‹ Le chevalier Casse-CowChapitre 33 sur 52 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

GOMMBHT BALUCHON BIFIKA VH» SBCOIfM TROP TOT.

Quelques heures après cette orageuse entrerue, trois hommes montaient les marches du triste péristyle de l'Hôtel-Dleu.

Gambremer donnait le bras au fidèle Cassonade^ qui traînait un peu la jambe par suite de sa terrible culbute de la nuit précédente. Un grave personnage les précédait. A la coupe sévère de ses vêtements noirs et à sa cravaté blanche, on reconnaissait, du premier coup d'œil, un magistrat.

Ce petit groupe avait été accompagné jusqu'au bas de l'escalier par deux individus d'assez mince apparence, qui s'étaient discrètement arrêtés à la porte de rhôpital. Un observateur quelque peu sagace aurait deviné snr-le*champ leur profession d'agents secrets, et il ne se serait p^s trompé.

Les affaires du chevalier Casse-Cou marchaient à merveille depuis qu'il s'était décidé à laisser partir M. Bousenna, et il n'avait qu'à se féliciter d'avoir opté pour les moyens doux. D'abord il avait eu la joie de voir Paul Yemier se calmer et d'obtenir de lui la promesse formelle de ne plus penser au suicide. Il l'avait chapitré dans un coin avec un accent si cordial que le pauvre jeune homme s'était mis à fondre en larmes et avait

LE GHBVALISA CASSB-GOU ' M

juré à toûi hm» de consacrer toute son existence h réparer sa fauté.

Pendant cette semoncei M"** Mongis avait en soin d'occuper sa fille pour détourner son attention, et Marthe, tont en comprenant qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire, ne s'était pas doutée de la gravité des méfaits du coupable amoureux. Au fond, Gambremer n'avait pas le courage d'en vouloir beaucoup à son protégé, ear il entrevoyait d'odieuses machinations au fond de toute cette histoire. Il s'était donc contenté de l'enfermer dans son appartement en lui annonçant qu'il reviendrait le délivrer avant la fin de la journée.

Les voisines étaient remontées dans leur appartement où il eut été imprudent de laisser Bala toute seule, et le chevalier, rassuré sur les suites de son absence, avait suivi l'envoyé de la police jusqu'au commissariat de Vile Saint-Louis. Là, non-seulement il avait eu le bonheur de retrouver Gassouade à peu près intact, mais . encore la chance lui avait fait rencontrer un fonctionnaire intelligent et bienveillant. Ses précédentes relations avec les agents supérieurs de cette redoutable administration ne l'avaient pas gâté ,et, en entrant chez le commissaire, il se rappelait avec inquiétude les bévues de deux de ses collègues.

Il fut bientôt rassuré, car il eut affaire cette fois à un homme qui l'écouta avec beaucoup d'attention, lui posa des questions très judicieuses et, après un interrogatoire de plus d'une heure, lui promit son appui contre le Bousenna.

— On cherchait depuis longtemps, lui dit ce sagacc magistrat, la piste d'une association de coquins dont les exploits en tout genre désolaient la ville et la ban* lieue*

Or, le récit de Gambremer concordait en plusieurs points avec les indications déjà fournies par divers agents sur les faits et gestes de la bande. L'histoire du souterrain de la barrière d'Enfer entre autres était parfaitement connue, et la police savait aussi que le chef invisible des fraudeurs se cachait sous un nom d'emprunt et disposait de sommes considérables. Peut-être le commissaire prit-il pour un roman tout ce qui avait rapporta la scène de l'Odéon; mais l'espoir de faire une capture importante le décida à agir sans perdre un instant.

Gambremer avait tout dit, tout jusqu'à la criminelle faiblesse de son ami Paul, et il était entré dans les détails les plus précis sur les habitudes de M. Bousetina, sans oublier ses relations avec la femme à la fleur rouge et avec M. de Taulade. Toutefois, c'était chose assez délicate que l'arrestation d'un riche financier, et, avant d'y procéder, le magistrat voulut essayer d'obtenir un témoignage plus décisif que tous les autres en interro* géant Tunique survivant de Taccideut de l'île Louviers.

L'Hôtel-Dieu n'était pas loin, et il jugea à propos de s'y rendre sur-le-champ. Bien entendu, il se fit accompagner par Gambremer et Cassonade qui lui étaient indispensables pour la confrontation, et, de plus, il emmena deux agents pour le cas où il aurait besoin de leurs services.

Les portes de l'hôpital s'ouvrirent sans difficulté devant les trois personnes qui venaient remplir une mission judiciaire et on s'empressa de les éonduire auprès du blessé.

Le misérable qu'on avait relevé demi-mort sous un monceau de bûches avait été naturellement envoyé dans le service de chirurgie. Les visiteurs furent donc intro-

tS CUËVAUËft CASSE-GOn 93

duiis dans une des salles du rez-de-chaussée où riUustro Dupuytren exerçait encore son art à cette époque,

Gambremer, en mettant le pied dans ce triste lieu, sentit son cœur se serrer. H n'avait jamais vu, en fait d'hôpital, que l'ambulance militaire où il avait failli mourir en Morée, et il n'avait pas gardé un trop mauvais souvenir de ce séjour dans une grande maison b&tie à l'orientale et égayée par le soleil de la Grèce. Mais Tair, l'espace et le ciel bleu manquaient absolument à la longue galerie au fond de laquelle gisait le moribond qu'il venait interroger. Les hautes fenêtres grillées, les piliers massifs supportant les arcs surbaissés d'un plafond voûté, lui donnèrent la sensation qu'on éprouve en entrant dans une prison.

Le directeur de l'hospice avait été prévenu et con* duisit le commissaire et sa suite entre deux longues files de lits en fer uniformément garnis de rideaux blancs. C'était l'égalité devant la souffrance.

Le chevalier très ému distinguait à peine les visages pâles des malades, regardant les visiteurs avec cette curiosité qui naît de l'ennui. Autour de deux ou trois couchettes les rideaux étaient hermétiquement fermés. 11 comprit que la mort venait de s'abattre là et il passa vite.

L'homme gisait tout au fond de la salle. A son chevet veillait un interne à figure imberbe, avec une calotte grecque sur la tête et un tablier blanc noué sous les épaules. Il tenait un des bras du malade et lui tàtait le pouls, pendant qu'un prêtre priait agenouillé au pied du lit.

— Je crains que vous n'arriviez trop tard, dit le di« recteur à l'oreille du commissaire.

Quoique les traits du moribond fassent profondé*

U4 LB CHBVAUKt GAS8E-00U

ment aUérés, Cambremer le rocoanùt tout de suite*' pour être un des bandits qui l'avaient garrotté dans la voiture, et Cassonade prononça son nem tout bas, car il se souvenait très bien de l'individu que sa9 acoljtes avaient mis en factîoa sur le quai de Béthune an l'appelant Baluchon. Le malheureux se remémora san:» doute aussi les figures du chevalier et de son écuyer, car il devint encore plus pAle et il ferma lea yeux pour ne pas les voir.

^ Est-il en état de supporter un interrogatoire? demanda le directei^r à l'interne qui avait quitté un instant le malade,

-^ Ckù, pourvu que ce ne soit pas trop long. Il y a fracture de la colonne vertébrale; les membres inférieurs sont déj^ frojds et dans une demi-heure, une heure au plus, tout ser^ fini, mais il a encore toute sa connaissance.

— La question est de savoir s'il consentira & répondre, murmura le commissaire.

— Je le crois, car il vient de se confesser et Taumônier m'a dit qu'il se repentait.

Le prêtre qui avait uni les prières des agonisants se leva et s'approcha des visiteurs.

— Cet homme est un grand coupable, dit-il à voix basse, mais j'espère que Di^u lui pardonnera, et jesuiy sûr qu'il est prêt à reno\iyeler devant vous les aveux que je viens d'entendre.

Le commissaire ne perdit pas de temps et entama l'interrogatoire par des questions sur l'identité du pauvre diable qui lui répondit d'une voix faible, mais encoi^ distincte. Il se nommait réellement Baluchon, il était né à Belleville et n'avait jamais exercé aucun métieir hoB&ête» U reconjwssii^it ayoir toi^Ottl» vécu d'es-

eroqueries, de fraudes et de yola à nutin armée. Il ne niait ni renlèvement du monsieur qui était là, ni l'intention de le jeter dans la Seine.

Gambremer suivait ses réjHMues avec «ne attention fiévreuse. On arrivait à la partie la plus intéressante de l'interrogatoire et le eommissaire aborda les renseignements relatifs à M. Bousenna. Mais, soit que le moribond mit moins de bonne volmité à s'expliquer sur ce point, soit que les demandes fussent mal poeées, son langage devint plus obscur. U était évident qu'il avait jugé inutile de faire entrer dans sa eonfession les faits qui lui étaientpersonnellement étrangers, el qu'il ne se souciait pas de dire à la justice ce qu'il avait tû à la religion.

L'aumônier qui écoutait la déposition s'approeha du mourant, lui prit la main et lui ^t doucement ;

— Mon fils, soyez sincère, Dieu vous tiendra compte de votre francbise.

La figure du malbeureux se colora d'une rougeur passagère, et un tressaillement eonvulsif agita tout son corps.

— Et que voules-vous que je vous dise? murmurat-il d'une voix faible. J'ai volé, j'ai tué. Je l'avoue et je merepens. Dieu n'ordonne pas de dénoncer les autres.

€es mots furent dits avec tant de simplicité, que les assistants se regardèrent avec la même pensée dans les yeux. Gomment contraindre un boiame qui va paraûtre devant le souverain juge, comment le forcer à nuire à son proebain, si criminel que soit Téire qu'il s'agit de punir?

Le coBunissaire tira l'aus^^njar k P<urt et le pria d'essayer. Mais le vénérable prêtre secoua tristement ]a,

tète et déclara qu'il renonçait à faire parler le coupable.

— Peut-ôtre obtiendrais-je, en l'entendant de nouveau, des aveux plus explicites, mais ce serait le secret de la confession, et il m'est interdit de le révéler.

Cette réponse, faite d'un ton ferme, coupa court à l'insistance du magistrat.

— Dépèchez-vous, messieurs, vint dire tout bas l'interne qui observait avec attention le visage du malade; la paralysie fait des progrès et, d'un moment à l'autre, il peut perdre l'usage de la parole.

Gambremer éprouvait en ce moment la môme sensation qu'un mineur californien qui vient de découvrir un filon précieux et qui le voit subitement disparaître sous les eaux. La sombre énigme dont il avait cherché le mot au péril de sa vie allait encore s'obscurcir au moment où il croyait la résoudre. Le sphinx allait mourir avant d'avoir parlé,

— Voulez-vous que j'essaie d'interroger moi-même ce malheureux? demanda-tril en se penchant à l'oreillo du magistrat.

— Faites, dit celui-ci d'un air indifférent.

Le chevalier Gasse-Gou s'approcha du lit et regarda fixement le moribond dont les yeux se voilaient déjà.

i— Me reconnaissez-vous? dit-il doucement.

•— Oui, je vous reconnais et je vous supplie de me pardonner.

— Je vous pardonne. Tous n'avez été que l'instrumont d'un misérable et c'est lui qui répondra devant Dieu des crimes qu'il a ordonnés. Nommez-le-moi.

Les traits du mourant se contractèrent.

— Pavard, murmura-t-il d'une voix éteinte, où est Pavard?

Ce nom de Pavard ne représentait pour Gambremer absolument rien.

Pendant le triste séjour qu'il avait fait dans la voiture, au milieu des estafflers de Bousenna, le chevalier Gasse-Gou ne s'était guère occupé de savoir comment ils s'appelaient. Lié et bâillonné comme il Télait, toul ce qu'il pouvait faire c'était de reépirer et d'écouter. D'ailleurs, ce Pavard remplissait ce soir-là les fonctions de cocher, et il n'avait été question de lui que dans le cabaret du Lapin-qui- Saute, Or, pendant que Gassonade et Morillon occupaient le cabinet de la mère Rifflard, le pauvre Gambremer gémissait sur les coussins du fiacre. Aussi, quand il entendit le moribond parler d'un personnage inconnu, s'imagiua-t-il qu'il s'agissait du chef de la bande.

— G'est donc là le vrai nom de celui qui a commis tant de crimes? murmura-t-il.

L'écuyer intervint fort à propos.

— Mais non, mais non, s'écria-t-il; Pavard, c'est ce grand coquin que Morillon a repoussé d'un coup de pied en sautant sur le siège et qui s'est cramponné derrière la voiture.

— Oui, murmura le malheureux Baluchon d'une voix faible, je l'ai vu partir avec le fiacre... Où est-il?... l'a-tron pincé?...

n devenait évident que le sort du nommé Pavard l'intéressait particulièrement, et que le blessé entendait subordonner ses aveux aux nouvelles qu'on lui donnerait de son camarade.

Le commissaire, instruit par l'expérience, pensa surle-champ qu'il valait mieux affirmer l'arrestation de Pavard. Règle générale, les coquins se livrent d'autant plus facilement qu'ils soupçonnent davantage leurs

LE CflEVALIKR CASSE-COU

complices d'avoir parlé. Le foaclionnaire de la police s'apprêtait donc à essayer du vieux stratagème, qiii consiste à annoncer de faux aveux pour en obtenir d. vrais. Cambremer, qui n'était point au courant de> ruses judiciaires, vÎBt se jeter à la traverse.

— Mais non, cet homme n'est pas pris, sécna-t-ii; il s'est enfui avec la voiture, et il a échappé à toutes les recherches. Vous seul pouvez encore nous djrc la véritable histoire de votre chef, de ce misérable qui se cache après vous avoir abandonné dans la temlbe situation où il vous a jeté. . .

Taisez-vous donc, disait tout bas le commissaire en le tirant par le pan de sa redingote.

Mais cette fois la franchise naïve du chevalier avait fait ce que toute la diplomatie administrative du magistwitn'aHmt jamais obtenu. ,,ouiu

— Est-ce bien vrai, ce que vous me dites là / balbutia le mourant.

^ Mais oui, dit Cambremer étonné.

— Me jurez-vous que Pavard est en sûreté?

„ Je vous donne ma parole . d'honneur quA cet homme a disparu au moment où j'ai été délivwé, ei qu'il a'a point été retrouvé depuis.

^Çit pourra venir, dit le commissaire entre ««sdeats.

Fort heureusement. Baluchon ne l'entendit pas, ear cette menace aurait eu sans doute pour effet de lui fermer la bouche.

^ Ok \ s'il a échappé, dit lentem«at le blesf^, il est bien assez fin pour se mettre à l'abri... il aura déjà quiUé Paris... et alors.. . je peux parler.

.a vous savez, mon garçon, que les juges tiennent tP^ours compte des aveux, ii^rioii^^ le commisiiii^*

£B GHBYAUBil CAS^-GOU 99

— Ge tt'esi pas ça qui me décide, reprit Baluchon en soudant ayec amertume, car on ne me jugera pas, puisque je vais mourir; mais, voyez-vous, quand on s'embarque pour l'autre monde, on ne sait jamais ce qu'on y trouvera...

— Vous y trouverez Dieu, mon fils, dit gravement l'aumônier, Dieu qui lit dans les cœurs et qui pèse les actions des hommes.

— Ëh bien ! j'ai assez de mal à me faire pardonner, et jen« veux pas partir sans avoir dit ce qu'il faut pour empêcher le Vieux de continuer la vie qu'il mène ici.

— Le Vieux/ c*est Bousenna, dit tout bas Gambremer«

— Seulement, continua le moribond, ça me chiffonnait de laisser Pavard dans la peine, parce que... une fois... il m'a tiré dés pattes de vos agents... Mais, du m{»Bent qu'il a filé, je ne m'inquiète pas des autres...

— Dites-nous d'abord le véritable nom de celui que vous appelés le Vteuxy demanda le chevalier Gasse- Gou avec une émotion qu'il ne prenait plus la peine de dissimuler.

— Oh! pour ça, c'esl impossible. Il en a dix, s'il n'en a pas vingt.

— Mais il s'est nommé Biroulas, quand il faisait la fraude à la barrière d'Enfer, et il se nomme Bousenna quand il fait la banque au boulevard Bonne-Nouvelle.

— Oui, je crois que c'est à peu près ça ; mais ce n'est pas tout. Le Vieux change de nom comme il change de figure et il en a autant que de maisons.

— Cest donc le chef d'une vaste association de fraudeurs?

»— A Paris, oui ; mais, en province, il travaille aussi dans une autre partie.

iOO LE CHEVALIER CASSE-COU

— En province I s'écria Gambremer, qui pensa tout de suite au château anonyme reconnu par Baïa sur la fameuse gravure; dan& quelle province?

— Par là-bas... du côté de la mer... je ne pourrais pas vous dire au juste... il ne m'a jamais employé bois de Paris...

— Mais quelles affaires peut-il avoir sur la côte?

— Toujours la contrebande, et puis... et puis, la politique...

À ce mot très inattendu, le commissaire dressa Toreille et se rapprocha vivement du lit où agonisait le pauvre diable.

— Quelle politique... les chouans, n'est-ce pas? demanda-tril vivement.

— Peut-être bien... je ne sais pas... Ce n'est pas ma partie, répondit le blessé avec un tel accent de franchise qu'on ne pouvait guère conserver de doutes sur sa sincérité.

11 n'avait d'ailleurs aucunement la mine d'un partisan, et il était bien probable qu'en effet le mystérieux chef employait deux personnels bien distincts, selon qu'il opérait à Paris ou sur le bord de la mer.

— Dépêchez-vous, la langue s'épaissit déjà, souffla l'interne qui ne perdait pas de vue son sujet.

Cet avertissement fut comme un ooup de fouet qui excita Gambremer à pousser vivement l'interrogatoire et surtout à le ramener au sujet qui l'intéressait le plus.

— Mon ami, dit-il en prenant'la main du moribond, je ne voudrais pas vous fatiguer, et je n'ai plus qu'une chose à vous demander, mais je vous prie de me répondre nettement et de me dire tout ce que vous savei.

LE CHEYALIEfi CASSE-GOC 101

— Je ne sais pas grand'chose, car le Vieux ne nous racontait pas ses affaires, mais enfln... je ne mentirai pas au moment de mourir.

— Avez-vous eu connaissance de Tarrivée d'une jeune femme et d'une petite fille que Bousenna a fait venir ici, il y a quinze jours environ?

— Oui. C'est Pavard qui est allé les attendre à la barrière de Passy... Elles sont venues en poste... et elles ont logé rue Sainte-Barbe, dans le garni de là mère Hippolyte.

— Et le soir, il les a menées à l'Odéon?

-T- Ça, j'en ignore. Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'elles ne sont pas restées à Paris plus d'un jour ou deux.

— Et vous ne savez ni d'où elles venaient, ni qui elles étaient?

— Non, mais il y a apparence que ça tenait à la famille du patron, car Pavard m'a conté qu'il avait eu Tordre d'y mettre des égards...

A peine le blessé eut-il prononcé ces derniers mots qu'il fut pris d'un étouffement auquel succéda une sorte de boquet convulsif. Il devenait évident que les minutes qui lui restaient étaient comptées.

Le naturel compatissant de Cambremer eut à soutenir une lutte violente contre l'intérêt très louable qu'il prenait aux renseignements ainsi arrachés à l'agonie de ce malheureux. Il lui fallut faire effort sur lui-même pour se décider à passer outre, mais la cause de sa chère Baîa était sainte et il ne pouvait pas la déserter.

— Et n'avez-vous jamais rencontré, demanda*-t-il en 86 penchant sur le moribond, n'avez-vous jamais vu avec votre patron une fenune, jeune, très brune, très pâle, qui porte presque toujours le costume d'homme

iOi U GHEYAUBR CA8SB-C00

et qui Tenait de traverser la cour hier, quand ce misérable est descendu de ses bureaux?

— lAhl oui... la femme en homme... c'est la... la bonne amie du Vievtx... c'est la Yamina...

Le renseignement n'était pas très explicite, mais il avait sa valeur et Cambremer le nota soigneusement dans sa mémoire^

— Et c'est elle qui a tué Kaddour, n'est-ce pas? dit-il sans réfléchir que la lucidité du malade commençait à s'obscurcir, et qu'il ne fallait pas la trocbler encore en multipliant les questions.

Ce fut une faute; car, à partir de ce moment, les réponses s'embrouillèrent de plus en plus.

-^Kaddour I répéta le mourant, connais pas... c'est-tl

l'homme à la mère Hippolyte non, elle est veuve,

la vieille gueuse... ou bien, c^esUtl le petit qu'est employé chez le patron et qu'on a dû empaumer hier soir...

A travers ces phrases incohérentes, il n'était pas malaisé de deviner que Baluchon pariait de Paul Vernier. La cause de cette haine dont M. Bousenna poursui- ' vaitle jeune homme était encore un des mystères qr'C Cambremer tenait à éclaircir. 11 saisit au vol les dernières paroles du moribond et lui demanda d'une voix émue:

— Qu'avait-il fait à votre maître, ce... cet employé qu'il veut perdre ?

— C'est pas lui... c'est pas le petit... Paraît que son père... dans le temps... était l'anii du patron... et il y aeu... entre eux... des affaires...

— Achevez, dit Cambremer arrivé au paroxysme de l'anxiété.

Malheureusement Baluchon n'acheva pas. Sa bouche

IiB GBBYAUEl GAS8B-G0U i03

se ooniraetat ses orbites se creusèrent et son regard devint fixe* L'agonie commençait.

— 'C'est fini, dit froidement l'interne, pendant que Taumônier s'agenouillait au pied du lit.

Cependant, le mourant articula encore quelques mots sans suite^

— Méfiez-vous, balbutia-t-il d'une voix qui ressemblait à un râle, le Vieux est malin... il se déguise à volonté... et quand vous le croirez parti de Paris... il y sera encore... il y a la rue Basse... et puis encore la rue... de la..»

Une suprême convulsion tordit le corps du malheureux; la paralysie étreignit sa gorge et la vie s'envola dans un cri rauque. Il était mort avant d'avoir pu prononcer le mot qui contenait peut-être le secret du véritable domicile de Biroulas.

Toutes les passions humaines s'apaisent devant lo spectacle de la mort.

Gambremer, qui épiait les paroles du malheureux satellite de Bousenna, éprouva, en le voyant expirer, un sentiment qui ressemblait à un remords. Il se reprochait presque d'avoir troublé par ses questions l'agonie d'un coupable repentant, et il aurait volontiers imité l'exemple de l'aumônier qui priait à genoux pour le re* posde cette âme chargée de tant d'iniquités. Cassonade lui-même, malgré les raisons personnelles qu'il avait pour en vouloir à Baluchon, Cassonade attendri essuyait une larme. Le directeur de l'hôpital et l'interne de la salle étaient trop habitués à voir mourir pour s'émouvoir beaucoup d'une scène pareille, et cependant ils échangeaient entre eux des regards où on lisait une certaine compassion.

Seul, le commissaire, cuirassé contre l'attendrisse-

104 LB CHEYAUBR GASSB-COU

ment par le long exercice du devoir professionnel, avait assisté sans sourciller aux derniers moments du pauvre diable. U tira dans un coin les quatre assistants laïques et leur dit à voix basse.

— Vous aurez à signer ce soir le procès-verbal que je rédigerai tantôt à mon bureau; pour le moment,. je crois que le plus pressé c'est de me transporter chez le sieur fiousenna.

Personne ne fit d'objection, et le groupe sortit de la salle où le prêtre priait toujours. Sous le péristyle, après que le directeur eut pris congé, Gambremer prit la parole.

• — Monsieur, dit-il au commissaire, je vous demande comme une faveur de vous accompagner au domicile de ce Bousenna.

— J'y compte bien, s'écria le magistrat, et ce n'est point une faveur que je vous fais en vous emmenant, car vos indications pourront m'ètre fort utiles.

— Je crois^ reprit le chevalier, que nous aurons besoin aussi de mon ami Cassonade, et si vous n'y voyez pas d'inconvénient...

* — Aucun, et je tiens même beaucoup à confronter ce brave garçon avec le prétendu banquier. Nous allons monter en voiture tous les trois, mes deux agents suivront dans un autre fiacre et, dans une heure, j'espère bien que notre homme sera coffré.

— Pourvu qu'il n'ait pas eu l'idée de fuir, murmura Gambremer.

— G'est peu probable, puisqu'il croit vous tenir avec ce fameux reçu où on a imité sa signature. Et, à ce \ propos-là, le jeune imprudent qui s'est mis dans ce mauvais cas ne serait pas de trop dans noire visite & son patron.

LE CHEVALIER CASSE-COU lOS

— Il m'attend chez moi, et rien ne nous empêche de passer par la rue Pérou pour le prendre avec nous.

— C'est ce que nous allons faire, dit le commissaire en appelant les deux policiers qui battaient l'estrade !^ur le parvis Notre-Dame.

II eut bientôt fini de leur donner ses instructions et, vinq minutes après, les deux fiacres qui portaient les vengeurs du crime de l'Odéon roulaient dans la direc- [ lion du faubourg Saint-Germain.

Gambremer ne dit pas un mot pendant tout le trajet. Il était trop préoccupé pour desserrer les dents; car, d'une part, il s'efforçait de classer dans sa tète les renseignements incomplets qu'il avait obtenus du mourant, et de l'autre il rêvait au sort qui attendait Paul Vernier au milieu de toutes ces péripéties. L'insistance du commissaire pour emmener le jeune homme ne laissait pas que d'inquiéter son protecteur, mais il était trop tard pour reculer.

On arriva rapidement »\ la rue Pérou, et Cassonade fut dépêché dans l'appartement du chevalier, où l'amoureux de Marthe attendait fort tristement le retour de ses amis. Paul descendit sans se faire prier, et prit place sur la banquette de devant dans la voiture du commissaire. Gambremer lui serra silencieusement la main, et le magistrat attacha sur lui ses yeux habitués à sonder les consciences. Le pauvre enfant se taisait, mais on lisait sur sa figure qu'il se croyait bel et bien arrêté. Cassonade, qui s'était assis à côté de lui, n'était pas homme à garder le silence, même en présence de l'autorité.

— Ah! monsieur Paul, dit-il au moment où l'atteîage se remettait marche, nous devons tous une fameuse chandelle à M. le commissaire. En voilà un qui fait de

\êl bonne besogne, et qui ya nous débarrasser de votre joli patron. C'est pas comme son collègue, mon ancien maître, qui n'a pas voulu nous croire, le jour de laffairede TOdéon, et...

— Assez, mon garçon, interrompit le magistrat, qui tenait à faire respecter Tautorité; mon collègue a eu raison de ne rien précipiter, car il ne savait pas ce que je sais maintenant. Et, d'ailleurs, il ne faut pas encore chanter victoire avant de tenir ce Bousenna, qui me fait l'effet d'être un coquin bien rusé. Voyons, jeune homme, ajouta-t-il en s'adressant à Paul Vernier, contez-moi un peu ce que vous savez sur les habitudes de votre patron.

Paul n'en revenait pas de ce langage plein de mansuétude, et les larmes lui vinrent aux yeux en pensant qu'il devait à l'intervention du chevalier Gasse-Cîou cette indulgence inespérée.

— Eh bien! reprit le commissaire, croyez-vous que nous rencontrerons dans son cabinet ce respectable personnage?

-^ Oh! sans aucun doute, monsieur, dit timidement le secrétaire destitué ; depuis que je travaille chez lui, il ne lui est jamais arrivé de quitter son bureau avant cinq heures.

— Et le soir, que fait-il habituellement?

— Je l'ignore absolument, monsieur, mais j'ai des raisons de penser qu'il passe toutes ses soirées dehors, cap, dès que le travail des employés est fini, l'appartement se ferme jusqu'au lendemain matin.

— Mais ce riche financier doit avoir des domestiques?

— Je n'ai jamais vu qu'un garçon de bureau qui balaie et qui fait les courses.

LE CHEVAUEIl GA8»B-C0C Wl

— Alors, M. Bousenna a quelque pari ua appartement où il couche.

-* C'est probable, car FeDtre-sol ok m&m tmftîllDns ne se compose que de trois piècM, 7 (HW91I1 /ion 6|m binet.

^ Et vos camarades, les autses oommif, ]m çonnaisp se«-¥Ous?

— Fort peu, monsieur. Ma besûgne «iMsittait k'vtiFir fier des comptes et à copier des lettre^ ^om )ei f^^fjf, du patron, et je ne suis pas entré troji^ fpis 4^0$ 1^ bureau où travaillaient les autres employée*

— U avait sans doute ^s raisonp pojur i)# p^i^ vous mettre en rapport avec ^ux« c^ je poupigoppe fQii ç/^ joli personnel d'appartenir à 1^ ba9d^.. Q^e) ïïm$ avaient-ils, ces scribes de votre financier?

— Tout c^ que j'ai rejp^ji^ué, o'^a w'Us étaient tous d'un certain kge et très peu causeur». '

— C'est bien cela, et je crois que nou3 allof^s f^re mi joli coup de filet; seulement il sous faudra 4u ^^pp^e, car avec de pareils gaillards mes deux ^ig^nte u'wral^t pas beau jeu; mais j'enverrai prévenir le poste du boulevard, et on m'enverra quatre hommes et un o^poral.

— Ne pensee-vous pas, monsieur, demanda Cambremer, qu'il conviendrait de surveiller aussi le garni de la rue Sainta-Barbe ? Bousenna s'entend avec l'affreuse mégère qui tient ce bouge, et il lui serait bleu facile de s'échapper par là.

— Croye2-vous donc que je n'y ai pas pensé? dit l» commissaire avec un sourire. Garder une maison! deux issueSf c'est TA B C du métier, et je vous réponds que celle du sieur Bousenna sera cemée selon .toutes les: ièg|LeB«

— Et TOUS ferez bien d'arrêter aussi cette portière qui lui sert de complice.

— Gela viendra ensuite, mais nous commencerons par le banquier. A tout seigneur, tout honneur. Voyezvous, cher monsieur, dans les affaires compliquées comme celle-ci, il faut d'abord mettre la main sur l'auteur principal ; une fois qu'on le tient, celui-là, les subalternes viennent se faire prendre d'eux-mêmes, comme les pàpiUons à la chandelle. On organise une tawricière dM domicile de l'individu, et c'est l'affaire d'un jour ou deux.

— Pourvu que cette coquine à la fleur rouge, vienne s'y faire pincer, murmura Cassonade qui en voulait beaucoup à l'être ambigu dont son maître lui avait parlé si souvent.

— Oh! pour celle-là, dit froidement le commissaire, j'aurai des renseignements particuliers à demander plus tard à M. Vemier.

Paul rougit jusqu'aux oreilles, et toutes ses inquiétudes lui revinrent.

— Mon garçdn, dit le magistrat en s'adressant à Cassonade, appelez le cocher et criez-lui d'arrêter. Nous voici au boulevard, et il est inutile de débarquer en grande pompe devant la maison de M. Bousenna. Trop de précaution ne nuit jamais.

' L'ordre fut exécuté et on mit pied à terre au coin de la rue Poissonnière. Le commissaire eut une courte conférence avec ses agents, qui s'étaient empressés de descendre de la seconde voiture, et il prit ses dispositions avec beaucoup de sagacité. Un des subalternes fut chargé de croiser dans la rue Sainte-Barbe, pendant que l'autre se dirigerait vers le poste dont il devait requérir l'assistance.

— Dès que tu auras ton escouade, lui dit son chef, tu enverras deux hommes à ton camarade, et, avec le caporal et les deux autres, tu garderas la grande porte qui donne sur le boulevard.

Après avoir ainfl organisé stratégiqnement Fopération, le magistrat s'achemina vers la maison suspecte.

— Jeune homme, dit-il à Paul Vernier, quand on fut arrivé sous le vestibule, vous allez entrer le premier et vous entamerez avec votre patron une conversation quelconque, pendant que nous prendrons position sur le palier. Si vous aperceviez quelque chose de louche dans les allures du sieur Bousenna, vous nous appelleriez ; mais il est probable que notre homme ne se doutera de rien et qu'il s'amusera à vous demander ce que vous venez faire chez lui après la scène de ce matin. Alors, vous lui raconterez tout ce qui vous passera par la tète, jusqu'à ce que nous entrions. En me voyant, je vous réponds qu'il changera de ton.

Paul écouta avec beaucoup d'attention ces instructions fort sages, et promit de s'y conformer de point en point. On traversa la cour et le concierge, habitué au mouvement de cette maison occupée par des industries diverses, ne se dérangea point pour demander aux visiteurs où ils allaient. Les bureaux du banquier s'accédaient par un escalier assez étroit qui s'ouvrait à gauche dans le corps de logis du fond.

— Gomment se ferme la porte d'entrée? demanda le commissaire avant de monter.

— Par un simple bouton qu'il suffit de tourner et qui 'fait mouvoir un timbre d'avertissement, répondit Paul.

— Très-bien. Les choses iront toutes seules.

On arriva sur le palier, et les trois hommes se rangé ~ U 7

|||^ L« CMVALtEll CASSE-COU

petit slleûcieusement contre la muraille. Paul Vernier efltrâ, et là porte se referma sur lui.

tl n'avait paè tourné êanâ appféheiiâon le bouton de cette porte, qu'il avait si souteiût ouverte pour vêbir t^epi^endrè lé harnais quotidien de sa fastidieuse b«ognô. Le timbre avait vibré avec un son clair et, soit idée préconçue, soit surexcitation des nerfe, re*-état)16yé de M. fièuseniia 6'était figuré que le bruit se ïltblmi^eaU pltts que d'habitude.

la "{âèce ôh il était entré servait d'antiâianobre et, à rd^flihdre, 'elle était bdcùpëè par tm homme à larges éïïkiilès'^l Wsart office de garçon de bureau. La chaise de paille oîi fete subalterne avait coutume de siéger devant une table en bois norr, gisait culbutée sur le carreau, et l'écritoh-e renversée laifesiait cbulcr dee flots d'encre itxt la feuille de papier destiuée à recevoir les noms des clients. Tout ce désordre avait bien la mine d'kVôlr été produit par un départ précipité, et ce qui confirmait encore cette supposition, C'est que l'habit bleu-de-roi et la casquette au satellite dfe l'kutic^âmbre avaient été jetés derrière la iJdrte.

Paul, très surpris et presque effrayé de Cette Solitude eut besoin de faire appel à son courage pour pousser lé doublé battant capitonné qui livrait l'accès du cabiûël de édii patron. Là, comme dans la première pièce, il trouva tout à l'abandon. Là supeAe robe de chambre à ramages dout H. Bousenna s'affublait pour dbittiér tes audience* iJendalt acôrochée à un portemanteau; le parquet était jonché de papiers lacérés^ ét^'dHnfe là chéffliuée o4 brûlait encore un bon fbu, les rëàt^ &*ttt re^re âdievaient de se consumer. Détail plus caractéristiqtlë, la caisse,— un énorme cofijre en fer McfUfi <lam te mur, ^la «alase était ouverte et, lur

LE GHËVAUBE CASSE- GOU ll|

les tablettes qui la garnissaient à l'intérieur, on voyait épars des louis et des écos. Ces épayes oubliées témoignaient de la rapidité du déménagement, oar le banquier tenait fort à son nmnéraire et le serrait toujours avec un soin particulier.

Yemier n'en pouvait croire ses yduE, et il s'en alla machinalement inspecter le modeste bureau devant lequel il venait tous les matins prendre place pour copier des lettres en rêvant à Marthe Mongis. On n'y avait pas toncdié, et la lalrge femlle de carton qui lui servait d'appuie-main s'étalait toi^yours entre un paquet de plumes d'oie et une «éb4Uerei][q>Ue de sable. Seulement on y avait écrit quelque ohose.

Au beau milieu de la pancarte, le jeune homme lut ces mots tracés en gros caractères : o Paul Yemier est un faussaire, m

Le pauvre garçon, qui s'était penché pour déchiffrer cette aimable inscription, se releva et bondit comme s'il avait mis le pied sur un serpent* L'inscription lui rappela sa faute, et le Mané, Tkecel, Phfwès qui apparut à Balthasar au milieu d'un festin, ne produisit pas plus d'effet sur le monai^que assyrien que cette courte et terrible phrase sur le secrétaire destitué. A la réflexion, il se dit qu'il avait tout intérêt à l'effacer et il envoya le papier accusateur rejoindre dans le foyer les livres de son patron. Erasuite il courut au vitrage qui séparait le sanctuaire intime où trônait le banquier C.e la salle commune où ses employés griffonnaient du laMîn ou soir

11 frappa vivement aa carreau et n'obtint pas de réponse. 11 écouta et n'entendit point ce froissement de papera&saa et ce grincement criard dee plumes courant sur le papier qui compose l'harmonie bureaucratique.

M^ ht CnfîVALlEft GASSfi-COU

Ce laboratoire des commis était-il évacué comme le reste? Paul avait hAte de s'en assurer et il ouvrit vivement la porte de communication.

La pièce était vide, et le poêle qui la chauffait venait de s'éteindre en répandant une fumée insupportable. Sur un pupitre haut perché, le grand-livre et le livrejournal montraient encore leur carapace à fermoirs de cuivre, mais les feuillets en avaient été arrachés et sans doute brûlés. Des détritus de victuailles, des fragments de pipes et des taches de vin souillaient les tables, comme si le personnel congédié s'était livré avant de déguerpir à une orgie finale. U n'y avait plus à douter. La place était abandonnée définitivement, le silence s'était fait partout et on se serait cru dans le château de la Belle-au-Boîs-Dormant.

PaulYemier ne délibéra pas longtemps sur le parti qu'il avait à prendre. Il en avait assez vu et, sans plus s'inquiéter de chercher les traces de M. Bousenna et de ses accolytes, il revint sur ses pas et sortit de l'appartement pour appeler ses amis qui attendaient sur le palier.

— Eh bien? demanda le commissaire sitôt qu'il le vit reparaître.

— Personne I

— Gomment, personne I ce n'est pas possible. Tous ces coquins-là ne se sont pas envolés comme une troupe de corbeaux.

— ^Je vous assure, monsieur,quelesbureaux sont vides.

Gambremer ne put entendre patiemment cette déplorable nouvelle, et il se frappa le front avec désespoir en criant :

— Je m*en doutais I Yoilà ce que c'est que de ravoir laissé partir ce matin«

Cassonade jurait comme un païen, et le commissaire se grattait le menton d'un air pensif. Paul feignait de partager le désappointement général, mais au fond il n'était pas très fâché que l'ennemi eût battu en retraite. Il n'avait point oublié que l'abominable Bousenna tenait dans son portefeuille le fatal reçu, et il s'applaudissait d'avoir détruit l'insolente inscription qui consacrait le souvenir d'une erreur amèrement regrettée.

Cette flèche du Parthe lancée par le banquier fugitif semblait indiquer l'intention de ne jamais revenir, et Paul pouvait bien se croire en sûreté.

— Entrons toujours, dit le commissaire; peutrêtre que j'y verrai plus clair que vous. Ce n'est pas pour rien qu'on ezerce depuis vingt ans.

Sur ce discours un peu présomptueux, le magistrat tourna le bouton et pénétra à son tour dans la place. Cambremer et Cassonade suivirent la tête basse et Paul se fit le complaisant cicérone de l'inspecteur officiel. Quelle que fût l'expérience du commissaire, il ne découvrit rien de plus.

L'antichambre et le bureau des employés furent visités minutieusement, mais les indices qu'il y trouva n'étaient pas de nature à le mettre sur la voie. Vainement ramassa-t-il les papiers épars, vainement en rassembla-t-il les morceaux pour tâcher d'y lire une indication. Le mystère du départ ne s'éclaircit point.

L'investigateur avait réservé pour la fin le cabinet de M. Bousenna. Il y saisit la splendide robe de chambre, dont il fouilla les poches sans y découvrir le plus petit objet, il compta les pièces de monnaie dispersées sur les étagères de la caisse ouverte, sans que cette opération d'arithmétique jetât la moindre lumière sur les causes de la fuite du banquier; mais il poussa un cri de

11 i LE CnBVAUBE GAS6Ë-C0U

triomphe en aperceTant une large feuille couyerle d'une grosse écriture et posée au pied du mur.

—Oh I oh î dit-il après avoir lu l'inscription, je crois, jeune homme, que votre patron a voulu vous faire ses adieux.

L'ex-secrétaire s'approcha et faillit tomber à la renverse. Ces mots terribles : «Paul Vemier est un faussaire )) flamboyaient de nouveau devant ses yeux.

— Le misérable ! s'écria Gambremer, il a voulu faire du mal, même après sa disparition !

Le commissaire tournait et retournait le papier el hochait la tête d'un air inquiétant. Cette vilaine histoire lui avait été racontée tout au long par le chevalier Casse-Cou, mais Paul ignorait ce détail et tout lui semblait à craindre. U se rassura un peu en entendant le magistrat dire tranquillement :

— Voici qui prouve que le gaiUard s'attendait à notre visite.

C'était vrai, car cette dénonciation anonyme n'aurait pas été écrite si M. Bousenna n'avait pas compté qu'elle serait lue par ceux qu'elle intéressait. Paul Vemier y voyait bien autre chose. 11 était sûr, absolument sûr d'avoir vu brûler dans la cheminée la pancarte qu'il avait trouvée sur son bureau. Gomment l'inscription avait-elle pu renaître de ses cendres? Cela tenait en vérité du prodige.

n eut un instant Tidée que celle-là avait pu échapper à ses premières recherches; mais, en réfléchissant un peu, la chose lui parut tout à fait impossible. Ce papier délateur crevait les yeux, car il était dressé contre la muraille à la façon de ces écritaux qu'on p'ace au bas d'une porte fraîchement peinte. Il fallait donc croire que, pendant la courte absence de Paul,

yGo'ogle

Page 1