le français avec une pureté qui ferait croire que vous êtes né à Paris, ne put s'empêcher de dire Gambremer.
— J'ai été élevé à Alexandrie par les pères Lazaristes, et j'étais drogman au consulat quand, il y a huit mois, je reçus l'ordre de venir en France. On manquait d'interprètes pour l'expédition d'Alger et on voulait m'y envoyer. J'arrivai à Paris le lendemain de la Révolution de Juillet et je ne trouvai personne à qui m'adresser au ministère des affaires étrangères.
— Mais, depuis, vous avez dû vous faire reconnaître? dit le chevalier surpris et touché de ce récit.
— Depuis, j'ai été repoussé partout ; le gouvernement n'avait plus besoin d'interprètes, mon consul
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avait été changé et n'a jamais répondu aux lettres que je lui ai écrites... que vous dirai-je? En peu de temps, j'épuisai mes faibles ressources et je tombai dans la plus affreuse misère...
— Je me charge de tout réparer, s'écria Cambremer.
— Le pauvre Kaddour vous remercie, monsieur, et il vous servira jusqu'à la mort, dit le marchand en faisant mine de baiser, suivant Tusage arabe, la main de son protecteur.
Le chevalier se déroba à cet hommage et aborda le sujet qui l'intéressait par-dessus tout. S'il avait eu le courage d'employer quelques instants à se renseigner sur la personne de cet interprète envoyé par le hasard, c'est qu'il était devenu défiant. 11 avait déjà échappé à tant de pièges, qu'il voyait partout des agents de Biroulas et qu'il ne voulait livrer ses secrets qu'à bon escient. Mais, cette fois, son odieux ennemi ne pouvait pas avoir deviné qu'il allait passer par le Palais-Royal, et ce n'était certes pas lui qui avait aposté sous le péristyle ce marchand de bonbons turcs.
— Mon ami, dit-il avec empressement, vous avex deviné le service que j'attends de vous. Il faut demander à cette enfant de vous raconter son histoire et me la traduire sur-le-champ,
Kaddour entra immédiatement en fonctions. Il adressa quelques phrases courtes à Baïa, et l'enfant commença à lui répondre avec une vivacité qui témoignait de son désir de s'expliquer. Au bout de trois ou quatre minutes, pendant lesquelles la petite ûlie n'avait pas ce^sé de parler, l'interprète lui fit signe de s'arrêter. Il voulait procéder avec méthode pour ne rien oublier dans sa traduction.
— Le récit de la demoiselle est bien extraordinaire,
dit- il; elle me conte qu'elle a passé toute son enfance dans un château où elle était enfermée avec sa mère et où elle ne voyait absolument personne.
— Mais où était ce château ?
— Dans un pays froid, sur le bord de la mer; voilà tout ce qu'elle sait. Je vais l'interroger encore.
Et la conversation en arabe recommença.
— Un jour, reprit Tintcrprète après une nouvelle audition, un homme vint qu'elle n'avait jamais vu et qui lui faisait grand'peur. Il la fit monter avec sa mère dans une voiture qui allait très vile, et, après deux jours de voyage, elles arrivèrent à Paris. Là, elles descendirent dans une très vilaine maison, où elles ne passèrent qu'une seule journée. Le soir même, l'homme les conduisit dans une grande salle où il y avait beaucoup de monde et beaucoup de lumières. Puis, ce même homme l'emmena seule, en lui promettant de lui acheter des gâteaux, et l'abandonna dans une rue noire et déserte où elle fut recueillie par quelqu'un... par vous probablement, monsieur.
— Mais, s'écria Cambremer, qui par ce récit n'apprenait rien qu'il ne sût déjà, elle doit connaître les motifs de ce voyage, elle doit être instruite des rela* tioDs qui existaient entre cet homme et sa mère...
— Je vais l'interroger encore, dit Kaddour.
Et, après un échange de demandes et de réponses avec la petite fille, il reprit :
— Sa mère ne lui avait jamais parlé de cet homme; seulement, elle lui avait bien des fois promis que leur existence changerait, qu'elles iraient vivre heureuses dans le pays du soleil; et, quand elles quittèrent le vieux château, elle semblait heureuse de partir. Elle causait avec l'homme dans une langue que la demoi-
selle ne comprenait pas... le français probablement.
— Et connaît-elle le sort que ce monstre a fait à sa mère? demanda le chevalier Casse-Cou en baissant la voix, comme s'il avait craint que Baïa ne l'entendît.
— Elle ne sait pas ce que sa mère est devenue, et elle se désole de ne pas la revoir. Mais elle espère la retrouver bientôt, parce que, tout à l'heure, avec vous, elle a reconnu la maison où elle a logé en arrivant à Paris.
— Un mot encore, dit Cambremer qui venait de prendre la résolution d'agir immédiatement et de remettre au lendemain les éclaircissements supplémentaires ; comment se fait-il qu'ayant été élevée en France elle parle l'arabe?
— Elle se souvient vaguement, dit l'interprète après un nouvel et bref interrogatoire, d'avoir vécu autrefois dans une contrée où le ciel était bleu et d'avoir habité un grand palais où il y avait de l'eau et des fleurs; elle se rappelle aussi un long voyage sur mer...
— Elle aura été amenée en Bretagne de quelque ville d'Orient, dit le chevalier en se parlant à lui-môme. J'en sais assez et nous n'avons pas une minute à perdre. Mon ami, ajouta-t-il en s'adressant à Kaddour, vous allez me suivre et, à dater de ce moment, nous ne nous quitterons plus.
L'Arabe prit à son cou son pauvre éventaire et marcha derrière Cambremer qui s'acheminait à grands pas vers la place du Palais-Royal.Là, le chevalier, l'interprète et la petite fille se jetèrent dans une voiture. Le plan que Cambremer venait d'arrêter dans sa tête consistait {\ se transporter rapidement rue Sainte-Barbe, à prendre l'horrible mégère en flagrant délit de mensonge et à la garder à vue dans sa loge, pendant que Kaddour irait prévenir le commissaire de police.
En moins d'un quart d'heure, le flacre excité par la promesse d'un large pourboire les conduisit au boulevard Bonne-Nouvelle.
Descendre de voiture et remonter la rue Sainte- Barbe en courant, ce fut pour Gambremer l'alTaire de quelques secondes. Il sentait combien il était important d'aller vite en besogne, et il prit Baïa dans ses bras pour ne pas être retardé en route.
Kaddour suivait avec son éternel éventaire. Son accoutrement et sa figure exotique firent retourner quelques passants du boulevard, et le bruit des roues du fiacre attira aux rares fenêtres de la ruelle deux ou trois figures curieuses.
L'allée où s'engoufl'ra le chevalier était restée ouverte, et il n'y faisait pas plus clair qu'au moment de sa première visite. Arrivé au bout du couloir, Cambremer ne retrouva plus la lueur du foyer qui l'avait guidé et ne fut interpellé par personne. C'était lui, cette fois, qui allait parler haut, et il poussa sans aucun ménagement la porte à hauteur d'appui du bouge où siégeait la vieille furie.
Deux tisons à moitié éteints brillaient encore dans l'âtre ; la marmite avait cessé de faire entendre son bourdonnement, mais elle continuait à exhaler les déplaisantes odeurs du pot-au-feu interrompu. Surpris de cet abandon et de ce silence, Cambremer se mit à frapper du pied et cet appel bruyant lui valut un assaut sur lequel il ne comptait guère.
Le chat Mistigris, seul habitant de ce taudis déserté, lui sauta brusquement aux jambes et s'enfuit dans l'escalier, où il prit position sur la troisième marche. Kaddour arrivait au moment où l'animal ramassé sur luimême, les griffes allongées, les babines retroussées,
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commençait à entonner le chant de guerre des chats. —L'horrible vieille est partie, murmura le chevalier.
— Elle est peut-être dans la maison, fit observer judicieusement l'Arabe.
Cambremer avait déjà le pressentiment que cette éclipse subite de raffreuse portière ne présageait rien de bon. Cette mégère n'avait pas pu, sans motifs graves, abandonner ainsi la confection de son dîner, et sa disparition définitive n'était que trop probable.
— J'en ai trop dit, s'écria le protecteur de Baïa; elle se sera défiée de moi et elle sera partie pour aller avertir Biroulas. N'importe, j'en aurai le cœur net, etd'ailleurs, en fouillant ce repaire du haut en bas, je trouverai bien à qui p irler.
Et, sur cette résolution, il sortit de la loge avec la petite fille et se mit en devoir d aborder l'escalier. Mistigris avait pris l'attitude morne et menaçante d'un sphinx préposé à la garde d'une nécropole égyptienne, et ses prunelles phosphorescentes brillaient comme deux vers luisants. 11 fit mine un instant de défendre le passage et, quand il se décida à laisser la place libre à l'intrus qui empiétait sur son domaine, il lança un sifflement sinistre et se réfugia d'un bond dans les régions supérieures.
— Demandez à Baïa de nous indiquer l'appartement où elle a logé avec sa mère, dit le chevalier à Kaddour qui le suivait.
— Baïa ! murmura le pauvre interprète qui n'avait pas encore entendu prononcer le nom de l'enfant dont il traduisait si bien le langage; Baïal j'ai eu une sœur qui s'appelait ainsi I
Et rentrant aussitôt dans son humble rôle, il se mit à interroger la petite ÛUe en arabe.
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— C'est au premier étage, à droite, dit-U après avoir recueilli la réponse.
En quelques enjambées, les chercheurs arrivèrent devant une porte à un seul battant peint en jaune, au milieu duquel on lisait le n^ I . Le palier était éclairé par un jour douteux qui venait d'une cour intérieure et que tamisaient des carreaux sales. Les murs suintaient et des débris sans nom jonchaient le plancher gras. C'était Taspect sordide et misérable d'un garni de barrière, et le cœur de Cambremer se serra, à la pensée que Baîa et sa mère avaient pu passer toute une journée sous un pareil toit.
11 chercha vainement une sonnette, et, en explorant la porte avec ses mains, il s'aperçut que la clé était dans la serrure. Il frappa sans obtenir de réponse, et, comme il était pressé d'en finir avec ses incertitudes, il entra et se trouva dans une grande pièce carrelée et dépourvue de toute espèce de meubles. Après cette antichambre, dont il n'élait séparé que par une porte mobile, venait un véritable dortoir, c'est-à-dire une salle où étaient rangés trois lits à la file.
Aucun ne devait être occupé pour le moment, car on n'y voyait ni draps, ni rideaux, ni couvertures. En revanche, une table ronde au milieu de l'appartement se montrait surchargée d'étoffes et de vêtements à Tusage des femmes. U y avait des robes d'indienne usées, au milieu de pièces de velours et de coupons de soieries déjà taillés. Çà et là des ciseaux, des épingles, des pelotons de fil et d'autres menus objets. On était évidemment dans un atelier de couturière, mais personne • ne se montrait, et Cambremer commençait à craindre de s'être trompé, quand il vil Baïa se jeter en pleurant sur le plus grand des trois lits. C'était évidemment là
que sa mère s'était reposée pendant le court séjour qu'elle avait fait dans cette maison maudite.
Si le chevalier avait pu conserver quelques doutes sur ce point, ils auraient été levés par les réponses que la pauvre enfant fit aux questions de l'interprète. Elle lui expliqua en sanglotant que l'ameublement avait été changé, à l'exception de ce lit; qu'il y avait eu des divans et des tentures là où on ne voyait plus que des chaises de paille et les quatre murs. On avait dû déménager à la hâte, après l'événement de l'Odéon, et l'appartement avait sans doute été loué et préparé tout exprès pour recevoir la malheureuse femme, en attendant qu'on la sacrifiât.
Cambremer errait très perplexe au milieu des objets de toute sorte qui* remplissaient la chambre, quand il aperçut dans l'embrasure d'une fenêtre un meuble alors assez rare. C'était une longue caisse en bois de rose supportée sur quatre pieds en bambou et remplie de terre végétale. Dans cette jardinière, comme on dirait maintenant, vivait une plante dont le feuillage d'un vert métallique était semé de fleurs d'un rouge vif.
Le chevalier poussa un cri en les reconnaissant. Il avait vu la pareille dans la main de cette misérable femme de Frascati qui, de loin en loin, lui apparaissait comme un mauvais génie et lui échappait toujours.
Au moment où il venait d'en cueillir une pour se faire, au besoin, une pièce de conviction, la porte s'ouvrit brusquement et une voix aigre lança cette phrase vulgaire :
— Eh bien I ne vous gênez pas ! faites comme chez vous!
Une femme maigre, longue et ridée venait d'entrer, suivie de deux fillesen bonnet, qui avaient bien la mine d'être ses ouvrières.
— Aglaé, ma obère, dit cette déplaisante personne, descends donc prévenir la concierge que des gens suspects se sont introduits dans l'atelier.
— Mais, madame, vous vous méprenez sur mes intentions, se bâta de dire Gambremer pour calmer le zèle inquiétant de la couturière subalterne, qui courait déjà vers Tescalier.
— Comment! je me méprends! reprit la maîtresse du lieu; et qu'est-ce que vous venez faire cbez moi, s'il vous plaît, avec ce grand escogriffe en babit de carnaval?
— Madame, dit le cbevalier d'un ton ferme, je vous prie de m'écouter au lieu de crier, car ce que j'ai à vous dire esU'fort sérieux.
— Et qu'est-ce que vous pouvez avoir à me dire ? Yenez-vous pour une commande ?
— Je viens pour prendre des informations sur un crime qui a été commis par des gens qui vous ont précédée dans cet appartement et, au nom de la justice, je vous somme de me répondre.
Ce ton péremptoire fit impression sur la couturière, qui crut avoir affaire à quelque personnage occupant un rang élevé dans la magistrature.
— Mais, monsieur, balbutia-t-elle, je ne connais pas ces personnes-là; j'ai loué au commencement de la dernière quinzaine et j'ai payé un mois d'avance; je suis en règle.
— Et vous n'avez jamais vu ceux qui ont habité ici avant vous ?
— Jamais! tout ce que je sais, c'est que ça devait
être des gens cossus, car ils ont laissé ici une caisse où il y avait des fleurs comme je n'en avais jamais vu... même que vous en savez quelque chose, ajouta la dame en désignant du geste le camélia que Cambremer tenait à la main.
Cela fut dit d'un ton de bonne foi tel que le chevalier ne pouvait plus conserver de doutes sur la façon dont les choses s'étaient passées. Evidemment, l'affreuse gardienne de la loge devait être l'agent direct de Biroulas et l'appartement du premier étage avait dû être disposé par ses soins pour héberger momentanément les victimes que son maître avait attirées à Paris.
— Eh bieni madame, dit Cambremer d'un ton plus doux, je vous crois et je n'ai plus que quelques renseignements à vous demander. Veuillez m'indiquer l'adresse du propriétaire de l'hôtel, car nous sommes ici, je suppose, dans une maison garnie.
— Oh! garnie! si on* veut, s'écria la couturière. En fait de meubles, je n'ai trouvé ici que trois bois de lit. Quant au propriétaire, je n'ai jamais entendu seulement son nom et je ne connais que la concierge qui est principale locataire.
— Comment se nomme-t-elle?
— La mère Hippolyte. C'est comme cela qu'elle a si gné ma quittance.
— Et ne pourrais-je pas lui parler? insinua Cambremer qui espérait obtenir ainsi une indication utile.
— Mais je pense qu'elle ne tardera pas à rentrer; il y a au moins deux heures qu'elle est sortie sans dire oti elle allait et elle n'aime pas beaucoup à rester si longtemps loin de son chat.
Tout en questionnant, le chevalier réfléchissait. Il se
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disait qu'en continuant ainsi, il n'arriverait à rien et qu'il valait beaucoup mieux s'en aller tout droit chez le commissaire du quartier, pour le mettre au courant de raffaire. 11 se faisait fort, avec le témoignage si précis de Baîa et la traduction de Kaddour, de décider le magistrat à se transporter rue Sainte-Barbe et à ouvrir une enquôte. L'affreuse portière, dût-elle ne pas reparaître dans sa loge, n*était sans doute pas introuvable, et il importait de ne pas perdre une minute pour la rechercher. Cambreraer prit donc congé de la couturière, qui le reconduisit jusque sur le palier avec force salutations, car elle croyait décidément avoir affaire à un haut personnage.
— Mon ami, dit-il à Kaddour, nous allons de ce pas devant la justice, et je compte sur vous pour affirmer la déposition de cette chère enfant.
— Je vous appartiens, dit simplement l'interprète. Le chevalier et Baïa, qui marchaient les premiers,
n'avaient pas fait trois pas dans la rue qu'un bruit sourd suivi d'un cri aigu leur fit tourner la tête.
Cambremer se retourna vivement et resta muet d'horreur. Presque à ses pieds, le malheureux Kaddour gisait dans une mare de sang. Une énorme caisse remplie de terre et de pots de fleurs venait de tomber du troisième étage et lui avait brisé le crâne.
A cet affreux spectacle, Baïa poussa un grand cri et cacha sa figure dans ses mains, pendant que le chevalier se précipitait pour relever le pauvre interprète. Mais tout secours était inutile, car le cerveau se montrait à nu par une large plaie béante, et les yeux n'avaient déjà plus de regard.
Cambremer eut beaucoup de peine à le débarrasser de la terre et des débris de poterie qui l'écrasaient, et
il lui fallut s'ensanglanter les mains pour l'adosser au mur. Il l'appela par son nom à plusieurs reprises, et les lèvres du mourant s'enlr'ouvrirent comme pour lui répondre, mais elles n'exhalèrent qu'un profond soupir. Ce fut le dernier.
Quand le chevalier Gasse-Gou eut reconnu que rien ne pouvait plus rappeler à la vie le pauvre Arabe qui lui avait déjà montré tant de dévouement, il jeta un cri de désespoir et de rage. L'idée que lui, Gambremer, était la cause indirecte de cette fia tragique l'exaspérait jusqu'à la fureur.
Il se releva, lança au ciel un regard de reproche et montra le poing à la maison maudite. Il avait presque oublié Baïa, qui sanglotait au milieu de la rue, oh le spectacle de son chagrin commençait à attirer l'attention des passants accourus du boulevard. En levant les yeux vers les régions supérieures, il avait cru voir une tète s'avancer curieusement au bord de la corniche du troisième étage. Cette apparition s'était éclipsée si vite que le chevalier n'avait pas môme eu le temps de reconnaître le sexe de cet observateur furtif, mais une idée s'était immédiatement fait jour dans son esprit.
Après les événements bizarres au milieu desquels il vivait depuis trois semaines, il ne croyait plus aux accidents. Pour lui, la mort de Kaddour était le résultat d'un bel et bon crime, et l'être qui regardait dans la rue du haut du toit ne pouvait être que le meurtrier contemplant son œuvre. S'il n'avait écouté que son instinct, Cambremer se serait précipité, sans plus de réflexion, à la poursuite du scélérat assez impudent pour se complaire dans ce spectacle. Mais sa protégée était là, exposée à toutes les entreprises des oisifs que Tévé-
nement avait rassemblés. Il ne pouvait pas songer à l'abandonner; encore moins aurait-il voulu l'emmener avec lui dans la chasse qu'il brûlait de donner à l'assassin.
Au plus fort de sa perplexité, la Providence lui suscita un appui sur lequel il ne comptait guère. Parmi les gens accourus aux cris de Baïa, il reconnut avec une indicible satisfaction Paul Vernier.
— Ah! mon ami, dit-il d'une voix entrecoupée par l'émotion, c'est Dieu qui vous envoie.
— Que se passe-t-il donc? demanda le jeune homme très troublé par le spectacle auquel il assistait; M. Bousenna venait de m'envoyer en course et je passais devant cette rue, quand j'ai vu tout le monde courir... ce sang... ce cadavre...
— Je n'ai pas le temps de vous expliquer cette nouvelle horreur, lui cria précipitamment le chevalier, mais je vous confie notre chère enfant. Veillez sur elle et ne la quittez pas d'une minute, pendant que je vais poursuivre nos implacables ennemis.
Paul n'eut pas le courage de pousser plus loin ses questions ; il prit Baïa par la main et s'éloigna avec elle dans la direction du boulevard. La petite fille était tellement terrifiée par la vue du cadavre défiguré de Kaddour qu'elle suivit son nouveau guide sans faire la moindre résistance.
L'affluénce, en moins d'une minute, était devenue énorme, et la rue Sainte-Barbe, ordinairement déserte, avait peine à contenir la masse de curieux qui l'obstruaient. Les premiers arrivés s'étaient abattus sur le pauvre mort, et se livraient à cette agitation stérile qui est le trait caractéristique des foules. Les uns appelaient à grands cris un médecin, les autres discutaient sur les
causes de raccident; la plupart réclamaient rinter\'ention de la police, selon l'invariable habitude du peuple parisien. En somme, on ne faisait rien, et si le malheureux Kaddour eût conservé un souffle d'existence, ce souffle aurait eu dix fois le temps de s'exhaler, avant que personne eût apporté un secours effectif.
Les rangs les plus éloignés des badauds poussaient les premiers, sans savoir de quoi il s'agissait, et les versions les plus insensées circulaient déjà sur le boulevard. On parlait de complot, de conspiration politique, d'arrestation d'un personnage important et de beaucoup d'autres sottises. Mais Gambremer n'écoutait pas ces ineptes discours et, dès qu'il crut Baïa en sûreté, il se précipita dans l'allée avec l'impétuosité d'un soldat qui charge l'ennemi.
Dans cet élan furieux, il renversa la couturière maigre et jaune qui descendait de son atelier attirée par le vacarme, et ce fut au bruit des malédictions de .ses acolytes femelles qu'il franchit les premières marches de l'escalier. Il avait bien retenu la hauteur de l'étage d'où le coup était parti, et il se croyait assuré d'arriver sans se tromper au domicile occupé par le propriétaire de la caisse qui venait de tomber si malheureusement. Il enjamba deux étages sans rencontrer personne; et, au troisième, il se trouva en face d'une porte entr'ouverte devant laquelle se tenait l'infernal Mistigris. Arc-bouté sur ses pattes, l'animal cabalistique gonflait son dos en forme de pont et jurait dans la langue des chats. Il était évident qu'il se sentait chez lui et qu'il voulait protester contre l'invasion d'un appartement où il avait droit de séjour. Quelque absorbé qu'il fût par le désir de se venger, Gambremer ne négligea pas cet indice tiré des mœurs des
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félins domestiques, et il ne douta pas un instant que le chat familier de la sorcière de la loge eût des accointances avec rhabitant du troisième. Il envoya à Mistigris un formidable coup de pied, qui provoqua une explosion de miaulements atroces, et poussa la porte avec violence.
Il se trouva alors dans une cbambre de grisette : la mansarde classique de Béranger, avec la couchette en fer, les bas et les jupons séchant sur une corde, le bouquet achevant de se faner dans le pot à Teau, les bonnets de linge égarés sur les chaises de paille. Mais le chevalier ne s'arrêta guère à ces détails d'intérieur.
Il courut droit à la fenêtre qui était restée ouverte, et il reconnut au premier coup d*œil que la caisse n'avait pas pu tomber par accident. Des fils de fer rompus pendaient encore sur la gouttière, et la cassure était nette et fraîche, comme si on les avait coupés avec des ciseaux. Évidemment, l'aimable locataire s'était embusquée à sa lucarne pour attend le la sortie des ennemis de Biroulas et, quand elle avait lâché sa machine de guerre, elle espérait sans doute les écraser tous d'un seul coup. Si elle avait eu un choix à faire, il est probable qu'elle aurait visé de préférence Cambremer et Baïa, et les deux victimes prédestinées avaient échappé à la mort par un véritable miracle.
Le chevalier avait fait toutes ces réflexions en moins de temps qu'il n'en faut pour les écrire, et il se promenait dans la chambre comme un lion qui cherche le chasseur invisible dont la balle vient de le blesser. Qu'était devenu l'abominable organisateur de cette machine diabolique? Il n'avait pas pu s'enfuir par l'escalier, car Cambremer l'aurait infailliblement rencon-
tré, à moins cependant qu'il ne fût entré dans un des appartements du second ou du premier étage.
Cette dernière hypothèse valait la peine d'être vérifiée, et le protecteur de Baïa allait se décider à redescendre quand il eut la pensée de regarder sur le toit. Si, comme tout l'annonçait, l'assassin était une femme, il semblait peu probable qu'il eût choisi ce chemin périlleux. A tout hasard cependant, Cambremer grimpa sur un tabouret et avança le corps en dehors de la lucarne.
Par instinct, ses yeux se dirigèrent d'abord sur la rue où bourdonnait à cinquante pieds au-dessous de lui la foule qui grossissait continuellement autour du cadavre. Il ne distingua au milieu de ce groupe confus ni Baïa, ni Paul Vernier; mais, en revanche, il crut voir briller les galons d'argent des tricornes de la gendarmerie, et même un ou deux casques de pompiers. Du reste, il n'avait pas le temps de s'arrêter aux détails, et son attention se reporta bien vite sur la toiture qu'il soupçonnait d'avoir favorisé l'évasion de la locataire criminelle.
La fenêtre du troisième étage s'ouvrait au bord de la corniche, à l'endroit où finissait la pente couverte d'ardoises, mais plus haut s'étendaient deux rangs de mansardes superposées, sans compter les vitrages en forme de tabatières pratiqués dans les greniers de la maison. L'aspect général de ce versant était celui d'un coteau accidenté où les hautes cheminées figuraient les escarpements de rochers, tandis que les ouvertures ressemblaient assez à des crevasses béantes.
Cambremer ne vit d'abord aucun être vivant; mais, en observant ces solitudes avec plus d'attention, il aperçut un corps allongé qui rampait sur Tarèle su-
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périeare du toit. Ao momeoi où il constatait la présence de ce promeneur aérien, la tète disparaissait derrière un massif de briques, base monumentale sur laquelle s'épanouissait une gerbe de tuyaux de toute forme et de toute dimension. Les jambes suirirent, mais le chevalier eut le temps de reconnaître qu'elles appartenaient à un indiridu faisant partie du sexe masculin. Sans s'étonner de cette découverte inattendue et sans calculer le danger, Cambremer se bissa sar la gouttière et se lança intrépidement à la poursuite du fuyard. Pour le rejoindre, il fallait d'abord atteindre le faîte de la déclivité, et ce n'était pas chose facile pour tout autre que pour un couvreur de profession.
Le chevalier, qui n'était pas du métier, avait cependant poussé assez loin ses études en gymnastique pour ne pas craindre de tenter l'aventure. Il se coucha à plat-ventre et commença à grimper en s'aidant des genoux et des coudes. Il ne lui fallut pas plus de deux minutes pour gagner la crête sur laquelle il se mit à cheval. De ce point culminant, il dominait tout l'ensemble de la toiture et il vit que le corps de logis donnant sur la rue Sainte-Barbe occupait un des côtés d'un carré long. Une cour intérieure formait comme le noyau de ces constructions agglomérées. A trente pas devant lui s'élevait la cheminée derrière laquelle s'était caché le fugitif. Il s'aplatit de son mieux et se mit à ramper dans cette direction avec des précautions infinies. Pendant que Cambremer se traînait ainsi, fort occupé de son équilibre, l'inconnu sortit tout à coup de sa cachette. Il était debout et regardait autour de lui comme pour chercher son chemin.
— C'est lui! c'est elle!... c'est le jeune homme à la fleur rouge ! s'écria Cambremer.
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Le chevalier venait de commettre une imprudence. L'exclamation qu'il avait laissé échapper ne s'était pas perdue dans Tair. A cette hauteur, les bruits de la ville n'arrivaient que comme un grondement lointain, et le vent, qui portait du côté du fugitif, lui avait transmis les paroles lancées par Casse-Cou dans un premier moment de surprise et de colère.
Il se retourna vivement, mais il ne chercha plus à se cacher derrière la cheminée. Se courbant avec la souplesse d'un chat, cet être ambigu se mit à ramper sur ï'arète du toit. Cambremer en fit autant.
Il n'y avait plus à hésiter. C'était une poursuite en règle qui allait s'engager, et, si on en venait à une lutte, elle devait être terriblement dangereuse. Un brouillard humide planait sur Paris et rendait les ardoises fort glissantes. Tant que la chasse se poursuivait sur le faîte oîi on pouvait se tenir à cheval, le péril n'était pas très grand. Mais il était bien clair que Tassassin méditait de se réfugier dans quelque mansarde ouverte et il s'agissait de le gagner de vitesse, même au risque de s'aventurer sur les pentes les plus escarpées.
— Misérable! murmurait Cambremer tout en se traînant le plus vite qu'il pouvait, je te tiens cette fois et tu ne m'échapperas plus, je te le jure.
Le serment qu'il prononçait n'était pas des plus faciles à tenir, et le jeune homme ou plutôt la femme à la fleur rouge ne donnait aucun signe de frayeur. Elle avait sur son adversaire une assez forte avance et, de plus, le notable avantage de la jeunesse et de la légèreté. Les longues jambes de Cambremer le gênaient beaucoup, et sa vaste redingote qu'il avait négligé d'ôter nuisait à la rapidité de ses mouvements. Mais il
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n'osait pas s'arrêter pour se dévêtir, de peur de se retarder en route.
Après dix minutes d'efforts, il s'aperçut qu'au lieu de gagner du terrain il en perdait un peu. La femme arrivait à Tintersection des deux corps de bâtiment et tendait visiblement à gagner un point où une longue gouttière pouvait lui servir de point d'appui pour descendre jusqu'au bord du toit. Le chatMistigris avait dû suivre plus d^une fois ce chemin, qui n'était certes pas fait pour des créatures humaines. Mais une certaine lucarne qui s'ouvrait près de la corniche, et tout à côté du tuyau, devait être l'objectif de celle fuite en partie double. La question pour le chevalier était d'arriver de façon à pouvoir empêcher l'alerte coquine qu'il poursuivait de se réfugier dans cet asile presque inexpugnable du dehors. 11 redoubla d'énergie et il raccourcit un peu la distance.
De la hauteur où il se traînait, il ne pouvait pas voir le pavé de la cour, mais il apercevait aux étages supérieurs de l'autre côté du quadrilatère des figures qui observaient à travers les carreaux les singuhères évolutions des deux adversaires. On les prenait sans doute pour des ouvriers en quête de réparations, car les spectateurs ne paraissaient pas s'émouvoir et n'ouvraient même pas leurs fenêtres.
Cambremer eut un instant la velléité de les appeler, mais il pensa qu'à cette distance on pourrait entendre, mais non pas comprendre, ce qu'il voulait. Il était assez difficile, en effet, d'expliquer du haut d'un toit les crimes de la créature qui fuyait devant lui. Mieux valait encore s'en remettre à son adresse et à la vigueur de ses muscles, sauf à demander main-forte quand le moment serait venu.
L'exercice commençait à lui devenir familier, et il avançait maintenant assez vite. Il vit la femme travestie atteindre la gouttière et faire à la hâte ses préparatifs de descente. Elle se retourna, empoigna le tuyau avec les mains et les genoux et se laissa glisser tout doucement.
Cambremer n'était plus qu'à dix pas d'elle et ces apprêts lui firent gagner encore sur la distance. Il put arriver au haut de la voie périlleuse qu'offrait le conduit de zinc avant que l'ennemie se trouvât à la hauteur de la lucarne. Il n'y avait plus une seconde à perdre, et il se mit à dégringoler à son tour le long de ce tuyau presque perpendiculaire. En tournant la tête, il pouvait distinguer parfaitement les traits de la complice de Biroulas. C'étaient bien ces lignes régulières et dures, ce regard froid dardé par deux yeux noirs et brillants, qui l'avaient tant frappé dans "l 'avant-scène de rOdéon et qu'il avait revus plus tard à l'église et au cimetière le jour de l'enterrement.
L'opération était délicate et exigeait autant de souplesse que de force, mais Cambremer était soutenu par une exaltation incroyable et il ne s'en acquittait pas mal. Malheureusement, l'infernale créature était au moins aussi habile que lui et il s'aperçut bientôt qu'elle tenait déjà d'une main le rebord inférieur de la mansarde. Encore un effort et elle allait s'y accrocher et s'y introduire. Une fois en possession de cette issue, elle pouvait facilement lui échapper par l'intérieur de la maison et il résolut de l'empêcher à tout prix.
Mal lui prit de se départir de la prudence avec laquelle il avait cheminé jusqu'alors. Pour avoir voulu desserrer un peu les jambes afin de descendre plus vite, il perdit son point d'appui et ses deux mains glissant
sur la gouttière lui manquèrent à la fois. Vainement essaya-t-il de se retenir avec les ongles; l'impulsion était donnée, et son corps filant avec une vitesse croissante dépassa la lucarne au moment même où la femme réussissait à y prendre pied.
Ainsi lancé, le malheureux Gambremer devait nécessairement aller se briser le crâne sur le pavé de la cour, et il eut la sensation rapide et terrible de la mort inévitable. Mais Dieu fit un miracle et permit qu'il pût s'arrêter au bord extrême de la corniche. Il resta ainsi appuyé sur le ventre et sur les coudes, la moitié du corps suspendue dans le vide.
Malgré l'horreur de cette situation, il ne perdit point la tête et il se cramponna avec Ténergie du désespoir. 11 éprouvait une sensation d'engourdissement comme un nageur que le froid a saisi dans l'eau. Il lui semblait qu'un poids énorme pesait sur les muscles de ses bras et que sa poitrine allait se rompre. Il comprenait bien que s'il parvenait à poser seulement un genou sur la corniche il était sauvé, et il savait aussi par expérience que les crampes n'ont pas une longue durée et que le seul remède est une immobilité absolue. Il cessa donc de remuer et il eut le courage de lever la tête pour voir ce que la femme était devenue.
Ce fut avec un véritable sentiment d'effroi qu'il aperçut, à quelques pieds au-dessus de lui, la face pâle de l'abominable créature. Elle avait profité de la chute de Gambremer pour se glisser par la lucarne ouverte, et elle se donnait maintenant le spectacle de son agonie. Les pieds posés sur le plancher de la mansarde, sûre de fuir quand il lui plairait, elle avait appuyé ses mains sur le rebord de la fenêtre, que sa tête dépassait seule, et regardait tranquillement mourir son ennemi.
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— Eh bienl beau chevalier, dit Tatroce femelle d'une voix vibrante, te voilà dans une jolie situation I
Cambremer ne répondit que par un hurlement de rage.
— Avoue que tu donnerais bien cher dans ce moment-ci pour être au coin du feu de la mère Mongis.
Elle assaisonna d'un éclat de rire cette infâme ironie.
— Ah I ah I tu vois que je sais le nom de tes bonnes amies de la rue Pérou. Je sais bien autre chose encore et, si tu avais le temps de m'écouter, je t'en raconterais long sur ton protégé Paul Vernier ; mais, dans trois minutes ou dans cinq tout au plus tu auras été rejoindre sur le pavé la carcasse de cet imbécile que j'ai si bien arrangé tout à Theure.
— Assassin I assassin I cria Cambremer.
-^ Oh! tu peux m'injurier à ton aisCé Jouis de ton reste, va, mon vieux; tout ce que tu me diras de désagréable ne m'empêchera pas de jouir du spectacle de ta cabriole. C'est bien fait et ça t'apprendra à te mêler de ce qui ne te regardait pas* Si tu n'étais pas venu fourrer le nez dans nos affaires, ce n'est pas nous qui aurions été te chercher*
Le chevalier souffrait un martyre indescriptible, car à ses douleurs physiques était venu s'ajouter un supplice moral cent fois plus cruel encore.
— C'est dommage, n'est-ce pas? reprit son infernale ennemie, c'est dommage de se casser les reins, juste au moment où on allait commencer à faire de la peine à papa Biroulas. Tu te croyais bien fort avec ce mauricaud que tu avais déniché pour faire jaser ta petite sotte de fiaïa I La voilà orpheline encore une fois, pas vrai, beau chevalier?
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Cambremer laissa échapper une sorte de râle et cracha à la figure du monstre qui Tinsultait.
— Tu deviens bien méchant, dit la furie, et je crois qu'il est temps de te planter là. D'ailleurs, je veux être en bas pour voir relever les morceaux de ton estimable personne, et je n'ai plus que deux mots à te dire. Il ne faut pas que tu t'en ailles dans l'autre monde sans être fixé sur le sort de ceux qui t'intéressent. Sois tranquille, cher ami, la Mongis et sa dinde de fille, le Cassonade et le Paul Vernier, tous ces gens-là iront te retrouver sous terre d'ici à trois semaines. Quant à ta bonne petite amie Ba!a, je me charge de lui tordre le cou moi-même.
Le chevalier éprouva une sensation aigud, comme si on lui avait enfoncé dans le cœur une lame de couteau.
— Allons! bonne nuit! monsieur Francis Cambremer, cria l'épouvantable femme en quittant la fenêtre; tu ne te tireras pas de là comme tu t'es tiré du souterraiUi
En la voyant partir, le chevalier Casse-Cou sentit s'évanouir son dernier espoir. L'engourdissement de ses membres inférieurs avaient presque cessé, mais ses forces s'étaient épuisées et ses coudes raidis se détendaient peu à peu. 11 essaya de regarder au-dessous de lui et ses cheveux se dressèrent sur sa tête. Le vertige le prit, le vertige, cette folie de l'abîme.
Les profondeurs qui s'ouvraient sous ses pieds l'attiraient, et il lui semblait par moments que la maison vacillait et se balançait avec lui dans l'espace. Le sang affluait à ses tempes et obscurcissait sa vue, mais ses oreilles percevaient clairement un bruit confus de voix qui montaient de la cour. La singulière gymnastique, à
laquelle il se livrait sur la corniche, avait été signalée et des fenêtres s'ouvraient de tous les côtés.
Gambremer fit une tentative suprême pour ramener un de ses genoux au niveau du toit, mais la fatigue paralysa ce dernier effort. Il comprit qu'il était perdu et il ferma les yeux pour mourir.
Au moment où le chevalier Casse-Cou allait ouvrir ses doigts cramponnés aux ardoises, une vive douleur le rappela à lui-même. Ce fut comme le coup de fouet qui réveille le cheval prêt à s'abattre, le son du clairon qui rend ses forces au soldat fatigué. Il se redressa par un effort suprême et regarda devant lui. Une corde mince venait de lui fouetter le visage et se trouvait à portée de sa main. Trois ou quatre figures inconnues apparaissaient à la lucarne et des cris confus arrivaient à ses oreilles.
— Il est perdu ! disait une voix.
— Ne faites pas de bruit, murmurait une autre. C'est comme les somnambules, qui se promènent sur les toits. Quand on les appelle, ils tombent.
— S41 avait seulement la force d'attraper la corde, nous n'aurions qu'à le tirer.
Cette dernière phrase frappa Cambremer comme unavertissement. Par un mouvement plutôt instinctif que raisonné, il étendit la main et saisit un cordage qui traînait à côté de lui, sur la corniche. La sensation qu'il éprouva ressemblait beaucoup à celle d'un matelot qui touche à terre après avoir nagé longtemps. Il serra le chanvre avec une énergie désespérée et cria d'une voix brisée par l'émotion :
— Je le tiens I mes amis, halez ferme!
Les expressions de son enfance passée sur les grèves de Saint-Malo lui revenaient au plus fort du dan-
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ger, comme ces prières balbutiées au berceau que le Tieillard répète à l'agonie. Sans être très forts sur le vocabulaire maritime, les charitables sauveteurs comprirent et ils se mirent à tirer de toutes leurs forces.
Cambremer avait empoigné le câble à deux mains, et il s'aperçut bientôt que son bras droit refusait le service. Son épaule avait subi tant d'assauts, depuis quelques jours, qu'elle manquait de la force suffisante. Mais le danger double la vigueur et la main gauche suppléa l'autre.
Les premiers efforts eurent un prompt résultat. Le naufragé du toit fut ramené sur le point d'appui solide de la gouttière et poussa un profond soupir de soulage* ment.
Le premier sentiment qui se fit jour fut un immense besoin d'élever son âme à Dieu et de le remercier pour , la protection visible dont il venait de le couvrir. Une fois remonté sur la corniche, Cambremer était sauvé; atteindre la lucarne n'était plus qu'un jeu et, en effet, il y parvint sans autre inconvénient que des écorchnres. Dix bras s'ouvrirent pour le recevoir et une immense acclam ition partit de toutes les fenêtres de la maison, lesquelles s'étaient peu à peu garnies de curieux. Les locataires avaient suivi de loin le sauvetage comme on assiste à un spectacle.
Cambremer n'eut pas la peine de sauter dans l'intérieur de la mansarde, car il y fut porté en triomphe. Avant d'avoir eu le temps de se reconnaître, il se trouva former le centre d'un groupe agité et bientôt il ne sut plus lequel entendre. L'un lui offrait un verre d'eau, l'autre parlait de le saigner; un troisième l'accablait de félicitations sur le courage dont il venait de I i8
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faire preuve. La majorité parlait de rintervention de rauiorité, et le nom du commissaire de police était dans plusieurs bouches.
Ce fut comme un coup de cloche qui rappela au sentiment de la situation l'âme bouleversée du chevalier Casse-Cou. Le souvenir des trames criminelles au milieu desquelles il se débattait chassa tout à coup les derniers vestiges de Témotion physique qu'il venait de subir.
— Où est-elle? cria-t-il d'une voix étranglée, l'a-t-on arrêtée?
— Qui, elle? qui, arrêtée? demanda un respectable portier qui figurait au premier rang des travailleurs.
— Cette femme I cette scélérate qui vient d'assassiner Kaddour!
Cette explication jeta un froid dans l'assistance. Il faut dire que Cambremer Tavait donnée d'un ton d*énergumène, et que ses cheveux hérissés, ses yeux hagards ne contribuaient pas pour peu à égarer sur son compte l'opinion du groupe. Le concierge porta son doigt à son front qu'ombrageait une visière verte, et un domestique en casaque rouge, qui formait Tarrièregarde, dit à l'oreille de son voisin :
— Le pauvre homme a un coup de marteau.
— Parlez I mais parlez donci répondez-moi, cria le chevalier en se débattant; n'avez-vous pas saisi cette misérable créature? C'est impossible que vous ne l'ayez pas rencontrée 1 Elle était là, il n'y a qu'un instant, à cette fenêtre, et elle n'a pas eu le temps de fuir.
— Nous n'avons vu personne, dit un sauveteur plus sensé que les autres, personne, si ce n'est un garçon de seize à dix-huit ans qui descendait l'escalier quatre à quatre pour aller chercher du secours.
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— C'est elle! dit Gambremer qui s*élança sans que les mains qui le tenaient eussent la puissance de l'arrêter.
— Où allez-vous? cria le portier, prenez donc garde I TOUS allez vous rompre le cou!
La recommandation n'était pas superflue, car la lucarne donnait directement sur la cage d'un escalier et la foule rassemblée autour de lui cachait au chevalier la disposition du local. Il s'imaginait avoir pris pied dans une chambre, et il se trouvait tout simplement sur un palier très étroit.
Les premières marches furent franchies par lui d'une enjambée si imprudente qu'il alla donner de la tète contre le mur opposé. Mais il était trop exalté pour se laisser déconcerter par un semblable accident, et il continua sa dégringolade en criant de toute la vigueur de ses poumons :
— Arrôtez-lal arrètez-lal
Le groupe bénévole qui venait de lui sauver la vie se précipita sur ses talons avec le bruit d'une charge de cavalerie. Les uns croyaient réellement poursuivre un fou dangereux, les autres étaient poussés tout simplement par ridée très-naturelle de ne pas perdre de vue un homme qui leur devait la vie et qui paraissait assez riche pour payer leur dévouement. Cette grande ardeur s'expliquait par le désir d'une récompense honnête.
Quelque diligence que fissent ces avides aspirants au prix Monthyon, ils ne rattrapèrent point Gambremer dans l'escalier. Le chevalier Casse-Cou déboucha dans la cour avant eux et tomba au milieu d'un rassemblement compact, car le spectacle de ses exercices aériens avait attiré tous les oisifs du boulevard. En tète de la
foule stationnaient deux gendarmes qui reçurent le fugitif dans leurs bras et se mirent immédiatement en devoir de le contenir.
Cambremer avait bien l'aspect éperdu d'un malfaiteur qui cherche à se dérober grâce à la vitesse de ses jambes, et, par tout pays, un homme qui court si vite est éminemment suspect. Il eut beau redoubler ses cris et réclamer à pleine voix l'arrestation de la femme à la fleur rouge, les représentants de l'autorité tinrent bon et refusèrent de lâcher leur capture jusqu'à plus ample informé. Sur ces entrefaites, les sauveteurs arrivèrent et s'empressèrent d'expliquer le cas. Cambremer, persuadé qu'on allait le mettre immédiatement en liberté, s'agitait pour se soustraire aux mains vigoureuses qui lui serraient le collet. Mais l'un des gendarmes qui portait les galons de brigadier lui tint ce discours à la fois ferme et conciliant :
— Vous dites que vous poursuivez une femme qui serait fautive contre le Gode pénal et je ne vais pas à rencontre, mais je me licencierai pourtant de vous oiserver que les particuliers paisibles n'ont pas l'habitude de se promener sur les gouttières et que je suis donc obligé de vous conduire chez le commissaire, à seule fin de vous expliquer.
— Mais elle aura dix fois le temps de fuirl s'écria le chevalier qui sentait des transports de rage lui monter au cerveau.
— Je m'en tmjoor^e peu, dit majestueusement le brigadier, vu que je ne connais pas cette personne du sexe, mais si elle a réellement contrevenu aux lois et manqué au respect dû aux autorités constituées, on saura la retrouver. En attendant, je fais mon devoir en vous sommant de me suivre.
La foudre tombant aux pieds de Gambremer ne l'aurait pas atterré davantage. II venait de comprendre l'impossibilité de ^lutter contre les apparences, et il pressentait avec une rage indicible que son implacable ennemie allait encore une fois lui échapper. Il balbutia quelques explications, dont le seul eifet fut de provoquer chez le gendarme un haussement d'épaules significatif. Le brigadier venait de recevoir à Toreille les confidences du sauveteur à la visière verte, et il hochait la tête d'un air important.
— Allons, mon brave homme, dit-il. au chevalier consterné, il y a eu mort d'homme tout à l'heure dans la rue Sainte-Barbe et, quand même il s'agirait d'un homicide par imprudence, vous n'êtes pas sans savoir que votre témoignage doit figurer au procès-verbal.*
Le fonctionnaire avait changé de ton; mais, s'il s'était radouci subitement, c'est que sa conviction était formée sur l'état mental de son prisonnier. Il croyait avoir affaire purement et simplement à un aliéné.
Gambremer, du reste, ne Técoutait plus. L'image de Baïa qu'il avait confiée à Paul Vernier venait de se représenter à son esprit troublé, et, avec la tournure que prenait l'aventure, il tremblait d'avoir commis une grave imprudence. L'enfant n'avait plus pour la protéger qu'un adolescent sans expérience et sans force et on marchait plus que jamais au milieu d'ennemis invisibles. Le chevalier les devinait, les sentait s'agiter autour de lui sîins que rien d'apparent trahît leur présence, et il éprouvait les angoisses d'un homme qui . chemine sur un terrain miné, sans pouvoir découvrir la mèche que la moindre étincelle suffirait à enflammer. Vainement promena-t-il ses yeux sur la foule qui remplissait la cour, il n'aperçut ni la chère enfant, ni son
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eune protecteur. Cependant, il se rassura un peu en pensant que peut-être Paul avait eu la bonne idée de ramener Baïa chez M""* Mongis.
— Il est tennps de partir, mon brave, murmura le brigadier en lui frappant doucement sur l'épaule.
— Soitl dit Cambremer; où voulez- vous me conduire?
— Là, -tout à côté, au poste du boulevard Bonne- Nouvelle, le chemin ne vous fatiguera pas et vous pourrez expliquer votre petite affaire tout à votre aise à l'officier de paix.
Le judicieux gendarme était de plus en plus convaincu que son prisonnier allait être dirigé sur un dépôt d'aliénés, et il le traitait avec tous les égards dus au inalheur. Le chevalier, lui, avait fini par prendre son parti, car il espérait bien que tout allait s'expliquer devant le magistrat qui devait l'interroger. Mais, au moment où il se disposait à suivre le brigadier, il aperçut un homme qui descendait lentement les marches de l'escalier principal du bâtiment devant lequel se passait cette scène, et il crut reconnaître les yeux et la tournure de M. Bousenna. La mémoire lui revint, et il se rappela que les bureaux du banquier étaient situés précisément à Tentrcsoi de ce corps de logis.
— Appelez ce monsieur, dit-il au gendarme, il me connaît parfaitement et il répondra de moi.
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