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tourmentés. Rien qu'à le regarder, un observateur aurait deWné qu'il était brave, généreux et exalté tout comme l'illustre hidalgo de la Manche.
Ce représentant attardé de la cheralerie fut dérangé de. sa contemplation par un choc assez brusque. 11 se retourna vivement avec l'intention manifeste d'interpeller le maladroit qui venait de le pousser et se trouva en face d'un homme de haute taille et de large carrure. Hais sa colère tomba tout à coup quand il vit la femme que ce colosse escortait. Jamais plus mignonne et plus ravissante créature n'avait accompagné un plus massif et plus déplaisant cavalier. Frileusement enveloppée dans une longue pelisse blanche, elle s'appuyait d'une main sur le bras du gros homme et conduisait de l'autre une x>etite fille de huit à dix ans.
Le couple disproportionné passa, et il avait déjà dis* paru sous le porche du théâtre que le spectateur heurté était encore cloué sur place par la surprise et l'admi' ration.
— Princesse persécutée par un géant i murmura ce bizarre personnage. — Allons, Francis, ajouta-i-il en se parlant à lui-môme, il faut la protéger.
D'une seule enjambée, 11 franchit le vestibule, et pondant la porte mobile, il arriva devant le contrôle.
— Francis Gambremer, dit-il aux employés qui recevaient les billets.
Ce nom, qu'il leur avait donné d'une voix assez timide, eut le pouvoir de lui faire livrer l'entrée, et un vieux contrôleur s'inclina même à demi en marmottant :
— Passez, passez, monsieur le chevalier.
Celui qu'on qualifiait ainsi ne se le fit pas dire deux tdiSf mais il y avait eu un léger temps d'arrêt et, quand
il eut franchi la barrière, il n'aperçut que le bout delà pelisse blanche au haut du large escalier qui conduisait au premier étage. Il monta les marches quatre à quatre et arriva juste à temps pour voir la porte d'une loge se refermer sur ceux qu'il suivait. Mais, en homme avisée il se hâta de gagner la galerie et, comme elle était encore à peu près vide, il put y choisir sa place tout à son aise. L'admirateur de la charmante inconnue s'installa sur le devant, précisément en face de la loge où elle venait d'entrer, et il attendit sans affectation que le grillage s'abaissât.
La salle se garnissait rapidement et, en moins d'an quart d'heure, elle fut remplie par une foule bigarrée. Au parterre, les pourpoints de velours des rapins chevelus et les bérets rouges des étudiants dominaient* Aux galeries, se pressaient de respectables bourgeois du quartier surveillés par des jeunes gens à barbe de bouc et à chapeau pointu qui semblaient se disposer à les traiter comme ce polisson de Racine, s'ils se permettaient de sifQer la pièce.
L'œuvre qu'on allait jouer s'appelait le Moine, et elle avait été tirée d'un noir roman de l'Anglais Lewis, qui a donné la chair de poule à toutes nos grand'mères. Quoique l'auteur, Fontan, ne fût pas précisément un des coryphées de la nouvelle école et qu'il cultivât plus volontiers le vieux mélodrame classique, il jouissait cependant, à cause de ses démêlés avec le gouvernement déchu, de toute la sympathie des Jeunes-France.
L'aspect varié de la salle occupait d'ailleurs fort peu le chevalier, et il se retournait souvent vers la loge qui l'intéressait bien plus que tout le reste du théâtre. Mais la grille restait obstinément levée, et tout ce qu'il pouvait apercevoir à travers les barreaux en losange, c'é-
tait réclair fagitif des yeux de la dame et l'ombre du corps épais de son cavalier.
Cependant, de la foule entassée dans les régions inférieures s'élevait une rumeur confuse assez semblable au bruit de la marée qui monte. Le rideau tardait à se lever et les impatients commençaient à frapper du pied en cadence et à entonner les airs les plus variés et les plus patriotiques. Quand le répertoire fut épuisé depuis la Marseillaise jusqu'à la Varsovierme, le turbulent parterre éprouva le besoin de passer à d'autres exercices et se mit à apostropher le public aristocratique du premier étage. La loge obstinément fermée devint bientôt l'objectif des étudiants, et les cris : A bas la grille I retentirent avec un ensemble formidable.
L'homme que le contrôleur avait traité de chevalier n'entendit pas ce tapage irrévérencieux sans ressentir on mouvement de colère, et il promenait déjà au-dessous de lui des regards indignés quand un hurrah de satisfaction éclata dans la foule. Il se retourna et vit que le grillage venait enfin de s'abaisser.
Ce fat pour lui comme un éblouissement. Nonchalamment appuyée sur le rebord de la loge, la dame inconnue lui faisait l'effet d'une apparition céleste. Elle était â belle que le public gouailleur se calma sur-le-champ. On ne criait plus, parce qu'on admirait.
L'enthousiaste spectateur de la galerie était resté pétrifié en face de ce visage éclatant de jeunesse et de beauté* Jamais il n'avait vu des yeux si brillants, un front si pur, des lèvres si rouges. Les cheveux d'un noir de jais et la blancheur mate du teint accusaient ime origine méridionale, mais l'ensemble des traits respirait une grâce et une douceur qui manquent souvent aux femmes nées dans les pays voisins du soleil.