IB CBEYAI1BB CA9SE-GO
municipales, Cassonade yit se prolonger à droite et à gauche une longue ligne de maisons faisant face à la Seine. Devant lui courait à hauteur d'appui un parapet derrière lequel on entendait le sourd murmure de Teau. La rivière, grossie par les pluies de Thiver, coulait en eet endroit dans un lit resserré, et elle y prenait des allures presque torrentueuses.
Le grondement de la Seine troublait seul le silence profond de ce quartier perdu. Pas une fenêtre ne brillait aux façades et les boutiques, si tant est qu'il y en eût dans ce coin désert du vieux Paris, étaient fermées diepuis le coucher du soleil. On ne voyait même pas filer au loin, comme des étoiles mobiles, les lanternes d'un fiacre; car, avec la nuit, toute circulation avait cessé à la pointe de File Saint-Louis. Jamais l'heure et le lieu ne furent plus propices pour perpétrer un crime, et, si les buveurs du cabaret méditaient quelque scélératesse, ils ne devaient guère tarder à l'accomplir.
Le calme presque effrayant de ce quai solilaire donnait foiià réfléchir à Cassonade. Il se disait qu'il n'avait pas de secours à espérer des passants, et que ces maisons sombres et silencieuses ne s'ouvriraient pas au bruit d'une attaque nocturne. Si Taventure venait à tourner au tragique, il ne pouvait donc compter que sur le bras de son ami Morillon. Le bras était robuste et l'ami très dévoué; mais, dans la bataille qui pouvait s*engager d'un moment à l'autre, la réserve était trop éloignée de l'avant-garde pour lui apporlerpromptement du renfort.
D'autres que Cassonade auraient peut-être reculé ; mais, depuis qu'il avait été élevé au rang d'écuyer du chevalier Casse-Cou, le mari de Pétronille ûe connaissait plus d'obstacles. La témérité est presque aussi con-
16 lE GHEYALIER GASSE-GOU
tagieuse que la peur, et le caractère aventureux de Cambremer avait uni par influencer le placide épicier de la rue Pérou, Il courait maintenant au-devant des péripéties les plus extraordinaires avec la même ardeur qu'il apportait jadis à débiter ses denrées coloniales, et la perspective d'une lutte où il pouvait, comme on dit, laisser sa peau ne Teffrayait pas plus que ses opérations d'autrefois sur la chandelle ou les raisins secs. Aussi, n'hésita-t-il point à se risquer hors de l'abri protecteur où il avait établi provisoirement son embuscade.
Il partit donc en reconnaissance, avec la ferme résolution de dépister l'ennemi et de le joindre, sauf à se replier si le combat devenait trop inégal.
La question était de savoir si l'ivrogne qui venait de sortir du cabaret avait pris à droite ou à gauche. Cassonade ne voyait personne ni d'un côté ni de l'autre, mais il possédait déjà une certaine pratique de la chevalerie errante, et il fit ce raisonnement judicieux que le coquin avait dû gagner les régions les plus désertes du quartier. Il prit donc à droite et se dirigea vers la pointe orientale de l'île. .
Il avançait en rasant les maisons et en s'arrôtant à chaque instant pour regarder et pour écouter. D'abord il ne vit et n'entendit absolument rien; mais, après avoir fait à peu près cinquante pas, il aperçut de loin une voiture stationnant le long du trottoir.
En toute autre circonstance, cette découverte n'aurait rien eu d'extraordinaire.
Un fiacre arrêté devant une porte, cela se voit à Paris tous les jours et même toutes les nuits, mais Cassonade se rappelait les moindres détails de la conversation qu'il venait d'entendre, et celte voiture immobile
LE GHfiYALIEIl GASSB-COU 17
ne lui disait rien qui vaille. C'était uoe raison de plus pour opérer avec prudence et Técuyer fit son plan en stratégiste consommé. La voiture était rangée contre le parapet du quai, du côté opposé à celui qu'il suivait. Il se garda bien de sortir de l'ombre protectrice des maisons et il continua à cheminer en se courbant et en profitant de toutes les embrasures de porte pour se dissimuler.
Après quelques minutes de cette marche savante, il aperçut la silhouette d'un homme qui se tenait debout «\ côté du véhicule mystérieux.
— C'est le coquin du cabaret qui sera allé reprendre $a faction, se dit Cassonade sans s'arrêter un seul instant à la supposition bien.plus naturelle d'un cocher gardant ses chevaux.
L'instinct qui le poussait l'avait cette fois merveilleusement servi ; car, dès qu'il fut arrivé à bonne portée, il reconnut la tournure du sacripant qu'il avait vu sortir. Le drôle piétinait sur le trottoir comme un factionnaire qui cherche à se réchauffer, et se livrait de temps en temps à un moulinet furibond avec son gourdin.
Cassonade fit encore quelques pas et choisit un observatoire commode que lui fournit la profonde voussure d'une allée. Enfoncé dans l'encoignure, l'écuyer que la nature n'avait affligé d'aucun embonpoint faisait absolument corps avec la muraille et pouvait surveiller sans être vu. Il n'était pas posté depuis dix secondes que des interjections arrivèrent à ses oreilles.
— Tonnerre I grommelait la sentinelle, tonnerre et potence 1 Chien de métier 1 chien de temps!
Il n'était pas bien difficile de deviner la cause de la colère qui s'exhalait en ces termes choisis. Le bandit chargé de garder le fiacre regrettait les douceurs du ça-
18 %B «IVALISft Ciiatt^GOV
baret de la mère Riffiard et Hiaudissait la consigiM fw Rattachait au trottoir boueux du <|uai d'Aiijo^«
La scène eommençait donc à sa dessins bien nettement, et Cassonade ne pouvait plus douter qu<^ 1^ victime destinée à la Seine fût enfermée da«8 eektQ prison roulante. Le brave épicier était bien décidé i^ s^ pas laisser s'accomplir un» pareille abominatinn, i^aîs la question était de savoir comment il fallait s'y prendre pour délivrer le prisonnier.
Cassonade n'avait point d'armes offensives, et leadix billets de mille francs qu'il portait dana sa poelie ne constituaient pas une cuirasse suffisante pour préserver sa poitrine d\in coupi de poignard. Sans compter la trique énorme qu'il maniait avec une aisance peu commune, le brigand devait être muni des aoceaaoires obligés de sa profôssian, e'eat-À^dire d'un couteau et peutêtre même d'une paire de pistolets.. Il était d'ailleurs pourvu de larges épaule», et la maigre encolures de Cassonade ne permettait guère d'espérer, en ca$ dQ lu\te, le triomphe de la bonne cause.
L'écuyer était vaillant, et le combat ne lui faisait pas peur, mais encore fallait-il l'engager avec quelques chances de succès. Ensefaiasant assommer ou poignarder, il n'aurait guère avancé les affaires du pauvre diable qu'il voulait délivrer. Mieux valait attendre l'arrivée providentielle de quelque passant attardé et Cassonade s'y résigna d'abord. Hais aucun bruit de pas, môme lointain, ne troublait le silence de la nuit, et il était fort à craindre que le temps s'écoul&t sans amener le secours espéré. D'ailleurs, ce passant problématique pouvait être une femme, ou un ivrogne, ou môme tout simplement un bourgeois pusillanime, et, dans ce cas, il ne fallait pas songer à attaquer le factionnaire. Ap-
lE CHETAUElt CASSE- CW 19
peler, crier pour réveiller les habitants de ces maisons endormies, Téciiycr pensait très sagement que ce serait parfaitenncnt inutile. D'ailleurs, en supposant que le bruit attirât les voisins aux fenêtres, le coquin qui gardait le fiacre, aurait eu dix fois le temps de sauter sur le siège, de fouetter ses chevaux et de disparaître avec son prisonnier.
D'un autre côté, chaque minute qui s'écoulait rapprochait l'épouvantable dénoûment. En effet, la nuit s'avançait, Theuie devenait propice et, d'un moment à Tautre, la bande pouvait sortir du cabaret. Cassonade alors n'aurait eu que le choix entre une lutte insensée contre quatre hommes et rhorrible supplice d'assister à un crime sans pouvoir l'cmpôcher.
Dans cette perplexité, il prit le seul parli raisonnable en se décidant à retourner chez la mère Rifflard pour y chercher Morillon. Le cocher ne boudait pas devant le danger et, de plus, il était de forée à donner un vigoureux coup de main à son ami.
— A nous deux, se disait Cassonade, nous viendrons bien à bout de ce misérable.
C'était fort bien pensô, mais la gestion était de ne pas se laisser gagner de vitesse. Il commença donc à battre en retraite et reprît en sens inverse sa marche lé long des maisons. L'homme au gourdin jurait toujours en arpentant le trottoir opposé.
Cassonade donna un dernier coupd'œil à la voiture, et il put voir qu'elle était attelée de deux grands chevaux qui n'avaient point la mine éreintée des haridelles de louage. Son voyage s'effectua sans encombre, et il ne fit point de mauvaise rencontre en se glissant par les petites entrées dans l'établissement de la mère Rifflard. Il trouva Morillon plongé dans la contemplation
mélancolique d'une friture qui, sur la table graisseuse, avait remplacé la gibelotte. Un tapage abominable partait du cabinet voisin et il était évident que la séance y tournait à Torgie.
— Lève-toi tout doucement et viens avec moi, souffla Cassonade à Toreille de son camarade.
Il n'y avait pas de danger que les buveurs l'entendissent, car ils criaient à tue-tête et on pouvait espérer qu'ils ne tarderaient pas à tomber sous la table. Morillon donna un coup d'œil de regret à la bouteille à 'moitié vide, mais il obéit à son ami avec l'impassibilité muette d'un soldat qui exécute Tordre de son caporal.
— Quelle heure est-il? demanda de l'autre côté de la cloison la voix avinée d'un des bandits.
— Qu'est-ce que ça peut te faire? répondit un autre coquin.
— Eh ben ! et la besogne?
— On ira la finir quand la fiole sera vidée,
-— C'est dit ! mais pas de bêtises ! cria le troisième d'un ton d'autorité. Il faut que dans dix minutes nous soyons sur le quai. Pavard est tout seul là-bas, on ne sait pas ce qui peut arriver et vous savez que le vieux ne plaisante pas.
Cet édifiant dialogue, dont les deux amis n'avaient pas perdu un mot, était bien fait pour accélérer les mouvements de Cassonade. Il sortit du cabinet sur la pointe du pied, et Morillon fit de son mieux pour imiter la marche prudente de son chef de file. La cour fut traversée derechef et, sous le portail, l'écuyer s'arrêta. Il ne voulait pas se lancer dans Tentreprise hasardeuse qu'il méditait sans conférer avec son auxiliaire. Mais avant qu'il eût ouvert la bouche. Morillon prit la parole :
— Ah I ça, s'écria-t-il, veux-tu me dire s'il y a du
bon sens à s'en aller courir dehors par le temps qu'il fait? Ma parole, on dirait que tu as la caboche fêlée. Et la friture qui va refroidir I Ah ! ce n'est pas pour dire, mais quand tu invites les amis, tu as tout de même une drôle de manière de leur faire la politesse.
— Tais-toi, dit Cassonade d'un ton bref. Ce n'est pas le moment de rire et il ne s'agit pas de friture. Tu ne veux pas laisser ces gredins-là tuer un homme, sans essayer de le sauver, hein?
— Tuer un homme I Et où ça?
— A cent pas d'ici. Il est enfermé dans une voiture, et tu viens d'entendre ce qu'ils ont dit dans le cabinet.
— J'ai entendu, mais je n'ai pas compris grand'- Chose.
— Eh bien I moi, j'ai compris. Il y en a un qui est en faction à côté du fiacre. Dans un quart d'heure, les autres vont venir le rejoindre, pour l'aider à jeter leur prisonnier dans la rivière.
— Oh ! oh ! minute ! je me mettrai en travers.
— Moi aussi, parbleu I mais il faut nous dépêcher ; car, tt nous flânons, nous aurons toute la bande sur le dos.
— Ça, c'est sûr, et il vaut mieux sauter sur celui qui est de garde, pendant qu'il est tout seul.
— Alors, filons tout doucement le long du mur et, quaiid nous serons à la hauteur de la voiture, nous courrons droit à l'homme, et nous lui tomberons dessus tous les deux en même temps.
— Et s'il crie?
— Nous lui fermerons le bec à coups de poing, dit Cassonade qui ne doutait de rien.
— Hum I je n'ai pas confiance dans ton moyen. Nous aurons beau l'empoigner vivement, nous ne l'empêche* tons pas d'appeler au secours.
ii LC «BEVAUEâ CAJBSShma
— * B%h I 4out le inonde est couché par ici et le caba* ret de la mère Rifllard est trop loin pour que les autres Teatendent hurler^
— Qvisait? ces chenapans-ià, ça vous a toujours ua sifflet dans sa podie et «a sifiAet ça s'eateud d'une deœi4ieue«
•i— Diabie ! dit Cassonade en se grattant le front, c'est qm tu ^ourrafê bten avoir raison pourtant. Mais comment faire alors?
— Malin qui le saurait» munnura le cocher.
«— Bt nous n'ayons pas le temps de nous creuser la cenreUe, puisqu'il ne nous reste peut-Mre {las «Ux ni* nutes.
Un silence suivit ce court dialogue.
Les deux amis réfléchissaient et n'imaginaient pas un plan afcceptable.
•^Est-ce qu'elle est attelée, la voiture? demanda eafia Morillon.
— Parbleu I crois-tu pas qu'ils l'ont traînée à bras? Il y a deux chevaux dessus et qui m'ont eu l'air de fangeuses bêle&.
— Et tu dis que l'homme qui lies garde est à pied ?
— Oui, il tape les talons de ses bottes sur Jie trottoir, mais il ne quitte pas la portière d'une eemelle.
— Fameux 1 J'ai une idée.
^-^ D^-là, toa idée,
— C'est pas la peine, ça te gênerait pour m'aider. Ecoute seulement ce qu'il faut que tu fasses.
Les rôles se trouvaient intervertis, et Cassonade éprouvait bien quelque surprise en entendant son ami prendre ainsi la direction de la campagne qui allait s'ouvrir. Mais le cocher s'expriouit avec une tdUe assurance qu'il subjugua son dkoL
tX CMtAUm €4SUKHC0IT
»— FlMte vite, AMiimvra te mari de PétroniUg« «-^ TCéUs âHom cooMneoDir pur nous séparer.
— Tu es fou I ce serait le moyen de nous foire ros* sef9ép«LfèfnMl«
— N'aie pas peur, j'arrii^erai au bon moment. C'est contenu-, }<» vus me couler te loag des murs, jusqu'à ce q«Le j« «oift ea il»ce de la carriote. Toi^ tu vas restei loi et, dès que Ui me Terrae arrivé, tu traverseras te omette t'en vîeiidrM traMfuilleaient, commt^ un bourgeois qui sort du café et qui rentre ches son épouse^
-^Mais te gueuK me verrai
^■^G'eiElt ee qu'il faut. Il ie prendra pour «n passent comme «m autre, et il ne te dira rien« 6euleiiieBt, toi. tu lui parleras.
*— Pour lui dire quoi^ saperlotte ?
— Tout ce qui te passera par la tète. Pourvu «que tu l'ocra^ «ne minute à causer, tout im bien*
Et sans attendre une réponse, MotiHen se mit en route avec toutes tes précautions employées déjà par MU ami.
Cassonade pensa quH méditait d'^écuter un mouvement toumant et de prendre en flanc le faotionaaife. Ciette manœuvre n'étdt pas pl«s mauvaise qu'une au* %re, car il im^yoKait surtout d'en finir vite. Il attendit ^totkt que Morillon fût rendu à eon p«oste, et alors, en trois enjambées, il gagna le trottoir opposé, après quoi il se dirigea vers ki voiture en chantant et en ezécaiant des ng-xags, comme s'il eAt é4é ivie.
Le brigand tourna vivement la tète, écouta, regarda %t fît un pas à la rencontre de l'intrus qui venait le déranger. Trente secondes après, les deux adversaires se Ireuvatent face à face.
^^ f aawiofcJ e»Wi>4 .
qui jouait fort bien son rôle d'ivrogne, ça serait-il un effet de votre bonté de médire... oti; {^u'es^ la place Maubert?
— Je n'en sais rien. Passez votre chemin, vieux soiffard, grommela le factionnaire.
— Ah! ben 1 c'est pas gentil, çal pourquoi que vous ne voulez pas me montrer c'te gueuse de place Maubert. Fautril vous payer un litre? Allons, ça y est, je vas vous donner le bras jusque chez le Uqueuriste, parce que, voyez-vous, j'suis plein.
Tout en débitant ce jargon. Cassonade avait pris son interlocuteur par un bouton de sa longue redingote.
— A bas les pattes ! mille tonnerres! dit l'homme au gourdin en cherchant à se débarrasser.
— Hé ! Pavard ! attends-nous ! v'ià du renfort! crièrent de loin des voix enrouées.
Tout était perdu. La bande arrivait à la rescousse.
C'était pour le pauvre écuyei* la plus amère des déceptions, car cette désastreuse intervention se produisait juste au moment où il comptait que Morillon allait entrer en ligne. Il éprouvait à peu près ce que dut ressentir Napoléon à Waterloo lorsque, au lieu de Grouchy qu'il attendait, il vit paraître Blucher, Mais ce n'était pas le moment de perdre la tête, et Cassonade se dit que le mieux était encore de continuer à jouer au naturel son rôle d'ivrogne. Grâce à cette comédie, il espérait tromper les gredins qui arrivaient.
— Ils ne voudront pas engager une querelle, pensait-il, et ils me laisseront aller. Morillon voit tout ça du coin où il est caché et il aura l'esprit de ne pas bouger. Je passerai mon chemin, mais j'aurai soin de battre les murailles et de faire un vacarme infernal. Si je ne réussis pas à attirer du monde, je les gênerai
toujours assez pour les empêcher d'en finir avec leur prisonnier.
Fort de ce raisonnement, il se cramponna de plus belle au collet de l'homme au gourdin.
— Je vous dis qu'il faut que nous buvions un litre ensemble, hurlait-il, un joli litre à quinze... C'est moi qui le paye... mais je ne vous empêche pas de m'offrii un verre de fil-en-quatre.
— Lâche-moi donc, vermine! dit le brigand en le repoussant rudement.
Mais l'écuyer tint bon, et il s'accrocha si bien à lu lOngue redingote, que le propriétaire de ce vêtement fïit entraîné sur le trottoir jusqu'à quatre ou cinq pas de la voiture. Ses acolytes qui venaient de le hêler pour annoncer leur présence arrivaient, mais sans trop se presser, d'abord parce qu'ils avaient assez bu pour ne pas marcher droit, ensuite parce qu'ils ne croyaient pas leur camarade en grand danger.
— Ah I tu m'embêtes à la fin! cria l'affreux drôle.
Et, se dégageant par un coup de poing bien appliqué, il colla Cassonade contre le parapet. Là, les rôles furent intervertis, et ce fut le tour du pauvre écuyer d'être saisi à la gorge.
Dans la nouvelle position que les deux lutteurs avaient prise, l'homme au gourdin tournait le dos à la voiture, tandis que Tépicier lui faisait face. Les autres coquins n'étaient plus qu'à trois pas et riaient bruyamment du spectacle que leur complice leur donnait.
Au moment où Cassonade commençait à râler, il crut voir une ombre traverser le quai rapidement. Presque en même temps, un des brigands donnait l'alarme aux autres en poussant un juron épouvantable. Le vainqueur de l'épicier se retourna au bruit^ lâcha sa victime U 3
'2G LR CUEYAUER GASSB-GOÙ
cl courut à la voiture, qu'il avait eu Timprudenctî de quitter. Gassonadt respira, ouvrit les yeux tout à fait et assista à une scène des plus imprévues. Un homme sorti d'une porte cochère avait atteint le fiacre, et mettant le pied sur la roue de devant du côté<le là chaussée, il s'était d'un seul bond campé sur le siège.
— Assomme4e I Casse-lui la coloquinte avec ta tri- . que I hurlèrent les bandits en se ruant au secours de leur sentinelle qui venait d'aborder le véhicule par le bord opposé.
Inutile de dire que Técuver avait reconnu Morillon et que son cœur battait bien fort à cette apparition providentielle. Il aurait voulu crier pour encourager Taudacieux auxiliaire qui intervenait si à propos, mais sa voix s'arrêta dans son gosier et il ne put môme pas émettre un son. Bien lui en prit du reste de n'avoir pas manifesté ses sentiments, car la suite de l'aventure lui démontra bientôt que le silence était de rigueur.
— Hardi 1 Pavard! Hardi 1 nous voilà! vociférait la bande qui venait de bousculer Cassonade et touchait déjà l'arrière-train.
L'instant était critique et le succès du coup de main tenté par Morillon dépendait d'une seconde d'hésitation. Mais on ne mène pas dix ans la Grt'^e sur le pavé de Paris sans acquérir une certaine habitude de la pro* fession, et le maître du cabriolet jaune manœuvra avec une précision et une dextérité sans égales. De la maia gauche, il avait saisi les rênes, empoigné de la droite le fouet que le conducteur ivrogne avait laissé planté dans son étui de tôle, et les deux hôtes de sang sentaient déjà une certaine pression du mors qui leur révélait la présence d'un cocher expérimenté.
Dès que Morillon eut, comme on dit^ son attelage
IX CaSVALlEB CASSE- GOU 21
dans la maio, il envoya un formidable coup de pied au chenapan qui essayait de s'accrocher à sa jambe et lui lit lâcher prise. En même temps, il cingla d'un fouet magistral les côtes du cheval de droite et la voiture partit comme la foudre.
Les drôles qui voyaient leur proie leur échapper hurlaient de rage. Un soupir de soulagement poussé par Cassonade répondit en sourdine à ces clameurs enragées. Fort heureusement, cette marque de sympathie se perdit dans le tumulte qui suivit Tenlèvement consommé par Tintrépide Morillon. Le succès de l'opération n'était pas du reste absolument complet, car le gredin frappé par le talon de botte en pleine poitrine, s'était relevé et il avait pu s'accrocher par derrière aux ressorts de la voiture*
— Tiens bon, Pavard ! crièrent les autres qui essayèrent de courir, mais qui furent bientôt distancés.
Morillon avait tout natureUement lancé ses chevaux droit devant lui, mais de l'endroit où cette course furibonde avait commencé, jusqu'à la pointe de l'île, il y avait à peine deux cents pas. La terre ferme finissait à l'entrée d'une passerelle en bois qui communiquait avec nie Louviers, — aujourd'hui disparue, — et ce chemin n'était praticable qu'aux piétons.
Cassonade, qui connaissait cette particularité, tremblait que son ami n'allât se jeter contre la barricade du pont, mais il fut bientôt rassuré en voyant la.voi« ture décrire une courbe savante pour tourner le mur de la dernière maison qui s'allongeait comme un cap entre les deux quais. Par malheur, l'affreux Pavard n'avait pas déguerpi du poste où il s'était installé h la façon des gamins quand ils veulent, au grand désespoir des cochers, se faire çharriei^ gratis. Cramponné
d'une main aii trou rond qui s'ouvrait comme un œil à l'arrière de la caisse, les jambes enchevêtrées dam les ressorts, le sacripant emporté à fond de train, résistait à tous les soubresauts du véhicule. On aurait dit un jaguar qui vient de sauter sur le dos d'un cerf et qui déchire la pauvre bête pendant qu'elle s'enfuit affolée.
Ce groupe bizarre disparut aussi vite qu'une vision fantastique. Rapide comme le vent, le ûacre avait changé de direction et filait par le quai de Béthune. On l'entendait rouler avec le bruit d'un tonnerre lointain, et les aigres claquements du fouet de Morillon se détachaient comme des coups de pistolet sur cette basse continue.
— Baluchon, toi qui as de bonnes jambes, coupe au court par la rue Poultier, tu le rattraperas au quai.
Le drôle que son chef interpellait ainsi ne se fit pas répéter l'ordre deux fois, et il se jeta à toute vitesse dans le chemin raccourci qu'on lui indiquait. Mais les deux autres bandits n'avaient' pas bougé et serraient de près l'infortuné Cassonade.
L'ami du triomphant Morillon était resté le dos appuyé au parapet et le cœur rempli tout à la fois de joie et d'inquiétude. Il remerciait mentalement la Providence qui avait béni la hasardeuse entreprise du cocher; mais il se demandait aussi ce qui allait advenir de lui, pauvre diable, livré aux vengeances de ces misérables.
— Malheur! s'écria le gredin auquel la bande semblait obéir; nous Vlà propres maintenant! Si Baluchon ne rattrape pas la carriole, notre ^affaire est claire ; le Vieux nous donne notre congé.
— Sacrebleul dit son acolyte en secouant rudement
LE CHBTAUBR GASSB-ÇOU
le mari de Pétronille, celui-là du moins va payer pour l'autre.
Cassonade comprit qu'il fallait user d'audace et^ contrefaire plus que jamais le langage et les allures d'un homme ivre.
— Poussez donc pas si fort, hé I l'enflé, murmurat-il en cherchant ses mots comme un Ifomme qui ne sait plus trop ce qu'il dit; parce qu'on a bu... un coup de trop... c'est pas une raison... pour vous bousculer comme ça.
— Qu'est-ce que tu faisais là, planté sur le trottoir? Tu nous mouchardais, hein?
— Moi, mouchard I allons donc I je les z'hah tropl Je revenais du Veau-qui-Tette^ ow'gt/e j'avais dîné avec des amis, même qu'il y avait un petit beaujolais^ que, si vous en siffliez seulement trois bouteilles, vous seriez sous la table. ^
— Tout ça, c'est des couleurs que tu veux nous monter. Pourquoi queiii causais tout à l'heure avec Pavard?
— Pavard? Connais pas! que que c'est que ça, Pavard?
Ce colloque fut interrompu par le retour de l'individu qui répondait au nom distingué de Baluchon. Il arrivait aussi essoufflé que furieux, et il grommelait des phrases inarticulées :
— Pas moyen... je suis arrivé au quai de Béthune, juste quand le berlingot venait de passer devant...
— Fallait courir après.
— Après les chevaux du Vieux, ça aurait fait autant d'eOet que si j'avais voulu pincer de la guitare avec une trompette.
— Et Pavard?
aO n (UKYALIflE CASSB-GOIT
«p- U tenait toij(joura comme une teigne.
Cassonade ne perdait pas un mot, tout en faisant mine de trébiseher, et il nota ce renseignemei^t dans samimeire^
— C'est toujours ça, dit philosophiquement le chef, ek s'il ne se laisse pas décrocher en route, nous pourrons savoir où on a mené la cage et Foiseau*.
••— Mais d'où sortaitril, ce gueu}i-là, pou? sauter sur le nége comme un chat?
^ Je n'en sais rien, mais puisque nous ei4 teOMfi lUft} ftiut pas k lÀeher.
— Ça nous avancera bien l «i^ Qui sait? Faudra voir.
La fin de cette conversation se tint à vois basse et Cassonade ne put la saisir qu'à moitié^ mais il devinait gaaa peine qu'on diétibérait sur son sort. Aussi éprouvait-il une forte velléité de se dérober aux suites de Va^enture en porenant la fuite. Maks il n'avaM pas les jaad)£s des chevaux qui venaient de sauver Morillon, et U ne lui restait aucune chance d'échapper à trois hommes dont le moins roboste faurait abattu d'tin revers de main. La ruse seule pouvait le tirer de ce mauvais pas.
-^ Dites donc, tes amis, il y en a pas un de vou§ autres, qui voudrait me ramenej? chez nioi? Jl'y vois douhte, soupira le pauvre écuy<er.
— Nous verrons ça tout à l'heure, Ed^ attendant, viens ua peu par-ici, dit le chef de la troupe en le traînant vers ufn escalier qui eonduisait du quai sur la berge. On cause mieux au bord de l'eau» et ça te rafirali^ira le sang, ajouta-t-il avec un ricanement peu rassurant.
Cassonade avait bonne envie de crier pour tâcher d'attirer du monde aux fenêtres^ mais d'abord les mai-
UL CHEVALIEa GASSE-GQQ 31
sons paraUeaient plus, endormies que jamais, et, de plus, le moyen était dangereux. Pour jouer son rôle au naturel, la faux ivrogne était condamné à se taire, car un homme qui a bu ne se met pas à appeler au secours, parce qu'on le pousse un peu vivement. D'un autre c6té, il ne se souciait pas de descendre dans les profondeurs désertes de la grève, car il ne devinait que trop les intentions du brigand qui voulait l'y conduire;. Dans cette perplexité, il cboisit un moyen terme et il recommença à parlementer de plus belle en forçant le diapason de sa voix, pour le cas où, par hasard, quelqu'un viendrait à passer.
— De Teaul s'écria-t-il, quel est le cornichon qui parle d'eau ici? Je veux bien sécher encore un litre ou deux, mais si c'est pour boire un coup à la Seine, merci! j'ai pas soif.
Tout en lançant ses phrases bachiques. Cassonade avait l'œil et l'oreille au guet, mais le bruit fut en pure perte, et il se prit «k maudire ce quartier oùja vie cessait à partir de huit heures du soir. Conmie sœur Anne dans le conte de Barbe-Bleue, l'infortuné ne voyait rien venir, et l'avenlure tournait décidément fort mal pour lui. Cependant, sa persistance à feindre l'ivresse fut en partie récompensée, car elle lui valut un appui sur lequel il ne comptait guère.
Baluchon, l'agile drùle. qui avait couru après la voiture et qui revenait de soa expéditiom tcanquée, Qaluchon était d'humeur joyeuse, et, en sa qualité de scélérat jovial, il penchait pour les moyens doux. Il tira son chef par le pan de sa redingote et lui fit signe qu'il voulait lui parler.
— Patron, dit-il quand il le tint dans un coin, j'ai dans ridée que nous perdons notre tsj(nps.«^veQ cet ani-
mal-là. Nous ferions bien mieux de le lâcher et de tâcher de remettre la main sur Pavard.
—Le lâcher 1 pour qu'il aille retrouver l'autre, allons donc I
— Bahl ils ne se connaissent pas, et ce n'est pas la peine de nous mettre encore une mauvaise affaire sur le dos. Nous aurons bien assez de nous débrouiller de l'autre histoire.
Le meneur de la bande réfléchissait et semblait hésiter, n regardait du coin de l'œil Cassonade, qui s'appuyait sur le parapet avec l'indifférence tranquille d'un homme qui a laissé sa raison au fond du verre.
— Si j'étais sûr, murmura-t-il, qu'il n'était pas d'accord avec le gueux qui nous a joué ce tour-là...
— Et comment veux-tu qu'ils aientmonté le coup ensemble, puisque celui-ci s'en venait en festonnant le long du quai, pendant que l'autre était caché dans une porte.
— Ça ne prouve rien; ils ont pu arranger tout ça d'avance, et tu as beau dire, un homme qui saute sur la carriole, juste au moment où Pavard était accroché par le collet, faut avouer que c'est louche.
— Écoute, c'est pas que je tienne à sauver la peau de ce vilain oiseau, seulement, j'aime pas la besogne inutile. Ça ne m'allait déjà pas trop de mettre la main à la pâte pour expédier le particulier de la voiture, et pourtant le Vieux paie rubis sur l'ongle; mais, puisque l'affaire est manquée, je ne tiens pas à m'en mettre une autre sur la conscience.
— Ta conscience, c'est des bêtises. Il n'y a que les morts qui ne parlent pas.
— Mais les vivants ne disent que ce qu'ils savent, et celui-là ne sait rien, puisqu'il est s(wûl comme trentesix mille hommes.
— C'est pas encore sûr, quand je veux, je fais le saoûlard mieux que ça.
Il y eut un silence et Cassonade le trouva bien long, car il n'entendait pas la conversation, mais il savait fort bien qu'on parlait de lui.
*- Voyons, dit enfin Baluchon, qui tenait à ne pai encourir sans utiFité certains articles du Code pénal, j'ai une idée, et je crois qu'elle vaut mieux que la tienne.
— Dégoise-la, ton idée.
— Eh beni moi, j'aurais l'air de couper dans le pont et, puisqu'il demande le. chemin de la place Maubert, je lui dirais tout bonnement que nous allons lui faire la conduite et je le mènerais jusqu'à sa porte. Comme ça, nous verrions bien s'il nous a collé une blague, sans compter qu'on saura son nom et que demain on pourra le surveiller.
Si Baluchon attendait des éloges pour son invention, il fut cruellement trompé dans ses espérances, car son chef lui dit en haussant les épaules :
— Fautril que tu sois bête I C'est pourtant pas bien malin de comprendre que, si cet individu-là sait ce qu'il y avait dans la voiture, la première chose qu'il fera, si nous allons avec lui, ça sera de nous faire empoigner.
— Par qui?
— Par les premiers passants que nous rencontrerons,' imbécile! Est-ce que tu te figures que, de l'autre côté de l'eau, c'est comme par ici, où on se couche avec les poules?
— Ça se pourrait bien tout de môme, dit Baluchon en se grattant le front. Mais, si nous faisions semblant de le lâcher et que nous le suivions sans qu'il s'en doute...*