‹ Le chevalier Casse-CowChapitre 36 sur 52 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

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Personne en ce monde n'est infaillible, pas même les commissaires de police, et celui de Ttle Saint-Louis s'était un peu trop avancé en annoncent comme très prochaine la capture de M. Bousenna et de ses compll* ces. Cinq jours entiers s'étaient écoulés, et les recherdies n'avaient point abouti, quoique les plus habiles agents eussent été mis en campagne. On avait fini par s'émouvoir en haut lieu des méfaits accumulés par cette bande insaisissable ; la brigade de sûreté s'était piquée d'honneur et tout son personnel était en mouvement.

Inutile de dire qu'on avait commencé par fouiller la maison du boulevard et celle de la rue Basse sans y rien découvrir. Les iourùnères qu'on y avait savamment organisées n'avaient pas attiré le moindre gibier. Le concierge de M. Bousenna, les locataires en garni et les voisins de l'hôtelTaulade avaient été minutieusement interrogés et n'avaient fourni aucun renseignement utile. Du côté des maisons abandonnées de la barrière d'Enfer et de la rue de Taugirard, on avait continué aussi la surveillance et personne de suspect ne s'y était montré. Il semblait que tous ces coquins se fussent évanouis subitement devant l'action delà police, comme les fan-

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tomes disparaissent au leyer du jour. Et cependant, Tezistence d'une vaste association de malfaiteurs était absolument prouvée.

Les dépositions avaient môme jeté quelque jour sur le personnage énigmatique auquel elle obéissait. Ainsi, on avait su que la prétendue maison de banque de M.Bousenna n'avait d'autre occupation que de centraliser les comptes et les fonds de la bande; que les employés étaient tous des afQliés, et que le pauvre Paul, fourvoyé dans cette caverne, coopérait, sans le savoir, aux brigandages de son patron, alors qu'il croyait copier des lettres d'affaires et vérifier d'innocents bordereaux.

On était sûr que la créature qui se disait dame de Sucinio, et qui avait tant de goût pour les beaux meubles, était la digne compagne du grand chef. L'hôtel de la rue Basse constituait une sorte de succursale de la maison centrale, et servait tantôt aux orgies de la troupe, tantôt à quelque machination semblable à celle dont le protégé de Gambremer avait été victime. Personne ne l'habitait d'une façon permanente; mais, certains jours, ou plutôt certaines nuits, il se peuplait de convives et de valets, comme ces palais fantastiques, où dans les drames de l'école qui venait de naître en 1830, Satan évoque tout un monde infernal.

Tout cela était hors de doute; mais la police, qui avait recueilli ces certitudes, n'en était pas beaucoup plus avancée. Elle n'avait en somme mis la main sur aucun des bandits petits ou grands, et c'était d'autant plus étonnant que les opérations de Bousenna-Biroulas avaient occupé un très nombreux personnel. Que ces faux commis, ces faux gentilshommes et ces faux domestiques se fussent envolés subitement

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sans laisser de tvaee» d& laur passage, aela lenaîi du prodige.

Il faut dire cependant que tous oes gens^là n'étaient que des comparses dans la smislpe comédie jouée par le pseudo-banquier, et qu'on ne les avait guère remarqués. Le nommé Pavard, celui auquel le blessé de l'Bôtel-Dieu s'intéressait si fort, Pavard était le seul dont on eût le signalement assez exact. Cassonade qui l'avait Yu de près se faisait fort de le reconnaître pour peu qu'il le rencon^ftt, mais il y avait bien peu de chances que le drôle s'amusât à se promener dans les rues de Paris^ si tant était qu'il y fût resté.

Le commissaire, chargéde diriger cette difficile poursuite, inclinait à penser que feu Baluchon n'avait point menti en mourant, quand il avait dit que le siège principal de la bande se trouvait en province. Sauf l'entresol du boulevard Bonne-Nouvelle, que Bousenna avait loué directement d'un très honnôte propriétaire, tous les autres locaux suspects appartenaient k un étranger porteur d'un nom anglais et représenté à Paris par un homme d'affaires, lequel avait dispiuru aussitôt après l'histoire du souterrain. Le garni da la rue Sainte-Barbe, l'hôtel de la rue Basse et les deux malsons du quartier de l'Observatoire figuraient an même nom sur les rôles des contributions, et cette coïncidence en disait assez.

Dès qu'on admettait comme vraies les indications du mort, on devait supposer que Bousenna avait quitté la capitale, où il ne se croyait plus en sûreté, pour aller reprendre au bord de la mer ses opérations de contrebande. Telle était en effet l'opinion du commissaire^ quoique les rapports n'eussent signalé aucun voyageur suspect ni à la malle, ni aux diligences.

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Ce magistpal sagace était penaadé qw le banquier et son acolyielèmeUe avaient dû, le jour mfime de leur déménagement précipité, passer la barrière en fiacre pour aller prendre la poste à Versailles ou ailleurs. Les coquins subalternes s'étaient sans doute disséminés pour sortir de Paris, et se réunir ensuite dans quelque ville où leur chef avait àt leur donner i^ndeï-vous.

Gambremer ne partageait pas, sur ce point, Tavis de la police. H aurait été peut-être embarrassé de motiver sa manière de voir, mais un secret instinct lai disait que Tennemi de la petite Baïa ne s'éloi^eriit point avant d'avoir achevé Tœuvre commencée dai^ I4 loge de rodéon. Evidemment, cet bomme avait un [puissant intérêt à supprimer l'enfant dç sa victime, et c'était un duel à mort entre lui et ceux qui la déleivdaient. Mais le chevalier Gasse-Gou eut beau expliquer dans tous SCS détails l'étrange histoire qui, depuis un mois, l'emplissait sa vie, il ne trouva dans le monde officiel que des incrédules. On reconnaissait bien h la préfecture que le Bousenna était capable de tout, mais on se défiait beaucoup de l'imagination de Gambremer, et on pensait que les attaques dont lui et son entourage avaient été l'objet venaient tout simplement de ce qu'il s'était mêlé mal à propos des affaires d'un scélérat peu endurant. En un mot, le meurtre commis au théâtre n'existait pour le commissaire que daqs la cervelle du protecteur de Paul Vemier. On poursuivait donc dans l'intérêt public, et nullement pour se conformer à des idées qu'on traitait de lubies.

Gambremer, du reste, sHnquiétait peu du motif. Il souhaitait ardemment qu'on prit Bousenna, et il se chargeait de le faire parler une fois qu'il serait pris. Quant à la situation de son jeune ami Paul, elle était

toujours la môme, eu ce sens que le commissaire semblait proYisoiremeut tenir pour non avenus les aveux du coupable et Tinscription dénonciatrice trouvée dans le bureau. Il eût été fort difficile d'ailleurs, pour ne pas dire impossible, d'entamer un procès criminel sans produire la pièce fausse» et il était peu probable que l'impudent coquin qui l'avait empochée osÀt l'apporter au juge d'instruction.

L'amoureux repentant continuait à être reçu me Pérou, et il y passait à peu près toutes ses journées; mais il ne franchissait point les limites de l'appartement de Gambremer. M** Mongis avait fait à cet égard des réserves formelles. Elle consentait bien à venir le soir avec sa fille et la petite Baïa travailler au coin du feu de son cher voisin, seulement le jeune homme n'était plus admis chez elle.

Les heures qu'on passait en commun n'en étaient pas moins charmantes. Paul comprenait parfaitement la cause de l'espèce de quarantaine qu'on lui imposait, et il s'efforçait de mériter son pardon en redoublant de soins et en exprimant les meilleurs sentiments. Marthe devinait, sans en connaître l'origine, la disgrâce où le jeune homme était tombé, et elle l'en consolait de son mieux par mille témoignages indirects de tendresse. .

Jamais ces deux êtres qui s'aimaient n'avaient été si heureux. Ils profitaient de leurs derniers jours, car la séparation semblait toi]yours devoir être prochaine, puisque rien n'était changé au plan de voyage dans le Midi.

Le chevalier Casse-Gou avait cependant engagé ces dames à différer leur départ, dans l'espoir que la capture de la bande rendrait cette absence inutile; mais au fond, il était plus que jamais convaincu de la nécessité

d'éloigner momentanément de Paris la chère petite orpheline et ses protectrices. Il avait même tout préparé à cet effets et il ne voulait pas attendre au-delà d'une semaine.

C'était plus que suffisant pour arriver à un résultat, car l'expérience démontre que l'efficacité des poursuites diminue à mesure que le temps s'écoule. César Borgia disait que la vengeance est un mets qu'il faut manger froid ; la justice n'est pas la vengeance et quand l'arrestation d'un criminel n'est pas servie toute chaude, il y a des chances pour qu'elle ne s'effectue jamais.

Après un mois, le plus horrible des forfaits passe à Paris dans l'histoire ancienne, et le souvenir en est bientôt englouti par cette marée montante de l'oubli, qui est un phénomène particulier aux grandes capitales. Or, le sixième jour après l'éclipsé imprévue de H. Bousenna, c'est-à-dire le mardi-gras de l'an de grâce 4831, la police n'avait encore rien découvert.

Gambremer allait tous les matins au bureau du commissaire de l'île Saint-Louis, et n'y apprenait jamais rien de douveau.Il avait bien pensé à consulter de nouveau H. Gévaudan, mais il s'était abstenu pour ne point engager deux actions parallèles. D'ailleurs, les dix mille francs promis au mystérieux personnage de la rue de la Lune ne lui avaient point été remis et il était probable qu'il refuserait de s'occuper davantage de cette affaire.

Le chevalier Casse-Cou pensait donc à expédier le lendemain ou le surlendemain ses voisines dans le Midi, quand il reçut par la poste une lettre dont le contenu modifia encore une fois ses projets.

« Je sais tout ce qui s'est passé, lui écrivait le sieur Gévaudan, et je comprends qu'au milieu de pareilles catastropheSi tous ayei oublié de m'envoyer la somme

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convenue. Vous me la remettrez demain si, comme je Tempère, Bîroulas est arrêté cette nuit. Il faut se hâter, car Vons Tarée effifaroiiché et il va dès demain quitter Paris pour n'y plus revenir. Il est même très fâdieux que vous ayez agi avec tant de préc^ntation, car le jour même où tons ètds tombé dans le piège du fiacro el des faux agents, je venais d'apprendre qu'il se cachait sous le nom de Bonsenna, et, ri votre domestique était venu le toir chez moi, je lui aurais donné un moy«ii sûr de Mrt prendre îmmédiiBktemeût toute la bande.

» des sottises peuvent encore se réparer, et voici comment. Biroulas, comme je vous l*ai dit dans notre detirtière eMrevue, n'est pas homme à partir sans -enterrer joyeusement le carnaval. Il va ce soir au bai des Vendanges de Batxrgagne avec sa compagne, la coquine que vous savez. Il sera déguisé en polichinelle et sa femelle en poissarde; ils seront masqués tous les deux; mais vous les reconnaîtrez à une fleur range que l'homme portera à la boutonnière et la femme au corsage. Vous ne pouvez pas vous y tromper«€'est la fleur de Frascati.

» Allez à ce bal avec votre ami Gourapied, en ayant soiti de bien vous travestir^ et, puisque vous avez jugé à propos de mêler la police à nos a&ire&, demandez trois ou quatre agents sûi^ et halnles qui vous attendront à la porte pour vous prêter main forte quand le moment sera venu.

» Si vous àianœuvtez bien, je réponde du ^oeès, et demain soir j 'aurai dix mille francs de plus dftns ma caisse.»

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