‹ Le chevalier Casse-CowChapitre 24 sur 52 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

OtJ KEPAEAIT ENFIN LB FIDÈLE CASSONADE.

Pendant toute cette journée, qui avait été remplie par tant d'événements, Cassonade n'avait pas perdu son temps. Après la conversation qu'il avait eue la veille avec son maître, le ûdèle écuyer s'était occupé, sans perdre une minute, de tout organiser pour le prochain départ des habitants de la rue Pérou.

En partant le matin avec Ba!a, Cambrem^r l'avait chargé de diverses commissions, et entre autres d'aller toucher à la Banque l'argent qui devait être porté le soir même à M. Gévaudan. De plus, Cassonade se proposait de voir sa femme, Pétronille, pour lui annoncer son intention de reprendre la boutique d'épicerie pendant l'absence du chevalier Casse-Cou.

LE CUEVALIEH CASriE-roU

La blanchisseuse qui lui avait accordé sa main, quelque quinze ans auparavant, était une personne fort laborieuse et fort attachée à son mari, mais d'humeur assez difficile. Elle grondait volontiers, tandis que Cassonade était toujours disposé à rire, et il résultait de cette dtfcéreneé ^a^s \o caractèhe fleè deiiJt époux qu'ils vivaient chacun de leur côté. Grâce h ce système judicieux, le ménage marchait à merveille et le mari n'était jamais en nl(rill«éls M^ies îax^c sa femme qu'après une semaine ou deux de séparation.

C'était d'ailleurs Pétronille qui tenait la bourse conjugale, et Cassonade ne concluait jamais une affaire sans la consulter. Leurs entrevues avaient généralement lieu sur l'eau, car la brave dame passait à peu près tout son temps à laver 'àwm «obl èateau du pont Saint- Michel le linge qu'elle laissait k ses ouvrières le soin de repasser. Élevée à la campagne et habituée aux rudes travaux tlee €haiii{KK cette rebuste persoQne recherchait de préférence l'ouvrage le plus pénible et ne se lassait jamais de manier le battoir.

li'éGoyet s'était donc mis en roule vers midi et, «fomuie il avait du temps devant tei^ il avait commencé «es <;^u!raes par une visite à MoriiloB. Depuis les daa- ^gers qu'ils «valent coums ensemble^ le cocher «t l'épicier étaient lievenus une ipeAre d'«mi8, et Cassonade avait hâte dtt savoir des BOuvelkn de ht Grue et da tatkriolet jauoè^

il trouva Morilloti occupé. & médio^neiiter la pauvre bête, que sa chute de- la yjôll^^yyAit mise sur le ââmc pour trois ou quatre jout^,' et^il jpefiueillit les doléaoBtDes de son camarade. Le véhicule a'était pas en meiHemr état que la jument, et le charroii demandait gros pfovr les réparations. M^ Cassonade ^ottctt beaiiCM|^ tes

dugriûs du pauvre cocher en lui aunonçant que le cbevalier voulait se charger de tous les frais.

Morillon ragaillardi par celte bonne nouvelle, offrit un verre de cassis qui fut accepté volontiers ai versé par les mains de son incomparahle ménagère. Jacqueline s'informa beaucoup de son petit Paul, qu'elle avait fort envie de revoir, et on bavarda longuement sur les bigarres aventures qui étaient venues aboutir au souter^ rain. Cassonade apprit que le vieil hôtel était touyours surveillé par la police, mais qu'on n'y avait rien décou vert de suspect. Seulement, les agents étaieat allés aux renseignements chez le régisseur, dont Moriilon leur aTait donné l'adresseï k Montrouge, et Us étaient rêve- BUS bredouille.

Ce personnage avait quitté son domicile le lendemain du sauvetage de 'Gambremer, et il n'avait plus reparu, d'oti le commissaire avait sagement conclu qu'il devait être complice des méfaits de Biroula& Après s'être livré à d'amples commentaires sur cette mystérieuse histoire, les deux amis avaient décidé de ne pas se quitter jusqu'au soir. Un cocher sans cabriolet n'a rien de mieux à faire que de se promener, ei l'épicier, qui ne voulait pas être en reste de politesse, invita son ami à dîner.

— Tu va^venir avec moi à la Banque, lui dit-il après la première rasade; de là nous irons trouver mon épouse à son lavoir, et, quand j'aurai eu un brin de conversation avec elle, nous irons casser une croûte chez un marchand de vins de ma connaissance, qui n'a pas son pareil pour la gibelotte.

—Ça me va, s'écria Morillon, à condition que tu me 4^mettras de t'offrir une tournée en route.

~Xli iP'^offrii'as tout ce que ta voudras^ mab ma

us CHBVJkLIBR GASSB-GO0

condition, à moi, c'est que tu seras sage, parce que, yois-tu, aujourd'hui ce n'est pas le jour pour boire un coup de trop.

— Bah! est-ce qu'il y a encore quelque manigance sous jeu? N'aie pas peur, si ces brigands-là me tombent sous la main, j'ai encore la poigne assez solide pour leur tremper une soupe.

— Non, non, ce ne sera pas nécessaire ; seulement j'aurai besoin de toi ce soir jusqu'à dix heures.

— C'est dit, Jacqueline, tu auras soin de donner un double picotin à la Grise; la pauvre bête l'a bien gagné et elle a besoin de se refaire.

Après les adieux obligés à la ménagère, les deux amiâ se mirent en route. Cassonade était enchanté de s'être assuré pour toute la soirée la compagnie du vigoureux cocher, car il devait à neuf heures faire le voyage de la rue de la Lune. Son maître lui avait bien recommandé d'aller le soir même remettre à M. Oévaudan les dix mille francs promis, et il ne se souciait pas beaucoup de s'aventurer seul, avec une grosse somme dans sa poche, dans un quartier qui commençait à lui devenir suspect.

Le cassis de Jacqueline avais mis les compagnons en belle humeur; ils cheminèrent en devisant joyeusement et firent quelques stations dans certains cabarets où Morillon avait ses habitudes. Ils étaient bien de force tous les deux à supporter quelques verres de vin, et ils ne manquèrent point à la consigne donnée par Cassonade, car ils se maintinrent dans les limites d'une agréable gaîté. Seulement, ils s'attardèrent en fraternisant ainsi devant les comptoirs, et ils entrèrent à la Banque un quart d'heure avant la fermeture des guichets, si bien que Cassonade, après avoir touché ses

^Googfe-

dix mille francs, s'aperçut qui lui restait à peine le "temps d'arriver avant la nuit au bateau de Pétronille. Le lavoir fréquenté d'habitude par la blanchisseuse était situé dans le petit bras de la Seine au-dessous do l'Hôtel-Dieu, et le trajet était assez long depuis la rue de la Vrillière. Morillon aurait bien voulu sacrifier encore en route au dieu des ivrognes, mais le sage et toujours sage Cassonade tenait beaucoup à rester lucide pour son entrevue avec M. Gévaudan, et il modéra la ferveur de son ami. 11 eut beau faire pourtant, le jour commençait à baisser quand ils arrivèrent au pont Saint- Michel et les laveuses avaient presque toutes regagné la terre ferme. Cassonade descendit sur la berge, fit son inspection, et acquit la certitude que son épouse avait quitté la place.

— Mon vieux, dit-il au cocher qui l'attendait au bout du pont, nous avons trop flâné en chemin et Pétronille a déguerpi. Nous voilà obligés d'aller jusqu'à son logement, car il faut que je lui parle ce soir.

— Et où re«^e-t-elle, ton épouse?

— Rue des Deux-Ponts, au coin du quai. Ce n'est pas loin d'ici et c'est justement de ce côté-là que nous dînerons.

— En route alors. Tu me feras faire connaissance avec ta dame.

La rue des Deux-Ponts traverse l'ile Saint-Louis dan^ toute sa largeur et, pour s'y rendre, les deux amis ne mirent pas plus d'un quart d'heure. Mais quelque diligence qu'ils eussent faite, l'insaisissable Pétronille avait quitté son atelier pour reporter du linge en ville. Cas^ sonade, quoique très contrarié de ne pas la rencontrer, n'avait pas le loisir de faire le pied de grue et il se décida à remettre sa visite au lendemain^

Ul CHBTAUBm CASSB-CHir

— Ah! ma foi, dit Morillon en se frottant les maoe^ je suis fâché de ne pas ayolr salué ta dame, mais j'ai Testomac dans les talons et une entrecôte aiuc petits oignons ne me ferait pas peur.

— Sœs tranquille, le Lapmqm-Saute est à deux pas d'ici et tout à l'heure tu me diras des nouTelles de sa cuisine.

— Y aura-t-il du cachet vert? demanda le cocher, qui n'était point ennemi d'un joli bourgogne,

— Il y en aura, répondit Cassonade avec la dignité d'un amphitryon dont 09 suspecte l'hospitalité.

L'établissement décoré de l'enseigne engageante que répicier venait de citer, était situé dans une petite rue très étroite et très obscure. La boutique ne payait pas de mine, mais elle était facile à reconnaître; car, audessus de la porte s'étalait l'œuvre d'un artiste incom* pris, qui avait eu l'intention de peindre un lapin se livrant à une cabriole insensée et une cuisinière s'apprètant à le recevoir dans sa casserole. Derrière des carreaux sales on apercevait des bols en faïence remplis de pruneaux cuits dans un jus douteux et dea assiettes chargées d'o»ufe rouges artistement di^Mâés €0 forme de pyramide. Cassonade poussa la porte et iatroduîsit Morillon dans le cabaret, où pour le moment une grosse femme sommeillait derrière son comptoir d'ètain«

— Hé! la mère Rifflard! à la boutique! cria joyeusement l'épicier.

La vieille tressauta sur sa chaise de paille et ae frotta les yeux.

— Tiens! c'est vous, monsieur Gourapiedl II y a du temps qu'on ne vous a vu par ici.

— C*est vrail mais ee soir je m© rattrape, car je vous amène un ami qui a bo appéltt« DwoeaNftous

yt casvAl'iii^ d^^^-coq

le petîl eaUinet sur la cour, et poviez-xiou^ deu\ hQUteilles de cachet vert, pour nous ^der à p^tienliÇJC ^Q attendant la gibelotte, la friture et 1^ Q^e euUQ^ côte.

«^ Voilà! voilà I dit la c^aretière en deacea4mt d? son trône aveo une agilité que son embonpoint Q^ f^* sait pas préYoir. Justement nous n'ayons personne. ^ TOUS serez )à eomme ebea vous*

Tout en jacassant, elle avait ouvert 1^ p(y*tQ d'un ré* duit où quatre personnes n'auraient paa pu tteuir |i Taise. Ce loeal, peu séduisant, étiât éclairé pour UA qvin* quet fumeux et meublé de bancs en bois et d'nne table tacbée de graisse et de vin, mais Cassonade et son camarade n^étaient pas e^geanU pour les aeoessoires^ ^i pourvu que le régal fût copieux et largement ^^ripa^é, la question du luxe et de propreté ne les occupai^ gui;^^*

La mère Rilflard s'empressa d'apporter W. vin 4^ eboix commandé par Tépieier qui, en ^a quaUtÔ 4'a9* eieime pratique, connaissait ^ fond la ^^^ dQ \^ 91^son. Puis on l'entendit donner ses ordres pour I0 f^Un et recommander chaudement à son garçon 4^ ^gnçr la gibelotte.

-*- A ta santé, mon vieux t dit Gassonad^^ §pr^ ftvoir versé à son camarade une pleine rasade.

— A la tienne et à oeUe de ton pa^tron! ce br^T® Af. Gambremer.

L'écuyer, touché de cette marqua» de défér^nc^ à l^dresse de son mattre, allait répondre par un élog^ bien senti du chevalier Casse-Cou, quanti la poi^^e 4u cabaret s'ouvrit brusquement pour l^isier entrer trois bruyants consommateurs.

Ces nouveaux venus frappaient sur le eompieir avec un tel acharnement, que Cassonade allwfea lu tM9

8 LE GHETALIER GASSJB-GOU

pour voir ces consommateurs si pressés. Ils lai tournaient le dos et il ne pouvait juger que de leur tournure et de leur costume.

Le résultat de son examen l'édifia médiocrement sur le compte des trois drôles qui menaient si grand bruit. Ils étaient vêtus uniformément de longues capotes râpées et brandissaient des gourdins formidables. On aurait dit qu'ils étaient tous enrégimentés dans quelque troupe de voleurs de grand chemin et qu'ils avaient revêtu la tenue de rigueur pour une expédition.

Cassonade ne manquait ni de finesse, ni d'habitude de ce monde inférieur qui pullule dans les bas-fonds parisiens. Au premier coup d'œil, il jugea que ces gens-là devaient appartenir à la police, et, bien que sa conscience ne fût chargée d'aucun méfait, il n'aimait pas beaucoup les rencontres avec ces messieurs de la rue de Jérusalem. Les démêlés que son madtre et Paul Vemier avaient eus chacun de leur côté avec le commissaire, au service duquel il avait lui-môme été jadis, le mettaient en garde contre tout le personnel de la préfecture, et son premier mouvement fut de retirer sa tête et de se cacher.

Il fit signe à Morillon de se taire, poussa doucement la porte vitrée qui séparait de la salle commune le cabinet où la mère Rifflard les avait installés, et se mit à écouter la conversation. La maîtresse de l'établisse ment s'était empressée d'accourir à l'appel de ses nouvelles pratiques et venait de leur verser trois verres d'eau-de-vie.

— Eh I la mère! dit l'un des buveurs, il a été baptisé, votre cognac.

— Ah ! si on peut dire I s'écria la vieille, mais vous ne trouveriez pas une goutte d'eau dans toute la maison.

IiS CHBTAUBR GA8SB-G0O 9

— Ça, c'est vrai, murmura Morfllon, on le voit bien au linge.

Cassonade mit un doigt sur ses lèyres et regarda autour de lui pour étudier la topographie du cabinet. Ce trou n'avait qu'une fenêtre donnant sur une cour intérieure, mais il avait deux portes, celle par laquelle les deux amis étaient entrés et une autre qui devait conduire aux appartements particuliers de M"^* RifQard. On était donc assuré d'une retraite en cas d'invasion et, à un moment donné, ce détail pouvait avoir son importance.

Le tapage continuait devant le comptoir ; tout annonçait que la séance ne se terminerait pas sans une scène d'ivresse et Cassonade avait un vague pressentiment qu'il pourrait en tirer parti. Depuis ses dernières aventures, le brave écuyer avait la tète farcie de soupçons, de ressemblances et de mystérieuses analogies qu'il croyait à tout propos découvrir entre le premier passant venu et les agents de Biroulas. Son esprit toujours tendu vers le but que poursuivait le chevalier Casse-Cou enregistrait soigneusement les moindres incidents et notait les détails les plus insignifiants. Il se leva donc tout doucement et se glissa par la porte doderrière après avoir soufflé à l'oreille de son camarade une invitation au repos. Les détours de l'établissement lui étaient familiers et il trouva sans peine le chemin de la cuisine, oîi l'unique garçon de la mère Bifflard était occupé à soufQer ses fourneaux.

— Connais- tu les paroissiens qui font tant de bruit là-haut? demanda-t-il en ayant soin de mettre une sourdine à sa voix.

— Ma foil pas trop, répondit avec empressement le marmiton qui professait une grande estime pour les

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clieBt3 difll«^gué&; il y en a uu que j'ai déji vu ici plusieurs fois, mais les autres n'y sont jamais venus,

-«Et, à tonifiée,, quel métier {ont-ils tûu3 ces chena^ns-là?

— Ils battent le pavé, c'est sûr, et je n'aimçiFais pas beaucoup à \^ rencontrer le soir au coin du quai- C'est désert par là et on vous jette un homme dans la Seine sans que personne se mette à La fenêtre.

•^ Crois-tu qu'ils vont rester longtemps ici^ ^•^ Ohl ils en os^ pour toute la soirée, car 11^ xi^nent de demander un litre de rhum et la patronne les a iastallcs dans le cabinet à côté du vôtre. Cassonade réfléchit un instant.

— Peux-tu nous servir sans passer par la salla du comptoir? dit-il tout bas.

— Parbleu ! je n'ai qu'à entrer par la petite porte.,

— Bon ! Eh bien l alors préviens M"' Rifflard que Je ne veux pas être vu, mais que je tiens à entendre tout ce qui se dira à travers la cloison.

— Bah! vous en êtes donci s'écria le garçon, convaincu que son interlocuteur appartenait à la brigade de sûreté.

— Ça, mon bonhomme, ça me regarde, dit Cassonade qui n'était pas fâché de le laisser dans le vague afin de bénéficier du respect que les cabareliers ont toujours pour les agents de police. Tâche seulement d'être muet comme un poisson et d'ouvrir l'œil; je te graisserai la patte en sortant.

Ce langage autoritaire produisit sur le cuisinier une impression profonde, et Cassonade regagna sa cachette avec la certitude que ses ordres seraient ponctuellement exécutés. Morillon l'attendait en maugréant et son impatience était doublement motiv^o, par son ap-

petit d*abord, et aussi par la wrprUa qw iui ç^^^aj^t les façooa discrètes et les biz^urres allées et v^DH^^ i^ son camarade. Il comprenait bien h peu près qu'il ^'fgisaait de surveiller les buveurs du comptoir, nxaisi il ne devinait pas dans quel but*

rr- Ib sont là, murmura-t-U en montri^nt 1«3 pîwc})^ s dfi sapin qui séparaient les deqx cabinets.

Cassonade se mit immédis^tement en devoir 4€^çbâ|* cber dans cette mince cloison une fissure qu'il n'evit pas de peine à découvrir.

Il y appliqua son œil sans perdre \we ^ecQ^ÔQ, et il ^ put jouir de Tagréable vue (le^s trpis inconnus assis ^i}tour d'une table et avalant à. pleins verrea Talcopl 4e la mère Rifflard. La {iimière du quinquet accroQb4 §u mur tombait en plein sur leurs visages^ mais fiassana4e eut beau les estaminer, il n'en reconnut aucun* Pécule 06 eôté-là, il essaya de se dédommager ^i\ posani ^^ oreille contre la fente où il avait d'abord collé son œil,

La conversation était entamée entre les buveurs, et U n'en perdait pas une syllabe, mais il n'ep était pias beaucoup mieux renseigné. Ces bnavmes écbange$^i^t' entre eux des pbrases insignifiantes qu'ils entrecau" paient de rires et de jurons. C'était biei) nn cwciUabule d'ivrognes, fait de pmpos interrompus et 4'fi¥çiamations incobérentoa» avec l'accompagnement obligé de hoquets avinés.

Après quelques minutes d'attention, Cassonade crut pourtant démêler un sens au milieu de ces feus croisés de paroles grossières. U était question d'un camarade qu'on avait laissé dehors et qui devait se morfondre en attendant qu'on aUât le chercher; d'un coup à faire gpi devait rapporter beaucoup d'argent, et d'un bomma doqt on avait b^te de se débarrasser. li n'e^^ f§l -

laît pas dayantage pour éveiller dans le cerveau de Cassonade ridée d'un bel et bon crime, et, comme il avait l'habitude de tout rapporter à son maître, il crut très sérieusement être enfin tombé sur la piste des implacables ennemis du chevalier Casse^ou. Seulement, la situation n'était pas encore assez éclaircie pour qu'il pût prendre un parti et il lui parut sage d'attendre que le jour se fît dans ces ténèbres.

Les compagnons du cabinet voisin ne semblaient pas se disposer le moins du monde à quitter la place, et ils avaient entonné en chœur une chanson bachique, dont le refrain, beuglé à plein gosier, faisait trembler les vitres du cabaret. Le garçon venait d'apporter la gibelotte. Il était entré sur la pointe du pied, il avait déposé le plat fumant devant les deux convives, avec toutes sortes de précautions pour ne pas fai:e de bruit, et il s'était retiré silencieux et grave comme un muet du sérail.

Cassonade invita du geste son ami Morillon à faire honneur au festin, et le cocher témoigna par une pantomime vive et animée combien il lui était désagréable de manger seul. Il n'en attaqua pas moins avec ardeur le fameux plat auquel rétablissement devait sa renommée, et rien n'était plus comique que de le voir manier sa fourchette en s'effbrçant de ne pas la choquer contre son assiette.

L'écuyer était bien trop préoccupé pour lui tenir tête. A peine trempait-il de temps en temps ses lèvres dans Iç vin de Bourgogne de la mère Rifflard. Il était tout entier aux bruits qui partaient du réduit contigu. Les chants y continuaient, mais il s'y faisait en même temps un certain remue-ménage. Cassonade comprit que l'un des ivrognes se levait pour sortir, et il conjeo-

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tura qu'il s'en allait chercher le camarade resté dans la rue.

Quelques minutes après, un homme seul rentra, mais la voix n'était plus la même.

— Vous êtes encore de jolis eocos, vous autres, grommela le nouveau venu ; est-ce que vous vous figurez qu'il fait bon sur ce quai de malheur?

— De quoi te plains-tu, puisque ta faction est finie? Allons, mets-toi là et avale un verre de dur pour te réchauffer, dit un de ses camarades.

— Passe-t-il encore du monde, là-bas? demanda un troisième.

— Pas beaucoup; deux ou trois flâneurs par-ci parlà; seulement, il y a encore de la lumière de l'autre côté de l'eau, dans Tîle Louviers.

— Des débardeurs qui finissent de dépecer un train de bois. Ils ne doivent pas en avoir pour bien longtemps.

— C'est égal ; vaut mieux attendre encore une heure pour faire faire le plongeon à notre particulier.

— A propos, est-il sage?

— (jomme un saint de bois; s'il ne reniflait pas de temps en temps, je croirais qu'il a passé l'arme à gauche.

— Il se réveillera quand il prendra son bain.

Ce propos fut suivi d'un éclat de rire général qui donna froid dans le dos à Cassonade. Il n'y avait plus à en douter, les voisins étaient d'horribles scélérats qui préparaient un crime abominable. Rien ne prouvait assurément que la victime eût la moindre relation avec les habitants de la rue Férou, mais l'écuyer n'était pas homme à laisser assassiner, même un inconnu.

Les chants qui avaient recommencé de plus belle

14 IM CIHBYALIBII OAMB-gOU

éteaffaient la Yoii des causeurs et il n'y avait pjus nen à apprendre en prêtant Toreille. Cassonade se levaëou* oement et dit tout bas à Morillon :

— Attends-moi là, et viens me chereber, si je ne suis pas revenu dans dix minutes.

— Te cherchera Et où ça? murmura le oocber.

— Sur le quai d'Anjou. Et surtout, pas de bruit.

Et l'écuyer se glissa par la porte intérieure pendant que Morillon soupirait :

— Me v'ià donc forcé de manger la gibelotte à moi tout seul I

Le problème à résoudre consistait à sortir et à rentrer sans être vu; car, si lancés que fussent les buveurs, ils auraient certainement suspecté les allées et venues de Cassonade, s'ils l'avaient rencontré sur leur passage. Heureusement, la disposition de rétablissement se prêtait à merveille à des excursions furtives:

La salle commune du cabaret donnait sur la rue, mais les cabinets prenaient jour sur une cour intérieure et au bas de Teacalier qui conduisait au premier étage s'ouvrait une porte qui permettait d'arriver directement au quai. Cassonade se glissa sans bruit à travers une cour remplie de futailles vides et de caisses de pruneaux mises à sec par les consommateurs.

Le mur qui bordait ce lieu fort encombré laissait libre un large passage destiné sans doute à l'introduction des camions qui venaient approvisionner les industriels flxés dans la maison. Cassonade se dirigea vers cette ouverture, se colla contre un des piliers du portail et avança doucement la tête au dehors.

Le quai était à peine éclairé par deux ou trois réverbères fort espacés qui se balançaient à vingt pieds audessus du pavé. A la lueur douteuse de ces lumières

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