‹ Le chevalier Casse-CowChapitre 21 sur 52 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

la un CHEYAUEA MONTRE PLUS DE YIVACITÉ QUE DE PRUDENCE.

Paul Vernîer avait passé plusieurs minutes à se remettre de la surprise qu'il avait éprouvée en rencontrant rue Sainte-Barbe le chevalier Casse-Cou.

Le jeune homme était sorti de son bureau, tout joyeux du congé inattendu que M. Bousenna venait de lui accorder, et il se proposait d'aller passer le reste de sa journée chez ses amies de la rue Pérou, lorsqu'il avait été attiré par un tumulte insolite. Guidé par le bruit et par les cris, il était arrivé au centre du groupe qui s'était formé autour du corps de Kaddôur et, avant qu'il eût le temps de se rendre compte des causes de l'événement, Cambremer Tavait saisi au passage pour lui confier Baïa. En présence d'une aussi sanglante catastrophe, toute question eût été déplacée, et Paul ne s'arrêta point pour prendre des informations. L'instinct, le bon sens même lui indiquaient que Cambremer, engagé dans une nouvelle aventure, tenait à mettre la petite fille à l'abri et que le plus pressé était de remmener. Il le fit sur-le-champ, et Baïa, soit qu'elle comprît la gravité de la situation, soit qu'elle fût atter-

rée par le spectacle auquel elle venait d'assister, Baîa se laissa conduire sans opposer la moindre résistance.

Une voiture les conduisit tous les deux à la rue Pérou et, pendant le trajet, l'enfant ne donna presque aucun signe extérieur d'émotion. Tout au plus étouffat-elle quelques sanglots, et Paul, qui était dans l'impossibilité de l'interroger, se demandait avec anxiété la cause de cette douleur contenue. En arrivant à destination, il la prit dans ses bras pour aller plus vite et grimpa l'escalier de toute la vitesse de ses jambes. Ce fut Marthe Mongis qui vint lui ouvrir.

La jeune ûlle l'accueillit par des cris de joie et se précipita sur l'enfant pour la couvrir de baisers. On aurait dit qu'elle craignait de laisser percer le sentiment qui avait inspiré cet enthousiasme^ et qu'elle affectait d'embrasser Baïa pour dissimuler le bonheur que lui causait la présence de Paul. Mais, dès que le sang-froid lui revint, elle se recula, rougit et dit en tenant la porte entre-bâillée :

— Je suis seule, monsieur Paul; ma mère est allée à l'église, et je pense qu'elle ne tardera pas à rentrer. Peut être môme qu'en descendant la rue jusqu'à la place Saint-Snlpice vous pourriez la rencontrer.

Il était difilcile d'exprimer plus clairement qu'elle ne trouvait pas convenable de recevoir le jeune homme en lôte-à-tôte, car elle avait commencé par s'emparer de Baïa et par l'introduire dans l'appartement, comme pour s'assurer une sauvegarde, au cas où elle serait obligée de laisser entrer celui qu'elle aimait.

— Mademoiselle, dit Paul d'une voix agitée, il faut que je vous parle sur-le-champ. Il s'agit de M. Gambremer et de choses très graves qui le concernent. Nous n'avons pas une minute à perdre.

— Venez alors, venez vite et sauvez-le s'il est en danger, s'écria Marthe en s'effaçant pour permettre au jeune homnie de passer.

Elle n'avait pas quitté la main de la petite Ûlle qui la serrait de toutes ses forces.

— M. Gambremer est engagé, j'ai tout lieu de le craindre, dans une nouvelle aventure aussi périlleuse que celle du souterrain; je l'ai rencontré par un hasard providentiel, et il n'a eu que le temps de me confier la petite. Il faut que j'aille le rejoindre, car tout est à craindre, 11 y a eu mort d'homme.

— Mort d'homme! répéta M"*Mongis terrifiée; mais alors vous allez peut-être... vous exposer aussi.

A ce cri du cœur, l'observateur le plus indifférent ne se serait pas trompé, et, comme les amoureux sont doués d'une clairvoyance toute particulière, Paul sentit qu'il y avait un aveu dans cette explosion d'inquiétude.

— Et qu'importe, dit-il, que je risque ma vie, puisque vous allez partir?

— Partir!... mais je... je ne sais, balbutia Marthe en baissant les yeux.

— Cassonade m'a tout 'dit, s'écria Paul; vous allez dans le Midi, pour six mois, pour un an peut-être... et moi je reste attaché à ma chaîne, condamné à cette vie odieuse, obligé d'obéir à un homme que je déteste et que je méprise...

— Monsieur Paul... calmez-vous, je vous en supplie, murmura la jeune fille efi'rayée de tant de violence.

— Quoi! reprit l'adolescent de plus en plus exalté, vous avez pu croire un seul instant que je consentirais à cette séparation... Mais vous savez bien que c'est impossible... vous savez bien que je vous aimel...

323 LE GHBYAUBR GASSB-GOU

Ge^grand mot, si souvent prononcé par des bouches oublieuses de leurs serments, Marthe ne Pavait jamais entendu et n'était pas préparée à Tentendre. Elle était trop femme pour ne pas s'être aperçue de l'amour qu'elle avait inspiré et qu'elle partageait ; mais élevée par une mère pieuse et sévère, elle n'avait jamais prévu ni même soupçonné de pareils élans de passion juvénile. Tout excès répugnait à sa nature chaste et délicate et, devant cette brusque et brûlante déclaration, son âme se repliait sur elle-même comme une sensitive froissée par une main indiscrète.

— Monsieur, dit-elle avec une simplicité digne et grave, je ne puis écouter des paroles que vous devriez adresser d'abord à ma mère, et je désire que cet entretien cesse à l'instant même.

— Mais je suis prêt à répéter à M"*' Mongis que je vous aime et que je suis résolu à ne jamais vous quitter, s'écria Paul en faisant un pas en avant.

Le dialogue s'était engagé si rapidement que Marthe n'avait pas quitté la place où elle avait reçu le jeune homme qui lui ramenait Baïa. Ces protestations ardentes étaient jetées aux échos de l'antichambre dont la porte n'avait pas môme été refermée. La jeune fille effrayée regardait autour d'elle en se préparant à battre en retraite, quand sa mère apparut sur le seuil.

M"' Mongis, vêtue de noir comme toujours, et plus pâle que de coutume, arrivait fort à propos, car sa présence ramena Paul à la raison, sinon au calme. Il alla résolument au-devant de la veuve, lui prit les deux mains et lui dit d'une voix émue :

— Madame, je vous Ûemande la main de M"' Marthe votre fille.

M"* Mongis, au fond, n'était pas très surprise de cette explosion, car elle savait depuis longtemps à quoi s'en tenir sur les sentiments des deux enfants que le bon chevalier Casse-Cou avait rapprochés. Mais elle avait bien des objections à faire avant de consentir à une union aussi légèrement proposée.

— Il me semble, monsieur, dit-«lle d'un ton sévère, que vous auriez pu mieux choisir le moment pour m'adresser une semblable demande, et je ne suis nullement disposée à y répondre sur-le-champ.

— Mais... plus tard... peut-être... murmura Paul consterné.

— Veuillez me suivre, monsieur, j*ai à vous parler, dit la veuve.

Marthe, allez m'attendre dans ma chambre avec Bala.

L'enfant n'obéit pas sans avoir embrassé tendrement M**"^ Mongis, qui la retrouvait du reste avec un vif plai« sir, car son absence l'avait fort préoccupée.

Dès que Paul Vernier resta seul avec la mère de celle qu'il aimait, il perdit toute son assurance et son exaltation tomba subitement. L'entretien débuta par un interrogatoire que le jeune homme eut à subir sur les incidents de la journée. Lorsqu'il eut raconté sa rencontre fortuite avec Cambremer et expliqué pourquoi il avait cru devoir ramener la petite fille en toute hâte, M"* Mongis prit la parole avec toute l'autorité que lui donnaient son âge et son caractère.

— Vous avez sagement agi, monsieur Vernier, ditelle, non sans mettre une nuance de froideur dans l'emploi du nom de famille de celui qu'elle appelait ordinairement Paul tout court. Je vous remercie àurlout d'avoir pensé d'abord à mettre en sûreté notre chère

Baïa; mais je crains que notre ami, M. Gambremer, ne soit compromis dans une affaire dangereuse ; je vous demande donc de le rejoindre à Tinstant même et de le supplier de ma part de rentrer sur-le-champ. Vous lui direz que ma résolution est prise et que je veux quitter Paris après-demain au plus tard.

— Après-demain 1 répéta Paul consterné.

— Oui, monsieur, dit la veuve d'un ton ferme, et c'est seulement à notre retour que je pourrai répondre à la demande que vous m'avez fait Thonneur de m'adresser tout à l'heure. D'ici là, vous aurez le temps de réfléchir et de consulter une personne à laquelle, je le crains, vous ne pensez pas assez souvent.

— De qui voulez-vous donc parler, madame? s'écria le jeune homme.

— De votre mère, monsieur, qui a le droit de connaître tous vos sentiments comme toutes vos actions.

Paul devint très pâle et ses yeux se remplirent de larmes,

— Madame... balbutia-tril, je vous obéirai, mais je vous demande en grâce de ne pas m'interdirc votre maison... de ne pas me retirer votre amitié... Je serais trop malheureux si je devais renoncer à vous voir...

— Je n'exige pas de vous ce sacrifice, dit M"*® Mongis en souriant, et, pour vous donner l'occasion de revenir ici, je vais vous demander un service.

— Lequel? Parlez I je suis prêt.

«— Le banquier chez lequel vous travaillez reçoit de l'argent en dépôt, n'est-ce pas?

— Oui, madame ; il a même pris à ce titre une somme de M. Cambremer.

— Eh bien! voici ce que je vous prie de faire pour

moi. J'ai quelques économies que je ne veux pas emporter en voyage et que je désirerais placer d'une façon sûre pour les retrouvera mon retour. Ayez robligeance de vous charger do les remettre à votre M. Bousenna contre son reçu, en le prévenant que je n'aurai pas besoin de cet argent avant quelques mois.

— Volontiers, madame, répondit Paul avec une hésitation marquée; cependant, il sera, je crois, préférable que vous puissiez vous entendre vous-même avec mon patron...

— Moins que jamais je dois quitter Baïa, répondit M"^ Mongis, et je voudrais que cette affaire fût terminée demain. Vous voyez que je suis obligée de m'adresser à vous.

Paul, à bout d'objections, s'inclina.

— Voici quatre rouleaux de mille francs chacun, dit la veuve; veuillez les prendre, et puisque vous avez laissé notre cher voisin au boulevard Bonne-Nouvelle, il vous >era facile, après l'avoir retrouvé, de monter avec lui chez M. Bousenna, et de nous le ramener ensuite.

— J'y cours, madame, dit Paul en serrant l'or dans sa poche avec un certain serrement de cœur.

Il avait compris que le plus sûr moyen de rentrer en grâce était d'obéir, sans discuter, aux ordres de M»« Mongis, et il avait lui-môme hâte do retrouver son protecteur Cambremer. Il s'abstint donc d'exprimer le désir de voir Marthe avant de partir, salua respectueusement, et alla reprendre sa voiture pour se faire conduire rue Sainte-Barbe. B ne se doutait guère de ce qui s'y était passé en son absence.

Au moment où il quittait la rue Férou pour se diriger vers le boulevard Bonne-Nouvelle, avec toute la rapidité que comportent les allures des chevaux I. 19

326 LB CHBVAUBR QASSB-COU

de fiacre, raventure de Gambremer avait déjà eu son dénouement; mais elle avait traversé bien des phases diverses depuis l'entrée en scène de M. Bousenna.

Le banquier auquel M"" Mongis voulait confier ses économies semblait prédestiné à se mêler involontairement des affaires du petit cénacle. Le chevalier Casse- Gou qui, lui aussi, avait cru devoir, quinze jours auparavant, lui verser une somme assez ronde, l'avait vu, non sans quelque surprise, apparaître au plus fort de ses démêlés avec la gendarmerie, comme Jupiter à la fin des tragédies grecques.

M. Bousenna, descendant tranquillement Tescalier de ses bureaux, était arrivé dans la cour avant d'avoir compris que les gestes et les cris de Gambremer s'adressaient à lui. Du moins n'avait-il donné aucune attention au rassemblement qui s'était formé dans sa maison, et il allait traverser la foule sans daigner même se retourner, quand le fonctionnaire au tricorne galonné le pria de s'arrêter un instant. Sa mise opulente était à l'unisson de sa tournure respectable et, en voyant s'avancer ce robuste personnage enveloppé de la nuque aux talons dans une houppelande fourrée, le brigadier avait conçu pour lui une certaine admiration.

— Pardon, excuse, monsieur, diUl en faisant le salut militaire, c'est ce particulier qui s'est licencié de me dire que vous le connaissiez et que vous alliez répondre pour lui.

— Je ne réponds pour personne, grommela d'un ton bourru M. Bousenna, qui semblait fort peu disposé à se déranger de son chemin pour s'occuper des affaires d'autrui.

tB GHBVALIBB GASSB-GOU ^

— Pas même pour un de vos clients, demanda le chevalier en s'avançant jusqu'à le toucher.

Le banquier recula de trois pas, assura d'un geste rapide son chapeau sur son front, enfonça son menton dans sa vaste cravate et se mit à regarder fixement Gambremer comme pour chercher à le reconnaître.

--* Je ne me rappelle pas vous avoir jamais vu, dit-il avec un aplomb superbe, après quelques secondes d'examen.

A cette réponse prévue par eux, les deux gendarmes échangèrent un coup d'œil d'intelligence.

— ^Yous avez la mémoire courte, monsieur Bousenna, dit vivement Gambremer, car il y a moins de trois semainesy je suis venu chez vous, ici, dans cette même maison, avec mon jeune ami, Paul Vernier, qui a l'a* vantage d'être votre secrétaire. C'était un matin de très bonne heure, et dans la soirée du même jour j'ai versé à votre caisse une somme dont j'ai sur moi le reçu. Je vais vous le montrer, ajouta- t-il en mettant la main à son portefeuille.

— C'est inutile, monsieur, je vous crois parfaite* ment; mais, vous concevez, il vient tant de monde dans mes bureaux que je puis bien oublier... Veuillez me dire ce que vous désirez de moi.

— Je désire que vous attestiez mon honorabilité devant ces messieurs qui veulent m'arrêter.

Pendant que le chevalier prononçait cette phrase à haute voix, l'un des gendarmes s'était penché à l'oreille de M. Bousenna, et lui avait communiqué un renseignement dont Gambremer ne soupçonnait guère la teneur.

Le grave banquier hocha plusieurs fois la tête d'un air qui voulait dire : Obi c'est bien différent 1 Le repré-

sentant de l'autorité venait de lui confier qu'il avait affaire à un fou, et M. Bousenna se montrait compatissant au malheur du pauvre insensé qui invoquait son témoignage.

— J'attesterai tout ce que vous voudrez, cher monsieur, dit il avec une douceur exemplaire.

— Fort bien. Alors, je suppose que je puis partir. Vous comprenez que j'ai hâte de rentrer chez moi, après ce qui vient de se passer.

— Et que vous est-il donc arrivé, mon Dieu? demanda le banquier, qui depuis uninstant semblait s'intéresser beaucoup à Gambremer.

— On a assassiné mon ami, sous mes yeux, s*écria le bouillant protecteur de Baïa, et on vient de laisser échapper l'assassin.

— Diable! voilà de bien gros mots, dit M. Bousenna avec un sourire équivoque.

— Mais je le retrouverai et, tenez ! monsieur, vous qui habitez cette maison, vous allez m'y aider.

— Moi? Et comment?

— En m'accompagnant dans Tinfàme coupe-gorge où j'ai poursuivi cette misérable femme. C'est là, dans la rue voisine et, par vos relations et votre influence dans le quartier, je suis sûr que vous obtiendrez des locataires de ce bouge tous les renseignemeiit dont j'ai besoin.

Le banquier ût une moue significative, et il allait répondre par un refus, quand un individu qui s'était glissé à travers la foule vint interrompre cette conversation. C'était un homme d'une quarantaine d'années, vôtu à la façon d'un petit bourgeois aisé, mais porteur d'une physionomie patibulaire. Il ne fallait pas avoir une grande habitude d'observer les variétés de la race pa-

risienne pour reconnaître dans cet être à mine basse et chafouine un agent de la police secrète. Il exhiba en effet une carte ornée de certains signes bien connus du brigadier qui se laissa tirer à part, pendant que son subordonné veillait sur le prisonnier.

— Monsieur n'est pas de trop, dit à demi-voix le nouveau venu en désignant M. Bousenna, car monsieur figure sur la liste des notables commerçants...

Le banquier remercia d'un léger signe de tête.

— Et môme si monsieur voulait bien venir avec nous et signer le procès-verbal, son témoignage nous serait fort utile.

— C'est précisément ce que ce pauvre homme me demandait tout à rheure, dit M. Bousenna d'un air naïf.

— Ohl c'est qu'il ne sait pas ce qui lui pend au nez. En trois mots, voici le fait. Ce gaillard-là est signalé depuis longtemps à la préfecture comme un fou à surveiller. Il est assez tranquille ordinairement, mais il a de temps en temps des accès de fureur. Aujourd'hui, il est venu faire une scène dans la maison d'à côté avec un grand marchand de dattes qu'il avait ramassé dans la rue, et qui a eu la mauvaise chance d'avoir la tête cassée par un pot de fleurs tombé du troisième. Cet accident a achevé de tourner la cervelle de notre homme qui s'est mis à courir les gouttières comme unvrai matou. Aussi, dès qu'on a su la chose par les agents qui ont fait la levée du cadavre, on m'a envoyé ici avec un ordre pour conduire le particulier dans une maison de santé.

— Fort bien, dit le banquier, mais j& ne vois pas dans tout cela en quoi mon intervention peut-être utile.

— Pardon, si c'était un effet de votre complaisance, vous pouvez nous servir beaucoup, il y a dans cette histoire des côtés qui n'ont jamais été bien tirés au

clair, et avant d'emmener le monsieur, j'ai ordre de le confronter avec les locataires du garni. Vous, brigadier, vous allez d'abord faire évacuer la cour. Nous passerons par la petite porte qui est là à droite et qui communique avec rétablissement de la mère Hippolyte. Mes hommes m'attendent avec un ûacre dans la rue Sainte-Barbe et, aussitôt la visite unie, nous emballerons le particulier.

M.Bousenna eut Tair d'hésiter un instant, et finit par dire que son zèle pour le bien public allait jusqu'à le décider à coopérer à cette importante capture. Quant au brigadier, il ne doutait pas d'avoir affaire à un agent envoyé *par la préfecture de poUce, et il s'empressa d'exécuter ses instructions en poussant doucement les curieux dans la rue. Cambremer avait assisté à ce colloque sans en entendre un seul mot, et il en attendait la fin avec impatience.

— Eh bien I monsieur, dit le banquier en prenant un air gracieux, je suis tout disposé à vous être agréable.

— Alors, venez avec moi, s'écria Cambremer en se dirigeant vers la porte cochère.

— Par ici, jeune homme, par ici, dit le brigadier qui lui barra le chemin et le conduisit vers le passage indiqué par l'agent. Il est inutile de compromettre l'autorité dans la foule.

— Soit I dit le chevalier, l'important est de ne pas perdre une minute. Mais qui est monsieur? ajouta-t-il en regardant l'agent qui se disposait à prendre la tête du cortège.

— Je suis» envoyé par le préfet de police, dit cet homme avec un air de mystère.

— Tant mieux ! s'écria Cambremer, nous irons plus vite en besogae.

LB GHBVALIBR CA88B-G0U 33i

n ne lui vint pas un seul instant à l'esprit que oe personnage équivoque pût venir d'autre part que de la rue de Jérusalem. L'agent ouvrit une porte de communication et passa le premier avec M. Bousenna. Le chevalier suivit, et les deux gendarmes fermèrent la marche, suivant la tactique invariablement adoptée pour les arrestations.

On était entré dans une allée dont l'extrémité débouchait rue Sainte-Barbe. C'était le chemin que Cambremer avait suivi en sens inverse lors de. sa première visite à la loge.

Au moment où ils y pénétraient, un autre cortège faisait son entrée par le bout opposé.

En tête s'avançait majestueusement un commissaire ceint de son écharpe officielle, et si le chevalier Gasse- Gou avait pu voir l'expression que prirent à Finstant même les traits de son guide, il aurait été bien vite éclairé sur l'authenticité de sa prétendue mission. Ge personnage douteux s'arrêta comme s'il eût eu envie de prendre la fuite ; mais M. Bousenna, qui venait derrière lui, le poussa et lança à voix basse deux ou trois mots qui eurent sans doute le pouvoir de lui remonter le moral, car il s'avança le chapeau à la main vers le commissaire et conféra un instant avec lui.

Gambremer ne remarqua pas autre chose que cette dernière partie de la scène et crut de plus en plus avoir affaire à un sérieux représentant de l'autorité. Le commissaire, édifié par l'exhibition de la carte de police, avait écouté et approuvé les renseignements et le plan que cet homme lui avait soumis.

— Je pensais bien, lui dit-il tout bas, que tout le tapage qui s'est fait ici ne pouvait venir que d'un fou ; seulementi avant de le remettre entre vos mains, je

crois utile do faire en sa présence une enquête sur l'accident.

11 n'avait pas achevé, que Cambremer vint se planter devant lui on criant :

— Justice ! monsieur, je vous demande justice.

— Yous Taurez, cher monsieur, vous Taurez, dit le commissaire qui avait grand'peine à ne pas rire; mais d'abord calmez vous,

— Je me calmerai quand j'aurai retrouvé et convaincu de ses crimes Thorrible femme qui était portière de ce bouge et qui a pris la fuite pour aller avertir ses complices.

— Et qui donc qui ose dire que j*ai quitté ma loge? grogna la vieille en se montrant tout à coup.

Éclairée par le feu tremblottant de son pot-au-feu rallumé, elle avait tout à fait l'air d'une sorcière défendant l'entrée de quelque cuisine infernale.

A sa vue, Cambremer entra dans une fureur indescriptible. Il bondit comme un tigre, bousculant le commissaire sans le moindre respect pour son écharpe, et saisit à la gorge la mère Hippolyte. Mais il avait affaire h une robuste gaillarde qui le repoussa avec une énergie toute masculine, en poussant des vociférations qu'on aurait entendues jusque sur le boulevard. Deux ou trois subalternes du commissaire vinrent du reste à son secours et Tarrachèrent aux mains du chevalier Casse- Cou.

— Quoiqu'il a donc cet escogriffe à sauter comme ça sur le pauvre monde? grommelait Taffreuse mégère en raj ustant les loques sordides qui couvraient son cou ridé.

— Monsieur, dit sévèrement le commissaire, je viens ici pour faire une enquôte sérieuse et, si vous continuez à troubler mes opérations par vos violences, je

serai forcé de vous expulser et de vous envoyer quelque part où on saura bien vous mettre à la raison.

il n'y avait rien à répondre à une menace ainsi formulée, et Gambremer eut encore assez de puissance sur lui-môme pour se taire.

— Voyons, reprit le magistrat, en s*adressant cette fois à la portière, donnez-nous de la lumière et montrez-moi les registres de votre garni.

— Tout de suite, mon bon monsieur, tout de suite ; ça serait déjà fait si ce grand ilandrin-Ià ne m'avait pas tourné le sang avec toutes ses histoires. Croiriez-vous qu'il y a deux heures qu'il me fait des scènes pour que je lui dise où loge un nommé Badoulas ou Patoulard que je ne connais ni d'Eve ni d'Adam I

— Quoi! vous oseriez soutenir que vous n'avez pas reçu ce misérable? s'écria le chevalier exaspéré.

— Silence, monsieur, ou, je vous le répète, vous m'obligerez à prendre des mesures de rigueur.

Tout en grommelant, la mère Hippolyte avait allumé une chandelle et posé sur une table un cahier taché de graisse et de vin que le commissaire s'était mis à feuilleter du bout du doigt.

— Vous n'avez que six numéros dans tout votre garni? demanda le magistrat.

— Pas un de plus, mon bon monsieur, et encore il y en a trois qui ne sont que des cabinets où, sauf votrQ lespect, vous ne mettriez pas votre chien.

— C'est au premier étage que Biroulas a logé, interlompit l'incorrigible chevalier.

— Tenez! v'ià que ça le reprend.

— Voyons, lut le commissaire, au premier vous avez la demoiselle Mélanie Gorenflot, couturière en robes, entrée le 5 février, et, avant elle...

334 IB GHBVALIBR GABSB^GOU

•— Le logement était vacant depuis trois semaines; ça m'a fait assez de tort, allez.

— En effet, le dernier voyageur est inscrit comme ayant quitté le 11 janvier.

— C'est un faux et cette femme ment impudemment, l'écria encore Gambremer.

— Âh ! si on peut dire ! demandez plutôt à monsieur si j'ai bonne renommée dans le quartier, dit la vieille en désignant M.Bousenna, qui jusqu'alors s'était tenu dans l'ombre.

Le banquier s'avança, et prévint les questions en déclinant lui-même son nom et sa qualité au magistrat qui le regardait avec quelque surprise.

— J'ai eu dernièrement des rapports d'affaires avec monsieur, dit-il en désignant Gambremer; il m'a prié de l'assister dans ses recherches, et je n'ai pas cru devoir lui refuser cette satisfaction ; quant à cette brave femme, je la connais fort peu, quoique j'habite la maison depuis trois ans, mais je n'ai jamais rien entendu dire de défavorable sur son compte.

— Fort bien, monsieur, je suis toujours disposé à tenir compte de témoignages aussi honorables que le vôtre. Maintenant, ajouta le commissaire en reprenant l'examen du registre, au numéro S, c'est le nommé Flambart, inspecteur de l'éclairage...

*— Oh ! un bien brave homme qui rentre tous les matins à cinq heures et qui dort toute la journée.

— Au second, les numéros 3 et 4 sont vacants depuis le 9 de ce mois...

— ^Ah! Seigneur Dieu! oui, et qui sait quand je trouverai à les louer?

— Mais, au troisième, vous avez la flUe Amanda Re* suche, frangeuse...

LB GHBYAUBB CASSB-COC 335

— Ohl uDe fameuse ouvrière, allez! et qui paie rubis sur Tongle. Aussi, ça ne quitte pas le travail du matin au soir, ai ce n'est pour arroser ses fleurs. ••

— Et elle les arrose si bien que les pots tombent sur la tête des passants.

— Ça n'est pas de ma faute. Je lui disais toujours : Mam'zelle Amanda, votre caisse est mal attachée, et un de ces jours il arrivera un malheur.

— Tant pis pour elle! je la ferai citer au tribunal, et elle en sera pour l'amende et la prison. Un homme tué! diable! ce n'est point un cas de simple poUce.

Mais d'abord il faut que je visite le logement pour dresser mon procès- verbal.

— Je vais vous conduire, mon bon monsieur, dit la portière avec empressement.

Cambremer avait écouté ce dialogue avec des frémissements d'impatience, et il se réservait, après l'interrogatoire, de prendre le commissaire à part et de lui raconter en détail les événements qui avaient précédé sa visite à la rue Sainte-Barbe. Mais quand il entendit le magistrat annoncer l'inspection de la chambre où la femme à la fleur rouge avait fait son coup, il se contint pour mieux s'expliquer plus tard. C'était sur le théâtre même du dernier crime commis par cette odieuse créature qu'il voulait mettre à nu toutes les trames de son complice Biroulas.

On monta l'escalier, sous la conduite de la mère Hippolyte, et, en arrivant au troisième étage, le chevalier aperçut, non sans surprise, le chat Mistigris qui avait repris sa faction devant la porte.

— Vous le voyez I s'écria-t41 en serrant le bras du commissaire stupéfait; cet horrible animal appartient à la concierge et il ne quitte la loge que pour venir

ici. N'est-ce pas la preuve que ces deux femmes s'entendent?

Le magistrat sourit et regarda M. Bousenna d'une certaine façon; mais il ne jugea point à propos de répondre à une observation aussi saugrenue. Évidemment son opinion était déjà tout à fait arrêtée sur le dérangement d'esprit du pauvre chevalier.

A travers la porte, on entendait une voix de femme assez fraîche qui chantait une vieille romance dont les paroles faisaient penser à la triste fin du pauvre Kaddour :

Je Tai planté, je Tai vu nattre.

Ce beau rosier...

Le couplet fut interrompu par la mère Hippolyte, qui ouvrit la porte en criant à tue-tôte :

— Mam'zelle Amanda, v'ià le commissaire!

Celle qui portait ce nom romanesque était une grande fille d'une vingtaine d'années, que sa taille voûtée et ses traits fatigués vieillissaient bien de dix ans. Elle s'était levée en sursaut et elle regardait d'un air craintif l'imposant personnage qui envahissait son domicile en si nombreuse compagnie. Cambremer ne revenait pas de l'étonnement que lui causait ce changement de locataire. Il n'espérait assurément pas trouver dans la fatale mansarde l'être insaisissable qu'il avait poursui\i sur les toits, mais rencontrer à sa place une paisible ouvrière, cela tenait du prodige.

— Vous connaissez le malheur qui vient d'être causé par votre négligence? dit sévèrement le commissaire.

— Oh 1 monsieur, murmura la frangeuse d'un ton suppliant, ne me faites pas arriver de peine, je vous

lE CHEVALIER CASSE-COU 337

en prie... Ce n'est pas ma faute, et je ne sais comment cette caisse a pu tomber...

— Vous ne devez rien placer sur votre fenêtre ; les règlements sont formels.

— C'est vrai, monsieur, et je sais bien que je suis dans mon tort ; mais pour quant à Taccident, je n'étais pas là au moment où il est arrivé.

— Peu importe, dit le commissaire, et...

— Il importe beaucoup, au contraire, interrompit le chevalier, qui voyait une révélation dans le fait de cette absence de Touvrière, dites ce qui s'est passé, dites vite !

— Mais, reprit M"® Amanda pendant que le magistrat, choqué, haussait les épaules, j'étais allée reporter de l'ouvrage, ici à côté, dans la rue Saint-Étienne ; je n'ai pas été en tout vingt minutes dehors; quand je suis revenue, j'ai trouvé un rassemblement devant la porte et j'ai vu un homme qu'on emportait sur une civière.. .

— C'est cela ! dit Cambremer avec explosion, la misérable s'est introduite ici après votre départ, qu'elle guettait sans doute... Vous aviez, j'en suis sûr, négligé de fermer la porte...

— J'avais laissé la clé dans la serrure.

— Vous entendez, messieurs, l'assassin a trouvé le chemin ouvert, et le crime lui a été facile...

— Pardon, monsieur, dit le commissaire impatienté, vous troublez mon opération pour parler de crime, d'assassins. 11 serait temps, je crois, de vous expliquer un peu plus clairement. De quel assassin est-il question?

— De cette femme qui m'a échappé et que je poursuis avec son infâme complice, s'écria le chevalier qui

était arrivé au paroxysme de Texaltation : je vous dis qu'elle était ici tout à l'heure ^ vêtue en homme, comme elle Test presque toujours, et qu'elle a tué Kaddour. Voulez-vous des preuves de son passage dans cette infâme maison? Allez dans le logement du premier, et vous y trouverez encore des fleurs rouges pareilles à celles qu'elle porte toujours à sa boutonnière, comme vous venez de trouver ici le chat de cette horrible portière qui est de connivence avec Biroulas...

En achevant cette tirade furieuse, Gambremer bondit et la vieille s'enfuit sur le palier pour se soustraire à un nouvel assaut.

L'imprudent chevalier venait de se laisser aller à un débordement de colère qui devait lui coûter bien cher. Quand le commissaire l'entendit parler de fleurs rou* ges et de chats, ses derniers scrupules s'évanouirent. Il emmena sans affectation l'agent dans un coin de la chambre pour lui dire à l'oreille :

— Cet homme est fou à lier et il est grand temps de le conduire en lieu sûr. Avez-vous du monde en bas?

— Deux camarades solides de la même brigade que moi et un fiacre tout prêt.

— Boni je vais prendre notre gaillard par la douceur, pour qu'il ne fasse pas de scandale, et, dès que je l'aurai décidé à vous suivre, vous filerez.

— Boyez tranquille, monsieur le commissaire.

— Monsieur, reprit à haute voix le magistrat, ce que vous me révélez est très-grave, et je ne puis que vous engager à vous rendre sur-le-champ à la préfecture pour y renouveler votre déclaration. J'achèverai mon enquête pendant ce temps-là et vous viendrez me rejoindre, si vous voulez.

LE CHBYALIBR CAB8E-G0n 339

— Me répondez-vous de cette femme? demanda Cambremer en montrant la portière.

— Ne craignez rien; j'ai l'œil sur elle, répondit évasivement le commissaire; si vous voulez suivre cet agent, il se chargera de vous conduire et de vous ramener.

— Partons vite, alors I cria Cambremer en courant vers Tescalier, où le guide qu'on lui donnait l'avait déjà précédé.

M. Bousenna, qui s'était tenu coi pendant toute cette scène, le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu, et un observateur aurait lu sur ses traits contractés certains signes d'émotion qui échappèrent absolument au commissaire.

— Maintenant que cet énergumène est en route pour Gharenton, dit ce digne magistrat, je vais pouvoir faire tranquillement mon procès-verbal, et je ne veux pas, monsieur, vous déranger plus longtemps.

Le banquier remercia en termes choisis, ajouta quelques paroles de commisération à l'adresse de son malheureux client et laissa le fonctionnaire s'expliquer aveo M"* Amanda.

Cambremer n'avait fait, pour ainsi dire, qu'un saut du troisième étage au bas de l'escalier.

Les anciens disaient que les dieux enlèvent la raison à ceux qu'ils veulent perdre, et le pauvre chevalier était soumis en ce moment à l'influence fatale de quelque mauvais génie. Il semblait que la passion lui eût mis un bandeau sur les yeux.

En toute autre circonstance, il aurait sans doute été frappé de l'invraisemblance du motif mis en avant par le commissaire, et il se serait demandé pourquoi il l'envoyait faire à préfecture une déclaration qu'il eût

340 LE CnEVAlTER CASSE-COU

été beaucoup plus simple de recevoir séance tenante. Peut-être aurait-il remarqué aussi les à parle avec M. Bousenna et les colloques à voix basse avez Tagent de police. Mais l'aveuglement de Cambremer était de ceux que rien ne dissipe, et ses pensées tendaient toutes à punir Biroulas. 11 croyait tenir enfin sa trace, et ' rien ne lui aurait ôté de l'esprit que le personnel entier de la préfecture allait s'empresser de le seconder dans ses recherches.

Aussi ne fit-il aucune difficulté de suivre l'agent et de monter dans le fiacre qui l'attendait à l'entrée de la rue Sainte-Barbe. Tout au contraire, il pressait le mouvement et son guide avait peine à le suivre.

Les curieux que l'événement avait rassemblés s'étaient dispersés peu à peu, et deux ou trois commères obstinées étaient seules à stationner encore devant la porte. La nuit venait d'ailleurs, car les aventures et les voyages de Cambremer avaient largement rempli cette courte journée de février.

— A-t-on pensé à garderies issues delà maison pour que cette coquine de portière ne puisse pas s'enfuir encore une fois? demanda naïvement le chevalier à l'agent qui marchait à côté de lui.

— N'ayez pas peur ! M. le commissaire ne la lâchera pas jusqu'à notre retour.

— Faisons vite alors, car nous sommes loin de la préfecture, et le temps d'expliquer l'afl'aire... A propos, à qui vais-je faire ma déclaration ?

— Vous trouverez un délégué de M. le préfet tout prêt à la recevoir et à donner les ordres nécessaires.

On était arrivé devant la voiture dont les chevaux frappaient du pied avec une ardeur de bon augure. Jamais rosses de louage ne montrèrent une telle im-

patience, et le cocher, grand gaillard fièrement campé sur son siège, avait quelque peine à les contenir. Gambremer était trop absorbé pour faire attention à ces détails, et d'ailleurs le numéro très ostensiblement peint en blanc sur la caisse du véhicule aurait suffi pour dissiper ses soupçcns dans le cas où il lui en serait venu.

— Montez donc, monsieur, dit Tagent en ouvrant la portière.

Le chevalier se jeta tète baissée dans Tintérieur, et il n'était pas encore assis sur la banquette du fond que le policier avait déjà pris place à côté de lui. En même temps, la portière s'était refermée avec le bruit sec d'un ressort qui joue dans sa gâche et Tattelage était parti au grand trot. Tout cela s'était fait si rapidement que ces diverses opérations semblaient être produites par un mécanisme savamment organisé d'avance.

On n'avait pas roulé une demi-minute que Cambremer s'aperçut qu'en face de lui deux hommes occupaient le siège de devant. 11 ne faisait pas assez clair pour qu'il pût distinguer leurs traits, mais il voyait leurs yeux briller dans l'ombre et il sentait avec ses genoux le contact des énormes gourdins dont ils étaient armés. Cette compagnie, aussi imprévue que peu rassurante, aurait bien dû éveiller sa défiance, mais l'idée préconçue de l'appui qu'il croyait avoir trouvé à la préfecture lui faisait voir partout des auxiliaires dévoués.

— Ces messieurs sont des nôtres ? demanda-t-il plutôt par acquit de conscience que pour exprimer une inquiétude.

— Oui, répondit laconiquement l'agent de police.

— Et je puis parler devant eux?

34f LE GHBYALIBR GASSB-COU

— Oh I muets comme la tombée! solides comme des arches de pont.

Cette phrase fut prononcée avec une pointe d'ironie assez marquée. A mesure que la voiture roulait, le soidisant agent s'observait de moins en moins. Cambremer, au contraire, sous l'influence de son idée fixe, arrivait peu à peu jusqu'à l'enthousiasme.

— Ahl j'ai bien le droit de compter sur le concours de votre administration, s'écria-t-il, car la bande que je veux exterminer a de terribles comptes à rendre à la justice.

— Bah I la justice est si peu curieuse.

— Quand elle saura, continua le chevalier sans rele* ver cette étrange réflexion, quand elle saura que ces misérables ont commis depuis moins d'un mois deux assassinats et que j'ai enfin mis la main sur leur repaire et sur une de leurs complices

— Comme ça, vous croyez que la mère Hippolyte leur sert de mouche? demanda l'agent d'un air bonasse.

— Cette femme n'est qu'un instrument, mais par elle nous arriverons jusqu'à son maître, jusqu'à ce Biroulas qui, traqué dans sa caverne delà barrière d'Enfer, doit se cacher maintenant au cœur de Paris...

— Ehl ehl qui sait?

— J'en suis sûr, et peut-être môme qu'il ne s'est pas réfugié bien loin du bouge où il a déjà attiré une fois ses victimes. Ah ! je veux que Tenquôte soit sérieuse et j'espère bien qu'on va interroger sévèrement tous les habitants de cette immense maison à quatre façades...

— Même le banquier, n'est-ce pas ? dit le policier en contenant à peine une forte en^ie de rire.

— Qui? cet homme au regard faux qui nous a sui-

Ll GHBVAUBR GA8tB-G0D 848

Tis et que je rencoûtre partout sur mon chemin? Oui, certes, lui plus que tout autre. Plus d'une fois déjà j'ai pensé qu'il devait tenir par des liens secrets au scélérats que je poursuis. Mais je suis décidé à en finir avec lui, et ce soir je saurai à quoi m'en tenir.

— Bonne idée, ma foi 1 A votre place, moi, je ne me contenterais pas de celui-là et je ferais coffrer tous les locataires depuis la cave jusqu'au grenier.

Cette fois, les acolytes qui faisaient vis-à-vis laissèrent échapper un ricanement sourd.

— Et pourquoi pas? s'écria Gambremer emporté par son idée; je me défie de tout le monde et je ne reculerai devant rien pour arriver à découvrir la vérité. Si ce passant qui marche là sur ce trottoir m'était suspect, je descendrais de voiture et j'arrêterais le passant.

En prononçant cette phrase, qui se ressentait de l'exaltation de son esprit, le chevalier Gasse-Cou avait mis la tête à la portière. Le fiacre roulait en ce moment sur un quai désert que Gambremer ne reconnut pas.

— Où sommes-nous donc? demanda-t-il vivement.

— A Paris près Pantin, répondit le drôle qui commençait à ne plus se contraindre.

— Mais ce n'est pas le chemin de la préfecture de police?

— Tout chemin mène à Rome.

Ce proverbe insolent frappa le chevalier comme un premier avertissement du malheur qui le menaçait.

— Où me conduisez-vous? Je veux le savoir, cria-t-il en se levant à demi.

— En paradis, mon fiston^ dit le faux policier.

Ce mot était sans doute le signal convenu avec les deux scélérats qui lui servaient d'estafûers, car ils entrèrent immédiatement en besogne. L'un d'eux leva

avec une prestesse incroyable les deux volets de bois qui tenaient lieu de glaces dans cette voiture machinée tout exprès pour les enlèvements. L'autre mit à serrer la gorge de Cambremer une dextérité qui accusait une longue pratique du brigandage. Le malheureux chevalier n'eut pas le temps de pousser un cri.

Pendant ces opérations préalables, le chef des bandits ne restait pas inactif. 11 commença par appliquer sur la bouche du patient un bâillon qu'il portait tout préparé dans sa poche; puis, avec un paquet de cordes minces, il le ficela de la tête aux pieds, en moins de temps qu'un honnête homme n'en aurait mis à nouer sa cravate. On n'aurait pas mieux manœuvré au coin d'un bois.

— Le tour est fait, dit tranquillement un des acolytes.

— Mille tonnerres I s'écria l'autre, il était l'heure de lui fermer la margouletle. Quel bavard que ce paroissien-là !

— Eh bien! moi, il m'amusait, dit le chef de la bande ; je dirai même plus, il m'instruisait, et je n'aurais pas été fâché de l'entendre yaéofer davantage pour connaître au juste ce qu'il sait sur le vieux.

— Oh ! pour ce qu'il en fera maintenant de ce qu'il sait....

— Lui, ce n'est rien, puisque son compte va être réglé ce soir, mais il y en a d'autres qui se promènent encore sur le pavé de Paris et qui pourraient gêner notre jeu.

— Bah I le vieux saura bien les mettre à l'ombre.

. — Et en attendant, patron, qu'est-ce que vous allez faire de celui-ci ?

— Le mettre au dépôt.

— Au dépôt, fpatron? répéta le premier bandit avec une nuance de frayeur, car tout ce qui lui rappelait la préfecture de police lui était particulièrement désagréable.

— Au dépôt des chiens crevés, au fond de la Seine.

— Tiens I fameuse idée ! Et où allons-nous le coucher?

— Là-bas, à la pointe de llle Saint-Louis, je connais un endroit qu'on dirait qu'on Ta fait exprès pour ça.

— Au pont Rouge, parbleu !

— Tout juste.

— La place n'est pas mauvaise; seulement, dites donc, patron, il est de bien bonne heure pour travailler en plein air.

— Que tu es bète 1 Estrce que nous n'avons pas toute notre soirée à nous? Le Vieux ne nous attend au rapport qu'à minuit.

— Mais si nous circulons dans Paris jusqu'à cette heure-là, nous aurons le gosier diablement sec, sans compter que les chevaux seront fourbus.

— Le Vieux a de quoi en acheter d'autres

— Ne te fais donc pas de bile ; c'est Pavard qui est sur le siège et il a le mot. Il va nous mener à la pointe de nie et il rangera sa voiture le long d'une porte cochère. Ça fait qu'on le prendra pour un cocher de bonne maison qui attend ses maîtres.

— Et nous allons droguer dans la boite tout le temps, patron?

— Non, mes enfants, je suis bon prince. Pourvu qu'il en reste un à surveiller le particulier, c'est tout ce qu'il faut. Nous prendrons la faction à tour de rôle et les deux qui ne seront pas de service iront se rincer le bec chez un petit Uquoriste de ma connaissance.

346 LE CHBVAUBR GASSB-COU

— Ça Ta I vive le patron! dirent en chœur les denx coquins.

Cambremer ne perdait pas un mot de cet épouvantable dialogue et il étouffait de rage. Ce n'était pas la vie qu'il regrettait, mais il pensait aux dangers qui menaçaient ceux qu*il allait laisser sur la terre et il maudissait son imprudence. La voiture roula encore pendant une dizaine de minutes, puis elle ralentit insensiblem^t son train et finit par s'arrêter tout à fait.

Page 1