CHAPITRE II
ou LE CHEVALIER REGRETTE DE NE PAS AVOIR ASSEZ ÉTUDIÉ LES LANGUES ÉTRANGÈRES.
C'était bien elle. C'était l'ange aux longues tresses brunes que le chevalier avait admiré dans la loge, l'enfant aux grands yeux étonnés sur laquelle il s'était attendri en la voyant à côté de sa mère, sous le regard farouche du géant.
Étendue sur le lit et enveloppée jusqu'au cou dans les couvertures, la petite fille dormait d'un profond sommeil. Casse-Cou croyait rêver et sa stupéfaction fut telle qu'il resta muet et immobile devant ce tableau inattendu. Au moment où, revenu enfin de sa surprbe, il ouvrait la bouche pour demander une explication, Cassonade mit un doigt sur ses lèvres et s'éloigna du lit en marchant sur la pointe du pied.
— Ne la réveillons pas, murmura-t-il tristement, il sera bien temps demain matin.
— Mais comment est-elle ici? s'écria le chevalier, dès qu'ils eurent passé le seuil de la chambre.
— Je vais vous conter ça tout à l'heure, dit Cassonade d'un ton mystérieux; mais, si vous m'en croyez, monsieur le chevalier, nous en finirons d'abord avec le particulier que vous avez ramené.
— Ge jeune homme ! dit Francis en se frappant le front; c'est vrai, je n'y pensais plus.
— Et, sans indiscrétion, qu'est-ce que c'est encore que celui-là?
— Un pauvre garçon que... j'ai rencontré et qui est... malade...
— Hum I malade ! Je crois que je la connais sa maladie... Gageons que vous avez ramassé ce mauvais garnement au coin de la borne où il cuvait son vin.
— Peu importe! il a besoin de soins, et, par le froid qu'il fait, je ne pouvais pas laisser ce malheureux coucher dans la rue.
— Mais la patrouille l'aurait porté au poste, et, si vous voulez, je me charge encore de l'y conduire.
— 11 sera bien mieux ici dans un bon lit.
— Un lit? Et lequel? Pas celui de cette pauvre enfant, j'espère.
— Le mien! parbleu.
— Le vôtre ! ah ! monsieur le chevalier, vous serez tOQJours le même, s'écria Cassonade.
— Viens m'aider! viens vile! dit Francis, encourant à la porte de l'appartement.
Le fidèle cocher du cabriolet jaune était resté sur le palier et il avait délicatement posé sur les dalles le corps inerte du joueur toujours ivre-mort.
— Ne vous pressez pas, bourgeois, dit-il en riant, car le pourboire l'avait mis de bonne humeur, il n'y a pas de danger qu'il bouge, votre ami. Il a son compte, allez ! je vous en réponds, et il n'ouvrira pas l'œil avant midi, à moins que...
— Donne-nous un coup de main, mon brave, interrompit le chevalier; le froid pourrait le saisir et...
— Seigneur! mon Dieu! s'il est permis de se mettre
dans un état pareil ! murmura Cassonade en soulevant la tête de Tivrogne.
Le cocher aidant, le triste fardeau fut porté dans la chambre de Casse-Cou et étendu avec précaution sur le lit.
A ce moment, soit que le transport Teùt secoué, soit que le changement de température rimpressionnàt, le jeune homme ouvrit les yeux, mais il les referma presque aussitôt en murmurant d'une voix faible :
— Ma mèrel...
— Allons I dit Cassonade entre ses dents, il parle de sa mère ; il n'est pas encore si mauvais que je le croyais .
Le chevalier ne dit rien, mais il mordilla sa mousta che, ce qui était chez lui l'indice certain d'une vive émotion contenue.
— Bourgeois, si je ne vous suis plus bon à rien, demanda le cocher, je m'en vas aller retrouver la Grise.
— Vas ! mon ami, vas!
— En vous remerciant, bourgeois, et si vous avez besoin de Pierre Morillon, je remise tous les soirs rue de Vaugirard, au coin de la rue du Regard.
— Merci. Je m'en souviendrai à l'occasion.
— Tirez la porte de l'allée en sortant, cria Cassonade au cocher qui était déjà dans l'escalier.
Francis, pendant ce temps-là, avait décroché deux 011 trois manteaux pendus au pied de son lit et les avait arrangés sur le dormeur avec des soins infinis. La mère que le jeune homme appelait tout à l'heure n'aurait pas mieux fait. Quand il eut terminé sa charitable opération, le chevalier fit signe à Cassonade de le suivre et passa tout doucement dans une grande pièce qui séparait les deux chambres à coucher.
C'était celle où il se tenait d'habitude, et il eût été
LE CHBYALIEB CASSB-COU 43
a<^seE difficile au premier coup d*œil d'en préciser la destination. Gela pouvait être aussi bien un cabinet de travail qu'une salle d'armes ou une bibliothèque. Une immea*^ table en chêne occupait le centre de ce lieu encombré de livres, de papiers et de ferrailles. Sur les murs, les cartes géographiques alternaient avec les fleurets, les pistolets et les épées de combat.
Le paisible épicier n'y était jamais entré sans une secrète appréhension, car tout cet appareil savant et guerrier l'intimidait fort. Il y pénétra ce soir-là en marchant avec toute sorte de précautions pour ne pas écraser les objets hétérogènes qui gisaient épars sur le plancher. Son bouillant voisin, qui se dirigeait sans peine à travers ce labyrinthe de bouquins et de gantelets, posa son flambeau sur la table et dit d'une voix émue :
— Parle, maintenant ! parle, mon ami ! Cassonade ne demandait pas mieux, car il était
causeur de son naturel et il avait bien des choses à raconter. Mais il ne savait trop par où commencer et il cherchait visiblement un exorde. Le chevalier lui vint en aide.
— Voyons, dit-il du ton d'un homme qui tâche de rappeler ses souvenirs, je t'ai laissé dans le corridor de l'orchestre. Est-ce là que tu l'as rencontrée?
— La petite? demanda l'épicier tout étonné; mais Don.
— Explique-toi alors^ je t'en supplie.
— Quand vous m'avez quitté en sortant du cabinet i"c M. le commissaire, je m'en suis allé faire un tour dehors pendant l'cntr'acte. En rentrant dans la salle, je ne vous y ai plus retrouvé, mais j'ai appris qu'il y était arrivé un malheur...
44 LE CREYALIER CâSSE-COU
— Je ne le sais que trop, interrompit le chevalier ; la femme, Tange de la loge, tuée par Togre.
— Je n'ai entendu parler ni de meurtre, ni d*ogre, dit naïvement Cassonade; seulement j'ai rencontré une pauvre dame qu'on emportait et qui venait de mourir subitement...
— Quoi ! tu ne sais pas...
— Son nom? mon Dieu ! je l'ai bien demandé dans la foule, mais personne n'a pu me le dire, et ça m'avait fait tant d'effet d'avoir vu ses grands yeux ouverts, qui avaient l'air de me regarder, que je n'ai pas eu le cœur de rester au spectacle.
— Ensuite? ensuite? dit Casse-Cou mourant d'impatience.
— ^ Ensuite, ma foi! j'ai pensé que je ferais bien d'aller me coucher si je voulais être levé à cinq heures pour ouvrir ma boutique, et je m'en suis allé chez moi par la rue de Vaugirard. Ah! monsieur le chevalier, j'ai eu une fameuse idée de rentrer de bonne heure.
— Comment?
— Ehl mon Dieu! parce qu'en arrivant devant la porte de notre allée, pendant que je cherchais ma clé dans ma poche, j'ai entendu un drôle de bruit, dans le bas delà rue, du côté de la place Saint-Sulpice.On aurait dit qu'on appelait et qu'on pleurait. Le réverbère n'éclairait pas beaucoup, et on ne voyait pas grand'chose. Alors, je n'ai fait ni une ni deux; j'ai couru et, à vingt pas de la maison, contre le grand mur qui est là, à gauche...
— Tu l'as trouvée ! s'écria le chevalier,
— Et il était temps, je vous en réponds. La pauvre petite grelottait de froid et n'avait presque plus la force de pleurer. Quand je suis arrivé et que je l'ai prise
dans mes bras, elle a murmuré quelques mots que je n'ai pas compris, et puis... elle s'est raidie et je ne me suis pas amusé à en demander davantage...
— Tu veux dire?...
— Je veux dire que je me suis mis à courir en la serrant contre ma poitrine pour la réchauffer, que j'ai trouvé la porte de l'allée ouverte et que, ma foi 1 je me sois peroiis de prendre votre clé sous le paillasson...
— Tu as bien fait. Cassonade.
— Dam ? vous comprenez, monsieur le chevalier, dans la soupente où je couche au-dessus de la boutique, il n'y a pas de cheminée et je ne suis pas riche en couvertures, tandis que chez vous...
— Je ne t'aurais jamais pardonné, si tu n'y étais pas venu. Et l'enfant ne s'est pas réveillée?
— Pas tout à faiti Pendant que je la couchais sur le lit de la chambre bleue, elle m'a jeté ses petits bras autour du cou.., je crois bien qu'elle me prenait pour sa maman... mais elle n'a pas ouvert les yeux et, depuis ce moment-là, elle n'a pas bougé.
— Cassonade! dit le chevalier, à dater d'aujourd'hui tu peux compter sur moi comme sur un frère.
— Je n'ai fait que mon devoir, balbutia l'épicier, et si je peux retrouver les parents de la petite, je serai assez récompensé.
— Ses parents ! mais tu ignores donc?...
— Quoi?
— Que c'est la fille de la dame assassinée.
— Quelle dame ? demanda Cassonade abasourdi.
— La dame que l'ogre a tuée dans la loge.
L'épicier regarda son voisin avec une certaine compassion. Il le croyait pris d'une de ses lubies habi« tuelles.
46 LE CnEVALIER GASSB-GOU
— Demain, elle se réveillera, s'écria Gasse-Gou; demain, elle parlera! demain, nous saurons touti Et je pourrai retrouver le géant!... et venger la princesse brune... Tu m'aideras, Cassonade!
— De tout mon cœur, monsieur le chevalier, mais...
— Pas de mais ! il faut que Togre meure I
— Je ne demande pas mieux, seulement...
— Ah 1 que c'est long d'attendre à demain I soupira Francis Gambremer sans écouter la voix de la raison qui lui parlait parla bouche de Tépicier.Ilaurale temps de fuir, le misérable! de se dérober comme son complice, comme le jeune homme à la fleur rouge, et alors...
Le chevalier fut interrompu dans ses lamentations par un cri aigu qui partait de la chambre bleue.
— G'est-elle! c'est la petite! s'écria Gassonado.
— Elle souifre ! elle va mourir peut-être.
— Ah! pauvre enfant! courons vite! monsieur le chevalier.
Francis n'avait pas besoin que son voisin l'excitât à se dépêcher. Il avait déjà saisi un flambeau et s'était précipité vers la chambre bleue. Il ne fit que deux enjambées de la table à la porte. Gassonade le suivait aussi rapidement que le lui permettait sa structure beaucoup plus lourde et poussait de sourdes exclamations pour exprimer son inquiétude.
La première chose que le chevalier aperçut en en- ,trant, ce fut la petite fille debout, les yeux égarés par la terreur et les bras étendus comme pour repousser une eff'rayante vision. La chambre était dans l'état où Francis l'avait laissée ; personne n'y avait pénétré et les cris de l'enfant s'expliquaient assez naturellement par la-peur qu'elle avait dû éprouver en se réveillant au miliou d'une obscurité profonde. Le chevalier, im peu
rassuré, posa^on flambeau et courut à elle en disant de sa voix la plus douce :
— Ne craignez rien, chère petite.
Mais, au lieu de se calmer, l'enfant se mit à fuir devant celui qui lui tendait les bras et alla se réfugier dans l'embrasure de la fenêtre.
— C'est moi, mon bijou, dit le bon Cassonade, c'est moi qui vous ai apportée ici; c'est moi qui vous ai couchée dans le beau dodo de M. Cambremer.
Les formules enfantines de l'épicier n'eurent aucun succès. Soit qu'elle ne reconnût pas son sauveur, soit qu'elle ne comprît pas le sens de ses paroles, la petite restait blottie contre la boiserie et cherchait à se dissimuler derrière le rideau.
— Mon enfant, reprit le chevalier, nous ne voulons pas vous faire de mal; nous sommes vos amis, et demain nous vous ramènerons... à votre famille.
Il avait été sur le point de dire : a à votre mère, » mais il n'avait pas osé prononcer le mot, car l'horrible scène de la loge venait de se présenter à son souvenir. Il n'obtint pas de réponse, et, quand il voulut faire un pas vers elle, la fugitive donna dételles marques d'elTroi qu'il s'arrêta. Francis, ému jusqu'au fond du cœur, ne savait plus à quelles tendresses recourir pour apprivoiser la pauvre effarouchée.
— Dite&-moi le nom et l'adresse de vos parents, murmura-t-il en adoucissant encore ses inflexions, et je vous jure que je vais vous reconduire chez eux.
La petite ne bougea pas, mais elle se mit à sangloter.
— Que faire, mon Dieu, que faire? répétait tout bas le chevalier consterné.
Cette douleur lui bouleversait Tâme et il regardait
tristement Cassonade pour lui demander conseil. L'épicier, moins sensible, mais tout aussi étonné, se frappait le front, dans l'espoir d'y faire naître une résolution qui ne venait pas vite. Francis commençait à se demander s'il ne valait pas mieux se retirer pour laisser à l'enfant le temps de se remettre, mais il craignait que la solitude ne l'effrayât encore davantage.
Pendant qu'il délibérait, l'émotion le gagnait de plus en plus et il finit par tomber à genoux.
— Parlez-moi, je vous en supplie, demanda-t-il en joignant les mains; répondez-moi, au nom du ciel, au nom de celle qui vous aimait tant, au nom de...
Le bon chevalier n'osa pas continuer. Cet appel suprême qu'il avait hésité à prononcer ne semblait pas avoir frappé la petite fille. Elle restait immobile ; ses grands yeux noirs, fixés sur Francis, exprimaient un étonnement craintif; sa bouche s'ouvrait pour parler, mais ses lèvres tremblantes n'articulaient pas un mot.
C'était un étrange et touchant spectacle que celui de ce grand corps sec et nerveux agenouillé aux pieds de cette frêle créature. Avec son visage anguleux et basané, Cambremer, dans cette humble posture, avait l'air d'un guerrier du moyen âge prosterné devant une image gothique de la vierge Marie.
— J'ai une idée, s'écria l'ingénieux Cassonade.
Le chevalier était tellement absorbé dans sa contemplation, qu'il n'accorda pas tout d'abord à cette triomphante annonce l'attention qu'elle méritait.
— Il n'y a qu'une femme qui puisse nous tirer de là, reprit l'épicier.
— Une femme?
— Mais oui, monsieur, l'enfant a peur de nous, parce que nous ne ressemblons pas à sa maman ; si, au lieu
de voir vos grandes moustaches et ma grosse frimousse, elle avait devant les yeux la figure d'une bonne dame bien douce, gageons que ça la rassurerait tout de suite.
— Tu as peut-être raison, mon ami, dit Francis en se relevant avec précaution; seulement, je ne connais personne qui puisse...
— Eh bien! et nos voisines donc?
— Nos voisines?
— Parbleu! cette brave M"» Mongis et sa fille, mam*zelle Marthe, deux anges du bon Dieu.
— C'est vrai ! je n'y avais pas songé, murmura le chevalier; înais crois-tu qu'elles consentiront...
— A venir consoler la petite! Ah! je crois bien ! des femmes qui soignent les malades pour rien et qui se privent de tout pour nourrir les pauvres! de vraies sœurs de charité, quoi!
— Oui! oui! je connais leur cœur et leur dévouement; mais à l'heure qu'il est...
— Ah ! il n'y a pas de danger qu'elles soient couchées. Tous savez bien qu'elles travaillent jour et nuit, car elles ne sont pas riches les pauvres dames.
— Oh! non ! et quand je pense qu'elles n'ont jamais voolu accepter...
— Des secours? Elles sont bien trop fières pour ça ; la veuve et la fille d'un officier; dam I vous comprenez.^ Mais tenez, monsieur le chevalier, laissez-moi faire; quinze marches à monter, ce n'est pas long, et, dans cinq minutes, vous allez voir.
Cassonade, sans attendre une réponse, se précipita vers la porte et disparut avec une prestesse que sa rotondité ne faisait pas présager.
Dès qu'il se vit seul avec sa farouche protégée, Francis recula doucement jusqu'au fond de la chambre,
fiù LE CHEVALIER CASSE-COU
pour bien lui montrer qu'il entendait ménager sa timidité. L'enfant parut lui savoir gré de sa réserve, car elle se départit un peu de l'attitude défensive qu'elle avait prise. Les larmes coulaient toujours sur ses joues, mais le regard était plus calme et les sanglots avaient cessé.
Le chevalier pensa que la promesse de Cassonade amenait déjà une réaction salutaire, et il se réjouit de l'espoir d'un dénouement prochain de ce drame enfantin. Sa tête exaltée cherchait le mot de la sombre énigme de l'Odéon, et il ne doutait pas que ses excellentes voisines ne vinssent à bout de faire parler la petite fille.
— Elle ne sait pas que sa pauvre mère est morte, pensait-il, mais à M'"'' Mongis elle dira son nom, celui de l'ogre, son domicile, et demain...
La porte s'ouvrit et Cassonade reparut, précédant les locataires du second étage.
— Venez à notice aide, mesdames, dit vivement Francis; c'est une pauvre enfant que...
— Je sais tout, monsieur Gambremer, et je vous remercie d'avoir pensé à moi, répondit M"** Mongis en lui tendant la main.
Rien qu'à entendre la voix sympathique de la voisine, on devinait que Cassonade n'avait pas exagéré ses qualités, et le visage ne démentait pas la voix. II était difficile de rencontrer une physionomie plus aimable et plus douce que celle de cette veuve. Elle paraissait avoir tout au plus quarante ans, elle avait dû être charmante, et la simplicité presque monastique de ses vêtements de deuil faisait encore mieux valoir la distinction de ses traits fins et réguliers. Quant à sa fille, c'était une véritable merveille de grâce et de beauté,
LB CHBVALIEB CASSB-COn 51
de grâce surtout, car on admirait moins encore ses cheTCux blonds et ses yeux noirs que Tindéfinissable charme répandu sur toute sa personne.
— Venez, chère enfant, dit M"** Mongis en s'avançaht la bouche souriante et les bras ouverts.
Au grand étonnement et à la plus grande joie du cbeyalier, la petite fille, au lieu de fuir devant cet accueil maternel, laissa tomber le rideau dont elle s'enveloppait, fit un ou deux pas en hésitant encore, et puis finit par sauter au cou de la bonne dame en criant :
— Immal Immal
— Qu'est-ce qu'elle dit donc? murmura Cassonade.
— Essuyez-lui les yeux, ma chère Marthe, dit M"*' Mongis à sa fille qui s'empressa de s'acquitter de ce soin.
L'enfant se laissa faire et, dès que la trace des larmes ent été effacée, elle se mit à les couvrir de baisers toutes les deux, en prononçant avec une volubilité extraordinaire des mots entrecoupés.
— Mais ce n'est pas une langue de chrétien qu'elle parle là, s'écria l'épicier.
La bonne dame suivait avec une vive attention les phrases à consonnances bizarres qui sortaient de cette bouche rose, et le chevalier stupéfait cherchait vainement à démêler le sens de ce langage étrange.
— C'est donc pour ça qu'elle ne nous répondait pas, reprit le judicieux Cassonade.
— Mère, ce n'est pas de l'anglais, dit à demi-voix M"* Marthe.
— Ni de l'allemand, murmura M"** Mongis.
— Ni de l'espagnol, ni de l'italien, ni du grec, ajouta Cambremer qui avait beaucoup voyagé.
— fol-ce que vous ne comprenez pas du tout le
français, ma chérie? demanda la veuve en prenant soin de parler très-lentement.
La petite lui répondit par des paroles tout aussi inintelligibles que les premières.
— Hélas I dit le chevalier avec découragement, il est donc vrai que, par cette enfant, nous ne saurons rien ! Rien, pas môme le nom du monstre qui a tué sa mère!
M"' Mongis regardait l'enfant avec attention et semblait réfléchir. Sa fille Marthe, beaucoup moins préoccupée du singulier problème de langage que la petite venait de poser, s'occupait surtout d'essuyer les larmes de la jeune intimidée. Le chevalier se désolait et Cassonade poussait des soupirs à faire tourner un moulin à vent.
— Monsieur, dit la veuve, je crois que ce soir toutes nos tentatives seront inutiles pour faire parler ce pauvre ange égaré ; mais, par bonheur, ma figure ne l'effraie pas, et, si vous le vouliez bien...
— Vous vous chargeriez d'elle pour cette nuit, s'écria Francis.
— Oh! de grand cœur, monsieur Gambremer. Hélas! j'ai perdu, il y a bientôt dix ans, une enfant qui aurait son âge et je serais trop heureuse de reporter sur elle un peu de l'amour que j'avais pour ma fille.
— Mère, ce sera ma petite sœur, dit Marthe en se penchant à l'oreille de M"® Mongis.
— Madame ! mademoiselle ! que vous êtes bonnes ! murmurait le chevalier qui n'aurait jamais osé rêver une issue aussi raisonnable à la situation délicate dans laquelle son bon cœur Tavait jeté.
— Et puis, reprit Cassonade, j'irai demain matin chez le père Mouillard, l'écrivain public des galeries
LE GHEYAUEB GÂSSE-GOU 53
de rodéon. Il parle toutes les langues et il trouvera bien le moyen de s'entendre avec la gamine.
— Je le souhaite, dit en souriant M"' Mongis qui semblait avoir une médiocre confiance dans les talents du polyglote des arcades; mais, faute de moyen plus prompt, je crois que j'arriverais encore assez vite à faire comprendre le français à notre abandonnée.
— Et moi je retrouverai sa famille, affirma le chevalier qui ne doutait de rien.
Il lui tardait déjà que le jour se levât pour lui permettre de courir chez toutes les autorités de la capitale. Il était même convaincu que le gouvernement ne devait pas être préoccupé d'autre chose que du drame de la loge et il ne doutait pas de trouver, à tous les degrés de l'échelle hiérarchique, des fonctionnaires animés du zèle qui le transportait.
La jeune héroïne de cette scène s'était tout à fait calmée. Elle promenait ses grands yeux tristes et doux sur les deux femmes empressées à la consoler, mais eUe ne disait plus un seul mot, comme si elle avait jugé inutile de parler à des gens qui ne comprenaient pas. Tout à coup, elle saisit la main de M"' Mongis et la baisa avec une si vive expression de tendresse respectueuse que la bonne dame la prit dans ses bras et la serra contre son cœur.
Cette marque de soumission tout orientale ouvrit à l'imagination du chevalier des perspectives infinies et peu s'en fallut qu'il ne prit la petite fille pour une jeune esclave échappée de quelque sérail asiatique. Cassonade se chargea de le rappeler aux réalités de la rue Pérou.
— Elle a sommeil, articula l'épicier en montrant les yeux gonflés de l'enfant.
54 LE CnEVALIER GASSE-GOU
— <- A demain, monsieur, dit la veuve qui tenait déjà la petite main de sa protégée, et, quoi qu'il arrive, disposez de moi comme si j'avais le bonheur d'être la mère de cette enfant.
Francis eut beaucoup de peine à ne pas sauter au cou de M""" Mongis. Il se borna pourtant à la remercier chaleureusement et il la reconduisit jusque sur l'escalier, en saluant avec respect M^^^ Marthe qu'il révérait à l'égal d'une sainte. Quant à la petite fille, il s'était risqué & l'embrasser sur le front et elle n'avait pas essayé de se dérober au contact de la rude moustache du chevalier. On aurait été tenté de croire que les dames du second étage possédaient un charme pour dompter les natures sauvages.
^ C'est égal! avouez, monsieur, que j'ai eu une fameuse idée, s'écria Cassonade quand il se retrouva seul avec son voisin dans la salle aux livres et aux armures.
— Excellente, mon ami, excellente, répondit Francis avec enthousiasme, et plût à Dieu que tu ne m'eusses pas quitté dans cette maudite salle de TOdéon.
— Ce n'est pas ma faute, monsieur le chevalier ; au moment où je vous rappelais que vous aviez promis au commissaire de ne plus monter à la première galerie, vous vous êtes envolé comme un oiseau et je n'ai pas pu vous rattraper.
— Oui ! murmura Cambremer d'un air contrit, je suis un fou, comme ils disent tous, et je ne me corrigerai jamais...
— Si vous vouliez, pourtant! soupira timidement l'épicier.
— Non I c'est plus fort que moi. Quand je vois les bons souffrir et les méchants triompher, il faut que je m'en mêle et que je me charge de faire justice.
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— Huml les bons! répéta Cassonade; est-ce que c'est un bon, ce mirUfbr que vous avez ramassé ivre au cûin d'une borne et qui ronfle dans votre lit comme s'il n'avait fait que ça toute sa vie ?
^.Lui ! mais tu n'as donc point vu qu'il n'a pas vingt ans et qu'à cet âge, si on fait le mal, c'est sans le vouloir.
L'épicier secoua la tête en homme peu convaincu de la vérité de cet axiome optimiste.
— Qu'est-ce que vous avca donc là? demanda-t-il tout à coup en montrant une large déchirure qui trouait la redingote de Casse-Gou et laissait voir sa chemise légèrement tachée de sang.'
— Moil... rien... Je me serai accroché au tablier du cabriolet, dit Francis en portant vivement la main à sa poitrine.
— Ah! monsieur le chevalier, vous serez toujours le même, murmura Cassonade sur un ton de reproche affectueux.
— Et pourquoi donc suis-je en ce monde, s'écria fièrement Cambremer, si ce n'est pour redresser les torts?
— Ça mène au violon, ce métier-là, dit entre ses dents l'épicier qui se souvenait du saut périlleux et de l'in* terrogatoire du commissaire.
— Quoi! la Providence a jeté ce soir sur mon chemin une femme et une enfant, victimes de la scélératesse d'un géant féroce, un jeune homme emporté par une passion terrible, et tu crois que je souffrirai cela?
— Mais vous n'y pouvez rien, monsieur!
— Je ne sais pas ce que je peux, mais je sais ce que je veux, répondit le chevalier d'un ton inspiré. Je veux venger la femme, sauver l'enfant et guérir le jeune homme, et cela, je le ferai, foi de Casse-Cou,
Francis Cambremer ne jurait par son sumom que dans les occasions solennelles, et Cassonade, qui connaissait cette particularité, frémit en écoutant le serment de son voisin.
— C'est la fin des fins, pensa le compatissant épicier, il va manger à ça le peu qui lui reste, et après, si ces gueux-là le laissent en vie, il n'aura plus qu'à s'en aller se faire tuer en Algère.
Le chevalier était à mille lieues de ces prudentes considérations. Il s'exaltait de plus en plus et arpentait la salle en gesticulant avec violence, comme s'il eût déjà pourfendu des ennemis imaginaires.
— Cassonade! cria-t-il en s'arrôtant brusquement, tu m'es dévoué, n'est-ce pas?
— Pour ce qui est de ça, monsieur, oui, je vous suis dévoué, et comme un vrai caniche.
— Eh bien ! veux-tu me suivre?
— Vous suivre? Est-ce que vous voulez déménager de la rue Pérou?
— Me suivre à la guerre, m'aider à poursuivre et à combattre l'ogre.
Pour le coup, l'épicier crut bien que son voisin avait tout à fait perdu l'esprit et, pour ne pas le heurter de front, il répondit par un biais adroit :
— DamI monsieur le chevalier, je ferais bien campagne avec vous, mais j'ai ma boutique...
— Je te l'achète.
— Mauvaise affaire! nous y perdrions tous les deux. En vendant de la chandelle et des raisins secs, je trouve encore moyen de vivoter; l'argent que vous me donneriez de mon pauvre fonds ne me procurerait pas seulement de l'eau à boire. Sans compter que ça vous gênerait peut-être, ajouta timidement Cassonade.
— Et si jc^te le payais cinq mille francs comptant?
— C'est juste moitié plus qu'il ne vaut, s'écria l'honnête débitant, et je ne voudrais pas bénéficier sur vous.
— Ne t'inquiète pas de moi. J'en ai gagné vingt mille ce soir.
— Vingt mille francs! Oh! alors... oui, mais... mais j'ai ma femme! s'écria Cassonade, poussé dans ses derniers retranchements.
— C'est vrai! je n'y pensais plusl
— Moi, j'y pense bien, quoique je ne la voie pas souvent. Qu'est-ce qu'elle dirait, mon Dieu! cette bonne Pétronille, si elle savait... Après ça, ajouta l'épider, comme s'il se ravisait tout à coup, peut-être bien que les cinq mille francs la feraient réfléchir.
— J'irai lui parler demain. Où demeure-t-elle?
— Faubourg Saint-Jacques; mais on la trouve plus souvent au lavoir du pont Saint-Michel, car vous savez qu'elle est maîtresse blanchisseuse.
— C'est bien! je me charge de la décider, dit Cambremer avec un geste plein de résolution.
Cassonade, lui, semblait plongé dans des réflexions ardues. Il avait ôté sa casquette de loutre et se grattait le front avec acharnement.
— Sans être trop curieux, monsieur le chevalier, dit-il après une minute de cet exercice, pourrais-je vous demander en quoi consistera l'emploi que vous me destinez?
— A me servir partout et en toute occasion, comme les écuyers servaient autrefois les chevaliers errants.
L'épicier n'avait pas une idée bien nette de ce que pouvaient être jadis les fonctions d'un écuyer, mais il crut devoir se contenter momentanément de cette explication. Au fond, la perspective de quitter son com-
S8 LE GHEVALIEA CASSE- GOÙ
merce ne lui déplaisait pas trop, car il y faisait de médiocres affaires. De plus, il se sentait porté d'une vive affection pour son aventureux voisin, et il redoutait fort les scènes dont son épouse Pétronillc le gratifiait assez fréquemment.
—Ma foi! monsieur, s'écria-t-il après un assez long silence, nous causerons de tout ça demain; pour le quart d'heure, je crois que ^X)us feriez bien de vous coucher et de prendre un peu de repos. M"* Mongis s'est chargée de la petite fille, le blondin auqpief vous avez cédé votre lit dort comme une souche. C'est le moment d'en faire autant et je vous souhaite le bonsoir.
— Que je voudrais donc être à demain ! murmura le chevalier en continuant à se promener à grands pas dans la salle.
Francis Cambremer aurait bien pu aller se coucher après tant d'émotions, et n'en aurait pas moins eu le droit de dire, comme Titus, qu'il n*avait pas perdu sa journée. Il est vrai que son lit était occupé, mais celui de la chambre bleue restait libre, et c'était le cas ou jamais de prendre un repos si noblement gagné. Il eut même quelque velléité d'aller s'étendre à la place de la petite fille et d'essayer de dormir; seulement son imagination galopait si fort qu'il jugea le sommeil impossible pour le moment. Pour se calmer un peu, il prit place devant sa grande table de chêne et se mit à feuilleter un roman de chevalerie.
C'était sa distraction favorite et en même temps son remède le plus sûr contre les écarts de son cerveau exalté. Quand il se sentait emporté trop vite sur la pente de quelque entreprise hasardeuse, il lisait la Chanson de Roland, ou YÎBistoire des Chevaliers de la Table ronde. Lbs exploits fabuleux des héros du moyen
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âge et leurs prodigieux coups d'épéc lui faisaient prendre en pitié les mesquines rencontres de la vie moderne et, après une heure ou deux de voyage dans le passé, il envisageait le présent avec plus de sagesse.
Cette nuitrlà pourtant, il eut beau se plonger dans les récits les plus épiques, il ne put parvenir à chasser entièrement le souvenir des réalités toutes récentes qui avaient rempli sa soirée. Dans les images qui remplissaient le vénérable in-folio posé devant lui, il croyait voir la représentation des combats qu'il se proposait de livrer aux persécuteurs de l'ange aux tresses brunes. Les figures des enchanteurs félons prenaient des airs de ressemblance avec le colosse barbu de la loge grillée et il s'imaginait chevaucher lui-môme sous le heaume et le corselet des preux.
C'est que, pour la première fois de sa vie peut-être, Francis venait de rencontrer une aventure telle qu'il la rêvait depuis bi«n des années; car il avait passé son existence à courir après l'imprévu, et Timprévu semblait le fuir avec la même obstination qu'il mettait à le poursuivre.
Né à Saint-Malo, sous le Consulat, il avait passé son enfance à entendre lire des bulletins de victoire, et il attendait avec impatience l'âge où il pourrait s'engager, quand la chute de l'Empire était venue couper court à ses aspirations belliqueuses. Son père, un vaillant capitaine qui, sur son brick-corsaire, avait couru toutes les mers du globe, son père, qui le berçait avec des récits de combats et d'abordages, le destinait naturellement à la marine. Par malheur, il était mort six mois avant l'entrée des alliés à Paris, et Francis, qui avait perdu sa mère en venant au monde, s'était trouvé orphelin à treize ans et maître à sa majorité d'une
fortune assez ronde, glorieusement conquise sur les Anglais.
Le jeune héritier, à défaut d'expéditions guerrières, avait voulu essayer des voyages lointains; mais une amère ironie du sort l'avait condamné pour toujours à la terre ferme. Ce descendant d'une race de navigateurs, cet enfant d'une ville où on naît matelot, était sujet au mal de mer, à ce point qu'il avait failli mourir à sa première traversée.
Ce fut pour lui une cruelle désillusion et il la ressentit si vivement qu'il voulut quitter la Bretagne. La vue d'un navire lui crevait le cœur. Il s'en vint à Paris, et, sous prétexte d'y étudier le droit, s'installa au quartier latin, où il eut force duels et quelques amourettes. A sa grande surprise, il découvrit au bout de trois ou quatre ans que cette vie-là ne l'amusait pas du tout. Gambremer avait beau se battre à tout propos et jeter son cœur à tous les vents de la Grande-Chaumière, il ne rencontrait point son idéal.
G'était le temps où Ton commençait à se passionner pour l'indépendance de la Grèce, et le romanesque étudiant n'eut garde de manquer une si belle occasion de donner un corps à ses chimères. Il s'embarqua bravement pour la Morée, arriva dans le port de Nauplie après des souffrances incroyables, et, en mettant le pied sur la terre des Hellènes, il attrapa une fièvre pernicieuse qui le cloua pour un mois dans son lit. Six se maines après, les médecins le renvoyaient en France avec défense expresse de jamais rentrer dans la malsaine patrie de Thémistocle.
La mer lui était interdite, la guerre ne voulait pas de lui; force fut donc au pauvre Gambremer de se résigner à vivre de la vie prosaïque d'un bourgeois. Le
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coop était rude, mais Dieu lai envoya une consolation.
Il aima, et cette fois de toutes les forces de son âme, une jeune fille charmante et il l'épousa. Quinze mois après, il était veuf et père d'une fille sur laquelle il concentra toutes ses affections. L'enfant n'avait pas encore quatre ans qu'elle mourut entre ses bras, d'une angine. Francis se trouva seul au monde.
Il n'avait plus rien qui l'intéressât sur la terre et il eommença une existence toute nouvelle. Rompant tout à coup avec ses anciennes relations, il réalisa toute sa fortune, la déposa à la Banque de France et fint s'installer dans les solitudes de la rue Férou. Là, il s'arrangea une vie que l'étude et les bonnes œuvres remplissaient à peu près tout entière, mais qui ne manquait pas d'excentricité.
D'abord il avait simplifié la gestion de ses intérêts, en prenant tout bonnement sur son capital, au fur et à mesure de ses besoins; ensuite, il ne recevait personne, et il ne lisait jamais un journal. Son unique occupation consistait à faire la chasse aux infortunes, pour les soulager, et à redresser les torts, quand l'occasion s'en présentait. Le reste de son temps, il le passait dans les espaces imaginaires, c'est-à-dire à rêver de générosités impossibles et d'expéditions chimériques.
Il faut bien avouer que, dans sa carrière de bienfaiteur des pauvres et de défenseur des faibles, sa malchance habituelle ne cessait pas de le poursuivre. Il ne rencontrait jamais que des misères tout unies qui se laissaient assister, sans qu'il lui en coûtât d'autre peine que de puiser dans sa caisse, ou des entreprises exemptes d'obtacles et dépourvues de traverses. A peine avaitril trouvé le moyen de risquer sa vie pour les au- I *
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très deux fois dans un incendie, trois fois dans la rivière et quatre ou cinq fois en duel.
Il avait gagné à ces divers sauvetages le surnom de chevalier Casse-Cou qu'on lui donnait dans le quartier et qu'il acceptait sans trop se fâcher. Mais il n'était pas heureux.
Le perpétuel travail qui s'opérait dans son cerveau maintenait Cambremer dans un état de surexcitation permanente, et, faute d'aliment suffisant, son activité physique et morale menaçait de lui jouer un fort mauvais tour. Il usait son cœur à force de le gonfler pour de nobles causes et son cerveau à force de le tendre sur de généreux projets. Au plus fort de ses crises, il se décidait parfois à prendre quelques distractions, et, dans ces cas extrêmes, il usait des entrées que ses relations d'autrefois lui avaient fait obtenir, pour aller à rOdéon entendre une tragédie du vieux répertoire, ou bien, mais beaucoup plus rarement, assister à la première représentation d'une pièce nouvelle. C'était même un de ces hasards qui, dans cette mémor^le soirée, l'avait enfin jeté sur la piste d'une aventure telle quil la souhaitait depuis sa jeunesse.
A son appréciation, — et il se connaissait en équipées hasardeuses, — tout se trouvait réuni pour le succès de la campagne qui s^ annonçait. Innocents persécutés à venger, méchants à punir, égarés à ramener dans le droit chemin, rien ne manquait à ce programme digne de tenter Amadis des Gaules. Et, par surcroît de bonheur, Francis rencontrait, dès le début de Tentreprise, des auxiliaires intelligents et dévoués. M"* Mongis et sa fille se trouvaient là comme à point nommé, pour recueillir l'enfant qui aurait pu le gêner dans l'odyssée qu'il méditait.
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Carabremer, depuis près de deux ans, avait ?u ses voisines à Tœoyre et il professait pour elles une profonde admiration. La communauté de malheurs entre lui et la pauvre veuve avait amené un premier rapprochement; le spectacle quotidien des vertus de M"^ Marthe avait fait le reste. C'était de la part du chevalier une sympathie discrètement exprimée que la mère et la fille lui rendaient amplement. Mais les relations n'en restaient pas moins assez rares et on y mettait de part et d'autre une sorte de coquetterie. Il avait fallu une circonstance comme celle de l'enfant miraculeusement retrouvée pour que les dames du second étage pénétrassent dans l'appartement où Cambremer n'admettait jamais personne qu'à son corps défendant.
Le bon Francis s'en applaudissait tout en tournant les pages de son héroïque bouquin, mais il se félicitait encore bien davantage d'avoir su entraîner dans son orbite aventureux le paisible et sage Cassonade. Sans se l'avouer trop à lui-môme, Cambremer avait eu plus d'une occasion d'admirer et d'envier le robuste et simple bon sens dont la nature avait pourvu son ami l'épicier et, maintenant qu'il se considérait comme ayant charge d'Âmes, il faisait grand fonds sur un lieutenant aussi raisonnable.
Jacques Courapied, dit Cassonade, avait vu le jour sous les piliers des Halles où ses parents exerçaient la modeste profession de regrattiers. Il avait quelques années de moins que le chevalier, mais il le dépassait de cent coudées pour la science pratique de la vie, et une expérience chèrement acquise dans l'exercice de trois ou quatre métiers le mettait en état de lutter avec avantage contre des difficultés usuelles où Cambremer aurait perdu vite son latin. Tour à tour saute-ruisseau,
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garçon de bureau, domestique, et finalement mari d'une blanchisseuse, Gourapied avait fini par acquérir sur ses épargnes un petit fonds d'épicerie oh il gagnait à peine de quoi vivre. C'était bien l'homme qu'il fallait pour compléter les qualités et atténuer les défauts du chevalier.
Aussi Gambremer, à force de méditer sur les avantages de la collaboration de Gassonade, en vint-il bientôt à ne plus douter d'une réussite complète. Il ferma son livre et se mit à arpenter la salle, en rêvant à l'emploi de sa matinée du lendemain. Il se proposait de commencer par Taifaire de son jeune protégé qui dormait dans la chambre voisine, et l'idée lui vint de s'assurer que son sommeil n'avait pas été interrompu. Il ouvrit doucement la porte et regarda. Le lit était vide.
Le chevalier crut d'abord s'être trompé, car la chambre était assez mal éclairée, mais, en s'approchant du lit, il fut obligé de reconnaître que le dormeur avait disparu.
Gela tenait presque du prodige ; Francis n'avait pas bougé de la pièce voisine et il n'avait pas entendu le moindre bruit. Peu s'en fallut que, dans le premier moment de surprise, il ne crût à quelque méchant tour d'un enchanteur, ou, ce qui pour lui était tout un, du géant barbu de la loge; car les événements de la soirée commençaient à se mêler dans son esprit et il rattachait, sans trop savoir pourquoi, l'histoire du jeune homme de Frascati au drame de TOdéon.
Pendant qu'il réfléchissait à ce bizarre événement , une porte qui donnait dans l'antichambre s'ouvrit tout doucement et le joueur entra sur la pointe du pied. En apercevant Francis, dont la longue personne apparaissait éclairée par le flambeau resté dans la salle d'armes, il fit un bond de frayeur et voulut fuir.
— N'ayez pas peur, mon cberenfant, vous êtes chez un ami, lui cria le chevalier.
— Un amil... mais... je ne vous connais pas, balbutia le jeune bomme.
Sa figure exprimait Tétonnement le plus comique, et il n'était pas difficile de deviner ce qui lui était arrivé. Le lourd sommeil de l'ivresse ayant pris fin, il s'était réveillé dans un appartement inconnu, sans pouvoir s'expliquer comment il y était venu^ car un des premiers effets de l'alcool est de troubler la mémoire. Obéissant alors à un instinct vague, le joueur dégrisé s'était levé pour chercher à sortir de cette maison, où il se sentait mal à son aise, mais il avait erré au hasard sans réussir à trouver Tescalier.
— Vous ne vous rappelez donc pas que nous avons fait connaissance à Frascati? dit gaiment Cambre mer.
Le visage déjà bien pâle de l'adolescent devint livide, et il fut pris d'un tremblement nerveux.
— J'ai donc l'air bien méchant! reprit le chevalier en s'avançant les deux mains ouvertes.
— C'est vous qui étiez assis à côté de moi an caveau du Sauvage, s'écria le jeune homme, c'est vous que j'ai...
Il n'acheva pas, car les paroles s'arrêtèrent dans sa goi^e et ses jambes se dérobèrent sous lui.
— Eh! parbleu! oui, c'est moi, ditCambremer en le soutenant pour l'empêcher de tomber, et vous voyez bien que je n'ai pas de mauvaises intentions à votre endroit, puisque je vous ai procuré un bon gîte pour cette nuit.
— Oui, je comprends, murmura le joueur en se parlant à lui-même, il m'a enfermé ici pour être sûr que
66 LE GnEVALIBB GASSE-GOU
je ne lui échapperai pas, et demain matin il enverra prévenir la police.
— Allons, continua le chevalier, venez causer un brin avec moi; je suis sûr que nous avons une foule de choses à nous raconter tous les deux...
Il lui avait pris le bras et il l'entraînait en riant dans la salle d'armes. Le jeune homme se laissa conduire avec rindilTérençe d'un condamné qu'on mène en prison.
— Asseyez-vous là, ami, et bavardons un peu, dit Francis en lui offrant un fauteuil encombré par divers objets très disparates.
On y voyait entre autres choses ime paire de pistolets posée sur un atlas relié en maroquin.
— Que voulez-vous? je n'ai pas beaucoup d'ordre, reprit le chevalier, et tous mes sièges sont occupes ; mais, en s'ingéniant un peu, on arrive à s'asseoir. Posez toute cette ferraille sur la table, et...
Il n'acheva pas. Le joueur venait de saisir une des armes et, appuyant le canon sur son front, il avait pressé la détente. Mais le chien s'abattit avec un bruit seo et le coup ne partit pas.
— Malheureux I s'écria Cambremer en lui arrachant le pistolet; mais ce n'est donc pas assez d'avoir voulu me tuer ce soir...
— Monsieur, dit l'adolescent d'une voix sourde, vous savez bien que je suis déshonoré, et que j'ai deux fois mérité la mort... Par pitié pour ma famille, laissez-moi me brûler la cervelle I
— Comment 1 insensé que vous êtes, vous vous figurez que j'aurai pris la peine de vous suivre et de vous ramener ici pour vous fîicilitcr un suicide!... Allons donc! D'abord, je vous préviens que mes armes à feu
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ne sont pas chargées, et voas auriez bien de la peine à vous tuer avec mes hallebardes ou mes colichemardes,
— Ainsi, monsieur, vous êtes impitoyable... vous avez résolu de me livrer à la justice?...
— Et qui vous parle de cela, sarpejeu ! cria le che- Talier.
— Je ne comprends plus, balbutia le jeune homme.
— Asseyez-vous et écoutez-moi, si vous voulez comprendre. Voyons, commença Gambremer, dès qu'il vit son hôte campé dans le fauteuil, les gros péchés que vous avez à vous reprodier ce soir, c'est d'avoir perdu votre aident d'abord et de vous ôtre grisé ensuite. Il n'y a pas là une raison suffisante pour vouloir mourir quand on a... quel âge avez- vous?
— Vingt ans bientôt.
— Quand on n'a pas vingt ans.
— Il y a une chose que vous oubliez et une autre chose que vous ignorez, dit amèrement le joueur.
— Lesquelles, mon jeune ami?
— Vous oubliez que j'ai tenté de vous assassiner pour TOUS voler...
— Bahl bahl laissez-moi donc tranquille! vous aviez bu la moitié d'une bouteille d'eau-de-vie, et vous ne saviez plus ce que vous faisiez.
— Vous ignorez que l'argent que j'ai perdu ne m'appartenait pas, qu'on me l'avait confié, et que j'ai abusé...
— D'un dépôt que vous devez rendre...
— Que je dois rendre demain ou plutôt ce matin.
— Mon Dieu ! je n'en étais pas sûr, mais je m'en doutais bien un peu«
— Soit ! puisque vous êtes si clairvoyant, vous devez savoir ce qui m'attend?
— Mais rien de bien désagréable, que je sache. L'obligation d'aller trouver le destinataire de cet argent et de lui remettre ses fonds.
— En effet, et comme je n'ai aucun moyen de me les procurer...
— Pardon! vous en avez un, dit doucement le chevalier.
— Et lequel, s'il vous pladt?
— Oh I un moyen bien simple! Vous allez prendre du papier, de l'encre et une plume, m'écrire un reçu de la somme qui vous manque, et je vais vous la compter à l'instant même.
' — Monsieur! s'écria l'adolescent d'une voix que l'émotion faisait trembler, vous ne raillez pas, j'espère... oh! non I ce serait trop cruel I
— Pauvre enfant! murmura le chevalier en lui prenant la main, vous ne devinez donc pas que, depuis votre sortie de Frascati, je vous guette pour vous sauver...
— Et j'ai voulu... Ah! je suis un misérable, dit le jeune homme en se frappant le front avec désespoir.
— Chut! ne parlons plus de cela et causons sérieusement. D'abord, je dois vous dire qu'il y a une condition...
— Ah!
— C'est que vous allez me raconter votre vie, à charge de revanche. Gomme j'espère que nous serons maintenant une paire d'amis, il faut bien que nous nous connaissions.
— Ah I monsieur, mon histoire n'est pas longue, dit l'adolescent à moitié fou de joie. Je me nomme Paul Yernier. Ma mère est veuve et n'a plus que moi au monde. Elle vit à Saint-Omer des revenus d'une ferme
qui coDsiitae toat son avoir, car mon^père, après avoir été riche, s'est presque ruiné au... au jeu. C'est de lui, hélas ! que je tiens ce malheureux penchant.
— Hier, ce n'était donc pas la première fois? demanda Gambremer.
— Non... une nuit déjà... Mais laissez-moi achever mon récit. Il y a six mois que ma mère, craignant pour moi Foisiveté d'une petite ville, m'envoya à Paris, en m'adressant à un banquier qui avait été autrefois en relations d'a£faires avec notre famille. Il m'accueillit à merveille et me prit pour secrétaire en me promettant de s'occuper de mon avenir si je me conduisais bien.
En parlant de sa situation chez le banquier, la voix de Paul Yemier avait commencé à s'altérer.
— Hier, continua-t-il en baissant le ton, M. Bousenna m'envoya toucher chez un de ses commettants...
— Votre banquier s'appelle Bousenna ! singulier nom !
— Il est d'origine étrangère et il habite Paris depuis peu de temps. Il m'envoya donc toucher une somme de dix mille francs...
— Ah! tant mieux!
— Gomment?
— Oui, j'avais peur que le chiffre ne fût plus fort, murmura le chevalier dont les finances n'étaient pas inépuisables.
— Quand M. Bousenna me donna cet ordre, il était près de quatre heures et les bureaux allaient fermer; lui-môme devait s'absenter pour toute la soirée ; il était donc probable que j'allais avoir à conserver cette somme jusqu'au lendemain matin.
— Pauvre enfant! on croirait vraiment que cet homme a voulu vous tenter !
— Je ne le pense pas, mais, s'il avait eu cette idée,
il n'aurait que trop réussi. Dès que cet argent a été dans ma poche, j'ai absolument perdu la tête. 11 me semblait que les billets de banque placés dans mon portefenille me brûlaient la poitrine. Je me défiais de moi-même ; je voulais rentrer chez moi et me coucher; mais déjà je n'y voyais plus clair. Le client demeurait rue d'Anjou, et, pour aller à la porte Saint-Denis, où je demeure, il me fallait passer devant Frascati...
— Je devine tout 1 Vous êtes monté, et...
— Et j'ai gagné, monsieur, j'ai gagné! Une première série à rouge m'adonne soixante-douze mille francs... j'aurais dû me lever et emporter toute une fortune... ou plutôt passer à noire et suivre votre veine... je sciais riche maintenant, et je pourrais...
— Taisez-vous, malheureux! taisez-vous! s'écria Gambremer, effrayé d'entendre ces éclats de la passion qui rongeait encore le cœur de Paul Vemier.
— Oh! monsieur! dit le jeune homme avec exaltation, on voit bien que vous ne savez pas ce que c'est que la lutte contre ce dieu aveugle... qu'on appelle le hasard... le vaincre, le tenir sous ses pieds et puis sentir qu'il se relève et qu'il vous échappe.
Le bruit de la sonnette de l'appartement timidement agitée interrompit cet hymne adressé au démon du jeu.
— Qui diable peut venir chez moi à pareille heure? dit Gambremer.
— Mais, fit observer le jeune homme, le jour commence à poindre.
C'était vrai. Quand il se plongeait dans la lecture de ses romans de chevalerie, le bon Francis perdait complètement la notion du temps, et la nuit entière s'était écoulée sans qu'il s'en aperçût.
— Vous avez raison, dit-il, l'aube blanchit déjà, et
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c'est peui-^tre l'ami Cassonade; il a Thabitude de se lever bien avant Taurore.
Tout en parlant, Gambremer se dirigeait vers Tantichambre, suivi de son hôte qui, depuis sa promesse, sefliblait craindre de le perdre de vue. Il ouvrit la porte et se trouva en présence de M"* Marthe Mongis.
— Je vous demande pardon, monsieur, de vous déranger de si bonne heure, dit la jeune fille; mais j'ai pensé que vous seriez bien aise d'avoir des nouvelles de cette chère petite.
— Ohl mademoiselle, que je vous remercie, dit Gambremer avec effusion.
— Elle doit; mais elle s'est réveillée deux fois celte Qoit, et, si vous l'aviez vue jeter ses petits bras autour du cou de maman...
Paul Vemier se tenait derrière le chevalier et Martiie ne l'avait pas encore aperçu. Elle poussa un petit cri de surprise quand elle le vit et ramena vivement autour de son cou un fiichu qui avait glissé sur ses épaules.
Dans la simplicité de sa toilette matinale, la fille de M"* Mongis était charmante. Sa taille ronde et souple K dessinait sous sa robe de laine avec une grâce à faire envie à une duchesse, et son opulente chevelure blonde encadrait son frais visage bien mieux que si elle eût été emprisonnée dans un chapeau.
Le|eune homme la regardait avec une admiration presque passionnée et il fallait que l'impression produite sur lui par cette ravissante apparition fût bien vive, pour qu'il oubliât ainsi tout à coup le jeu, le banquier et l'argent* Marthe baissait les yeux modestement, mais elle n'aurait pas été femme, si elle n'avait pas trouvé le temps d'examiner Paul à la dérobée et^
il faut le dire, Paul était fort bien. Il avait le front blanc et élevé, le regard doux et intelligent, les lèvres rouges et une physionomie aimable et gaie, quand l'Âpre soif de l'orne l'enlaidissait pas.
Gambremer js'était parfaitement aperçu de ce rapide échange de coups d'œil sympathiques, et il souriait d'aise à une idée qui venait de germer dans sa tête. Jamais son imagination n'était plus vive que lorsqu'il s'agissait de trouver des combinaisons pour arranger le bonheur des autres.
— Qui sait, pensait-il, si, avec le temps, je ne réussirai pas à faire deux heureux?
— Adieu, monsieur, dit Marthe, je vais chercher le lait et je suis déjà en retard ; quand notre petit ange se réveillera tout à fait, je veux qu'elle trouve une bonne tasse bien chaude.
Tout cela fut dit d'une voix harmonieuse, et avec un air de cordiale gaîté qui alla droit au cœur du chevalier.
— Ma chère voisine, dit-il en riant, je ne sais vraiment pas comment j'ai mérité le bonheur de loger dans la môme maison que vous et jamais je ne pourrai vous payer la dette de reconnaissance que j'ai contractée cette nuit.
— Mais si I mais si ! en nous laissant la petite... Si vous saviez comme nous l'aimons déjà I
Gambremer redevint triste. Il pensait que l'heure allait venir d'éclaircir tout ce triste mystère et il se demandait ce qui adviendrait de la pauvre orpheline.
— Jlrai voir M"' Mongis aujourd'hui, dit-il en faisant un effort pour cacher son émotion, dès que j'aurai pu obtenir les renseignements dont j'ai besoin sur la famille de cette enfant.
LE GHBYALIEa GASSE-COU 73
— Oh! je vais prier le bon Dieu pour que nous ne soyons pas obligées de nous en séparer.
— Et peut-être, ajouta le chevalier, oserai-je demander à madame votre mère la permission de lui présentermon jeune ami que voici... M. Paul Yemier.
Marthe rougit un peu, salua avec une grâce embarrassée qui lui allait à merveille, et se mit à descendre l'escalier avec la légèreté d'un oiseau.
— Quelle charmante personne! dit le jeune homme dès qu'elle eut disparu.
— Regrettez-vous toujours que mon pistolet ne fût pas chargé ? demanda gaiment Cambremer.
Un nuage passa sur le front de Paul. Il avait revu par la pensée les horribles scènes de la nuit et la figure du banquier qui allait lui demander compte de cet argent honteusement dissipé.
— Allons, reprit le chevalier, ne parlons plus de cette vilaine histoire et venez me signer un reçu de dix mille francs.
Le jeune homme tressaillit et son visage s'éclaira.
— A quelle heure devez-vous paraître à votre bureau, continua Francis en se dirigeant vers la salle d'armes.
— M. Bousenna descend dès sept heures du matin dans son cabinet, murmura Paul.
— Diable I mais alors nous n'avons pas de temps à perdre.
— Quoi! monsieur, vous voudriez...
— Vous accompagner. Mon Dieu ! oui. Y voyez-vous quelque inconvénient?
— Non, certes! balbutia le jeune homme; seule* ment, je crains que votre présence près de moi, ne paraisse singulière, et...
— Et que votre patron ne se doute de quelque chose en vous voyant ramener par un inconnu?
Paul fit un signe de tète affirmatif.
— Soyez tranquille, j'ai pour aller le voir un prétexte tout naturel.
Le chevalier, tout casse-cou qu'il était, ne manquait point de bon sens, et il avait bien ses raisons pour vouloir reconduire son protégé. Frascati n'était pas ouvert au point du jour, mais Cambremer savait que le cœur d'un joueur ne se ferme jamais à l'espérance, et il se défiait de la fièvre qu'allume la possession d'une grosse somme.
— En le ramenant moi-même, pensait-il, je serai sûr qu'il rendra l'argent, et, une fois qu'il l'aura rendu, je ferai en sorte que cet homme ne le tente plus. Voici les dix billets, dit-il tout haut en tirant une liasse de sa poche, et voici de quoi écrire.
Paul Vernier ne se fit pas prier pour efi'ectuer l'échange de sa signature contre celle du caissier de la Banque de France, et Cambremer, qui l'observait, surprit un éclair dans ses yeux.
— J'ai bien peur qu'il ne soit pas guéri-, se disait le bon chevalier qui se félicitait de plus en plus de sa ré solution prudente.
— Monsieur, balbutia le jeune homme, je ne sais comment je pourrai jamais reconnaître ce que vous faites pour moi. Vous m'avez sauvé la vie cette nuit, ce matin vous me rendez l'honneur...
— Et je compte que vous le garderez, dit Cambremer d'un ton grave ; mais je crois qu'il est temps de partir... Où demeure-t-il votre banquier?
— Boulevard Bonne-Nouvelle.
— Bon ! Nous allons prendre une voiture à la place
LE CHBTAUBA CASSB-COD 75
Saint-Sulpîce et nous serons chez lui dans une demiheora,
Paul Veraiar n'éleya plus d'objection, les deux nouyeaux amis sortirent ensemble et descendirent bras desBUJB bras dessous, la rue Férou. La figure du jeune honune se ressentait des émotions de la nuit, mais le cbevalier ne semblait pas s'apercevoir de la fatigue, et, peiftdftiKt le trajet «a fiaci«, 4^ fut lui qui JQii touB les frais 4e la conversation*
La voiture s'arrêta devant une grande et belle maîsM bilja «u* le boulevard^ à peu près en &ce du tbé&fre du Cyamase. Paul Vemier guida silencieusement son protedettr à travée uAe longue cour, et prit un escalier tournant et assez obscur»
— C'est ici, diiril an «'arrêtant à l'entre^sol, devant WM porte ftu nîlieu de laquelle on lisait sur une plaque de eûre:
K. BoHBerma et C^ Escompte tt recouvrements.
Cette entrée n'avait rien de majestueux et Coanbrùaer eut un va^yie soupçon que les opérations de banqae du «enr Boueenna pouvaient bien se compliquer d'un peu d'vHBwna* £on protégé sonna timidement, un pas kmrd se fit enteikU*e k l'intérieur et la porte entrebâillée lalua voir «n bomme vêtu d'une robe de chambre à ramages.
— Ah I ail I c'est VMM I dit 4ine voii:rude«
Le càevalier, asses surpris de voir un banquier ouvrir iniHBém« àses clients, erut devoir prendre la parole pour éviter m Jeiune hooune reAiharz-as d'une présen* tation.
— Monsieur, dit'^il, je suis un ami de la famille de
M. Paul Vernier, et je me suis permis de raccompagner ce matin pour vous entretenir d'une affaire urgente.
H. Bousenna lança au visiteur inconnu un regard malveillant; mais, après une seconde de réflexion, il se décida à livrer passage.
— Une affaire urgente I grommela-t-il, très bien! je devine de quoi il s'agit. Entrez.
Cette invitation peu courtoise fut suivie d'une sorte de ricanement qui donna fort à réfléchir à Gambremer.
— On dirait qu'il sait que cet enfant a perdu, et qu'il s'imagine que je viens lui demander grâce pour lui , pensait-il, en suivant le banquier dans son cabinet.
Une fois dans ce sanctuaire assez mal éclairé par le jour qui filtrait à travers une fenêtre unique, Francis se mit à observer ce personnage avec curiosité. Il était très grand et de puissante encolure; sa figure large et son menton complètement rasé lui donnaient au premier aspect un air pacifique énergiquement démenti par l'éclat de ses yeux et la contraction de ses lèvres,
— Où sont les dix mille francs que je vous ai envoyé toucher hier? demanda brusquement à Paul le rogue financier.
Il ne vit pas sans doute le mouvement du jeune homme qui, au lieu de répondre, cherchait son portefeuille, car il continua sur un ton menaçant :
— Je vous préviens que je n'admettrai ni excuses, ni répondants. L'argent ou le commissaire de police!
— Voici les dix mille francs, monsieur, dit Paul Vernier, pendant que le chevalier outré de la sortie féroce du banquier se demandait s'il n'allait pas lui sauter à la gorge. H. Bousenna fit un haut-le-corps en apercevant les billets. Il les prit pourtant, les compta avec soin et les enferma dans un tiroir de son bureau.
Toat en se livrant à ces diverses opérations, il regardait Gambremer d'un air soupçonneux.
— A quelle circonstance, monsieur, dois-je l'honneur de votre visite? lui demanda-t-il après un moment de silence.
— Monsieur, dit le chevalier, je serai bref, car je sois très pressé. Yoici le cas qui m'amène. Je pars ce soir pour un voyage d'un mois, et je juge inutile d'emporter mon argent avec moi. Mon jeune ami, qui a l'avantage d'être votre secrétaire, m'a dit que vous consentiriez peut-être à prendre mes fonds en dépôt jusqu'à mon retour.
— Cela peut se faire, monsieur, répondit le banquier avec une froideur qui parut à Gambremer trop marquée pour être sincère.
— ^A merveille I Je reviendrai dans l'après-midi verser à votre caisse, cria Gambremer en gagnant la porte.
— Avant quatre heures, s'il tous plaît, dit M. Bousenna en grimaçant un sourire qui découvrit une double rangée de dents blanches comme l'ivoire.
— Cest entendu. Bonjour, mon cher Paul, venez me voir!
En jetant cet adieu à son protégé, le chevalier descendait l'escalier quatre à quatre. Il s'en allait tranquille sur le compte du jeune joueur, puisqu'il lui avait vu rendre les billets, mais l'étrange figure du banquier le préoccupait fort.
^- Où ai-je vu ces yeux-là? murmurait-il en remontant en voiture.