IB GHBTALIBR CA8SB-G0O
Quant au géant qui Tavait amenée, on le voyait à peine, car il se tenait tout au fond de la loge, raide, immobile et silencieux comme un geôlier dans l'exercice de ses fonctions. L'adorateur de sa charmante compagne eut Jl>eau regarder, il ne distingua que le trait caractéristique de cette sombre figure, •* uno double rangée de dents blanches qui se dessinait parfois au milieu d'une barbe noire et touifue.
— La bouche d'un ogre ! murmura le chevalier, qui avait l'imagination vive.
Hais à côté de la jeune femme, se montrait la tète de la petite fille qui était une autre merveille. La ressemblance entre elles était frappante ; seulement l'enfant était plus brune et l'expression de sa physionomie plus grave. Ses grands yeux se promenaient sur la salle étonnés, mais calmes. On aurait dit un ange qui descend pour la première fois sur la terre.
Elle absorba bientôt toute l'attention de Francis Gambremer, et il fallait qu'il eût pour l'enfance uneten* dresse toute particulière, car ses paupières s'abaissèrent, et il essuya furtivement une larme qui venait de rouler sur sa joue basanée.
Il fût distrait de son émotion par le fracas de l'ouverture que l'orchestre venait d'attaquer à grand renfort de trombones, et, obligé de s'asseoir, il perdit forcément de vue la loge.
La toile $e levait sur un décor qui représentait le cloître du couvent des Franciscains de Madrid, et la pièce commençait par un monologue où un diable subalterne, caché sous la robe d'un moine, apprenait au public qu'il avait été envoyé sur la terre pour perdre l'âme du supérieur Ambrosio. Â la seconde scène, un coup de tam-tam annonça l'apparition du prince des
LE CHBTAUBB CASSB-GOU
ténèbres, et les péripéties les plus fantastiques se succédèrent jusqu'au moment où Satan ferraûlant ayec un certain Don Lopez, le transperça d'outre en outre par un coup venu directement des salles d'armes de l'enfer.
Le rideau tomba sur cette insanité , et le cheyalier qui avait été condamné à l'immobilité pendant toute la durée de l'acte, s'empressa de regarder derrière lui. Les dents du colosse brillaient toujours dans Tombre; l'enfant semblait rêver et l'inconnue observait avec une jumelle Tavant-scène de droite où se tenait debout un jeune bomme vêtu de noir.
Par malheur, cette occupation déplut à la foule. D serait difftciled'expliquer pourquoi l'action de regarder les gens à travers un verre a toujours eu le privilège d'irriter les masses, mais ce préjugé était alors dans toute sa force.
— A bas la lorgnette I hurla une jeunesse mal endurante.
Le chevalier tressaillit comme si llnjonction lui eût été personnellement adressée et lança un regard mépriant aux braillards. Puis, voyant que sa provocation muette restait sans effet, il se leva et, s'asseyant sur le rebord de la galerie, il se remit h admirer diM^rètement.
L'imprudent violait sans y penser une des lois bi«' larres décrétées par le public de cette époque.
— Face au parterre I
Ce cri poussé par cinq cents voix éclata comme le bruit du tonnerre. Le champion de la première galerie se contenta de hausser les épaules et persista dans sa contemplation. Mais, presque aussitôt, un projectile emprunté au règne végétal sifQa à ses oreilles et alla se perdre dans la loge. La jeune femme se recula avec
an geste de frayeur et son admirateur se retourna furieux.
** Quel est le lâche qui a fait cela? denianda-t*il d'une voix claire et vibrante.
— C'est moi I Et après ? cria un individu coiffé d'un feutre pointu.
Par un mouvemeot plus prompt que la pensée, le chevalier grimpa sur la banquette, mesura de l'œil la distance et sauta dans le parterre en jetant à l'insolent ces mots que toute la salle entendit :
— Je m'appelle Gasse-Gou et je vais te corriger, mauvais drôle I
11 se produisit dans la salle un tumulte indescriptible. Les femmes poussèrent des cris de frayeur, et les hommes se levèrent pour ne rien perdre de la scène que promettait cette action aussi insensée que chevaleresque. La loge occupée par Tinconnue fut certainement la seule à se désintéresser du spectacle, car la grille y fut levée vivement par l'homme barbu qui jusque-là s'était tenu dans le fond.
Quant aux gens du parterre menacés par la chute imprévue du chevalier, ils s'écartèrent avec une prestesse qui prouva une fois de plus que les foules sont indéûniment compressibles. Mais l'insulteur paya pour ses voisins. Gasse-Gou avait bien calculé son élan et lui tomba tout droit sur les épaules. Us roulèrent tous deux sous les banquettes et formèrent pendant quelques instants un groupe confus oti les horions pleuvaient comme grêle.
L'agresseur aérien avait l'avantage et il aurait peutêtre étranglé son adversaire, si la force publique n'était intervenue sous la figure d'un gendarme préposé à la police du parterre. Le représentant de l'autorité
fendit la foule, sépara les combattaats avec beaucoup de peine et se mit en devoir de les emmener tous les deux. Mais l'homme au chapeau pointu se trouva tellement meurtri qu'il fallut le laisser s'asseoir et res* pirer pendant que son vainqueur était conduit hors de la salle.
Casse-Gou n'opposa aucune résistance ; seulement il tira de sa poche un paquet de cartes de visite qu'il lança à la volée en criant :
— Je suis chez moi tous les matins.
Le courage impressionne les masses et, en France, on a même inventé un mot pour désigner ce genre d'audace qui consiste à braver follement le danger. Gela s'appelle de la crânerie et, cette fois comme toujours, la crânerie retourna l'opinion en faveur de Taventureux. Personne ne se présenta pour répondre au défi du chevalier, mais plus d'une voix s'éleva pour demander sa mise en liberté.
— Lâchez-le I c'est un brave!
— Après tout, il n'a pas fait de mal.
— Et puis, c'est l'autre qui a commencé.
Ces interpellations bienveillantes n'eurent pas le pouvoir d'attendrir le gendarme, qui entraîna son prisonnier dans le corridor. Les curieux y affluaient déjà, et le délinquant ne se souciait pas sans doute de provoquer un nouvel esclandre, car il marcha de très bonne grâce jusqu'au cabinet du commissaire de police.
Gasse-Gou, introduit dans ce sanctuaire, se trouva en présence d'un magistrat d'aspect assez débonnaire, qui se fit exposer le cas et ne put s'empêcher de sourire en écoutant le récit de cette singulière prouesse.
— Jeune homme, commença-t-il d'un ton paternel.
— Je ne suis pas un jeune homme, interrompit le chevalier, car j*ai eu trente ans avant-hier.
— Vous n'en n'êtes que plus coupable, monsieur, dit le commissaire en fronçant le sourcil.
— Coupable? allons donc! j'ai corrigé un insolent et je suis tout prêt à recommencer.
A ces mots incongrus, l'interrogateur tressauta sur sa chaise et reprit sévèrement :
— Je vous engage à me répondre avec calme, si vous ne voulez pas aggraver votre position. Comment vous appelez-vous?
— Francis Cambremer.
— Où demeurez-vous?
— Rue Férou, n« 22.
— Quelle est votre profession?
— Je n'en ai pas.
— Vous voulez dire que vous êtes rentier?
— Je ne possède pas de rentes.
— Ou propriétaire ? ^ — Je n'ai ni terres, ni maisons.
— Alors de quoi vivez-vous ?
. — Cela ne regarde que moi.
Le magistrat fit un haut-le- corps.
— Pardon, dit-il, cela me regarde aussi, et la preuve, c'est que je vais vous envoyer en prison où vous resterez jusqu'à ce qu'il vous plaise de justifier de vos moyens d'existence.
Le prisonnier n'avait encore montré que de l'irrévérence; mais à cette menace, il éclata :
— Moil en prison I je vous en défie! s'écrûi-t-il en bondissant comme une balle élastique.
— Gendarme, vous allez mener cet individu an poste, ordonna le commissaire.
— Mais, morbleot monsienr, on ne traite pas ainsi un iionnôte homme, vociféra Casse-Cou exaspéré.
— Un honnête homme! c'est ce qu'il faudrait prou- ?cr.
— Et comment, diable ! voulez-vous que je le prouve?
— En m'indiquant une personne honorable qui TeoUle bien vous réclamer et répondre de vous.
«— Je n*ai pas besoin qu*on me réclame.
—Alors, vous trouverez bon que je fasse mon devoir.
An moment où le magistrat se levait pour mettre fin à l'audience, la porte s'entr'ouvrit et une voix timide murmura :
— Pardon, m'sîeu, c'est moi, Courapied.
Ce nom baroque était sans doute connu du magistrat, car sa figure prit une expression de curiosité bienveillante.
— Entrez, mon brave, crîa-t-il, et expliquez-moi vite ce que vous me voulez.
L'individu qui obéit à cette invitation était un gros garçon à mine réjouie, vêtu comme un ouvrier aisé. II tournait entre ses doigts une casquette de loutre et souriait.
— Salut, m'sieu le chevalier, dit-il en se tournant vers Cambremer qui le regarda d'abord d'un air étonné et finit par dire :
— Tiens! c'est vous, Cassonade.
— Yous connaissez cet homme? demanda le commissaire au nouveau venu.
— Certainement que je le connais; c'est mon voisin.
— Comment, votre voisin ?
— Mais, oui, m'sieu le commissaire, depuis que je me suis établi épicier rue Pérou, il demeure juste audessus de ma boutique; quand je l'ai vu emmener
là LE CHETAUEB CASSE-COU
tout à rheure, j'ai pensé qu'il pourrait lui arriver de la peine, et...
— Vous venez le réclamer?
— Si vous m'en jugez capable, m'sieu le commissaire. J'ai eu une fameuse idée d'entrer ce soir au théâtre et je suis tout prêt à répondre de lui, car c'est bien le plus brave homme de tout le quartier...
— Pas le plus paisible, murmura le magistrat déjà radouci.
— Ah! pour ça, c'est vrai qu'il est un peu vif, mais bon comme le bon pain, et charitable, et généreux, si vous saviez I on l'a surnommé le chevalier Casse-Cou parce qu'une fois il a sauté par la fenêtre pour sauver une femme dans un incendie.
— Monsieur, dit le commissaire après un silence, j'ai la plus grande confiance dans cet honnête garçon, qui a été autrefois à mon service, et, puisqu'il répond de vous, je suis disposé à vous rendre votre liberté. Mais convenez que vous avez une singulière façon de répondre quand on vous interroge.
Le chevalier rougit, et il ne fallait pas être bien fin pour deviner qu'avec de la douceur on pouvait tout obtenir de cet emporté.
— Allons ! reprit le magistrat en dissimulant une légère envie de rire, si vous me promettez d'être sage.
— Vous me laisserez rentrer dans la salle? demanda vivement Casse-Cou.
— A condition que vous ne reparaîtrez plus à la galerie,
*- Je vous le promets, dit le chevalier d'une voix émue.
— Allez, jeune homme, allez et ne péchez plusl... II ne se le fit pas répéter deux fois et il bondit hors
da cabinet pendant que Tindulgent commissaire s'écriait :
— Quel original!
Dans le corridor, Gambremer rencontra son adversaire qu'on amenait à son tour, mais il ne le regarda même pas, et il allait s'élancer dans l'escalier quand il sentit qu'on le tirait par le pan de sa redingote.
— Pas à la galerie, m'sieu le chevalier, c'est trop dangereux, et puis vous avez promis, murmura l'épicier qui l'avait suivi.
— Diable I tu as raison, dit Casse-Cou tout interloqué. Et, au lieu de monter au premier étage, il suivit le
couloir sombre qui aboutissait à l'orchestre. La porte mobile était ouverte, et le chevalier vit que le deuxième acte était sur le point de finir. Il constata aussi avec élonnement que la grille de la loge qui l'intéressait était toujours levée.
— Le géant l'aura emmenée, murmura-t-il.
En observant mieux, il crut voir une ombre se mouvoir derrière les barreaux et, presque en même temps, ses yeux furent frappés par l'attitude d'un jeune homme placé dans l'avant-scène qui lui faisait face. C'était précisément celui que l'inconnue lorgnait avant le saut périlleux de Casse-Cou.
Cet occupant isolé de la plus belle place du théâtre se tenait debout, appuyé contre une colonne qui le cachait à moitié, et regardait attentivement la loge grillée. Il était difficile de distinguer ses traits, mais on voyait qu'il était pâle, mince, jeune et de petite taille. Chose singulière en cette saison et à une époque où les camélias étaient encore fort rares en France, il tenait ila main une fleur rouge et relevait de temps en temps a?ec une certaine affectation.
14 LB GHBYALIBR GASSB-COU
Casse-Gou eut l'intuition que ce manège était un signal. Tout à coup le jeune homme disparut au fond de ravant-scône. Avait-on répondu delà loge h sa pantomime? Le chevalier n'en était pas sûr, mais il n'était pas non plus homme à demeurer longtemps dans l'incertitude, et il se jeta dans l'escalier des premières.
A la troisième marche, il faillit se heurter à un spectateur qui descendait et, en relevant la tête, il se trouva nez à nez avec le tyran de l'inconnue. Ce désagréable personnage tenait par la main la petite fille de la loge et se hAtait si fort de gagner la sortie que le chevalier eut à peine le temps de le voir.
Cette rencontre le jeta dans de nouveaux excès d'imagination. Pourquoi l'ogre avait-il laissé la dame seule? Où allait-il avec cette enfant? Peut-être tout simplement acheter des bonbons; mais cette prosaïque explication ne pouvait pas entrer dans la cervelle de Casse-Cou.
Sans trop se rendre compte de ce qu'il faisait, il continua de grimper et se dirigea tout droit vers la loge dont il avait soigneusement retenu le numéro. Une fois arrivé devant la cloison de bois mince qui le séparait du mystère pressenti par sa tête exaltée, il commença à réfléchir un peu. Appeler l'ouvreuse eût été aussi insensé que de frapper à la porte. Que dire à une femme qu'il ne connaissait pas? et pourtant, il mourait d'envie de la revoir. 11 adopta un moyen terme, et s'approchant tout doucement du trou ovale qui se trouvait à la hauteur de ses yeux, il regarda dans la loge.
La demi-obscurité qui régnait à l'intérieur l'empêcha d'abord de rien distinguer; mais, après un examen de quelques secondes, il se recula en poussant un cri de terreur.
L8 CHBTAUBR CAS8B«C0U 15
. «-*0u'68l*ce qa'il y a? Est-ce que vous êtes fou? grommela une vieille ouvreuse accroupie sur son tabouret comme une sibylle sur son trépied.
La question n'avait rien que de fort naturel en présence de la pantomime extraordinaire à laquelle se li« Trait le chevalier. Pâle, les yeux égarés, le chapeau en arrière et les cheveux hérissés, il ébranlait la porte de ses coups de poing furieux en criant :
— Elle est là I je la voisi vite ! vite !
— Savez-vous bien que si vous continuez, je vais aller chercher la garde, dit Touvreuse en quittant à regret son escabeau.
Le chevalier fondit sur elle comme une trombe, lui saisit la main qui tenait la clé des loges et la traina jusqu'à la porte.
— Ouvre, dit-il d'une voix rauque.
La vieille terrifiée, et croyant décidément avoir affaire à un fou dangereux, obéit machinalement et fit jouer la serrure. La loge s'ouvrit et les rayons de la lampe, placée dans le couloir, éclairèrent un triste q>ectacle.
L'inconnue était couchée sur le parquet, dans l'immobilité du sommeil ou de la mort.
Ce fut au tour de l'ouvreuse de jeter des cris qui attirèrent promptement les autres préposées à la surveillance des premières galeries. Casse-Cou s'était précipité dans la loge et avait déjà soulevé dans ses bras nerveux le corps inerte de la jeune femme.
— Place I cria-t-il, en l'emportant comme une enfant endormie.
Un médecin! un médecin! ajouta le chevalier, en déposant son fardeau sur une des banquettes qui garnissaient le corridor.
Là, il put examiner enfin le visage de Tinconnue. Les traits n'étaient point altérés, mais les yeux restaient fixes et ternes, et la bouche entr'ouverte laissait voir les dent serrées, — peut-être par une dernière convulsion. Les vêtements n'étaient pas dérangés, et les gants blancs qui couvraient les bras jusqu'au coude n'avaient pas même été ternis. Une des longues tresses noires de la chevelure s'était dénouée, probablement dans la chute. Le chevalier éperdu toucha les lèvres décolorées et les jtrouva froides comme la glace. Il s'était agenouillé devant le corps étendu sur le velours éraillé de la banquette et frappait dans les mains de la jeune femme pendant que le troupeau des ouvreuses s'agitait en poussant des gémissements lamentables et en se livrant à des commentaires très superflus.
La foule est toujours prête à se rassembler autour des malheurs fortuits, et le couloir fut bientôt rempli de gens attirés bien plus par la curiosité que par le désir de se rendre utiles. Le médecin, qu'une ouvreuse mieux avisée était allée chercher, eut même quelque peine à faire ouvrir le cercle.
Ce docteur était un vieillard chauve, cravaté de blanc et doué de la gravité compassée des praticiens du temps de Molière. Il écarta doucement Gasse-Gou et se mit à tâter le pouls de l'inconnue.
L'auscultation dura bien une minute, pendant laquelle le chevalier trépignait d'impatience.
— Il n'y a rien à faire... rien... absolument rien, dit enfin l'Esculape en scandant ses phrases; cette femme... est morte.
— Mortel répéta Gasse-Gou; c'est impossible!
— Jeune homme, reprit le médecin d'un ton rogue,
LE GHBVAUEB CASSB-COO 17
TOUS saurez que je ne me trompe jamais et que mon diagnostic...
— Assassinée, alors!
— Permettez! permettez ! je n'ai pas dit cela, et aucun symptôme. ••
— Par lui! par le géant! reprit le chevalier d'un air égaré.
Les assistants, qui le prenaient sans doute pour un parent de la yictime, commençaient à s'apitoyer sur son sort, quand il se précipita tète baissée sur le groupe compact, le fendit comme un coin fend un bloc de bois et se mit à courir à toutes jambes dans le corridor, en criant :
— Je le retrouverai! Il me le faut!
Le public stupéfait crut qu'il avait perdu la tète et personne ne songea à l'arrêter. Poussé par l'idée fixe de retrouver l'ogre, Gasse-Gou s'était jeté au hasard à travers les escaliers et, en quelques minutes, il eut visité les corridors et le foyer, sans apercevoir celui qu'il cherchait.
Si le bouillant chevalier avait conservé quelque sangfroid, il aurait réfléchi que cet homme, s'il était réellement l'assassin de l'inconnue, devait déjà être loin du théâtre. Mais le calme n'était pas la vertu dominante de Gasse-Gou, et il arriva au vestibule de l'Odéon, sans que son exaltation eût diminué.
L'acte venait de finir et le public commençait à sortir. Gasse-Gou bouscula tout le monde et s'élança dehors pendant que le vieux contrôleur murmurait :
— Tiens ! le chevalier qui est dans ses lubies!
En débouchant sous la colonnade, il ne vit pas le géant, mais il fut frôlé par le jeune homme de l'avantscëne qui descendait précipitamment les marches du
18 LB CHEYAUBR GAS8B-G0U
perron. C'était bien lui. Â la lueur d'un réverbère, Gasse-Gou avait entrevu ses traits pâles et la fleur rouge qu'il tenait encore à la main. Le chevalier eut alors une inspiration.
— Par celui-là je saurai tout, et il paiera pour deux, si je ne retrouve pas l'autre, murmura-t-il.
Mais, si courte qu'eût été l'hésitation qui avait suivi le premier moment de surprise, le jeune homme avait eu le temps de faire quelques pas sur la place et de monter dans une berline qui semblait l'attendre. La portière se refermait sur lui au moment où le chevalier mettait le pied sur le pavé glissant.
— Un joli cabriolet, là, mon bourgeois, dit à côté do lui la voix d'un cocher qui avait flairé une bonne pratique.
Gasse-Gou n'hésita point. Le cabriolet annoncé stationnait tout près du péristyle, et le chevalier sauta dedans sans toucher le marchepied.
-<- Vingt francs si tu rattrapes cette voiture qui descend la rue de Gondé.
— Ça va, bourgeois, répondit le cocher en grimpant à c6té de lui avec un empressement de bon augure, et vous tombez bien, car la Grise n'a presque pas marché d'aujourd'hui.
Tout en parlant, il avait rassemblé ses rênes et la On de sa phrase fut ponctuée par un triomphant coup de fouet qui alla sangler les côtes de la jument.
— C'est ce gros berlingot qui file là-bas qu'il s'agit de brûler? reprit le loquace conducteur. Ils ont mis deux chevaux dessus, mais nous ne sommes pas si lourds que lui et vous allez voir un peu.
Casse-Cou n'avait pas envie de répondre à ce bavardage. Le corps penché sur le tablier, le cou tendu en
U CHETAJJBR GAâSS-COU 19
ayanly il ne quittait pas des yeux la berline qui mardiait d'un train à lui faire craindre de la perdre de Tue, en dépit des hâbleries du cocher. Mais, de fait, la Grise était une excellente bête normande et elle allon* geait sur la chaussée un trot accéléré qui imprimait à la capote du cabriolet un mouvement de tangage des plus désagréables.
Il faut avoir passé la quarantaine pour se rappeler les étranges véhicules de cette époque. Celui que Casse-Cou avait pris offrait un échantillon complet de l'espèce. La caisse, peinte en jaune clair et haut per« chéesur des roues énormes, était ornée à l'arrière et sur les flancs d'un numéro. colossal qui se lisait clairement à trente pas.
C'était un désavantage que ne présentait pas la berline poursuivie par le chevalier. Son vernis sombre et ses harnais noirs ne se détachaient pas assez dans le brouillard pour qu'il fût prudent de lui laisser pren^ dre trop d'avance.
Arrivée au bas de la rue de Gondé, elle tourna brusquement à gauche, et, une minute après, elle enfilait la rue de Seine. Le cabriolet jaune maintenait sa distance, grâce aux clappements de langue à l'aide des* quels le cocher entretenait l'ardeur de sa jument.
— n pardt que nous allons passer l'eau, dit-il philosophiquement en voyant la direction que prenait la voiture. Dame! c'est pas étonnant; les histoires de femme, je connais çal Ça se finit toujours du côté du Palais-Royal ou des boulevards.
— Marchons I marchons I grommela le chevalier, peu disposé pour le moment à apprécier les connaissances de la vie parisienne que déployait son voisin.
La berline déboucha sur le quai par le tournant de
âO LE CHEVALIER GÂSSE-GOU
rinstitut et s'engagea au grand trot sur le quai Voltaire.
— Tiens! tiens! est-ce que je me serais trompé? murmura l'incorrigible cocher. Après ça, nous avons aussi dans le faubourg Saint-Germain des aventures. •• Hum! suffit!
Le pont du Carrousel n'était pas encore construit et la berline donna un éclatant démenti à cette dernière supposition en traversant la rivière par le Pont-Royal. Jusque-là, rien n'était venu déranger la chasse entreprise par le chevalier et il se berçait déjà de l'espoir presque certain de mettre bientôt la main au collet du jeune homme à la fleur rouge. La Grise semblait si bien lancée qu'il pensa même un instant à lui faire forcer l'allure afin de rattraper la voiture et de la prendre à l'abordage comme une frégate attaquée par un brick. Mais il eut encore le bon sens de se dire qu'une lutte en pleine rue n'avancerait pas ses affaires et qu'il valait mieux laisser le fuyard s'arrêter à la porte d'un domicile quelconque où il comptait bien entrer sur ses talons.
La place du Carrousel ne ressemblait guère, en 1831, à ce qu'elle est aujourd'hui, et sur le terrain oh s'élèvent à présent les nouveaux bâtiments du Louvre s'étendait un dédale de ruelles étroites où il n'était pas facile de se diriger. La berline ne s'y engagea point et prit la rue de Rohan qui formait alors comme le vestibule de la rue de Richelieu. Dans ce malencontreux passage, le cabriolet jaune toucha pour la première fois un écueil, c'est-à-dire qu'il se vit arrêté par une voiture à bras, fort inopinément sortie d'une porte-cochère. La Grise perdit quelques secondes à se dépêtrer de cet embarras et, quand elle eut franchi l'obstacle, la
berline aTait gagné au moins cent pas. A peine les yeox da cheyalier distinguaient-ils encore sa masse sombre dans la brume.
— Yingt francs de plus, si tu la rattrapes ! Crève ton cheval, s'il le faut, cria-t-il, haletant d'émotion.
— Pas besoin, mon bourgeois; ils ont pris la rue de Richelieu et nous regagnons en chemin droit. D'ailleurs, j*ai dans l'idée qu'ils ne vont pas loin maintenant.
Le cabriolet brûlait le pavé et, à la hauteur de la Bibliothèque, il avait déjà repris sa distance. On roula encore à peu près trois minutes à ce train enragé, puis Gasse-Ck>n yit avec une indicible satisfaction la berline ralentir peu à peu son allure et se rapprocher du trotiob de droite. On était arrivé au coin du boulevard.
— Penh! pour rattraper une habituée de Frascati, dit le cocher entre ses dents, ça ne valait pas la peine d'éreinter la Grise.
— Avance! avancera toucher Tarrière-train, lui dit Casse-Gou pendant que la berline s'arrêtait devant une large entrée qui resplendissait de lumières.
Puis il sauta à terre, et il attendit, le cœur palpitant d'émotion et de colère. Enfin il tenait le fuyard et il allait pouvoir lui arracher le secret du drame de la loge, car, moins que jamais, il doutait que le jeune homme à la fleur rouge y eût été mystérieusement mêlé.
14a portière de la berline s'ouvrit, le marche-pied s*a« baissa et le chevalier vit descendre... une femme.
Décrire la stupéfaction de Gasse-Gou serait impossible, n était resté immobile comme un terme au milieu du trottoir pendant que la dame franchissait la portecochère d'un pas leste. A peine eui-il le temps de remarquer qu'elle était grande et mince et que sa toilette
2i LE CHEVALIER GASSE-COÙ
annonçait la richesse. Quant à son visage, il ne put môme pas l'entrevoir. Que luiimportaît d'ailleurs, puisque le jeune homme de la loge lui échappait?
— Je me serai trompé de voiture après ce maudit embarras de la rue de Rohan, murmura-t-il.
Et pourtant il croyait bien reconnaître encore les deux chevaux bais bruns et la caisse vert-foncé de la berline. Il fit même un pas pour l'examiner de plus près, mais le grand escogriffe en livrée noire qui tenait les guides avait déjà fouetté, et l'attelage, reprenant aussitôt le trot allongé, tourna par le boulevard et disparut. Casse-Cou le regardait piteusement s'éloigner, quand une voix partie de son cabriolet le tira de ses réflexions.
— Ehl beni mon bourgeois, criait le maître de la Grise, nous l'avons rattrapée, la princesse.
— Imbécile! dit le chevalier entre ses dents.
— Seulement, ma jument en a assez et je crois quô j'ai bien gagné mes deux jaunets.
Cette allusion discrète à sa magnifique promesse rappela au voyageur déconcerté qu'il fallait payer son cocher, n mit la main à son gousset et en retira une pièce d'or et quelque menue monnaie. C'était insuffisant pour s'acquitter et Casse-Cou se fouilla de nouveau ; mais il eut beau visiter toutes ses poches, il n'y trouva rien de plus. Vivement contrarié de cette nouvelle déconvenue, il eut un instant la pensée d'avouer son embarras, et bien des gens à sa place auraient essayé de se tirer d'affaire avec le louis unique, mais le chevalier tenait toujours sa parole, môme avec les cochers.
— Je te garde à l'heure, dit-il brusquement, et tu ne perdras rien pour attendre.
— Comme il vous plaira, bourgeois, dit l'homme du
U CHHTAUBm G18SB-C0U 23
cabriolet; pourvu qae la Grite ait le temps de souffler, je TOUS mènerai encore où voiis voudrez.
^ C'est bon! où te retrouverai-je?
— A droite, sur le boulevard, devant la terrasse. Qoand vous sortirez, vous appellerez Morillon.
Un clappement de langue avertit la jument, qui se remit en route au pas en rasant le trottoir.
^ Bonne chance, bourgeois I cria l'aimable conduc* teur.
Ce souhait fit souvenir le chevalier qu'il se trouvait devant la porte d'une maison de jeu. Ce n'était, certes, pas le désir de tenter la fortune qui pouvait le décider à y entrer, et sa première idée avait été de se faire ramener à rOdéon, mais il eut une espèce d'inspiration qui le poussa à suivre l'aventure.
—Si c'était lui, pourtant 1 se disait-il en songeant à cette créature qui venait de sortir de la berline où il avait cru voir monter le jeune homme à la fleur rouge.
D réfléchit d'aiUeurs qu'en retournant au théâtre il n'éclaircirait pas le mystère qui enveloppait la mort de la malheureuse jeune femme. Son meurtrier, s'il y avait eu meurtre, ne devait avoir garde de se montrer dans la salle, et mieux valait encore courir la faible chanee de retrouver son complice dans les salons de Fraseati.
Le cheivaller traversa la cour et monta le large esca^ lier qui conduisait au premier étage.
Le luxueux établissement, qui jouissait alors d'une célébrité européenne, occupait tout le vaste espace entre la rue de Richelieu et la rue Vivienne. Une longue terrasse s'étendait devant la façade du ^boulevard, et de splendides galeries s'ouvraient en enfllade sur un grand jardin*
24 L6 CHEVALIER GASSB-GOU
Le temple élevé au démon du jeu était véritablement magnifique, et, la nuit, quand les lustres étincelaient, quand le son clair de l'or tintait sur les tapis verts, il se dégageait de cet enfer comme une vapeur d'ivresse. Bien peu de ceux qui franchissaient le redoutable seuil sortaient sans avoir succombé aux séductions réunies de l'antre, oh les fortunes fondaient comme la cire dans une fournaise. Des femmes jeunes, belles et superbement parées se chargeaient d'entraîner à la ruine ceux que l'appât du gain n'aurait peut-être pas tentés.
Dans les vulgaires tripots du Palais-Royal, le jeu se montrait à nu, avec son âpreté froide et ses hideuses réalités. A Frascati, il se voilait de luxe, s'entourait de fleurs et se grisait de musique.
Casse-Cou, médiocrement émerveillé de ces splendeurs, entra, après avoir rempli la formalité d'usage, qui consistait à échanger son chapeau contre un carton numéroté, et se mit à se promener lentement dans les salons.
Ce soir-là, les joueurs affluaient et les tables étaient entourées d'un cercle compact et muet. Les grandes passions sont silencieuses, et on n'entendait guère que la voix monotone des croupiers annonçant k point
Le chevalier regardait attentivement les femmes, et plus d'une s'y trompa. Mais les œillades engageantes n'avaient aucune prise sur lui et il cherchait autre chose qu'une banale aventure. Les jolis visages qu'il rencontrait sur son chemin n'excitaient que sa curiosité et il ne poursuivait qu'une ressemblance. A vrai dire, c'était une entreprise folle que de prétendre reconnaître sous le costume féminin l'insaisissable personnage dont il avait à peine entrevu les traits dans l'avant-scène de l'Odéon. Aussi acheva-t-11 sa tournée sans découvrir
môme une lointaine analogie entre les figures fardées qui défilaient sous ses yeux et la face pâle du jeune homme à la fleur.
Après une demi-heure de promenade, il se trouva pris d'un indicible dégoût pour cette joie factice et ces séductions frelatées. 11 éprouvait môme un violent mal de tôle et il eut envie de respirer le grand air. Il reprit donc le chemin de l'entrée avec le projet d'arpenter à pied le boulevard, car les émotions de la soirée lui avaient donné un vif besoin d'exercice et il ne se souciait pas de regagner en voiture les solitudes de la rue Pérou. Mais il se souvint fort à propos qu'il n'avait pas de quoi payer son cocher et il lui vint à l'esprit qu'il pourrait doubler son louis en le risquant sur le tapis vert.
Casse-Cou, entre autres défauts, avait celui de suivre toujours sa première inspiration, et sans plus réfléchir, il s'approcha d'une table de trente-ei-quarante. Il réussit, non sans peine, à se glisser entre deux joueurs et jeta sa pièce d'or au hasard.
La partie était animée, et, en face de lui, un adolescent blond et imberbe venait de pousser sur le tapis une masse de billets de banque. Le chevalier avait fait d'avance le sacrifice de son louis et il regardait bien plus la figure de son vis-à-vis que les cartes étalées sur la table. Cette tète de vingt ans respirait la passion la plus ardente ; les yeux bleus et voilés comme ceux d'une jeune fille brillaient par instant d'un feu sombre; la fièvre du gain contractait les lèvres faites pour sourire.
— Pauvre enfant ! pensait Casse-Cou, il a peut-être encore une mère et il joue I
^-Neufl rouge perd et couleur! psalmodia la voue nasillarde du croupier»
Le râteau s'abattit sur la mise du jeune homme qui devint affreusement pâle et un louis tomba avec ua bruit sec sur le louis du chevalier. 11 avait joué à noire sans le savoir et il avait gagné.
C'était le cas ou jamais de ramasser son gain et d'aller régler le compte du cocher, mais Casse-Cou s'intéressait toujours aux souffrances de son prochain, et il oublia complètement sa mise pour regarder le joueur qui venait de perdre. La main du jeune homme tremblait en avançant une nouvelle liasse de billets et on pouvait lire une poignante émotion sur ses traits altérés. Il perdit encore et la masse du chevalier se doubla une fois de plus.
Le jeu se faisait avec une rapidité incroyable; on n'entendait que le léger frôlement du terrible râteau et le crépitement de la pluie d'or qui tombait sur les heureux. Cela dura ainsi sept ou huit minutes pendant lesquelles Casse-Cou ne quitta pas des yeux son visà-vis.
Après chaque coup, il s'élevait un faible murmure ; c'était eomme un hymne entonné en sourdine par les joueurs en l'honneur de l'aveugle hasard. Le chevalier qui n'en démêlait point le sens pensa qu'on plaignait l'adolescent. L'ivoire venait de racler pour la neuvième fois la mise de cet enfant, qui jeta sur la table un billet de banque, un seul, et attendit.
— Rouge perd et couleur gagne I
Ces mots tombèrent comme un arrêt de mort> et le billet alla rejoindre les autres. Le jeune homme sourit, passa la main dans ses cheveux blonds et se leva«
— 11 paraît que c'était sa dernière cartouche, dit à demi-voix un joueur blasé sur les ruines.
Casse-Cou aurait voulu pouvoir tendre la main au
LB GHEYAIJBB CASSE-CDU 27
malheureux que le sort venait de dépouiller et il Tob* servait avec inquiétude,
— A qui cette masse, messieurs ? demanda le croupier en frappant avec son râteau sur un tas d'or et de biUets qui s'était accumulé à noire pendant que la rouge perdait dix fois.
n y eut un court silence, et le diable seul connut les tentations qui mordirent au cœur plus d'un engagé de la partie.
— Mais c'est à vous, monsieur, dit un joueur charitable en poussant le coude du chevalier.
--^ A moi? répéta Casse-Cou stupéfait.
— U y a mille vingtrquatre louis et vous savez, monsieur, que le maximum est de douze mille francs, reprit le croupier. Faites votre jeu, messieurs I
— Croyez-moi, souffla un petit vieillard à Casse-Cou, levez votre masse et attaquez de cent louis à Tinverse.
Cet argot des tripots sonnait aux oreilles du chevalier comme une langue étrangère, et il ne bougeait pas.
— Mais, monsieur, annoncez donc votre mise, insista l'homme au râteau.
L'adolescent venait de boutonner son habit par un mouvement convulsif et de s'éloigner de la table.
— Parions qu'il va chez l'armurier du coin.
— Non ! à la Seine; s'il avait encore cent francs pour acheter des pistolets, il les jouerait.
Ce dialogue féroce fit tressaillir le chevalier.
— Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il va se tuer, reprit philosophiquement le premier interlocuteur.
^Morbleul je l'en empêcherai bien, dit Casse-Cou entre ses dents.
Et, sautant sur son gain avec l'impétuosité d'un tigre,
il ramassa à pleines mains l'or et les bilieis, les engouffra dans ses poches et tourna le dos sans cérémonie aux joueurs et aux croupiers.
— Se tuer! à vingt ans! murmura-t-il en suivant le jeune homme qui marchait lentement vers la sortie, et je souffrirais cela! moi! Francis Gambremer ! Allons donc! 11 ne peut pas me refuser de partager.
Le bouillant chevalier attendait impatiemment que le pauvre décavé eût pris son chapeau des mains du garçon de salle, mais il eut pourtant la discrétion de ne pas lui faire publiquement son offre généreuse. 11 le laissa prendre l'escalier et se mit à descendre derrière lui avec l'intention de l'aborder dans le vestibule.
A la septième marche, Gasse-Gou, qui allait beaucoup trop vite, fit un faux pas et tomba. Sa main étendue rencontra un objet froid qu'elle saisit machinalement. Il regarda ce brimborion qui venait de se rencontrer sous ses doigts. C'était une fleur rouge.
Le chevalier, gr&ce à l'impétuosité de son caractère, était tombé bien des fois dans sa vie, mais il avait beau être habitué aux chutes, celle qu'il fit dans l'escalier de Frascati l'endolorit fortement. 11 eut quelque peine à se relever et resta un instant debout sur les marches, se frottant les reins d'une main et tenant de l'autre la fleur rouge qu'il avait ramassée.
En toute autre circonstance, pareille trouvaille ne l'aurait guère préoccupé. Les beautés qui hantaient la célèbre maison de jeu semaient volontiers par les chemins leur bouquet aussi bien que leur vertu et les fleurs sont faites pour être perdues. Mais celle que le chevalier avait trouvée ne ressemblait à aucune autre. C'était un assemblage de pétales d'un rouge vif porté par une
tige mince et entouré à la base par deux feuilles d'un éclat métallique.
Gasse-Gou n'était pas botaniste et il ignorait absolument le nom de cette charmante création végétale, mais il ne douta pas une minute de l'avoir déjà vue à la main du jeune homme de Tavant-scène. C'était bien la même forme, le même éclat, et d'ailleurs, par tempérament, le chevalier était porté à croire ce qu'il désirait. Aussi, cette découverte le jeta-trolle dans une grande perplexité. Il éprouvait une vive tentation de remonter au salon et de recommencer sa tournée dans les galeries. Mais, pour se remettre à la recherche de l'être mystérieux qu'il poursuivait depuis l'Odéon, il lui fallait renoncer à une bonne action. Ge joueur désespéré qui s'en allait peut-être se tuer dans un coin, Oasse-Gou avait dans sa poche de quoi le sauver, et il se serait reproché de l'abandonner ainsi.
Le parti de la vertu l'emporta, et il faut même rendre cette justice à Francis Gambremer qu'il ne délibéra pas plus de trente secondes avant de courir à la porte cochère. Malheureusement, si peu qu'elle eût duré, son hésitation fut encore trop longue, car il explora en ▼ain la rue et l'angle du boulevard. L'adolescent avait disparu.
Le chevalier, obligé de renoncer à redresser les torts de la fortune, rentra tout penaud dans les salons et se mit aies parcourir consciencieusement. Il tenait sa fleur à la main comme un talisman, mais le camélia n'eut pas le pouvoir de lui faire retrouver celui ou celle qui l'avait apporté. Tout le succès qu'obtint Casse-Cou fut d'être cajolé par les dames du lieu qui réservaient toiqours leurs plus aimables sourires pour les gagnants. Apres une demi-heure de promenade, il
30 W CHBVAUBR CABSB^'COU
fut obligé de reconnaître que ses recherches étaient vaines, et il reprit mélancoliquement le chemin de la rue.
Une fois sur le trottoir, il suivit sans y penser la direction de son domicile, c'est-à-dire qu'il s'en alla vers les Tuileries. Le cabriolet et le cocher qui Tattendaient sur le boulevard lui étaient complètement sortis de la tôte et il ne s'en occupa point. Casse-Cou était ainsi fait que, dans son cœur, les sentiments passaient tou* jours avant les intérêts, de même que, dans sa cervelle, les chimères avant les réalités.
Il s'en allait donc, les mains croisées derrière le dos et la tôte basse, rêvant aux étranges aventures de sa soirée. Il revoyait par la pensée la malheureuse jeune femme et la petite fille, victimes peut-être toutes les deux de l'affreux géant, et il se promettait bien d'entreprendre dès le lendemain une campagne pour les venger. L'aubaine qui venait de lui échoir au jeu arrivait fort h propos pour subvenir aux frais de la guerre qu'il méditait, car les finances de Casse-Cou n'étaient pas toujours dans un état prospère. Il avait une façon de les administrer qui dérangeait souvent l'équilibre e^tre la recette et la dépense, mais ce désordre était bien le moindre de ses soucis.
A. force de marcher sans regarder son chemin, il se trouva devant le perron du Palais-Royal. Minuit n'était pas sonné et on se coudoyait dans les galeries comme en plein jour. Les arcades, aujourd'hui presque désertes le soir, étincelaient alors de lumière jusqu'au milieu de la nuit. Le chevalier entra dans le palais par le péristyle du côté de la rue de Valois, et il n'avait pas fait trois pas sous la colonnade qu'il se croisa avec le joueur décavé de Frascati,
LB CHBVAIJEa CASSB-COU 31
— Ahl murmura Casse-Cou tout joyeux, j'avais le pressentiment que Dieu m'aiderait à le sauver.
Le jeune homme se promenait d'un pas saccadé, s'arrêtant parfois pour passer la main sur son front, comme s'il cherchait à chasser une pensée qui Tobsédait. Tout à coup il prit son parti et se dirigea vers Ventrée d'un escalier qui paraissait descendre dans une cave. Une lanterne assez mal éclairée se balançait au* d^sus de la porte, et un bruit de tambour montait des profondeurs de ce souterrain.
Le chevalier suivit l'adolescent, qui ne l'avait point aperçu, et il arriva presque en môme temps que lui daSis un lieu voûté, où des gens sordidement vêtus bu* valent sur des tables de bois. Au fond de la salle, un faux sauvage, en maillot couleur de chair, exécutait des variations effroyables sur la caisse roulante. Quatre aveugles, soufflant dans des -clarinettes, complétaient le vacarme.
Casse-Cou avait entendu parler de cet établissement fort connu dans ce teipps-là, mais il n'y était jamais entré, et il se demandait ce que le joueur venait y faire, n le comprit bientôt. Le malheureux se laissa tomber plutôt qu'il ne s'assit sur un banc, tira de sa poche une pièce de cinq francs et la jeta sur la. table.
-^De l'eau-de-vie I dit-il au garçon que le son argentin de l'écu avait attiré comme par enchantement.
— Pour combien? demanda le servant crasseux.
— Pour cent sous.
Casse-Cou s'était assis doucement à côté de lui et le regardait avec compassion.
■^11 vient s'enivrer, pensait-il, pour se donner le courage de se tuer,
Personne n'avait fait attention à eux. Le jeune
homme s'était accoudé en toaraant le dos à son voisin, et, quand le garçon eut posé devant lui une bouteille pleine et un verre, il se versa une énorme rasade de l'horrible liquide et l'avala d'un trait. Le chevalier soupira et lui frappa sur l'épaule.
— Que me voulez-vous et qui vous a permis de me toucher? demanda l'adolescent en se retournant brusquement.
— Vous avez été bien malheureux ce soir à Frascati, lui dit Casse-Cou d'une voix douce.
— Que vous importe? reprit l'autre en le regardant fixement. Âhlje vous reconnais, ajouta-t-il avec amertume, c'est vous qui étiez à noire.
Sa figune avait pris une expression effrayante. L'eaude-vie qui produisait déjà son effet tordait sa bouche et troublait ses grands yeux bleus.
— En effet,! j'ai beaucoup gagné, dit le chevalier, mais...
— Deux refaits en douze coups et trois fois quarante à rouge, murmura le malheureux.
Le démon du jeu revenait hanter encore cette tôte que l'ivresse commençait à égarer.
— Vous êtes bien jeune, reprit Casse-Cou avec une émotion croissante.
— J'ai r&ge qu'il faut pour se ruiner, ricana l'enfant.
— Ainsi, vous ne possédez plus rien? demanda timidement le chevalier en mettant la main dans la poche, où il avait enfoui son or et ses billets de banque.
Il éprouva une forte envie de prendre à poignée cette richesse mal acquise et de la jeter devant la victime de la noire, mais ,il réfléchit que Frascati restait ouvert toute la nuit et que son argent pourrait bien en reprendre le chemin.
— Pourquoi me demandez-vous cela? dit le jeune homme d'un ton sec, auriez-vous par hasard l'inlention de me faire l'aumône?
Et il remplit son verre jusqu'au bord.
— L'aumône, non, certes, mais qui sait si je ne pourrais pas vous être utile? Tenez ! Dites-moi votre nom*
— Mon nom ! personne ne le saura.
— Dites-moi le nom de votre mère, reprit le chevalier, avec l'intention visible d'attendrir ce joueur en* durci.
— Ha mère I repéta le jeune homme d'une voix étouffée.
Et il se pencha sur la table en prenant sa tête dans ses mains.
— Écoutez-moi, dit Casse-Gou ému jusqu'aux larmes; vous souffrez horriblement et vous avez besoin d'une nuit de repos. J'habite seul, et si vous voulez accepter l'hospitalité que je vous offre, je vous donne ma parole d'honneur que demain, quelles que soient vos peines^ je vous aiderai à en sortir.
— Demain, ce sera tout à fait inutile, dit l'adolescent.
— Allons 1 reprit gaiement le chevalier, vous ne pouvez refuser de m'accompagner ce soir. Songez donc qne je porte sur moi un millier de louis et que je demeure dans un quartier perdu. Vous me défendrez, si on m'attaque en route.
Le joueur releva la tête et murmura :
— C'est vrai! vous avez de l'or, vous!
— Parbleu! et je n'ai pas envie de le perdre^ car je sais ce que j'en veux faire.
— De l'orl répéta le jeune homme dont les yeux brillaient.
— C'est dit, n'est-ce pas? vous m'escortez jusqu'à la
rue FéroUy je vous offre un bon lit, et le matin^ quand vous serez réveillé, nous causerons.
— Eh bien 1 soit I partons I dit l'enfant.
Et il se leva brusquement en répétant tout bas :
— Mille louis 1 de quoi faire vingt fois sauter la banque 1
Le chevalier ne se sentait pas de joie en voyant son nouvel ami disposé à le suivre. Il se frottait les mains et riait sous sa moustache.
— Ah! marmot! pensait-il, tu te figurais que j ^allais te laisser te jeter dans la Seine quand je suis cousu d'or. Non pas! non pas! Et demain matin, quand tu seras dégrisé, tu auras à compter avec Francis Gambremer»
Pendant que Texcellent Casse-Cou se félicitait intérieurement d'avoir eu l'idée de passer devant le caveau du Sauvage, le jeune homme le regardait d'un œil sombre et semblait hésiter. Il se versa encore un plein verre d*eau-de-vie et l'avala avant que son protecteur eût le temps de l'en empêcher.
— Prenez mon bras, lui dit charitablement le chevalier.
— Non; je puis marcher seul, répondit le joueur en s'acheminant tant bien que mal vers l'escalier.
Son ivresse était de celles qui troublent le cerveau plus qu'elles ne diminuent les forces et, en arrivant dans les galeries, il marchait presque droit. Seulement, il devait être sous l'influence d'une violente excitation intérieure, à en juger par ses gestes incohérents et par ses mouvements convulsifs. Le chevalier, lui, tout à son triomphe, se hâtait de profiter de l'état relativement satisfaisant dans lequel il voyait son protégé. Il pressait le pas, autant qu'il le pouvait sans fatiguer l'adolescent, et veillait sur lui du coin de l'œil avec une atten-
L6 CHEVALIEtl CASSE-COU 3S
lion paternelle. Il évitait même de lui adresser trop souvent la parole de peur de Tirriter en lui rappelant ses malheurs.
Le Palais-Hoyal commençait à se vider de promeneurs et, quand ils débouchèrent dans la rue Saint- Honoréy les deux amis n'y trouvèrent que de rares passants. La solitude était encore plus complète sur la place du Carrousel et sur le quai. Le brouillard s'était épaissi et, comme le pavé était devenu fort mauvais pour les chevaux, les fiacres avaient jugé à propos de rentrer, de sorte que Paris semblait endormi. A peine entendait-on de temps à autre le roulement éloigné d'une voiture ou le pas régulier d'une sentinelle arpentant les pavés le long de la grande galerie du Louvre.
— Sommes-nous encore loin de votre maison ? de* manda brusquement le jeune homme quand ils eurent passé le Pont-Royal.
— Dans vingt minutes au plus, nous serons arrivés^ et vous verrez comme vous dormirez bien*
Ils entrèrent dans la rue du Bac, et, après un court silence, l'adolescent dit d'une voix sourde :
— Quelle marche avez-vous donc suivie pour gagnet tant d'or?
— Obi vous m'en demander beaucoup plus que jd n'en sais, s'écria le chevalier en riant. J'ai jeté ma misé sur la table, sans savoir sur quelle couleur elle tombait...
— Tous n'aviez jamais joué, n'est-ce pas? «— Jamais.
— Oui, murmura le jeune homme en se parlant à loi-même, c'est toujours ainsi. Et vous avez gagné vingt mille francs, reprit «H avec un tremblement dans la voix?
36 LE CnEYALIER CASSE-COU
— Ma foi! je n'ai pas compté, mais je sais que le paquet est gros, dit gaiement Casse-Cou en frappant sur la poche de sa redingote. Et, tenez, en vérité, c'est à vous que je dois d'être si riche.
— Je n'ai jamais enrichi personne, dit le joueur avec amertume.
— Mais si! moi, ce soir; car si je n'avais pas eu la bonne idée de vous suivre, quand je vous ai vu quitter la table, j'aurais laissé mon argent sur le tapis et j'aurais tout perdu. ^
— Et pourquoi m'avez- vous suivi?
— Ah! ceci, c'est mon secret et je vous le dirai demain, répondit Casse-Cou.
Tout en causant, ils avaient pris la rue de Lille, puis la rue des Saints-Pères et ils étaient arrivés à la rue de Grenelle. Le chevalier, à mesure qu'il approchait de son domicile, reportait sa pensée sur la scène lugubre de l'Odéon et se consolait presque de n'avoir pas pu pénétrer ce sombre mystère. 11 avait gagné à sa déconvenue la certitude de faire une bonne action, et Casse-Cou, entre toutes les aventures, préférait celles où il pouvait secourir les afQigés.
— Si j'ai manqué le géant, se disait-il en tournant l'angle du carrefour de la Croix-Rouge, du moins je sauverai un pauvre enfant qui, sans moi, serait, à l'heure qu'il est, au fond de la rivière.
Un choc violent, suivi d'une douleur aigu6, interrompit les réflexions du chevalier, qui porta vivement la main à sa poitrine. En môme temps, par un mouvement instinctif, U s'était retourné et s'était trouvé en face de l'enfant sauvé, qui levait le bras pour redoubler son premier coup de poignard.
— Misérable I cria Casse-Cou en lui saisissant le poignet et en lui portant l'autre main à la gorge.
Fort heureusement la lame ayait rencontré les billets conquis au tapis vert, et n'avait fait qu'entamer la peau. L'assassin avait rassemblé, pour frapper, toutes \es forces qui lui restaient; la soif de l'or avait dirigé et soutenu son bras, mais, quand le coup fut manqvé, Tivresse ressaisit ce débutant dans le crime.
Sous l'étreinte vigoureuse des doigts du chevalier, il râla un instant, chancela et tomba lourdement sur le trottoir. Casse-Cou se tâta, constata que sa blessure était fort légère, et se pencha sur le traître qui venait de le récompenser ainsi de ses généreuses intentions.
— Ah! l'animal! balbutia le bon chevalier, essayer de me tuer pour me voler de l'argent que je lui aurais donné demain matin de si bon cœur. Pourvu qu'il ne soit pas mort ! 11 ne manquerait plus que cela.
Sur ce dernier point, il fut bientôt rassuré. Le jeune homme dormait de ce sommeil de plomb qui s'abat comme la foudre sur les victimes de l'alcool.
— Je ne peux pourtant pas le laisser là, murmura Gasse-Gou.
La Providence vint à son secours, car il entendit le bruit d'une voiture qui arrivait par la rue du Dragon.
— Cocher! arrête! cria- 1- il en se plantant au milieu de la chaussée, vingt francs pour toi, si tu veux m'aider à charger cet ivrogne dans ton cabriolet.
Une exclamation peu flatteuse lui répondit, mais le cheval s'arrêta court.
— Ah! c'est trop fort, par exemple, dit une voix enrouée, et vous ne m'y prendrez pas deux fois.
— Que me chantes-tu là?
38 LE GUEVALJBR GASSB-GOU
— Oui, oui, faites doue semblant de ne pas me remettre, reprit le cocher en sautant à terre. Au lieu d'offrir comme ça des vingt francs à tout bout de champ, TOUS feriez mieux de me payer les quatre heures que vous me devez.
— Gomment, c'est toil s'écria Gasse-Ck)u qui venait de reconnaître le maître de la Grise si cooiplétement oublié à la porte de Frascati.
— Oui, c'est moil Et savez-vous que c'est pas honnête de me laisser croquer le marmot comme ça et de me faire tort de mon dû.
— Prends! prends! mon brave, et ne parlons plus de cela, dit vivement le chevalier en lui glissant cinq ou six pièces d'or dans la main. Donne-moi seulement un coup de main pour ramener chez moi un de mes amis qui a trop bu. C'est rue Férou, à deux pas d'ici.
*— Ohl comme ça, bourgeois, c'est différent, s'écria le cocher ravi de ce salaire princier. Laissez-moi faire; les saoûlardsy voyez-vous, ça me connaît.
Et enlevant comme un paquet le jeune homme endormi, il le porta jusqu'à la voiture oik il l'installa du mieux qu'il put sur la banquette.
— Monte à côté de lui, dit Casse-Cou; je suivrai le cabriolet à pied.
Ce programme fut exécuté, et le convoi arriva dans la rue Pérou, sans avoir rencontré personne en chemin. Le chevalier habitait le premier étage d'une maison dans laquelle on entrait par une allée. En arrivant à sa porte, il vit avec surprise que les fenêtres de son appartement étaient éclairées. Pour le moment, il n'avait d'autre domestique qu'une femme de ménage qui ne couchait pas chez lui. Cette illumination nocturne lui semblait étrange.
Pendant qu'il introduisait sa clé dans la serrure, une fenêtre s'ouvrit et une tôte s'avança :
— Est-ce vous, monsieur le chevalier?
— Tiens! Cassonade! murmura Casse -Cou, que diable fait -il chez moi à pareille heure ?
Le cocher avait adroitement déchargé son fardeau et le misérable joueur, qui ne s'était pas réveillé, fut transporté par les pieds et par la tôte dans l'étroit corridor de la maison et tout le long de l'escalier. A la dernière marche. Cassonade apparut un flambeau à la main.
— Ah! monsieur le chevalier, quelle aventure I ditil avec un gros soupir.
— Ce n'est rien! un enfant qui s'est grisé et que nous allons mettre au lit dans la chambre bleue, répondit Casse-Cou convaincu que son voisin l'épicier s'apitoyait sur l'ivrogne.
— C'est bien de ça qu'il s'agit, mon Dieul reprit Cassonade en levant les bras au ciel ; ah I je vous promets qu'il n'y couchera pas cette nuit dans la chambre bleue, votre enfant gris.
— Que diable me racontes-tu? tu ferais mieux de nous aider, dit le chevalier impatienté.
— Venez, monsieur, venez voir là-bas.
Casse-Cou laissa le dormeur aux soins du cocher et
suiTit son guide, qui le conduisit tout droit à la chambre bleue.
— Regardez, monsieur le chevalier, dit tout bas Cassonade en lui montrant le lit.
— Le petite fille de TOdéon ! s'écria Casse-Cou.