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Il est yrai que le jeune homme, avant de monter chez son patron, avait une autre mission à remplir. Il n'avait garde d'oublier son cher protecteur Gambremer, et il voulait d'abord s'enquérir de lui dans cette rue Sainte- Barbe, où il l'avait laissé au milieu d'un rassemblement et à côté d'un mort.
Paul Vemier ne soupçonnait môme pas la cause de tout ce tumulte, mais il n'était point sans inquiétude à l'endroit de son ami, qu'il ne savait que trop enclin à se jeter dans les aventures les plus périlleuses. Aussi, malgré son envie de se débarrasser le plus vite possible de l'or de M*^^ Mongis, commença-t-il ses opérations par visiter le théâtre de l'événement tragique auquel il avait assisté de loin. Il renvoya sa voiture et se dirigea rapidement vers le garni de la mère Hippolyte.
Une demi-douzaine de commères stationnaient devant la porte de l'allée, comme des corbeaux assemblés sur le terrain qui a porté un cadavre. Paul n'eut pas de peine à les faire jaser, et il lui fallut entendre cinq ou six récits contradictoires de l'accident qui avait été fatal à un inconnu habillé en Turc, de la descente de police qui s'en était suivie et de la visite des lieux effectuée par deux messieurs bien mis qui, disaient les vieilles, étaient venus là en amateurs. A la description qu'il donna du costume et de la tournure de Gambremer, le conciliabule féminin répondît tout d'une voix que le personnage en question était monté en voiture avec un agent qui lui témoignait beaucoup de déférence, et qu'il avait dû aller faire son rapport à M. le préfet en personne.
Quoiqu'un peu confus, ces renseignements tranquillisèrent beaucoup Paul Vemier. Puisque le cheva-
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lier s'était rendu de son plein gré à la préfecture, il devait avoir enfin mis la main sur un des coquins qu'il poursuivait, peut-être sur Biroulas lui-même, et ce voyage était de bon augure.
— Nous nous serons croisés en route, pensa le jeune homme, et, à Thcure qu'il est, notre ami doit avoir déjà rassuré Marthe et sa mère.
Il n'en demanda pas davantage, et tourna d'un pas léger le coin de la rue Sainte-Barbe pour entrer par la porte cochère dans la maison de M. Bousenna. Ses calculs se trouvèrent justes et il arriva au bureau au moment où le banquier achevait son courrier. L'accueil du patron fut plus sévère encore que de coutume.
— Je vous avais dit que je n'avais pas besoin de vous ce soir, grommela M. Bousenna en attachant sur son jeune secrétaire ses yeux noirs et perçants.
— C'est vrai, monsieur; mais j'ai à vous entretenir d'une affaire pressée.
— Si elle est pressée, pourquoi venez -vous si tard? Cette argumentation à double tranchant acheva de
déconcerter Paul.
— Mon Dieul monsieur, balbutia- t-il, ce n'est pas ma faute. Un accident arrivé dans la rue voisine... auquel se trouvait mêlé un de mes anoiis... qui est votre client... M. Cambremer...
— Eh bien? demanda le banquier d'un ton presque menaçant.
— Il m'a confié une enfant, que j'ai dû reconduire chez... chez une dame... qui habite la même maison que lui...
— Vous êtes vraiment très obligeant, monsieur, et les bonnes actions trouvent toujours leur récompense. De quelle affaire avez-vous à me parler?
— C'est cette dame précisément qui m'a chargé de déposer à votre caisse une somme de quatre .mille francs, répondit vivement le jeune homme, enchanté d'échapper à l'inquisition de M. Bousenna.
Les voici, ajouta-t-il en tirant les rouleaux de sa poche avec un empressement qu'expliquait son vif désir de se débarrasser d'un fardeau dangereux.
Un éclair passa dans les yeux du financier, mais il ne se pressa point de répondre.
— La journée est arrêtée dans mes écritures, dit-il après un silence, et je ne peux plus recevoir aujourd'hui.
— Si vous me permettiez de déposer ce soir la somme, on pourrait l'inscrire demain seulement sur les livres, hasarda Paul, qui ne se souciait pas de passer la nuit avec cet or.
— Impossible î la caisse est fermée ; vous verserez demain matin à l'ouverture des bureaux. Avez-vous porté le compte que je vous avais chargé de remettre à un client ?
— Je vous prie de m'excuser, monsieur, mais le temps m'a manqué. J'y passerai dans la soirée.
M. Bousenna tomba dans une nouvelle méditation. A voir son front se plisser et ses sourcils- se froncer, on aurait dit qu'il méditait une grosse opération de bourse. Il faut croire cependant que le sujet de ses réflexions n'était pas si grave, car il retrouva bientôt la parole pour dire avec indifférence :
— Il faut aller chez ce client, ce soir, à six heures. C'est le seul moment où on le trouve chez lui,
— Je n'y manquerai pas, monsieur, dit respectueusement Paul en se préparant à sortir.
— A six heures précises I pas plus tôt, pas plus lard,
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lui cria M. Bousenna pendant qu'il ouvrait la porte.
Paul s'en alla fort peu satisfait du résultat de son entretien. Autant sa conversation avec les commères de la rue Sainte-Barbe l'avait rassuré sur le compte de Cambremer, autant l'ordre qu'il venait de recevoir de son patron le contrariait. Il s'était fait une fête do rapporter à M"® Mongis le reçu de ses quatre mille francs, et de passer le reste de la soirée au coin du feu dans ce petit salon de la rue Férou où les heures s'écoulaient si vite.
Le banquier, en refusant de recevoir l'argent, avait dérangé tous ses projets. Il était plus de cinq heures et, à six, Paul devait se présenter chez un client qui demeurait à la Ghaussée-d'Antin.
Les instructions de M. Bousenna étaient précises, et le jeune homme tenait à être ponctuel. Le temps lui manquait donc pour aller courir de l'autre côté de la Seine, avant de s'acquitter de sa commission. Quant à risquer une visite à ces dames après avoir fait sa course, il ne se sentait pas bien sûr d'en avoir le courage au moment voulu.
Il était de plus en plus convaincu que la mère de Marthe avait voulu l'éprouver, et il lui répugnait fort de reparaître devant elle sans lui remettre comme gage de bonne conduite la signature du banquier. Il aurait fallu pour s'excuser entrer dans des explications qu'il ne se souciait pas d'entamer, de peur de lire un doute sur la figure de M"*" Mongis. En effet, il devait sembler peu naturel qu'un homme d'affaires eût renvoyé au lendemain une opération qui ne lui coûtait que la peine d'ouvrir sa caisse.
Il y avait bien un moyen de prévenir tous les soupçons; c'était de prier M"^* Mongis de reprendre la
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Boinme et de la garder jusqu'au jour suivant. Ce partilà eût été assurément le plus sage à tous les points de vue, mais il impliquait une sorte d*ayeu de faiblesse.
Paul, en se débarrassant ainsi du dépôt qu'on lui avait confié, aurait à peu près confessé qu*il n*était pas certain de résister à la tentation d'en abuser et il n'eut pas la force de dominer cette fausse honte. Rougir devant Marthe était ce qu'il redoutait le plus au monde.
— Après tout, se dit-il, je n'ai pas besoin d'y aller ce soir. M. Cambremer est déjà rentré à Fheure qu'il est, et ces dames ne sont plus inquiètes. Demain, je trouverai bien moyen de m'échapper dans la journée pour leur porter le reçu et je leur demanderai la permission de revenir le soir.
Ce plan une fois arrêté dans son esprit, Paul ne pensa plus qu'à remplir sa mission le plus promptement possible, car il lui tardait de regagner sa chambre et de s'y enfermer jusqu'au lendemain avec les précieux rouleaux. Quoiqu'il fît le brave vis-à-vis de lui-môme, au fond il n'était pas tranquille et il ressem«blait tm peu à un homme chargé d'un poison redouta* ble et pressé de le déposer en lieu sûr.
Tout en cheminant le long du boulevard, il se demandait pourquoi M. Bousenna tenait tant à ce que son client reçût son compte à six heures et non avant, ni après. D'habitude, la bonne expédition des affaires ne tient pas à une minute de plus ou de moins, et il fallait que ce client si exigeant sur l'exactitude fût un singulier original.
La distance n'était pas très longue du Gymnase à la rue Basse-du-Rempart, où habitait ce personnage, et Paul eut un instant la velléité de s'arrêter en route pour dîner dans le modeste restaurant qu'il fréquentait
à l'ordinaire. Mais il craignit de s'attarder et il se décida à aller directement, sauf à mesurer son pas sur le temps qui lui restait.
La soirée était belle et les boulevards regorgeaient de promeneurs. Le chemin qu'il suivait lui rappelait la triste aventure qui, trois mois auparavant, l'avait pour la première fois conduit au jeu. Sur cette même contre-allée où il marchait lentement, une main sur l'or qui remplissait sa poche, il avait été abordé par l'affreuse créature dont les séductions perfides l'avaient entraîné jusque dans les salons du trente-et-quarante. Il se souvint même qu'elle était sortie précisément de cette rue Sainte-Barbe où venait de se jouer une tragédie dont il n'avait vu que le sanglant dénouement.
Bien qu'il ignorât encore la part qu'avait prise à ce nouveau crime la femme à la fleur rouge, ce rapprochement lui donna beaucoup à penser. Il revit en imagination les étranges épisodes auxquels il s'était trouvé mêlé depuis cette fatale rencontre et se dit que peutêtre il serait sage à lui de quitter ce Paris où il \ivait au milieu de trames ténébreuses.
L'idée de suivre M°*' Mongis et sa fille n'était certes pas étrangère à ce désir de départ, et il se mit à bâtir toutes sortes de projets d'avenir. Insensiblement, sa pensée se reporta aux enivrantes nuits qu'avait remplies sa funeste passion et, en sondant sa conscience, il reconnut avec effroi qu'il n'était pas guéri.
Le souvenir des terribles émotions du tapis vert troublait son cer\'eau ; le sang affluait à ses tempes et sa main se crispait sur les rouleaux d'or. 11 éprouvait une véritable aberration des sens, car le métal empoisonné lui brûlait les doigts et il croyait entendre des
voix qui répétaient à son oreille les odieuses formules des croupiers.
11 marchait la tôte basse comme un homme absorbé par une idée fixe; mais, Tas de lutter contre les fantômes qui l'obsédaient, il leva les yeux et regarda autour de lui pour chasser cette dangereuse hallucination. Son effroi égala sa surprise quand il s'aperçut qu'il était arrivé devant Frascati.
Il fut pris d'une terreur superstitieuse, et il en vint à croire qu'il se dégageait de cet antre un fluide mystérieux dont sa raison ressentait les effets.
Le temple où se célébraient les sacrifices offerts au démon du jeu flamboyait ce soir-là comme un palais infernal. Un bruit confus de chants et de musiques joyeuses bourdonnait dans le cerveau de Paul et, par moments, ses nerfs surexcités lui donnaient l'étrange sensation d'un tintement métallique et lointain.
Il était là, cloué sur place par Tenivrement de la passion qui se réveillait, l'œil fixe, le cou tendu, et il lui semblait qu'un souffle de vertige le poussait vers la grande porte béante. Marthe le sauva. Son image lui apparut tout à coup et dissipa le funeste rôve. Il poussa un cri et se mit à courir devant lui avec une telle impétuosité que les passants le prirent certainement pour un fou. Quand il s'arrêta, la vision s'était évanouie et le calme lui revenait peu à peu.
Il continua à marcher sans se retourner et il dépassa rapidement le boulevard des Italiens. A mesure qu'il approchait du but de sa course, il sentait sa tête se dégager, et il remercia Dieu qui l'avait préservé en lui envoyant le souvenir de la pure jeune fille à laquelle il se croyait fiancé. Mais il se mit aussi à penser avec une véritable terreur que la tentation pouvait se
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renouveler pendant cette longue soirée qu'il allait être obligé de passer seul. Il se demanda encore une fois s'il n'irait pas chercher un refuge et une sauvegarde auprès de son bon ange de la rue Férou, mais il ne sut pas s'y décider. Seulement il se promit de se jeter dans une voiture dès que sa commission serait faite, de fermer les yeux si le fiacre passait devant Frascati, et de gagner à fond de train son domicile pour s'y barricader contre toutes les séductions. Il était même résolu à se passer de dîner pour rentrer plus vite.
Ces réflexions l'avaient conduit à l'entrée de la rue Basse-du-Rempart, à peu près disparue aujourd'hui, mais qui longeait alors comme un fossé profond le côté nord du bodlevard des Capucines. C'était une voie mal éclairée, encore plus mal pavée et, par un singulier contraste, bordée d'un bout à l'autre par des hôtels de belle apparence, qui faisaient sur cette vilaine chaussée la figure de grands seigneurs fourvoyés au cabaret.
Paul s'approcha d'un réverbère pour relire l'adresse de la lettre que M. Bousenna lui avait confiée, et il épela sans peine le numéro et le nom du client ponctuel qui se nommait M. de Taulade.
11 regarda sa montre, et constata qu'elle marquait six heures moins cinq minutes. C'était le moment juste, et il s'engagea dans le ravin aristocratique où logeait l'homme de la précision.
Sa demeure était située vers le milieu de la rue Basse, et Paul Vernier, en y arrivant, n'eut que le temps de se ranger pour laisser passer une berline attelée de deux chevaux superbes, qui emportait probablement un visiteur de M. de Taulade, car elle venait de stationner devant la porte cochère,
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Le jeune homme souleva le marteau, — le système des sonnettes extérieures ne s'était point encore introduit à Paris, — et frappa un coup discret, comme il convenait à un simple commis de banque. La porte s'ouvrit, et il se trouva en présence d'un suisse des plus majestueux, qui le toisa d'abord assez dédaigneusement. Mais l'accueil changea quand Paul eut décliné le motif de sa visite.
L'homme galonné donna un coup de sifflet, qui attira un grand valet de pied correctement vêtu d'une livrée rouge et noire.
— Cionduisez monsieur au petit salon, dit le superbe concierge.
Paul suivit le domestique dans un escalier garni de fleurs rares, parmi lesquelles il reconnut l'espèce exotique tant affectionnée par la femme de Frascati. Au premier étage, une portière de soie cachait l'entrée d'un boudoir meublé de divans orientaux et rempli de ftttiUtés luxueuses.
— M. le baron va venir, dit le laquais en s'éloignant sur la pointe du pied.
Cette réception avait lieu de surprendre le jeune homme. H savait qu'un client riche ne fait guère entrer dans ses petits appartements les employés qui lui apportent des comptes et il s'étonnait un peu d'être traité comme un ami de la maison. Il était même tenté de croire qu'on l'attendait et, comme six heures sonnaient à la pendule, il s'expliquait cela en songeant & la manie d'exactitude dont M. de Taulade était possédé.
Il regardait les curiosités rangées sur les étagères quand un léger bruit lui fit tourner la tète. Il se trouva alors face à face avec le maître de toutes ces belle»
choses, et il s'inclina respectueusement en lui tendant la lettre de M. Bousenna.
M. le baron valait pourtant bien la peine qu'on le regardât, car jamais cravate plus artistement nouée ne supporta un menton mieux rasé. Sa figure et son costume se mariaient à merveille, et sa voix doucereuse ne déparait point cet heureux ensemble. Il prit le papier du bout des doigts, fit mine de Touvrir et interrompit cette opération pour s'écrier :
— Mais je ne me trompe pas î... c'est Paul !...
Il serait difficile d'exprimer la stupeur immense qui s'empara de Paul Vernier quand il entendit le maître de ce splendide hôtel l'appeler par son petit nom. Il recula de trois pas, leva sur lui des yeux étonnés, et resta la bouche béante en face de ce personnage qu'il cherchait vainement à reconnaître.
M. de Taulade, lui, faisait une toute autre figure. Campé sur la jambe gauche, le pied droit posé sur la pointe, à la façon des danseurs, les cheveux au vent, les paupières à demi-closes et la bouche en cœur, il semblait transporté par l'inefiable joie de retrouver un ami bien cher. Ouvrir la lettre de son banquier, il n'y pensait plus et toutes ses facultés paraissaient absorbées par la contemplation des traits du jeune commis qui lui apportait ce message.
Paul voulut balbutier une question; mais M. de Taulade ne lui laissa pas le temps de la formuler.
• — Dans mes bras I s'écria-t-il, dans mes bras, cher enfant !
Et joignant l'action à la parole, il se jeta sur le jeune homme et l'étreignit contre sa poitrine avec un véritable débordement d'efi*usion. La victime de cet enthousiasme affectueux eut toutes les peines du monde à
s^arracher à un embrassement qui Tétouffait, et quand il réussit à s'y dérober il était déj à plus qu'à moitié asphyxié par les senteurs variées qu'exhalait l'élégant baron.
— Monsieur, je... je suis confus, réussit-il enfin à articuler, car je ne savais pas...
— Que vous étiez chez un ami, chez le meilleur de vos amis, je dirai plus, chez un second père.
Paul, de plus en plus abasourdi, lui lança un regard effrayé. Il en arrivait à croire qu'il avait affaire à un fou et il se retournait timidement vers la porte pour s'assurer d'une retraite.
Cependant, M. de Taulade n'avait rien ni dans la mise, ni dans le visage qui pût autoriser à supposer chez lui le moindre dérangement d'esprit. C'était un homme d'âge indéterminé, blond, rose et soigné comme une femme, — ce qu'on nomme un bellâtre, — et jamais l'expression : « tiré à quatre épingles » n'avait trouvé plus juste application. Ses cheveux frisés et pommadés s'étageaient en boucles régulières sur sa tête pointue, et deux mèches, savamment disposées, encadraient son front bas que ne plissait aucune ride. Sa poitrine bombée étalait un linge éblouissant, et des manchettes, que lui aurait enviées un marquis de YŒil'de-Bceuf, faisaient valoir la blancheur de ses mains ornées de bagues à tous les doigts.
— Paul, mon cher Paul, asseyez-vous là, à côté de moi, et causons, dit le baron d'une voix câline.
Le jeune homme se laissa conduire sur un divan turc où M. de Taulade prit place auprès de lui.
— Ainsi, vous ne me reconnaissez pas? demanda le doucereux personnage avec un sourire charmant.
— Mon Dieu! monsieur, j'avoue que... mes souvenirs ne me sei*vent pas très bien, et...
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•» Gomment, cher enfant, vous avez oublié Adrien?
— Adrien? répéta Paul véritablement ahuri.
— Mais, oui! c'est mon nom... le nom que vous me donniez quand je vous faisais sauter sur mes genoux, là bas, à La Roche...
Cette fois, Paul passa de Tétonnementà la curiosité. Puisque M. de Taulade connaissait la propriété que îi^ Vemier habitait encore, il fallait que ses discours fussent sérieux, et le jeune homme avait hâte de savoir par quels liens il se rattachait à sa famille,
— Quoi! monsieur, dit-il avec émotion, vous êtes venu chez ma mère?
— Si j'y suis venu! mais dix fois, mon cher Paul, vingt fois. J'étais le meilleur ami de votre pauvre père. Quand il séjournait à Paris, nous ne nous quittions pas et, quand il était obligé de retourner dans ses terres, il m'emmenait presque toujours avec lui.
L'amoureux de Marthe ne se rappelait que trop les voyages de son père et les bandes d'amis équivoques dont il imposait trop souvent la compagnie à M"® Vernier, mais la figure de M. de Taulade n'était pas res* tée dans sa mémoire.
•— J'étais si enfant, murmura-t-il, que j'ai bien pu oublier...
— Les belles cocottes en papier et les jolis bateaux de liège que je vous fabriquais, dit le baron en riant aux éclats; parbleu ! je le crois bien; la dernière fois que j'ai joué avec vous dans le jardin de La Roche, vous n'étiez pas plus haut que ce sopha.
— Mais, plus tard, hasarda Paul, vous avez dû revenir, et cependant,, •
— Plus tard, monsieur le savant, vous éUez au collège de Lille où vous remportiez tous les prix, et je
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n'ai jamais eu le bonhear de me trouver à La Roche pendant les vacances. C'est ce qui fait que vous ne reconnaissez pas votre vieil ami; mais heureusement qu'il se souvient mieux que vous et qu'il a retrouvé tout de suite son cher bambin sous le beau jeune homme.
— Vous êtes bien bon, monsieur, dit Paul en s'inclinant sous les compliments et les amitiés dont l'acca* blait cet accueillant personnage.
— A propos, reprit M. de Taulade, qui tenait sans doute à bien établir ses relations avec la famille Vernier, comment se porte votre vieille tante... cette excellente madame... madame... Ah! diablel je n'ai pas la mémoire des noms.
— Je n'ai jamais eu de tante, monsieur, vous voulez parler sans doute de ma cousine, la supérieure des Ursalines d'Arras qui venait quelquefois...
— Juste I s'écria le baron triomphant ; quelle digne personne, comme elle vous gâtait I Je suis sûr qu'elle vous envoie encore de temps en temps des douceurs...
— Nous avons eu le malheur de la perdre, l'année dernière, dit tristement Paul.
— Pauvre femme I soupira M. de Taulade d'un air contrit; et votre brave nourrice?..,
— C'est ma mère qui m'a nourri, interrompît le jeune homme un peu étonné de ces quiproquo.
— Je veux parler de cette vieille bonne qui vous a élevé... vous savez bien?,..
L'aimable baron n*avait pas été heureux dans ses premières questions, mais cette fois, il était tombé à peu près juste.
— Jacqueline 1 elle s'est mariée et je l'ai retrouvée Tautre jour à Paris.
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— Jacqueline I c'est bien cela! murmura M. de Taulade avec attendrissement. Ah ! vous me rappelez là le temps le plus heureux de ma \ie. Que ne puis-je en causer encore avec votre cher père!
Les larmes vinrent aux yeux de Paul, qui ne conservait plus Tombre d'un doute sur la sincérité de son hôte.
Les effusions rétrospectives du baron l'avaient complètement subjugué, et il ne soupçonnait pas que cel habile personnage venait de mettre en action une scène de Molière, celle où Sbrigani persuade à M. de Pourceaugnac qu'il a longtemps habité Limoges où il n'a jamais mis les pieds. M. de Taulade ne s'endormit pas sur ce premier succès.
— Maintenant, jeune homme, dit-il en prenant le ton paternel, parlons un peu de vous. Qu'est-ce que nous faisons à Paris? Nous nous amusons, hein? Nous faisons des conquêtes et beaucoup de malheureuses?
Paul rougit un peu et répondit avec une certaine hésitation :
— Je suis employé chez M. Bousenna, banquier, et il m'a envoyé vous apporter le compte que j'ai eu l'honneur de vous remettre tout à l'heure.
— Employé! répéta le baron sans s'occuper du compte auquel le jeune homme faisait allusion; mais ce n'est pas possible ! vous voulez dire associé.
— Non, monsieur; je remplis les fonctions de secrétaire; je gagne déjà douze cents francs et j'espère être augmenté bientôt.
— Douze cents francs ! s'écria M. de Taulade d'un air consterné ; le fils de mon ami Vemier passe toute sa journée dans un bureau pour cent francs par mois !
Ah ! j'y suis, diMl tout à coup en éclatant de rire : la
maman a voulu vous éprouver; elle s'est dit qu'à votre âge, joli garçon et riche comme vous l'ôtes, vous seriez très exposé à Paris, et qu'un jeune homme occupé du matin au soir n'irait pas courir. Charmant ! délicieux ! Les femmes ont toujours des idées ingénieuses.
— Vous vous trompez, monsieur, dit Paul assez choqué du ton sur lequel on parlait de sa mère; nous sommes pauvres, car mon père avait perdu presque toute sa fortune, et j'ai accepté cette place parce que j'en avais besoin pour vivre.
La gaieté du baron s'accentua de plus en plus.
— Que me racontez- vous là, mon cher Paul? dit-il avec un air dégagé , vous pauvre ! votre père ruiné I mais je connais pour ma part cent mille écus placés à votre nom chez M. Bousenna.
Paul ouvrait de grands yeux et ne savait trop s'il devait prendre ce discours au sérieux ou se fâcher d'une plaisanterie malséante.
— Allons ! allons! repritjoyeusementM.de Taulade, je m'exphque fort bien que vous ne sachiez rien de ce dépôt. Vous êtes encore mineur, cette exceUente M"* Vemier touche les revenus en sa qualité de tutrice, et elle veut vous laisser ignorer votre fortune pour que vous restiez bien sage. J'approuve cette prudence, mon ami, je le dis hautement, je l'approuve.
Paul avait d'abord rejeté bien loin Tidée de croire à cette richesse qui se révélait à lui tout à coup, mais il commençait à s'y laisser prendre peu à peu.
— M. Bousenna ne m'a jamais dit un mot de ce dép6ty murmura-t-il timidement.
— Parbleu! je le crois bien; il a reçu des instructions de maman. Et puis, c'est un vieil arriéré que ce
père Bousenna, un puritain qui croit qu'un jeune homme est perdu s'il n'additionne pas des bordereaux huit ou neuf heures par jour. Soyez tranquille, mon cher Paul, je lui toucherai deux mots à ce sujet, car, entre nous, je trouve que cette bonne M"* Vernier est un peu trop sévère. Il faut que vous deveniez un homme, que diable! Il faut voir le monde, jouir des plaisirs de votre âge, modérément, bien entendu, mais enfln vous n'êtes pas fait pour passer votre vie dans un comptoir.
Toutes ces félicités tentaient médiocrement Paul, qui leur préférait encore les soirées de la rue Pérou, et cependant l'opulence que le baron lui annonçait était loin de lui déplaire.
— Ah 1 si votre pauvre père était encore là, comme il serait heureux de diriger vos premiers pas dans cette existence parisienne qu'il aimait tant! Mais je le remplacerai, Paul, je vous guiderai, je vous enseignerai l'art de conduire votre barque sur cette mer orageuse. Et, tenez I ajouta le baron en lui serrant affectueusement la main, nous allons commencer tout de suite. J'ai ce soir à dîner quelques amis, auxquels je veux vous présenter, la fine fleur du beau monde, et les meilleurs compagnons de la terre.
— Ohl monsieur, balbutia le jeune homme, très intimidé par cette proposition inattendue, je vous suis bien reconnaissant, mais je... je ne puis...
— Et pourquoi? Votre maman ne vous a pas, je suppose, défendu de dîner en compagnie. D'ailleurs, je vous tiens et je ne vous lâche plus.
— Mais j'ai... des raisons pour... pour rentrer chez moi.
— Vous me conterez vos raisons à table.
Et, entraînant Paul par la taillerie baron onvritune porte qni donnait dans un grand salon et annonça d'une voix claire :
— M. Paul de Vemier, messieurs !
Paul eut un éblouissement. Le salon dans lequel M. de Taulade venait de l'introduire si brusquement resplendissait de lumières et de dorures. Un feu clair brillait dans une vaste cheminée de marbre blanc autour de laquelle étaient assis les amis du baron.
La compagnie n'était pas nombreuse, mais elle offrait un spécimen complet de chacune des variétés de beaux fils qui brillèrent après 1830. 11 y avait le gentleman haut cravaté, orné de favoris énormes et cherchant à singer l'élégance anglaise de Brummel; le jeune France dont le menton pointu se décorait d'une barbe de bouc, et le financier moderne exhibant d'énormes breloques qui s'échappaient d'un habit bleu à boutons de métal.
— Le fils de mon meilleur ami, messieurs, dit le baron en poussant son jeune protégé dans ce cercle imposant.
Les six convives de M. de Taulade saluèrent comme un seul homme et firent place au nouveau venu. L'embarras que Paul éprouvait était mêlé d'une certaine satisfaction, car les discours emmiellés de son hôte avaient déjà opéré et il ne se sentait pas médiocrement flatté de se trouver lancé pour son début dans un monde aussi brillant. 11 souffrait bien un peu de la simplicité de son costume, mais son hôte se chargea avec un tact parfait d'expliquer sa tenue négligée:
— Croiriez- vous, messieurs, ditril en riant, que ce cher Paul, destiné à posséder à sa majorité une des plus belles fortunes de l'Artois, travaille en quaUté de commis chez ce vieux maltôtier de Bousenna?Croi-
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riez-vous que je dois le plaisir de le retrouver à Paris au hasard d'un compte que son respectable patron Ta chargé de me remettre?
— Monsieur me semble plutôt fait pour recevoir des comptes de banque que pour en porter à domicile, dit gracieusement un convive que distinguait l'imposante rotondité de son ventre.
— Je vous recommande mon jeune ami, messieurs, et je compte sur vous pour m'aider à le former.
— Mais nous n'aurons pas beaucoup de peine, ût observer un grand gaillard dont un habit collant pinçait la taille efflanquée; si je ne me trompe, monsieur est le fils de ce cher de Yemier, dont les belles dames se souviennent encore, et le proverbe dit que bon sang ne peut mentir.
Paul sentit le rouge de la honte lui monter au visage en écoutant le singulier éloge qu'oga osait faire devant lui de son père, mais il n'eut pas l'énergie de relever cette inconvenance. Il entrait déjà dans la voie des compromis avec sa conscience. La première concession avait du moins une excuse. En se laissant aller à accepter le dîner du baron, Paul avait cédé au désir de se mettre à l'abri pour toute la soirée des entraînements du jeu.
— En restant ici, pensait-il, je ne serai pas tenté d'aller à Frascati et j'irai me coucher dès que j'aurai pris congé de M. de Taulade.
Fort de ce raisonnement, il se croyait en sûreté et il commençait à goûter le plaisir qu'à vingt ans on éprouve toujours à se voir bien accueilli par des hommes faits.
— Monsieur le baron est servi, cria un valet de pied en ouvrant la porte de la salle à manger.
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— Venez, cher ami, dit le baron de sa voix la plus caressante.
Paul n'en était plus à résister aux amabilités de celui qui venait de s'improviser son protecteur. Il se laissa conduire, et il éprouva une nouveUe surprise en voyant une table chargée d'une magnifique vaisselle plate et éclairée par les feux de vingt bougies. Élevé à la campagne et placé chez le banquier dès sa sortie du collège, le fils de U^^ Yemier n'avait aucune idée d'un pareil luxe. Les dîners auxquels il avait assisté à Saint- Omer étaient servis à la vieille mode de province, et son père, qui menait une existence en partie double, n'avait point introduit dans sa famille les élégances parisiennes.
Paul, ébloui par les splendeurs de M. le baron, ne douta plus de son rang dans le monde et se sentit fier d'être reçu par lui sur un pied aussi amical. M. de Taulade voulut absolument le faire asseoir à sa droite et ne tarit pas en gracieusetés de toute sorte.
Les premières minutes furent consacrées à satisfaire le robuste appétit des convives, et la conversation ne s'anima point tout d'abord. Paul eut donc le temps d'examiner les amis du baron, et, tout en admirant leur tenue faskùmable, comme on disait alors, il ne put s'empêcher de trouver que leur physionomie jurait un peu avec leur toilette. Il n'avait jamais vu dans l'honnête société de M"*Vernier certains regards faux, certaines contractions des lèvres qui déparaient les traits de tous ces beaux messieurs si bien frisés. Mais, comme il avait la modestie de se défier beaucoup de sa science en matière d'élégance, il crut que tout cela faisait partie des belles manières de Paris.
Les vins fins arrivèrent avec le premier service, et le
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baron prît uû soin lôut particulier de remplir souvent le verre de son jeune voisin. En même temps il trouvait moyen de manger et de parler beaucoup. Ses convives faisaient largement honneur aux mets et à la cave, mais ils se montraient fort réservés dans leurs propos,
M. de Taulade tenait, comme on dit, le dé et don* nait libre carrière à sa verve. 11 ne manquait pas d'un certain esprit, mais il brillait surtout par la hauteur de ses aperçus sur la vie parisienne. Ses théories larges et hardies ouvraient à Paul des horizons qu'il n'avait jamais entrevus ; et, le vin de Champagne aidant, le jeune homme Qnit par trouver que son hôte avait raison de se moquer des sots qui s'exténuaient pour gagner honnêtement un maigre salaire. Au dessert, il était parfaitement convaincu de sa propre opulence, et îl faut bien avouer qu'il ne pensait plus à M"* Mongis.
On quitta la table pour revenir dans le salon, et le sémillant baron s'écria en se frottant les mains :
— Ce soir, messieurs, en l'honneur de mon jeune ami, qui n'a pas l'habitude de se coucher tard, nous commencerons là partie aussitôt après avoir pris le café.
Cette phrase, jetée d'un ton dégagée, fit à Paul Ver* nier l'effet d'une douche d'eau froide. Toutes les fibres honnêtes qui vibraient encore en lui tressaillirent en entendant le baron proposer une partie avec autant de sang-froid que s'il avait parlé de faire de la musique. Cette conséquence naturelle du plantureux dîner qu'il venait de savourer ne s'était point encore présentée à son esprit, et le pauvre jeune homme se trouvait à peu près dans la situation d'un voyageur qui vient de monter une côte fleurie et qui voit tout h coup s^ouvrir à
ses pieds un précipice effrayant. Mais si sa répugnance était vive, son embarras était encore plus grand.
M. de Taulade vint mettre le comble à sa perplexité en se penchant à son oreille pour lui dire :
— Eh ! eh ! mon cher Paul, je suis sûr que la perspective de tenter la fortune ne vous déplaît pas.
— Je... je ne joue jamais, monsieur, balbutia le malheureux garçon.
— Ah! bah ! s'écria le baron avec Talr de la plus profonde stupéfaction ; mais ce n'est pas possible.
— C'est ainsi cependant, dit Paul qui avait repris un peu de fermeté.
— Quoi î le flls de mon vieil ami Vemier, qui a été le plus beau joueur de son temps, qui faisait trembler tous les croupiers de Frascati et du Cercle des Etrangers, ce fils reculerait devant une petite partie ! Il faudrait que la jeunesse de ce temps-ci eût étrangement dégénéré.
— Le souvenir que vous me rappelez, monsieur, suffirait pour me préserver du jeu. Mon pauvre père s'y est ruiné et...
^— Allons donc ! vous voulez rire ou plutôt vous retombez dans vos naïvetés de tout à l'heure. Mais sachets donc, jeune scrupuleux, que votre père a gagné dans, une seule soirée, au n* 154 du Palais-Royal, trois cent mille francs et que, bien souvent, il a enlevé à la ferme des jeux des vingt mille et des quarante mille. Ah ! c'était un ponte hardi et quand il tenait une série il savait la mener jusqu'au bout.
M. de Taulade aurait étudié à l'avance ce discours perfide qu'il n'aurait pas mieux réussi à toucher les points faibles du cœur de Paul. Du mftme coup il réveillait en lui les chimériques idées sur la fortune pa-
ternelle et les brûlantes émotions de ses nuits de Frascati. Les termes deTargot des tripots, qu'il avait employés à dessein, troublaient l'esprit du joueur mal guéri et peu s'en fallut que, dans un premier moment d'enthousiasme, Paul ne demandât si son père affectionnait de préférence la rouge ou bien la noire. Il se contint cependant et il eut encore la force de répondre:
— J'ai donné ma parole de ne jamais jouer.
Cette conversation se passait dans un coin du salon et elle avait pris tout à fait la tournure d'un à parte, car les convives du baron s'étaient éloignés par discrétion. Mais, à cet aveu du jeune homme, M, de Taulade ne mit plus de sourdine à ses exhortations.
— Ahl c'est charmant, en vérité! s'écria-t-il en riant aux éclats; et à qui avez-vous juré cela, bon Dieu!
Paul indigné allait nommer sa mère, mais son hôte le prévint.
— A maman, je le parierais, reprit-U avec des convulsions de gaîté ; c'est la suite de votre placement dans un bureau pour cinq louis par mois.
Le patient aurait voulu être à cent pieds sous terre, et il eut le tort de ne pas relever ces odieuses plaisanteries. Une mauvaise action conduit toujours & d'autres actions plus mauvaises ncore. Paul s'était abaissé jusqu'à laisser railler sa i^ ère, et cette lâcheté lui coûta cher.
— Allons, cher ami, rei it M. de Taulade, trêve d'enfantillages et laissez la sagesse aux collégiens qui ont peur d'être privés de so.tie le dimanche.
Et il ajouta tout bas :
— Que diable ! vous ne comptez pas vous faire ermite; d'ailleurs, entre nous, un vrai gentleman ne doit
jamais se singulariser, et vous seriez vraiment un peu ridicule si vous refusiez de prendre part à notre jeu, qui sera d'ailleurs fort modéré, je vous le promets.
A vingt ans, on ne résiste pas à des arguments de cette force, et la pensée qu'on allait se moquer de lui agit sur Paul Yemierà lafaçon du drapeau rouge qu'on agite devant le taureau dans les cirques d'Espagne. De même que l'animal se précipite tête baissée sur ceux qui l'excitent, le jeune homme, piqué au vif, courut au devant du danger.
— Monsieur, dit-il en tâchant de prendre un air d'assurance, je me reprocherais de déranger les plaisirs de la charmante soirée à laquelle vous avez bien voulu m'inviter, et je ne demande pas mieux que d'être des vôtres.
En parlant ainsi, le pauvre enfant regardait les convives, qui souriaient de ses hésitations. La crainte d'être plaisanté par ces équivoques personnages lui faisait oublier une promesse sacrée.
— Ah ! bravo I s'écria M. de Taulade, en lui prenant les deux mains, enfin je reconnais mon Paul. Je savais bien que le fils de celui qui fut le roi de tous nos joueurs parisiens ne pouvait pas reculer devant une bataille avec le sort.
Les convives firent entendre un murmure approbateur, et le gros financier aux breloques vint même frapper familièrement sur l'épaule de la nouveUe recrue du tapis vert, en lui disant avec une bonhomie mêlée d'autorité :
— Groyez-moi, jeune homme, rien ne vaut le jeu pour préparer aux luttes de la vie. A votre âge, moi, je savais déjà pousser une veine et faire bonne contenance devant la mauvaise fortune. Aussi, plus tard, quand j'ai abordé les afi'aires, je n'ai jamais renconlré mon mai-
374 LB GHETALIBR GASSB-GOU
tre. L'existence, voyeï-vous, mon cher, mais c'est un paroli perpétuel, et tel que vous me voyez...
— Que dites-vous de ce café, messieurs? interrompit le baron, qui redoutait les digressions imprudentes de son acolyte.
— Excellent I parfait ! répondirent en chœur les six convives.
— Dès que vous Taurez savouré, nous commence* rons, si vous le voulez bien, notre petite partie, car Je ne voudrais pas exposer mon jeune ami à être grondé en rentrant après minuit.
Ces derniers mots furent un nouvel aiguillon pour Paul Vemier.
^^ Je suis entièrement libre de ma soirée, dit-il en cherchant à prendre de l'aplomb.
*^À merveille, cher ami; mais nous n'abuserons pas de vous. Ces messieurs et moi nous ne considérons le jeu que comme un délassement et nous ne sommes point de ces gens qui restent douze heures devant une table pour courir après quelques louis.
Le jeune homme se rassurait de plus en plus, et il commençait à éohafauder dans sa tète une foule de raisonnements captieux pour se démontrer à lui'-mèmô qu*il ne risquait rien à s'aventurer ainsi.
On acheva de déguster les liqueurs exquises du baron, et ce dernier acte de son excellent dîner fut assaisonné par mille propos joyeux.
Les in\ités montraient une gaîté de bon aloi et le maître de la maison renchérissait sur leurs discours.
Paul admirait sa parfaite désinvolture et s'émerveillait de l'entendre parler avec une noble indifférence de chevaux, d'équipages H de billets de mille francs.
— Savez-vous, très cher, dit-il à son protégé en bais-
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sant un peu la voix, savez-vous que parmi ces messieurs il y a deux ou trois millionnaires, et que vous pouvez sans aucun scrupule leur gagner une somme très ronde? Bi cela vous arrivait, morbleu! je serais fier de vous.
Ce souhait, habilement amené, acheva de tourner la tête au pauvre enfant, que le traître baron secouait comme un chat fait d'une souris.
Ce n'était pas que Tâpre soif du gain eût beaucoup de prise sur Tamoureux affolé de Marthe Mongis, et l'amour du jeu pour le jeu l'entraînait bien plus que l'avidité ; mais sa chimère avait pris un corps et il se disait :
— Si je gagnais beaucoup, je pourrais rendre à M. Cambremer les dix mille francs qu'il m'a prêtés ; je pourrais voyager avec lui... avec elle...
Le malheureux pensait à suivre la jeune fille qu'il aimait, et il oubliait que la perte, c'était le déshonneur.
— A propos, lui glissaM.de Taulade, ave2*vous de l'argent sur vous?
Paul éprouva la tentation de répondre : « Non, » mais la fausse honte à laquelle il obéissait depuis une heure fut plus forte que la raison.
— J'en ai, dit^il vivement.
— Oh ! il n'en faut pas beaucoup, murmura le baron; nous jouons petit jeu, mais je suis charmé de savoir que maman ne pousse pas le rigorisme jusqu'à oublier de garnir les poches de son petit Paul.
Le jeune homme ne put s'empêcher de rougir encore, mais ce bon mouvement fut le dernier.
— Allons, messieurs, dit tout haut M. de Taulade, la lice est ouverte ! Qui m'aime me suive I
Ge langage imagé fut le signal d'un empressement général à gagner la porte d'un petit salon spécialement consacré au divertissement favori du baron.
Ge lieu avait l'apparence mystérieuse d'un sanctuaire.
Des rideaux épais cachaient les fenêtres, et les bougies revêtues d'abat-jour ne répandaient qu'une lueur discrète sur une table ronde autour de laquelle huit sièges en maroquin rouge attendaient les joueurs.
— Je veux que vous soyez mon voisin, cher ami, dit M. de Taulade en conduisant Paul par la main.
En ce moment, le gracieux amphitryon avait un peu l'air d'un sacrificateur qui traîne une victime à Tautcl.
— Dites donc, Paul, s'écria-l^il pendant que ses amis prenaient place, vous savez que vous pouvez vous asseoir à cette partie sans manquer à votre serment.
— Gomment cela? demanda le jeune homme, assez contrarié de cette allusion à un passé qu'il avait déjà oublié.
— Mais, oui. Je gage qu'on vous a fait promettre de ne jamais toucher une carte.
— En effet.
— Eh bien! vous tiendrez votre parole, puisque nous ne jouons qu'avec des dés,
Paul jeta un coup d'œil sur la table et vit que, tout en plaisantant, M. de Taulade parlait sérieusement. Au milieu du tapis vert se dressaient, en nombre égal à celui des assistants, de petits c6nes renversés qui n'étaient autres que des cornets de tric-trac. Le baron en souleva un qui cachait une demi-douzaine de dés et dit en riant :
— Qu'en pensez-vous, mon cher Paul? Il me semble que voici de quoi calmer vos scrupules. Vous allez pou-
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voir panter sans toucher une carte. Vous tournerez la difficulté comme ce guerrier du moyen âge qui avait juré de ne pas verser le sang et qui, pour accomplir son vœu, se contentait d'assommer les gens avec une massue.
— Je n'ai aucune idée de cette manière de jouer, dit Paul, médiocrement édifié par la citation historique de M. de Taulade.
— Je me charge de vous l'apprendre, s'écria le complaisant baron en brandissant son cornet, et vous allez voir comme c'est amusant. Fi de ces morceaux de carton peint qu'on étale silencieusement I Les dés, mon jeune ami, c'est le mouvement, c'est la vie. Le bruit sec de l'ivoire agité dans ce tube de cuir, les bonds irréguliers des petits cubes blancs.surle tapis, la rapidité des coups, tout cela donne un autre caractère à la bataille.
— Mais comment se nomme ce jeu? demanda timidement le néophyte.
— Le creps, mon cher Paul ; c'était la partie favorite de votre père, et il y a gagné de jolies sommes au Cercle des Etrangers. Tenez ! je vais commencer, pour vous montrer comment on s'y prend. Allons I messieurs, je fsds cinq louis, dit le baron en posant sur la table une bourse bien garnie.
•^ Je les tiens, répondit Paul Yemier d'une voix qui tremblait un peu.
La bataille était engagée, et chacun des combattants avait amoncelé devant lui ses munitions de guerre. De petits tas d'or brillaient sur le tapis vert et Paul n'avait pas été le dernier à avancer le précieux métal qu'on allait se disputer à coups de dés. Il avait sournoisement tiré de sa poche un rouleau qui aurait dû lui brûler les doigts, et après l'avoir ouvert sous la ta-
ble, pour qu'on ne remarquât point cette bourse d'un nouveau genre, il venait d'étaler cinquante louis.
— C'est dit, n'est-ce pas, vous tenez mon enjeu, lui demanda M. de Taulade ?
— C'est dit.
— Alors j'appelle le point de sept, dit le baron en jetant les dés qui roulèrent en sautillant. Deux et as/ ajouta-tril dès que les cubes d'ivoire furent arrêtés ; c'est un creps perdant et mes cinq louis sont à vous, mon cher Paul.
Le jeune homme n'avait pas compris le moins du monde pourquoi il avait gagné, mais il attira l'or et regarda le baron pour lui demander ce qu'il fallait faire.
— A vous, lui dit M. de Taulade, combien risquezvous sur votre main?
— Les cinq louis que je viens de gagner.
— Ils sont tenus, cria de l'autre bout de la table le financier en habit bleu à boutons de métal.
— Maintenant, messieurs, permettez-moi de donner h mon jeune ami une petite leçon de creps. Mettez les deux dés dans votre cornet, mon cher Paull là!... c'est parfait. Maintenant, écoutez-moi bien.
La recommandation était inutile, car le malheureux enfant suivait la démonstration de son professeur avec .une avidité qui prouvait trop que sa passion funeste venait de se réveiller.
— Le point de sept, reprit le baron d'un ton magistral, est de tous le plus facile h faire avec deux dés ; c'est donc celui-là qu'il faut appeler. Si vous l'amenez du premier coup, vous avez gagné ; si vous amenez onze, vous aurez gagné encore. Mais si vous tirez dettx, trois o\i douze y on^ aurez perdu.
~ Et les autres points? demanda Paul avec la rapi-
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dite de compréhension particulière à tous ceux qui sont doués de rinstinct du jeu.
— Je vous expliquerai cela tout à l'heure. Partez toujours en attendant.
— J'appelle sept^ dit Paul en lançant les dés d'une main fiévreuse.
— Oh 1 oh I TOUS avez amené quatre^ ce n'est pas beau, dit M. de Taulade d'un air contrit.
— Alors, j'ai perdu?
— Pas encore, seulement vos chances ne sont pas belles. Mais voici le moment de compléter votre édu* cation. Vous avez maintenant quatre, tandis que sept est devenu le point de votre adversaire. Vous allez jeter les dés jusqu'à ce que vous rameniez un de ces deux nombres. Celui qui reviendra le premier aura gagné... Vous voyez que c'est bien simple.
Paul avait parfaitement saisi, et le baron n'avait pas fini de parler que les cubes d'ivoire roulaient déjà sur le tapis.
— Quatre/ s'écria M. de Taulade, et du premier coup ! c'est merveilleux, mon cher Paul, et si vous continuez avec ce bonheur-là, vous marcherez sur les traces de votre père.
— Mon compliment, monsieur, dit le gros financier en allongeant ses cinq pièces d'or ; le proverbe a raison, on gagne toujours quand on joue pour la première fois'.
— Le proverbe dit : « Aux innocents, . les mains pleines, » et c'est bien mon cas, riposta Paul Yernier qui avait retrouvé tout son aplomb ; je n'avais aucune idée de ce jeu et je croyais naïvement qu'aux dés c'é* tait toujours le plus gros point qui gagnait.
«^ Ça ne se passe ainsi qu'au théâtre, dit le baron ^ui
380 LB GHEYALIER CASSB-OOU
paraissait applaudir de bon cœur au triomphe de son jeune ami. Et maintenant, mon bon Paul, vous en savez autant que moi et vous pouvez marcher tout seul.
L'élève qui venait de faire de si rapides progrès ne se fit pas prier pour continuer. Il manœuvra de nouveau le cornet, gagna encore deux fois de suite et perdit à la troisième. Cet échec n'entamait point son capital puisqu'il n'avait risqué que son bénéfice, et il continua à jouer avec une ardeur qui arrachait de temps en temps à son noble professeur de petits cris admiratifs.
— Quelle hardiesse I murmurait-il, comme il sait déjà masser son argent et quelle sûreté de coup d'œil pour lire k point /Et pas encore vingt ans ! Âh! si ce pauvre de Vemier le voyait !
Ces éloges prononcés en sourdine auraient suffi pour animer Paul, mais il n'en avait pas besoin, car il nageait en plein dans le terrible courant de la plus violente des passions humaines.
La partie continuait et s'animait peu à peu. Chacun prenait le cornet à son tour, et les coups se succédaient avec une rapidité incroyable; en même temps les mises s'élevaient progressivement et on en vint bientôt à entamer par vingt-cinq louis. Le baron perdait beaucoup, mais il payait avec une grâce parfaite, et les persécutions de la fortune ne dérangeaient rien à l'harmonie de sa chevelure et à la correction de son nœud de cravate.
Le plus heureux de ses adversaires était le Jeune France à barbe de bouc, qui encaissait presque à chaque coup avec une physionomie impassible et des gestes d'automate. Le financier ventru passait par des alternatives de perte et de gain qui lui arrachaient des soupirs à faire tourner un moulin. Quant à Paul Ver-
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nier, les premiers tours lui avaient procuré un bénéfice d'une centaine de louis assez péniblement conquis; mais, dans le paroxysme d'excitation où le jeu l'avait jeté, cette somme était trop maigre pour satisfaire ses ambitions.
Il se répétait tout bas à lui-môme qu'il fallait gagner de quoi payer Francis Gambremer et accompagner dans le Midi Martbe Mongis. Le but vers lequel il tendait le relevait à ses propres yeux, et les remords, qui par moments lui traversaient l'esprit, étaient prompte^ ment emportés dans ce tourbillon d'espérances folles.
Après trois quarts d'heure de lutte acharnée, la chance parut tourner un peu. Des séries de coups malheureux entamèrent son gain, lentement d'abord, puis sérieusement ensuite. Chaque fois qu'il prenait la main, le hasard ramenait les mêmes incidents avec une régularité désespérante. Il doublait sa mise du premier jet de dés, la doublait encore du second, mais dès qu'il était arrivé ainsi à la quadrupler, l'homme à la barbe de bouc tenait le tout et gagnait invariablement.
L'heure ne s'était pas écoulée que, non-seulement le bénéfice de Paul avait disparu, mais encore le rouleau sorti de sa poche diminuait à vue d'œil. Déjà le sang-froid avait abandonné le joueur, et cette lucidité que donne l'habitude du danger s'obscurcissait à mesure que s'envolait la confiance en son étoile. Le pauvre enfant devenait nerveux et passait brusquement de la prudence la plus timide aux hardiesses les plus folles. Il risquait un louis sur un coup et vingt louis sur le coup suivant. C'était la marche désordonnée d'une armée en déroute, et l'eifet de cette désastreuse tactique ne se fit pas attendre. Deux rouleaux de cinquante louis successivement eifeuillés par
38S LE CHEyAIIÉR GASSti-GOD
masses inégales, allèrent rejoindre le premier qui s'était fondu bien vite dans le tas d'or amassé par l'automate barbu.
Le baron ne prenait point part à ce duel, mais il ne manquait pas chaque fois qu'une nouvelle défaite accablait son élève, de lui prodiguer d'une voix onctueuse les consolations et les encouragements :
— Du nerf, mon cher Paul, du nerf, morbleu ! La Fortune est femme et elle aime à être brusquée. C'est dans la déveine surtout que votre père était beau.
Paul n'avait pas besoin de ces coups d'éperon, car il roulait sur la pente du précipice, sans chercher à s'accrocher aux derniers débris de sa fortune. Il était décidé à descendre jusqu'au fond du gouffre, et la pensée ne lui vint môme pas de sauver du naufrage les mille francs qui lui restaient. Il y songeait si peu, que lorsque son tour de joueur ramena le cornet entre ses mains, il poussa devant lui par un mouvement convulsif l'unique rouleau qui lui restait.
— A la bonne heure ! lui souffla M. de Taulade.
La somme fût tenue et gagnée du premier coup de dés par Paul Vernier. Le financier avança deux mille francs contre cette masse et la masse fut encore doublée.
Paul avait amené le triomphant point de sept II pâlit et passa la main sur son front. Les quatre mille firancs de M"* Mongis étaient retrouvés, et c'était bien le moment de lever la séance. Les joueurs échangeaient des regards où la victime de ce guet-apens aurait pu lire la crainte de la voir se dérober à leurs attaques.
— C'est la grande veine qui se dessine, murmura le baron, comme s'il se parlait à lui-même.
— Je TOUS attends, messieurs, dit Paul, aiguillonné par cette réflexion perfide.
tÉ GHBTAUEli GASSB-COU 38à
Les acolytes dn baron se cotisèrent pour faire les qnatre mille francs, et Paul jeta les dés avec la brusquerie d'un joueur qui veut s'enlever le temps de la réflexion. Un murmure s'éleva pour saluer son succès, n venait de tirer onze, le ereps gagnant.
— Prodigieux I admirable! s'écria M. de Taulade; voilà ce que j'appelle une série bien menée. Il y a huit mille francs et je les tiens à moi tout seul. Je veux enrichir ce soir mon ami Paul.
Gelai que l'insidieux baron cherchait à entraîner soutenait en ce moment une lutte avec sa raison qui lui disait de partir. Il avait déjà avancé la main pour retirer son or, quand il entendit son voisin de droite dire tout bas an Jeune France à barbe de bouc :
— Le petit aura peur et le coup ne sera pas tenu.
— Tout va, messieurs, cria Paul Vemier d'une voix vibrante, et il lança l'ivoire, mais, soit émotion, soit maladresse, il le lança trop fort et un des dés alla rouler à terre.
L'autre qui s'était arrêté sur le tapis vert marquait six.
— Cher ami, dit M. de Taulade d'une voix caressante, vous savez que la règle veut que, dans ce cas, le dé resté sur la table compte, et que, pour compléter le point, on ramasse et on jette à nouveau le dé tombé.
— Ah 1 dit Paul étonné.
-^ Peste I ne vous plaignez pas, vos chances sont superbes. Vous n'avez plus à craindre les points perdants de deux et de trois, et le second dé peut vous faire gagner en complétant sept ou onze.
Tout en parlant, le baron s'était baissé et avait relevé le petit cube d'ivoire qu'il prit môme la peine de mettre gracieusement dans le cornet de Paul. Pâle et
les yeux brillants de passion et d'espoir, le malheureux enfant agitait convulsivement le tube qui contenait un arrêt de vie ou de mort.
— N'allez pas amener un autre six, dit en riant M. de Taulade au moment où Paul jetait le coup.
Âh! mon pauvre ami, je ne croyais pas si bien dire, ajouta-t-il d'un ton de compassion parfaitement joué.
Les deux dés réunis marquaient douze, le creps perdant.
L'attendrissement n'empêcha pas le baron d'allonger la main et de ramener à lui la masse d'or. L'indigne amoureux de Marthe Mongis ne prononça pas une parole. Il se leva et marcha vers la porte en chancelant comme un homme ivre. M. de Taulade fit mine de courir après lui, mais le joueur décavé descendait déjà l'escalier, et l'odieux amphitryon se rassit en disant:
— La farce est jouée, et si le vieux n'est pas content il sera bien difficile.
Paul était sorti avec une telle précipitation qu'il avait oublié son chapeau.
Il pleuvait, et la rue Basse-du-Rempart était déserte. Quand le malheureux jeune homme eut mis le pied sur le pavé, l'air froid et humide le frappa au visage et le rappela à lui-même.
Il avait bien besoin de reprendre un peu de sangfroid, car sa tête bouillonnait comme une chaudière ardente, et les idées les plus contradictoires s'y heurtaient. Tant qu'il avait été assis devant le tapis vert, tant qu'il avait agité ce cornet fatal d'où sa ruine avait fini par sortir, il n'avait pas eu le loisir d'envisager l'horrible situation où son imprudence l'avait jeté. Ses yeux s'ouvraient maintenant, et il pouvait mesurer la profondeur du précipice.
Un soldat, quand il tombe sous le feu de l'ennemi, ne sent pas sa blessure; mais quand la nuit vient, quand le bruit de la lutte a cessé, la nature reprend ses droits et à l'exaltation du combat succède la sensation vulgaire de la douleur physique. Paul Yemier, rendu au sentiment de sa faute et de sa honte, éprouvait des souffrances morales aussi aiguGs que les tortures d'un blessé couché dans la boue sanglante du champ de bataille. Sa première pensée fut de se tuer et, s'il avait eu la possibilité d'en finir immédiatement avec la vie, il se serait réfugié dans le suicide pour chasser les terribles visions qui l'obsédaient. Mais à Paris il n'est pas toujours facile de mourir, et la Seine, cette dernière ressource des désespérés, la Seine coule fort loin du boulevard des Capucines.
Paul s'assit sur une borne et se croisa les bras, en regardant d'un œil hébété cet hôtel où il venait de laisser son honneur. ^
La porte cochëre s'était refermée sur lui, et aucune lumière ne brillait aux fenêtres qui donnaient sur la rue. On aurait dit une maison inhabitée. Lustres étincelantSy mouvement joyeux de la fête, tout s'était éteint subitement, comme ces feux-follets qui voltigent dans les cimetières. C'était à croire à ces contes fantastiques où un palais bâti par Satan s'illumine pour une heure et se peuple de démons déguisés en seigneurs et en grandes dames, puis s'effondre, aux premières lueurs de l'aube, dans les profondeurs infernales. Ce silence et cette obscurité avaient quelque chose de plus lugubre encore, à deux pas du boulevard où les voitures roulaient joyeusement entre deux lignes de candélabres qui versaient des flots de clarté.
A travers les remords qui accablaient Paul Vernier, I. 22
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perçait un soupçon qui aurait bien dû lui venir plus tôt. Il se demandait comment le baron de Taulade, cet ami si déyoué, ce protecteur si enthousiaste, Tavait laissé partir sans essayer de l'arrêter. Ces offres de service dont il Tavaît accablé avant la funeste partie de dés, le prétendu camarade de son père s'était bien gardé de les renouveler, et il avait encaissé tranquillement l'or de l'enfant qu'il disait avoir fait jadis sauter sur ses genoux.
En même temps, le pauvre décavé repassait dans son esprit tous les incidents de cette soirée fatale, et l'affreuse vérité se faisait jour peu à peu. Les grandes crises abattent d'abord celui qui les subit, mais elles finissent souvent par le douer d'une lucidité singulière. Paul se rappelait jusqu'aux phrases les plus insignifiantes de la conversation avec son hôte ; son accueil inattendu, sa familiarité exagérée, ses erreurs en parlant -de la famille Vernier et des serviteurs de La Roche, ses excitations perfides et ses éloges calculés, tout cela lui revenait en mémoire et il commençait à entrevoir un lien secret entre le brillant M. de Taulade et les persécuteurs de Cambremer et de Baïa.
— J'en aurai le cœur net, s'écria-t-il tout à coup en s'élançant vers la porte cochère.
Il frappa plusieurs coups avec une violence qui réveilla tous les échos de l'hôtel. La porte s'ouvrit et le suisse colossal apparut sur le seuil. Paul voulut entrer, mais le rébarbatif concierge lui barra le passage.
— Jeveuxvoir M. de Taulade, dit le joueurexaspéré.
— M. le baron vient de sortir, répondit le valet avec un calme imposant.
— C'est impossible! je suis là dans la rue depuis un quart d'heure et je n'ai vu personne.
LE GHEYAUER GASSS-ÇOU 387
— • Ça n'empêche pas que M. le baron ne soit sorti ; mais, pour le voir, il vous aurait fallu de bons yeui, car il est passé par le jardin.
— Et les autres? sont-ils sortis aussi par le jardin tous ces misérables qui m'ont dépouillé? cria Paul furieux.
— Jeune homme, vous manquez de respect aux invités de M. le baron, dit majestueusement le cerbère préposé à la garde de cet enfer.
— Place! faites-moi place 1 hurla le pauvre enfant en essayant de repousser le géant, dont la rotondité obstruait Touyerture de la porte.
Mais il avait affaire à un cube de chair et d*os que tous ses efforts n'auraient pas réussi à déplacer.
— Dites donc, mon petit, savez-vous que vous commencez à m'ennuyer? grommela cette borne vivante.
Et, avant d'avoir eu le temps de renouveler sa tentative, Paul fut saisi au collet et jeté contre le mur extérieur de l'hôtel. La porte se referma et il se retrouva dans la rue, plus déserte et plus silencieuse que jamais. Il ne songea même pas à assiéger une seconde fois ce repaire où on venait de le dépouiller. Il était bien clair que le mot d'ordre avait déjà été donné, et que les bandits subalternes qui obéissaient au baron opposeraient à toute nouvelle tentative d'introduction une barrière infranchissable.
Restait la ressource de s'adresser au premier agent de la force pubUque qui se présenterait, et de lui demander main-forte. Mais il aurait fallu en même temps lui expliquer le cas, et il n'était guère permis d'espérer que, sur la simple affirmation d'un inconnu, la police consentirait à forcer l'entrée d'un hôtel de respectable apparence. Un garçon de vingt ans qui court les rues
sans chapeau n'inspire qu'une médiocre confiance^ et Paul, convaincu de son impuissance, se décida à s'éloigner.
Au bout de la rue Basse, il trouva un fiacre qui descendait la Chaussée-d'Antin et il y monta pour se faire reconduire chez lui, car il ne se souciait pas de suivre tète nue toute la ligne des boulevards. Fort heureusement, il avait gardé dans sa poche quelque menue monnaie et il se trouvait en mesure de payer le cocher.
Le jeune commis de M. Bousenna habitait naturellement dans le voisinage de son bureau et il occupait, près de la porte Saint-Denis, une modeste chambre au quatrième étage d'une grande maison. Il grimpa quatre à quatre les marches de son escalier, car il avait hâte de se trouver seul avec les pensées qui l'assiégeaient.
Quand il revit ce paisible logement, où depuis trois semaines il rentrait chaque soir le cœur plein de tendresse et d'espérance, il se mit à fondre en larmes. Tous les rêves de bonheur venaient de s'écrouler, et il restait face à face avec la terrible réalité. L'image de la jeune fille se présentait à son souvenir, mais ce n'était plus comme autrefois pour lui sourire. Il la voyait pâle, indignée, lui reprocher sa honteuse faiblesse et lui demander compte de son amour souillé.
M""** Mongis lui apparaissait avec son visage amaigri et son regard sévère, telle qu'il l'avait vue quand elle était venue interrompre son entretien avec sa fille. Il croyait déjà l'entendre lui reprocher son infamie et le chasser de cette maison où, la veille encore, on l'accueillait comme un fils.
Pour éloigner ces visions terribles, il se mit à se promener à grands pas, et ses yeux tombèrent sur le portrait de sa mère. C'était une miniature que M"^* Ver-
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nier avait fait faire quelques jours avant de se séparer de son cher enfant, et l'artiste avait peint la veuve dans ses habits de deuil.
Paul regarda longtemps ce pauvre cadre en bois noir qu'il avait accroché au chevet de son lit, mais il n'osa pas le baiser, comme il le faisait chaque soir. Il lui semblait que la figure de sa mère était plus triste encore et que ses grands yeux exprimaient une douleur amère. Elle semblait lui dire : n Tu as déshonoré notre nom et je te maudis, toi, mon fils, qui m'avais juré de ne jamais jouer et qui as trahi ton serment. »
Il se laissa tomber «avec accablement sur l'unique fauteuil qui meublait son étroit réduit, et il s'accouda sur la table où il travaillait le soir, quand il n'avait pas pu achever à son bureau la besogne de la journée. La pensée de mourir lui revint encore ; mais se tuer, c'était tuer sa mère, et il repoussa l'horrible tentation qui l'assiégeait.
— Je partirai, murmura-t-il, j'irai me jeter à ses pieds, je lui dirai tout et elle me pardonnera.
Et il se mit à calculer que la voiture de Saint-Omer partait le matin et que le lendemain, à la première heure, il pouvait quitter ce Paris qui lui faisait horreur. Que lui importait maintenant M. Bousenna et ce métier de commis, auquel il devait sa funeste aventure? Mais le lendemain, c'était le jour où M"** Mongis l'attendait avec le reçu du banquier, et le souvenir de cette terrible échéance rejeta le malheureux dans les effrayantes perplexités où il se débattait.
Ses mains crispées rencontrèrent des papiers étalés sur la table, et ses yeux s'y attachèrent machinalement. C'étaient des récépissés en blanc que M. Bousenna, l'avantrveille, lui avait confiés pour les remplir :
U lisie des sommes à inscrire s'étalait à côté de ce par quety et Paul en avait même déjà porté quelques-unes sur les formules. Sur la première, celle qui recouvrait les autres, il lut, tracés en gros caractères, les mots : (c Quatre mille francs. »
Ce chiffre, qui représentait quelque somme à verser par un des clients du banquier, flamboya devant le joueur comme un leurre infernal. Écrire au-dessus de cette mention tentatrice le nom de M"^* Mongis et imiter au-dessous la signature de M. Bousenna, c'était commettre un crime. Mais il y a des heures où le vertige s'empare de ceux que le vice a mordus au cœur et, dans le trouble des passions qui l'agitaient, Paul avait perdu la possession de lui-même. Sans que sa volonté y fût pour rien, ses doigts prirent une plume et se mirent à remplir la place vide avec le nom de M""® Mongis.
Quand il en fut là, la raison lui revint et il repoussa le papier avec horreur.
— Non! noni jamais! murmura-t-il en passant la main sur son front comme pour chasser un cauchemar.
Il venait de se lever quand on frappa rudement à la porte. Ce bruit lui fit perdre encore une fois la tôte.
Une visite à une heure aussi indue était un événement assez extraordinaire, et il se figura à l'instant même qu'il allait voir entrer M. Bousenna. Aussi son premier mouvement fut-il de se jeter sur le récépissé et de le cacher dans sa poche.
— Entrez I cria-t-il d'une voix étranglée par l'émotion.
Fin DE LA PREMIÈRE PARTIE.
La deuxième et dernière partie du Chevàiier Casse-Cou a pour ti^re ; 14 CQA89B Ayx A^cIkTaçs,