CHAPITRE Vin
GB Qim COinra AIT LB PORISVBOIUJi.
Gambremer avait été rapporté chez lui dans un état inquiétant, mais non plus désespéré. Le fer rouge de l'interne avait achevé ce que le dévoûment de Cassonade avait si bien commencé, c'est-à dire que les effets du poison avaient été circonscrits au bras et à l'épaule. Le trspisport du malade avait donc pu s'opérer vers trois heures du matin dans des conditions assez satisfaisantes.
L'élève en médecine n'avait pas voulu abandonner son sujet, et il était bravement monté sur le siège delà voiture en costume de sauvage. Heureusement, les habitants de la rue Férou dormaient depuis longtemps du sommeil des justes quand le bizarre cortège fit son entrée dans ces régions paisibles, sans quoi tout le quartier se fiit mis aux fenêtres pour voir un arlequin blessé, porté par un débardeur et soigné par un Peau-Rouge. Cassonade n'avait même pas voulu réveiller ces dames du deuxième étage, et Paul Yernier, qui couchait dans l'appartement du chevalier Casse- Cou, avait été le seul à subir la désagréable émotion de ce triste retour au logis.
Le jeune homme fut promptement mis an courant
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des étranges événements de la nuit, et il ne voulut céder à personne le soin de veiller sur son protecteur. Tout au plus avait-il consenti à ce que le ûdèle écuyer partageât avec lui le^ f^iM^tions d'in^i^oû^er volontaire.
Quant à Tinterne, il demanda seulement le temps d'aller déposer chez le costumier sa coiffure de plumes et son maillot couleur de chair, et, une fois débarrassé de cet attnrail exotiqae, il sa hkU^ à/^ r^vei^ûr prendre place au chevet de Gambremer. n tenait à son malade pour deux raisons : la première, c'est qu'il avait opéré sur lui unes cure dont il s'attribuait à peu près tout Ihonneur; l|a seconde, c'est qu'il se trouvait en présence d'yu de ces cas exceptionnels dont les mé« decins sout toiyours friands. On ne trouve pas souvent dans^ la pratique des hôpitaux parisiens un empoisonnement par un venin transatlantique, et Télève de Dopuytrçn fo]9td,ait déià sur cette bonne fortune l'espoir d une thèse à soutenir brillamment devant la PacuKé,
Lorsque Gambremer se réveilla, vers huit heures du matin, il n'aperçut autour de son lit q^ue des figures sympathiques.
M"''' Mongis et sa fille venaient d'être mises au courant des péripéties de ce terrible Mardi-Gras, et e!ïes avaient déjà juré de s'opposer de tout leur pouvoir à de nouvelles entreprises. Inutile d'ajouter qu'elles s'étaient empressées de descendre avec Bafo dans l'appartement de leur cher voisin, et qu'elles épiaient avec uneéniotion bien naturelle le moment où cesserai^ le som^^eil lourd dans lequel il était plongé depuis plusieurs heures. EUes lui avaient même ménagé une surprise touchante, et quand il ouvrit les j^\^y M?irthe prit la pçtite fille dans ses bras et l'éleva jusqu'à la hauteur de son visage.
Entre la pauvre enfant et l'homme qui vesait de risquer encore une foh sa vie pour elle, ce fut un long embrassement, mêlé de pleurs et d'exclamations de joie. Baîa répétait le nwn de Francis, qu'elle savait prononcer à merveille, et elle y ajoniait même quelques mots de français, qui témoignaient de ses rapides progrès dans l'étude d'une langue si nouvelle pour elle.
Cambremer balbutiait des actions de grâces à Dieu, et remerciait ses amis avec l'effusion d'un homme qui a cru ne jamais les revoir. II fallut que le jeune représentant du docte corps médical intervint pour faire cesser des transports nuisibles au eonvalesoenl.
— Eh bien I mon cher cKent, dit- il en souriant, comment vous trouvez-vous après cette rude secousse?
— Je ne souffre plus, répondit Cambremer ; je ne sens qu'un engourdissement dans le bras et quelques picotements au bout des doigts.
— Oui, c'est le poison qui vous fait ses adieux. Il 8*en va comme il était venu et vous pouvez vous vanter de l'avoir échappé belle. Si ce brave garçon n'avait pas pris les devants, |e crois que ma cautérisation serait arrivée trop tard.
Le chevalier Casse-Cou remercia son écuyer par un coup d'œil éloquent et demanda avec une vivacité singulière :
— Vous croyez donc, monsieur, que cette épingle était empoisonnée?
— Je n'en doute pas, et je sais même quel est le poison, quoiqu'il soit encore bien peu connu en France. G*est le curare.
— Le... cfiraref répéta Cambremer qui eatenéait pour la première fois ce nom étrange*
— Composé de venin de serpent et du jus de certains végétaux toxiques. Du moins, telle est l'opinion de l'Académie de Médecine; car, entre nous, on n'est pas encore parvenu à l'analyser chimiquement; mais ce qui est parfaitement connu, ce sont ses effets) les* quels sont à peu près foudroyants. Ah ! vous avez eu de la chance d'être vêtu de la tète aux pieds.
— Gomment?
— Ehl parbleu 1 parce que l'épingle, en traversant l'étoffe de votre habit d'arlequin, a laissé par le frottement quelques parcelles du poison dont sa pointe était enduite, sans compter qu'elle s'est arrêtée à l'épiderme. Si la piqûre, au lieu d'être superficielle, avait pénétré dans la peau nue^ vous n'auriez pas vécu cinq minutes.
— Ah! s'écria le chevalier Gasse-Gou, c'est ainsi qu'il l'a tuée, ellel Sa toilette de spectacle laissait à découvert le cou et les épaules. Elle a dû mourir foudroyée.
De tous les assistants, l'interne était le seul qui ne connût pas l'événement auquel Cambremer faisait allusion.
— J'ai mes notes, reprit-il d'un air triomphant, et demain je vous réponds qu'il sera question de votre cas à la clinique de l'Hôtel-Dieu. L'officier de paix voulait retenir l'épingle comme pièce de conviction; mais, quand il a su que l'École de Médecine tout entière était intéressée dans l'affaire, il m'a laissé l'objet en me faisant promettre de le représenter à première réquisition.
— Ohl dit Gassonade, ce n'est pas tout A fait pour être agréable à vos professeurs qu'il a consenti i vous la laisser. Ces gens de la police, voyez-vous, ça a la
Ifi GHBTAUElt GASSfi-GOC SOI
tôle dure, et celui-là ne croyait pas beaucoup à Tempoisonnement.
— Il y croira dans huit jours, quand il connattra le rapport qui sera lu en séance publique.
Le plus ou moins de foi scientifique de l'officier de paix intéressait médiocrement Gambremer; mais, à mesure que la mémoire lui reyenait, il se rappelait les détails de son aventure et il était pris du désir d'en apprendre la suite. A partir du moment àh il avait perdu connaissance dans le corps-de- garde, il ignorait tout ce qui s'était passé et il ne voulait pas rester plus longtemps dans l'incertitude.
— A-t-on retrouvé ces scélérats? Les a-t-on cherchés du moins? Et ces masques qu'on avait arrêtés à leur place, qu'en a-t-on fait?
Ces interrogations précipitées s'adressaient i Cassonade.
— Tu peux parler devant monsieur, ajouta le chelier Gasse-Gou en voyant que son écuyer hésitait à répondre.
— C'est que je n'en sais pas bien long, dit le discret serviteur. Nous étions tous plus occupés de vous que de ces gredins-là. Pourtant, j'ai vu revenir les deux agents qu'on avait envoyés faire un tour dans le bal, et ils ont raconté à leur chef qu'ils n'avaient plus revu un seul des danseurs du fameux quadrille. Pour ce qui est du polichinelle et de la poissarde, on a dû les expédier ce matin à la Préfecture, et il est bien probable que nous aurons de leurs nouvelles dans la journée.
— Et l'homme de la rue de la Lune, ce Gévau* dan?
— Mais le commissaire de police a dû être prévenu de ce qui s'est passé cette nuit aux Vendanges de Bour-
WH 18 GHBTAUSa CàSAU-COO
gogne, et je ne serais pas étoaaé qa'il fît une descente ce matin chez notre donneur d'avis.
. A la tournure que prendt la oonversaiioi^, rinteme comprit facilement que sa présence a'était plus indispensable k son malade et poovait môme le ^ner. U lui tardait d'ailleurs d'aller soumettre sa trouvaille à ses professeurs et il prit congé ea recoramandanti pour toute médication, le repos et en annonçant qu'il reviendrait dans la soirée.
L'éeayer chargé de le reconduire jusqu'à la porte d'entrée, «e trouva face à face eur le palier avec son ami Morillon, qui arrivait tout essoufflé*
Le brave cocher n'avait plus sa physionomie habituelle, et son air solennel était bien ùlU peur étonner Cassonade.
— Je crois que j'ai mis la main sur le pot aux roses, dit-il en prenant un ton mystérieux ; M. Gambremer est-il rentré?
— Oui, et bien heureux d'être encore vivant.
— 'Âhl mon Dieu! qu'est-ce qui lui est donc arrivé encore?
— Tu le sauras tout à l'heure. Viens lui dire ce que tu as appris, c'est plus pressé.
Et, sans perdre son temps en explications» Cassonade poussa son camarade dans la chambre k coucher.
Morillon fut consterné de trouver le «àevalier aii lit; mais il n'osa pas trop faire de questions, et, après les indispensables exclamations de condoléance, il entama le récit de son excursion au Marché aux Chevaux. Gambremer l'écouta avec une attention fébrile. On aurait dit qu'il devinait l'importance de ia découverte que le oiari de laDgaelipa wBaîi 4s tùi». Dès
LB CHBVAUEl CASSB-COO
qu'il fut question du portefeuillei il se leva brusquement SOT Bim Étênt en criant :
— Où est-il ? Donne4eHiioil Donne-le vitei
Il serait d^ftciie de décrire l^éflftoUon qui s'était emparée des asBÎsfant& pendant le court récit de Morillon.
Personne, pas même M""' MongB, ne doutait que le vendeià* de tkevauk Mt prédîséttent ce Pavard tant cherché depuis la mort à THôtei-IMêii de son tx)mplice Baluchon, el les coSncîdences étaient si éTidentos^ que tout le monde en M frappé.
On peut juger sans peine de l'empressement f«e mit le petit cercle à se resserrer autom* du lit, lorsque Gambremer prit le portefeuille que lui tendait Kerre. Le brave cocher avait Men eu Taudace de s'eçipftrer de l'objet, mais il S'était bien gardé de l'inventorier et il l'apportait tel qu'^ était tombé de la poche du mort.
CSette pièce de oonvîclion ne ressemblait guère à un portefeuille de ministre, toi même à un oamet d'agoat de change.
C'était un assemblage informe de deux feuilles de cuir noir reliées ensemble par une simple ficelle. Cette enveloppe usée enserrait une liasee de papio» de longueur inégale et de nmaûces variées.
Oambremer l'examina un instant avec une^Mtion que cfaactm partageait et, quand il défit la grossière ligature, il y eut un silence presque soleaneL
Il n'était pas jusqu'à la petite Baïa qui ne prit part à Tanxiété générale. Elle stdvait attentivement ropération comme si elle avait deviné que l'ouverture de ce pofteJbuiUè éroHé adlaât 'AécîAer de wn sort.
— Aidez-moi, mon cher Paul, dit le chdvalier qui aurait eu de la peine à déplier tout seul les paperasses entassées sur la couyerture du lit.
Le jeune homme prit la plus yolumineuse, l'ouvrit et la mit sous les yeux de Gambremer, qui s'écria joyeusement :
— C'était bien lui.
La pancarte qu'il lisait était un passeport au nom de Pavard (Auguste-Zéphyrin).
L'identité ne pouvait plus être douteuse; seulement, sur cette pièce officielle, le défunt était qualifié de (c commis voyageur,» et cette profession s'harmonisait assez mal avec les allures qu'on lui avait connues.L'âge indiqué était quarante-cinq ans, le lieu de naissance, Paris, et le signalement tout à fait conforme à celui du faux marchand de chevaux. Rien ne manquait du reste à ce document, par lequel le maire de Vannes (Morbihan) invitait, suivant la formule consacrée, les autorités civiles et militaires à laisser librement circuler le porteur, se rendant à Chartres, et à lui donner aide et protection en cas de besoin. Il était revêtu de deux ou trois cachets fleurdelisés et daté du 17 juin 18^0. De plus, il portait cette mention : — Délivré sur dépôt d'un passeport périmé.
Cambremer lut depuis la première jusqu'à la dernière ligne, et sa figure s'éclairait à mesure qu'il avançait dans cette étude, plus intéressante cent fois en ce moment que celle de ses chers romans de chevalerie.
— C'est bien cela! murmura- 1- il; le repaire de Bousenna est au milieu des landes du Morbihan, il fait ta contrebande sur la c6te entre l'embouchure de la Vilaine et celle de la rivière de Quimporlé; cet homme
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était un de ses agents et il a pris ce passeport pour yenir à Paris, où il servait probablement d'intermédiaire à la bande de province.
— C'est encore bien vague, dit tout bas le sceptique Cassonade.
I — Quoi ! tu ne comprends pas que nous pourrons avoir à la mairie de Vannes les renseignements qui nous manquent, ou tout au moins y retrouver l'ancien passeport qu'il a échangé contre celui-ci.
L'écuyer n'osa point répliquer. U se contenta de penser que la Bretagne était bien loin, que, vraisemblablement, M. Bousenna en avait repris le chemin, et qu'il serait peut-être sage de ne pas aller l'y chercher.
Paul continua l'inventaire, et examina successivement des notes de traiteurs, une demi-douzaine de reconnaissances du Mont-de-Piété et beaucoup de cartes piquées à nmge et noire que feu Pavard avait dû rapporter de quelques séances au Cent-treize. Rien dans tout cela ne pouvait fournir de nouvelles lumières. On était renseigné sur les mœurs du personnage, mais pas du tout sur son domicile.
Les gargotes oii il avait pris les repas dont on retrouvait l'addition, étaient situées Tune dans le quartier du Palais-Royal, une autre dans la rue Mouffetard, d'autres dans des banlieues différentes. On pouvait en conclure que le défunt n'avait point d'habitudes fixes et qu'il n'était probablement pas connu dans les bouges où il mangeait.
Les papiers qui furent dépliés ensuite ne contenaient que des phrases' écrites en caractères très lisibles, mais fort peu intelligibles. C'était presque toujours une seule ligne contenant des indications d'heure et de Ueu, parfois de prénoms et des qualifications singuu U
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lîères. Ainsi : « Minait un quart. Pointe Ëusiache. François. Le gros boutB. Le tortillard. Aif^red. » Én^ demment, il s'agissait là de coups de main à exéeirter par tels on tels affiliés et prescrite en cet termes laconiques par le grand chef, mais rien ne révélait le seof^ de ces mystérieux rendet-voos.
Assez souvent, d'ailleurs, les mots étaient respiaeés par des chiffres qu'il était superflu de chercher à m* terpréter.
Catnbremer passa rapidement scrr ces notes énigiAatiques, et il commençait à craindre de ne pas trouver les éclaircissements quH cherchait, quand Paul Vemier lui présenta un écrit assez long. La fraîcheur du papier prouvait assez qu'il n'avait pas fait un long séjour dans la poche de Pavard, et ce document aouvea» devait correspondre à des néeessités récentes. Le ehevaliar n'eut pas parcouru les premières Kgises qu'il poosui un cri de surprise et de joie.
— Serait-ce une lettre de oe Bousema? demanda M** Mongis.
— Mieux que cela.
— Quoi donc?
— Ses instructions à son misérable agei^. Éooutekw Et Gambremer se mit à lire tout haut^ non pas pou^*-
tant sans que sa voix tremblât un peu.
Q Décidément, nous filons demain. J'ai fermé aujMN d'bui la dernière boutique. Tu as trois jours pour réglw les affaires que tu sais, mais surtout pas de bêtises. Il vaut mieux manquer le coup de la me Pérou que de te faire pincer. Cet imbécile de Baluchon nous a déjà'fiit assez de tort. D'ailleurs, si tu ne peux pas régler le compte de la petite, je ferai fabriquer un acte de déeès par notre nttmëro tM, qpi aééSàcoèfeelioiilié oel«i4e
1A CHBYAUBl GASSB-CeO 207
sa Bièffv. Noua aérons doue eu règle pour 1^12 mars, et le Aotaire n'y verra que du fea. Poiurtant, j'aimerai» miesxètre sûr que la graine des PorqK)der est détruite. To feras pour te mieux; mais il fiaut que samedi au plus tard tu aies passé la barrière... »
— Ces! Bala qu'il lui commande de tuer, dit Marthe ayec ud mouvement d'effroi.
— Heureusement que la jument alezane s'est chargée de l'en empêcher, murmura Cassonade toujours positif.
— Nous ne sommes pas au bout, reprit Gambremer qui continua ainsi sa lecture :
(( Nous te débarrassons celte nuit de ce grand escogriffe qui est venu se jeter dans née jambes depuis un mois. Tout est prêt pour l'expédier. G'est Yamina qui se charge ^épmgler te monsieur. Tu n'auras donc plus contre toi quek domestique et les deux femmes. Si tu n'en venais pas à bout, il faudrait que le diabte s'en mêlât et tu ne crois pas au diable, ni moi non plus. Quant au joli Paul, rien à faire pour le moment.»
Marthe devint pâle en entendant lire le nom de son amoureux sur cette espèce de liste de proscription. Le chevalier la rassura d'un coup d'œil et poursuivit lentement :
« Je m'arrangerai pour qu'il fbûsse comme aoA père. En attendant, tu mettras à la poste la lettre ci-jointe. Ça ne servira peut-être pas à grand'chose maintenant, mais ça pourra nous aider plus tard. De ce o6té-là, il y a encore un bon tnagoi à empocher; et si tu es gentil tu en auras ta part. »
— Je n*7 comprends phis rien, dit naïvement Cassonade.
« A présent que tu es fixé sur mes intentions, repiit
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le lecteur, voici l'ordre et la marche. Tu partiras donc samedi; vendredi, si tu peux. Nous t'attendrons pour commencer l'opération. Le grand centre est toujours à Suscinio ; mais tu passeras d'abord par la Chênaie étitée. Arrange-toi pour arriver à la tombée de la nuit. Je ne sais pas au juste où ils en sont là-bas et il faut toujours se défier. Si tout marche à mon idée, je liquide aussi la maison de province, et, dans-un mois, nous pouvons repasser le détroit de Gibraltar. Tu verras si le climat te convient. J'oubliais de te dire que tu peux vendre les deux bêtes et la carriole. Je t'en fais cadeau pour tes frais de voyage, mais ouvre l'œil en faisant le marché. »
— Le marché ne lui a pas réussi, dit Cassonade. Cette réflexion philosophique ne trouva point d'écho.
L'horrible lettre que Gambremer venait d'achever glaçait d'e£hroi la mère de Marthe aussi bien que le mari de Jacqueline. Et il y «vait certeà de quoi trembler au souvenir de ce Bousenna qui, du fond de son cabinet du boulevard Bonne-Nouvelle, commandait aux assassins comme le Vieux de la Montagne.
— Voyons ce pli cacheté, dit le chevalier en désignant une large enveloppe.
Paul Vemier la prit et pâlit en lisant la suscription. Elle était dressée à — Monsieur le Procureur du Roi, en son parquet, — au Palais de Justice, — à Paru.
Cette enveloppe au large cachet rouge avait un^ aspect redoutable. Les lettres qui contiennent un ordre d'exécution doivent ressembler à celle-là.
C'était ce que pensait Paul Vemier, et le nom du destinataire n'était pas fait pour le rassurer. Sa main tremblait bien fort en brisant la cire, si fort que le pli laissa échapper les papiers qu'il recouvrait. Le premier qui lui tomba sous les yeux était la formule imprimée
LE GHBYALIBm CASSB-GOU MO
au bas de laquelle il avait eu la faiblesse d'écrire le nom deM.Bousenua.
Le pauvre garçon resta pétrifié en voyant apparaître ce muet témoin d'un crime amèrement regretté. Avant qu'il eût le temps de pousser bien loin ses réflexions, Gambremer s'empara d'un autre document écrit sur un format de dimensions majestueuses, et se mit k le lire tout haut :
« Monsieur le procureur du roi, disait l'auteur du placet, je crois devoir déférer k votre parquet la coupable action qu'un de mes employés vient de commettre.
a Le nommé Yernier (Paul-Bmest), auquel j'avais confié dans mes bureaux les fonctions de secrétaire, a indignement abusé de ma confiance. •• s
Le chevalier Gasse-Gou s'arrêta subitement. Il avait cédé à son impétuosité naturelle en se lançant dans cette lecture imprudente, et il reconnaissait un peu tard qu'il aurait mieux fait de ménager la sensibilité de ses auditeurs.
Marthe avait à peine étouffé un cri de douloureuse surprise, et sa mère s'était avancée vers le lit en fronçant le sourcil, comme si elle avait voulu reprocher à Gambremerune cruauté inutile, n y eut un moment de silence pénible. Puis, Paul releva la tôte et dit d'une voix assurée :
— Continuez, monsieur, je vous en supplie. Ce sera mon juste châtiment.
Le chevalier hésitait encore.
— Ne voyes-vous pas, monsieur, reprit amèrement le
jeune homme, que mon déshonneur est déjà connu
des personnes que... j'aime... Il faut qu'elles sachent
tout et je vous demande en grâce de lire jusqu'au bout.
S40 LB OHBYAUBR GASM-OOIP
bandit ne sont rien, et, quand j'aurai fini de voua les êxpoeer» je me chargerai d'y répondre. Ëc<Hrte& donc la suite de l*infâme déttoociation de cet homme: « Ga i eenmis, à pmne âgé de Yingt ans, s'est constamment * adonné au jeu, depoksix mois qu'il est entré chez moi. Tous mea elforts po«r le détourner de cette fimeste passion ont été inutiles et il en est yenu à contrefaire ma stgaalore au baa d'un réo^isaé dans le but de s'approprier une soHun» qu'une des clientes de ma maison fanait chargé de Terser à ma caisse.
u J'ai beaucoup réfléchi avant de me décider à faire ««prèè de ^ous, monsieur le proourear du roi, u^e dé- ■Munche aussi pénible, car le jeune Yernîer m'a été recommandé par des peraonnes ifès honorable» et m'in»* pirait un trèa Yit intérôi. Mais je sufe sur le point de quitter Faria, je liquide mes affaires pour aJUer m'ét^bliv à l'étranger, et je manquerais ik toi^ me» devoirs sociaux, ai je ne vem signalai^ pts. U eonduii^e d'un employé qui peut demain se plac-er dans une a^treimaison et fUre de. nouvelles di^es.
» Dans TintMt de la morale pubtifi]^ j^ 09^0 crois dcmo ohtigé, ■lonaMftir le procureur d« roi» 4^ vous adresser aeua ce pli kl pièce foesse» afla que vw^ puisnea denner à cette grave affaire teUe «uiie qi^ vou3 jugerez convenable. »
. ^Itil a oaé signer et metjbre sou ^^dveaset sj^uta Gambremer en montrant le poing au ^oétôrat» absent.
-rm "Voiei le faivi> dil Paul Tenxier eA M tendant le liaépisié. qui 4tait re^té sitr U couvc^rt^eh
~ PaasfiE^krmoi» qqe. ie. ^ jettç. a^ feu, ^'écria, Cassonade qui ainiAU. «sm^ \9» vpifiy^m. T^^^m^x
IB GHÉTAIIBB GASSB-COO ill
— Non, reprit le jeune homme qni étatt dey^no jplW comme la mort, je prie M. Francis de le garder jiis« qu'au jour où il croira que j'ai racheté ma faute.
Et maintenant, ajouta-tril en faisant un pas vers la porte, je pars.
— Où allez-70us, malheureux enflamt? lui cria Gambremcr.
— M'engager. On demande des volontaire» pour Alger et je suis sûr d'être embarqué tout de suite.
— Restez. Je le veux.
Paul secoua tristement la tête et mit la main sur le bouton de la porte. Il voulait sortir sans se retourner, car il sentait bien que si ses yeux rencontraient ceux de Marthe, il n'aurait plus le courage de s'en aller, et, pourtant, l'idée de prolonger cette humiliation lui étail odieuse. Mais, pendant qu'il cherchait à ouvrir, Baï;i courut à lui et l'entoura de ses petits bras en s'élevant sur la pointe des pieds pour tâcher de s'acorocher à son cou. En même temps, elle lui adressait avec une volu bilité incroyable un discours enfantin qui ressemblait au gazouillement d'un oiseau.
Paul se débattait bien, mais sa sensibilité n'était pas de force à résister à une attaque de ce genre et de grosses larmes lui venaient aux yeux.
Une scène muette se jouait à quelques pas derrière lui. Marthe, rouge comme une cerise, baissait les yeux et s'appnyait toute tremblante sur l'épaule de sa mère. La pauvre enfant souffrait la plus cruelle torture que puisse endurer un jeune cœur, et M"* Mongis soutenait avec elle-même un rude combat intérieur.
L'élan de Bala mit fin à son incertitude. Elle regardait l'enfant comme sa seconde fille, et il lui sembla que Dieu avait inspiré cette opposition de la petite au
départ de Paul. Elle prit Marthe par la main et la conduisit sans mot dire auprès du jeune homme.
— Monsieur Vernier, dit-elle gravement, votre mère, si elle était là, tous aurait déjà pardonné; c'est en son nom que je vous prie de ne pas nous quitter.
Paul fut tellement ému qu'il s'appuya au mur pou? ne pas tomber. Il venait de lire dans les yeux de celle qu'il aimait une prière ou plutôt un aveu. Il était vaincu et il revint la tète basse prendre place auprès du malade.
— Les fautes sont toujours réparables, mon ami, lui dit Gambremer, et vous avez assez expié la vôtre. Nous n'avons plus qu'à brûler ce papier, ajouta-t-il en passant le récépissé à Cassonade, qui ne perdit pas de temps pour le lancer dans le foyer de la cheminée.
Baïa avait suivi son jeune ami, et venait de grimper sur le Ut pour embrasser encore une fois Francis. Mais au lieu de se jeter sur lui avec sa vivacité habituelle, l'enfant s'empara d'une pièce qui n'avait point encore été examinée et qui ne ressemblait pas du tout aux autres.
C'était un morceau de carton rouge, taiUé en forme de triangle et percé à un de ses coins d'un trou rond dans lequel on avait passé un bout de ficelle. Il ne fallait pas être bien habile pour deviner que cet objet était destiné à être porté ostensiblement, à la facondes cartes d'entrée au pesage que les habitués des courses suspendent si volontiers à leur boutonnière en revenant du bob de Boulogne.
Cambremer, convaincu qu'il tenait le signe de reconnaissance de la bande, voulut le prendre des mains de Bala, mais la petite fille lui échappa. Elle se laissa glisser à terre et se mit à se promener gravement en ap-
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pliquant le carton sur le c6té gauche de sa poitrine, et en répétant deux ou trois mots dans sa langue incomprise.
M"*^ Hongis eut beaacoup de peine à se faire remettre cette espèce de talisman, qai rappelait évidemment à Bala quelque scène de son passé, liais, à peine y eutelle jeté les yeux, qu'elle fit un geste de découragement.
Le carton était couvert de caractères arabes, et la seule indication compréhensible qu'il portât était un croissant qui se détachait en jaune sur le fond rouge. Gambremer auquel la veuve le passa eut beau le retourner dans tous les sens, il n'y découvrit pas autre chose que cet emblème oriental entouré d'un grimoire indéchiffrable.
— Mon vieil ami Dillénius nous lira cela, dit-Q» mais je n'ai pas besoin de le consulter pour savoir que nous tenons une indication précieuse.
— Remercions surtout Dieu de vous avoir sauvé, dit M"* Mongis, mais rendons-lui grâces aussi, pour avoir inspiré à ce brigand l'idée de renoncer à persécuter notre chère Baïa. Enfin, nous pourrons vivre, sans trembler à chaque instant pour elle...
— Sans trembler I répéta le chevalier Gasse^ou; vous n'avez donc pas compris la lettre de Bousenna k son sicaire.
— Mais... puisque cet homme est mort, et que son maître a quitté Paris.
— Et qui vous dit qu'il n'y reviendra pas? Et quand môme il s'embarquerait, comme il l'annonce, pour retourner dans le pays d'où il est sorti, n*avez-vous pas entendu qu'il va dépouiller Bala de sa fortune, que les actes faux sont tout prêts?... Et je souffrirais cela,
214 IB €BBlFAUBft «ASSB-COU
yÊékr Fnmcîs Cambiemerf... Bt P«ull tous ne devixM^x donc p» qva, M aussi» %9i mt^natfié^ contiAua Gambremer. Bousenna ne s'explique pas clairement eu e« qw W caBeeroe, mais il est évident que lee persé- MttoB» doBt tt a été V<ri>jet ayaieat w but,, et ce but... jê eoHiBiBDCfr à l'enirevoir.
•«f^Ma iDèK# pourrait peut-être bous renseigner sur les anciennes relations de Bousenna avec ma famUle, dit Ba|]d Ternîer.
Bt il ajouta timideoMijl i
-»H^)e kii ai éotil que je n'étids plus chez cet bomme» et je lui parle de... mea projets.
Marthe avait cru devûaer de queU projets il s'agissait, el eHe baina les yeux.
— J'écrirai aussi, dit le chevalier^ et, au besoin» j'irai à Saioi-Oner avec voua, mon eliar Paul. Nous ne pouvona pea partir pour la Bretagne avant d'être complètement renseignés.
*^ Onoi \ vous voulex y aller ? s'écria H"^ Monps. Qamhvemer allait répondre» mais le bffuit d'uxie voiture qui s'arrêtait devant la porte attira son atten-
tiOB.
— Voyez donc ce que c'est, mon aoû» diVil à Paul. Peut-être. vi6iit<^u delà part du commiasaîte bous donner des nouvelles de U. âévaudaa.
Dans les situations tendues, les bruits du dehors sont toujours saisis avec avidité par ceux qui se trouvent embarrassés de leur contenance.
Paul Vemier n'avait point encore retrouvé l'équilibre de Tesprit depuis qu'il lui avait foUu oenfésser sa faute devant la seule personne à laquelle il aurait voulu la cacher. Aussi fut-il enchanté de cette diversion, et Oambremer n'eut pas besoin de )e prier
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deux fois d'aller voir à la fenêtre. Il y coanit, bien persuadé^ comme son protecteur^ que le roulement d'unie Yoiture annonçait rarrivée d'un messager de la préfecture de police.
Dans la rue Férou, tout faisait év(nement, et les indigènes se montraient sur le pas de leurs portes pour un Savoyard exhibant la marmotte en vie. A plus forte raison, les croisées s*étaie(nt-eTles garnies de spectateurs empressés de contempler l*intéfessalA spectacle d'un fiacre qui yefiait de s'arrêter detranft lu maison du chevalier Casse-Cou.
— Eh bien I cria de son lit l'impatient tnatadè.
— C'est une voiture de place, dit Paul en se pdnchant dehors. U y a des malles et des pà4)tretâ rattlmpériale.
— Le commis-voyageur du troisi&me qui reVtetit'Aè sa tournée, murmura Cassonade.
— Allons I nous n'aurons rien de nouveau encore amjourd'hui, murmura Gambremer. J'ai bien eftivie Aè t'envoyer voir au commissariat fie lUe Saint-Louis, car enfin ce polichinelle a dû être interrogé, et...
— Ah mon Dieu I
Cette exclamation échappée \ PatÛ Yemîefr Coupi la parole au chevalier Casse-Cou, qui tomba dan^ fa stupéfaction la plus profonde en Voyant son jeune protégé quitter brusquement la fenêtre, traverser la chambre en courant et se précipiter vers l'escalier.
— 11 devient fou, et voilà ce que c'est quelWour, dit tout bas l'écuyer, qui se souvenait d'avoir jadià adoré son épouse Pétronille.
Marthe «t sa mère se regardaient ^vec une tcrtaine inquiétude* Baïa s'était réf^giée entre elles deux, ej les interrogeait dés yeux. Quant à Morillon, il commen-
1216 M CHEVAUER CASSE-COU il
çait à trouver que sa préseace était de trop au milieu de ce conciliabule intime, et il manœuvrait tout doucement de façon à battre en retraite.
L'attente se prolongea plusieurs minutes, t>endant lesquelles Gambremer ne cessa de s'agiter et d'exciter les assistants à s'en aller à la découverte dans la rue. Cassonade allait s'y décider, quand la porte s'ouvrit pour laisser passer Paul donnant le bras à une femme en deuil.
— CTest ma mère, monsieur, dit le jeune homme d'une voix émue.
Si l'excellent chevalier avait pu se lever, il aurait certainement sauté au cou de M""^ Yemier, mais force lui fut de se contenter d'une phrase de bienvenue, dans laquelle du reste il sut mettre tout son cœur.
— - Monsieur, dit la mère de Paul, la lettre de mon fils m'est parvenue hier, et je n'ai pas voulu perdre un jour pour vous remercier de ce que vous avez fait pour lui.
— Moi, madame! balbutia Gambremer, qui se demandait jusqu'où étaient allées les confidences de son protégé, mais j'ai bien peu de droits à votre reconnaissance. Cest lui au contraire qui s'est dévoué pour moi, et...
— Je sais tout, cher monsieur Francis, reprit M"'* Yernier ; c'est vous dire que j'ai d'autres personnes à remercier ici.
Ses yeux se rencontrèrent avec ceux de Marthe, qu'elle examinait depuis son arrivée avec une curiosité bienveillante. La jeune fille rougit beaucoup, et sa mère, qui s'en aperçut, vint au secours de son embarras. Elle tendit affectueusement la main à M"^ Yemier, la fit asseoir, et lui dit d'un ton où perçaient malgré elle ses émotions maternelles :
— Nous VOUS attendions presque, chère madame, et, si vous n'étiez pas venue, notre projet était d'aller vous voif. La communauté de maUieurs qui nous lie m'aurait'servi d*ezcuse pour cette indiscrétion.
— - Et moi je comptais sur votre visite, répondit en souriant M"* Vernier, car Paul m'avait promis de vous amener à La Roche; mais je n'ai pas eu le courage d'attendre. Sa dernière lettre me parle d'événements si étranges...
Ge dialogue préliminaire fut interrompu par Pierre Morillon qui, depuis un instant^ se rapprochait sournoisement en tournant ses pouces.
— Madame ne me reconnaît pas? demanda-t-il d'un air timide.
Et comme M"^ Vernier le regardait avec étonnement, il ajouta. :
— C'est moi... Pierre». ., le ûls du meunier d'Abancourt... je soignais déjà les chevaux du temps de défunt monsieur...
— Mais oui... c'est vous qui avez épousé cette bonne Jacqueline...
— Tout juste I Ah I elle sera bien contente de vous voir.
— Ce brave garçon nous a rendu de grands services, dit Gambremer, et c'est à Paul que nous devons de l'avoir connu.
— Il ne tiendra qu'à lui et à sa femme de revenir chez nous, répondit M"' Vernier; mais vous, monsieur, vous qui avez sauvé mon fils, je ne puis vous exprimer rémotion que j'ai éprouvée quand j'ai appris tout à l'heure que cette nuit vous aviez encore failli périr victime d'un scélérat...
Ah 1 cet homme a juré la perte de tous ceux qui me sont chers, ajouta la veuve en baissant la voix. U «3
218 LB CÉÉtAtlfiR CASSfi-COU
«^ Voat le eotmaîAsea ? d'toria le chevalier Gasse- Goa.
— Trûp, pont le malhetir dé Xoxïè te» miens.
Il 7 eut un silence. Personne n'osait demander iedp explication que chacun brûlait d'entendne, et la situation aurait pu se prolonger ainsi> faute d'initiatnre, mais M^ Vemler se chargea d'y mettre un terme.
Sa physionomie eq)rimait une fermeté douce, qui était le fond de son caractère, et on lisait dans tes yeut tm peu voilés une résolution à toute épreuve.
— Je fiais que je suis Ici au milieu d'amis dévoués, dit-elle en promenant autour d'elle un regard plein de tendfeàse, et }e sais aussi que nous sommes tous intéressés à ne perdre ni un jour ni une heure pour démasquer et atteindre l'ennemi commun*
— {iC. misérable Bousenna! murmura Cambremer.
— Oui, ïttl-môme, et je vous prie de me laisser d'abord TOUS dire comment j'ai été amenée à hii conaer mon fils. Quand la mère se sera justifiée, l'amie parlera à ses amis, dit M*^ Yemief en souriant.
Marthe et son amoureux échangèrent on canp d'œil attendri. '^
— Cet homme, reprit la veuve, avait rencontré mon mari dans un de 'pes voyages à Paris. Leurs relations furent d'abord de simples relations de voiainage^iis habitaient le même hôtel et se rencontraient à la Bourse. Puis, M. Bousenna entra dans des i^éculationa auxquelles il associa M. Ternier, et leur liaison devint bientôt intime.
— Quelle profession prétendait-il exercer alors et d'où venait-il?
-*- n se disah chargé de grandes fournitures pour des gouvernements étrangers» et il prétendait habiter
IB CHfiYAUBA GASSS-GOU âf9
tantôt TBspagne, tantôt la Turquie, tantôt l'Angleterre ou la France, suivant les besoins de son commerce. Il ne pAriait jamais de ê& nationalité, mais mon mari le croyait Juif du Levant.
— D'Alger ou du Maroc, c'est plus probable.
— Je ne l'ai jamais su au juste ; mais, dès sa pre> mière visite à la campagne que nous habitions, M. fiousenna m'inspira une répugnance invincible. J'avais le pressentiment qn'il nous ruinait, et je ne me trompais pas. Après six ans d'entreprises dont je ne con^ naissais que très vaguement la nature, nos affaires commencèrent à s'embarrasser. Mon mari dirigeait une importante maison de commission, qu'il lui fallut bientôt abandonner en sacrifiant presque toute notre fortune.
— Son honnête associé l'avait volé, dit amèrement Gambremer.
— Je l'ai toujours cru, bien que jamais mon mari no m'ait exprimé de soupçons sur son compte. Mais j'ar* rive à la catastrophe qui vint clore ce triste passé. Nous habitions la campagne, une terre qui m'appartenait en propre et que nous avions pu sauver du désas* tre. Mon mari était allé faire un dernier voyage à Paris pour essayer de faire rentrer quelques créances arriérées. 11 revint un soir à La Roche très souffrant, mais aussi très joyeux. Il avait, me dit-il, réalisé une somme considérable qu'il avait laissée en dépôt chez son ami Bousenna.
— Oui, murmura le chevalier, elle y est encore, et o*est pour se l'approprier qu'il à cherché à se défaire de votre fils.
»^Moti mari, ôôùtlntta M^Teràier, devait repartir la semaine suivante pour aller la tooèter,fli«ls ttaTahla
220 LB GHBVALIEli CASSE-COU
le lendemain de son arrivée, et trois jours après il succombait à un mal inexplicable.
LaToix de la panvre Teuve s'était altérée en prononçant ces derniers mots qui lui rappelaient une cruelle douleur. Cambremer avait bien envie de lui demander quels symptômes avaient accompagné la mort de M. Yemier, car il soupçonnait fort que l'épingle noire avait joué un rôle dans cet événement si soudain, mais il se tut devant l'expression d'un chagrin aussi vif que s'il eût été récent.
— J'écrivis à M. Bousenna, reprit M"'* Vernier, pour lui annoncer la mort de mon mari et pour lui demander des renseignements sur la somme dont il m'avait parlé. Il me répondit par toutes sortes de protestations d'amitié, mais il m'affirma qu'il n'avait aucune espèce de somme à nous.
.- Yous ne vous souvenez pas, madame, d'avoir jamais entendu M. Yemier parler de la famille de ce Bousenna?
— Il m'a dit souvent que cet homme avait eu un flrère, que ce frère était mort, et qu'il avait laissé une femme et une petite fille qui habitaient un château en province.
— Une petite fille 1 s^écria M""" Mongis, qui tenait fiala sur ses genoux.
— Mon mari ajoutait même, reprit M** Yernier, que H. Bousenna était brouillé avec son frère, que ce frère était fort riche et qu'il n'habitait pas la France.
— Et il ne vous a pas dit, madame, demanda Cambremer, où était situé ce château?...
— Mes souvenirs ne sont pas très précis à cet égard. Il me semble pourtant que c'était dans l'Ouest, en Y«»* dte ou •& Bretagne.
— Et TOUS n'avez jamais vu la belle-sœur et la nièce de M. Bousenna? t
— Jamais; seulement, je crois que mon mari les connaissait. II avait une fois accompagné son ami dans un voyage en province. Je me rappelle même que cette excursion fut faite très peu de temps avant sa mort. 11 m'en dit quelques mots en rentrant à La Roche, et, dans les dernières heures de sa maladie, il prononçait souvent un nom bizarre, un nom de femme, je crois...
— BaXa, peut-être, dit timidement M""* Mongis.
— Oui... oui... c'est cela.
— Nous savons tout maintenant, s'écria Gambremer, et je vous jure que vous retrouverez la fortune de votre fik.
— Dieu vous entende! monsieur, dit la veuve en secouant la tête d'un air peu convaincu ; je n'en demande pas tant, mais je veux soustraire Paul aux entreprises de cet homme, et je dois vous expliquer maintenant comment j'ai été amenée à le lui confier.
Le chevalier Gasse-Gou n'aurait pas osé provoquer cet aveu ; mais, depuis le commencement du récit de M"* Vemier, il s'était demandé plus d'une fois comment cette mère si tendre avait eu l'imprudence de se séparer de son fils dans de pareilles conditions.
— Paul venait de sortir du collège, continua M"' Vernier, et l'oisiveté d'une petite ville de province m'effrayait pour lui. Je cherchais une carrière qui pût lui convenir; mais, depuis mon veuvage, j'avais rompu toutes mes relations de monde et je ne savais à qui m'adresser pour faire recommander un jeune homme inconnu. C'est dans cette situation d'esprit que je reçus un matin une lettre de M. Bousenna.
— Soyez sûre, madame, qu'il avait des espions à
â2â LE GHSTAL1SA GA8SB-G0n
Saint-Omer et qu'il était parfaitement an edùr^t de
votre embarras.
— Je suis, en vérité, tentée de le croire j car 11 n'aurait pas pu mieux choisir son moment pour m'écrire.
— Et que vous disait-il?
— Il s'excusait d'abord de son silence prolongé, en me racontant qu'il avait été obligé de voyager pour ses affaires pendant plusieurs années. Il m'apprenait en même temps qu'il avait l'intention de se fixer définitivement en France, et il m'assurait que son plus cher désir était d'assurer l'avenir du flk d'un ami bien regretté.
— Le misérable hypocrite! murmura Cambremèr.
— Que vous dirai-je? II m'offrait pour Paul une place avec des appointements convenables, et il me promettait de veiller sur lui comme un père. Je crus à ses promesses, et à la fin de Tété dernier, après avoir longtemps hésité, je me décidai à me sépare? Ae Venfant auquel j'avais voué ma vie.
A ce passage du récit, Paul n'y tint pins et se jeta dans les bras de sa mère pour la couvrir de baisers. Les assistants étaient presque aussi émus que lui, et il y avait des larmes dans tous les yeux.
— Nous savons le reste, madame, dit Cambremèr, nous connaissons les pièges infâmes que ce monstre a tendus à votre fils. Il a eu le bonheur d'y échapper et j'espère que nous venons d'entrer dans une phase nouvelle de cette lutte acharnée avec un scélérat. Youlezvous nous aider à vaincre?
— A vaincre 1 répéta la veuve, un peu surprise de cette proposition si brusque et si solennelle.
— Oui. Cet homme est parti pour la Bretagne et, tivattt une semaine peut-être, il aura quitté la France,
emportant la fortune 4e YQtre. fils et ceUa de celte enfant.
Le che^aliçr 4ési^ait Ba3^,({w r0S»rdaU cetta fc^pe avec de grands, yeux étonnée.
* II ne faut pas qu'il s'eaibarqu# et qu'il aQle dans son pays de corsaires jouir paisiblement du fruit de i^ crimes, Pour ma part, je suis bien décidé à le mne au bout dp monde, a'il le faut* Je compte que mes amis ne m'abandonneront pas dans cette denûftre entreprise, et je vous demande si vous Toulex pemetbre à Paul de m'aoçompagner dan» le Morbiban.
— Non-seulement je le lui permute, mai» je vew y aller avec lui, répondit la veuye.
— Nou3 ironi? tous , s'écrièrent i la foin Mwfte et sa mère.
Paul Vernier ne 4it rien» Il était trop ému pour par- 1er, mais il avait tressailli de jgie h l'idée d^ fi|ire le voyage sans se séparer de la jeune fille.
Il n'y avait guère que Cassonade ii ne pas montrer d'entbousiasme. lie judicieux écoyer pensait qua «on maître aurait dû être payé pour se tenir traoquiUei il était d'avis qn'h Tennemi qui fuit il fa^t faire «m pcmt d'or. C'était le cas ou jamais d'appliquer, sana bourpe délier, cette maxime d'un s^noien, puisque M. Sonaenna abandonnait la partie et ne demandai pa^ autre (Aoie que l'impunité*
—Moi, dit timidement le mari dePétPomlle,j# ne m'opposerais pas à ce que ce gaiUar4*l& s'en aUtt ae f^e pendre ailleurs,
— Quoi I tu voudrais renonce! ^ le BQurwîte en noinep( où nouif tenons ee coquin 7
— M'e^t avia que noua ne le tenon» im tmi qoi 9^ Metteii ai y(m iqulea, que i»ow te rftttuatéiOBa là-
bas; il sera sur son terrain, et un terrain pas commode, à ce qifon dit. Rappelez-vous tous les tours qu'il nous a joués ici ; nous en verrons bien d'autres au fond des bois et au milieu des landes.
— Et qui te dit que nous aurons besoin de courir la campagne? interrompit Gambremer avec humeur. N'as» tu pas entendu qu'il est question dans sa lettre à Pavard d'un notaire chez lequel il doit se présenter avant le 42 mars? C'est à Vannes que nous trouverons la clé de tous ces mystères.
— Encore faudrait-il savoir, avant de partir, si toute la bande a vraiment déguerpi de Paris, et je passerai tantôt chez le commissaire de i'ile Saint-Louis...
Le bruit de la sonnette vivement agitée lui coupa la parole.
Tout le monde se regarda, car il était bien probable que le visiteur qui s'annonçait ainsi apportait des nouvelles officielles. Cassonade alla ouvrir et introduisit en effet l'ofûcier de paix auquel il avait eu affaire dans le poste des Vendanges de Bourgogne. Cambremer avait eu le temps de faire disparaître le contenu du portefeuille qui était resté étalé sur son lit, et de recommander le silence à ses amis. Il voulait bien recevoir les communications de la police, piais il ne tenait pas à lui en faire.
L'agent supérieur se rappelait la crise nocturne où Cambremer avait failH expirer sur un lit de camp et il débuta par s'informer de la santé du malade, qui s'empressa de le rassurer pour arriver plus vite aux confidences impatiemment attendues.
— A-t-on pu tirer quelque chose de ce polichinelle et de cette poissarde? demanda-t-il avec anxiété.
•-*»Ab^lument rien, et môme l'homme a fait venir
LB GHBYALTBR CA8SB-C0U 3â5
deux répondants qui sont gens établis dans le Toisinage de son domicile et qui le tiennent pour un très honnête garçon; quant à la femme, on n'a rien relevé contre elle, si ce n'est le fait d'habiter le garni où ce Bousenna faisait ses farces, mais ce n'est pas une preuve suffisante pour la garder en prison, et nous allons être obligés de mettre le couple en liberté, sauf à le surveiller ensuite.
— Et les fleurs rouges, comment les expliquez-vous? demanda ironiquement Gambremer qui n'avait qu'une fort médiocre confiance dans les interrogatoires de police.
— - Assez bien, répliqua l'officier de paix* Le sieur Bousenna avait su par la mère Hippolyte, son âme damnée, que la frangeuse, sa locataire, se proposait d'aller au bal le Mardi-Gras. Il a même eu des détails sur le costume qu'elle et son amoureux devaient prendre et il a utilisé ces renseignements pour vous attirer dans un guet-apens.
— Luil mais c'est ce M. Gévaudan qui m'a écrit.
— C'est absolument la même chose, dit l'agent avec un sourire. J'arrive de la rue de la Lune, où j'assistai à la visite domiciliaire que la Préfecture avait ordonnée hier, et, à présent, tous les doutes sont levés.
— Ainsi Gévaudan n'était qu'un subalterne de Bousenna.
— Mieux que cela. Gévaudan et Bousenna n'étaient qu'une seule et même personne.
— Mais c'est impossible I
— C'est certain. Nous avons retrouvé tout l'attirail de costumes, de perruques et de fausses barbes dont cet homme se servait pour jouer ses rôles, et nous avons découvert même quelque chose de plus curieux.
)26 ' £B CinSYALnR GAS8B-G0U
— Qtioidonc?
— Le passage secret qui communiquait de l>ntresol oii se trouvaient les bureaux du banquier avec le troisième étage où Thomme d'affaires de la rue de la Lune donnait ses consultations. C'est un escalier fort habilement creusé dans le mur.
— Je comprends tout, maintenant, murmura Cambremer.
— Ahl le gueux î grommelait Cassonade. BtPétronille qui avait tant de confiance dans ce Joseph!
— Monsieur, dit Tofficier de paix en saluant pour prendre congé, tout cela vous sera expliqué avec plus de détails à la Préfecture. Ma mission aujourd'hui consiste à vous prier d'y passer dès que votre état de santé vûite le permettra, et aussi à vous demander de vous abstenir de toute démarche pour le moment. La bande tout entière a maintenant quitté Paris, nous en sommes sûrs, et il nous faut bien une quinzaine de jours pour retrouver sa trace en province.
^— Dans quinze jours, s'écria le chevalier Casse-Cou dès que le visiteur eut tourné les talons, dans quinze jours Bousenna sera pris, ou moi... je serai mort.
ta SHBtàian càMn-taa f|7
CŒU^rrRE IX
U D9RNHE& ttS tOUvàiMÊ»
Vannes est on de ces chéfs^lieiix de dé^kitiflyat auqtiel les dfctlonnaires de (géographie cMsâe^reïit ¥olontier cette phrase bizarre : « Jblie petiter ^Me, ^ès sak et tris mal bâtie, n
Quand on y a visité la cathédrale et la tour d Céhnétable, vénérable débris dn château des ducs de Bretagne, quand on s'est promené sur le cours planté d'arbres qui borde la rivière, on a visité à peu près toutes les curiosités de Tcndroit et on n'a plus guère d'autre ressource pour tuer le temps que d'admirer la préfecture et le musée. Il est vrai que les environs valent la peine d'être parcourus, et que les touristes ai*ciiéologues ont le choit entre les pierres druidiques de Garnac et le donjon dlGlven, bâti au retour dis fat drbisalde par un châtelain épris de Tarchltecture orientale, ittais, en somme, le paiys fi^est pas gai, et une colonie parisienne tFaûsportée en pieîn Morbihan ne peut que s'ennuyer, à mtrins qu'elle n*y soit retenue par de grades intérêts. •
tel était, hefureusénïenty le cas de Gaïnbi'eàier et de ses amis dés deux sexes.
Arrivés la veille par la diligence, après un voyage de
238 l*B CHBYAUBE CASSB-GOU
quatre jours, les habitants de la rue Pérou s'étaient bravement installés dans une petite auberge du port, à renseigne du Chasse-Marée.
Le cheyalier G$isse-Gou, en sa qualité d'enfant de SaintrMalo, n'était pas sans avoir parcouru jadis les c6tes de la péninsule bretonne, et il connaissait à Vannes un ancien matelot qui avait navigué sous les ordres de son père et qui avait employé ses parts de prise à l'acquisition de cet hôtel de quatrième ordre.
Le Chasse-Marée ne figurait point sur les guides du voyageur et n*était fréquenté que par les caboteurs et les pécheurs de sardines. Ce séjour convenait donc à merveille à Cambremer, qui tenait surtout à ne pas attirer Vattention, et il avait écrit de Paris au père Leguem pour retenir une demi-douzaine de chambres dans son établissement.
Le vieux gabier professait pour le fils de son ancien commandant une vénération profonde, et, afin de le mieux recevoir, il s'était empressé de congédier ses hôtes de passage. A leur arrivée, les Parisiens trouvèrent l'auberge libre de la cave au grenier, et la prise de possession s'effectua sans bruit et surtout sans exciter la curiosité des oisifs Morbihanais.
La maison était située tout à fait au bout de la promenade, à un grand quart de lieue du centre de la ville, et, comme les nouveaux venus étaient débarqués par les messageries de l'Ouest à cinq heures du matin, leur installation avait passé à peu près inaperçue. Les deux veuves, Ifarthe et la petite Bala occupaient les chambres du premier étage; Gambremer, Paul et le fidèle Gassonade demeuraient au second, c'est-à-dire sous le toit, car l'hôtel du CAa»e-ifarA n'avait rien de monumental.
LB CHBTAUBB CASSB-CÔU 229
C'était une maisonnette dont les murs blanchis à la chaux et les volets verts offraient l'aspect réjouissant des bastides provençales. Le père Leguem avait longtemps pratiqué la Méditerranée, et il en avait rapporté le goût des habitations gaies. Un jardinet planté en potager s'étendait derrière Tauberge dont la façade donnait directement sur le quai. Les hugres, les sloops et autres embarcations de pèche venaient s'amarrer devant la porte, caria rivière de Vannes, comme presque tous les cours d'eau de Bretagne, n'est qu'un prolongement de l'Océan, et, deux fois par jour, la marée en fait un bras de mer.
Ce spectacle nouveau charmait la caravane de la rue Férou. Marthe surtout, qui n'avait guère dépassé les barrières de Paris, Marthe ne pouvait se lasser de regarder le mouvement joyeux de ce port en miniature, et elle passa presque toute la première journée à la fenêtre. Baïa, au contraire, n'avait manifesté aucune surprise, et il était évident qu'elle avait déjà vu des navires, des cordages et des marins grimpés dans les vergues.
La partie masculine de l'expédition se composait de Paul, qui avait joué tout enfant sur la plage de Boulogne, de Cassonade, qui ne s'étonnait jamais de rien, et de Gambremer pour qui la mer n'avait plus de secrets. Les hommes étaient donc préoccupés de toute autre chose que de ce tableau maritime.
Le chevalier Casse-Cou avait distribué les rôles. Il avait été convenu que les dames se borneraient à de courtes promenades, pour ne point se faire trop remarquer des indigènes, que Paul les escorterait à tout événement, et que Cassonade seul accompagnerait son maître dans les excursions qui pourraient devenir nécessaires.
G^mhremer s'était réservé la haute directiou de l'entreprise, et II avait natureUement commencé par le chapitre des renseignements. C'était un point assez délicat quç de prendre des informatiQQ3 9an$ livrer le secret de ce voyage de découvertes, et il n'avait pas crn pouvoir mieux faire que de causer d'abon} avec Taubergiste auquel H avait accordé sa confiance.
Le matin du second jour^ le obevaUer était donc assis sur un banc de pierre, à. la porte de la lAai^QU» à côté du père Leguern.
L'hôtelier était un homme de cinquante k soixante ans, vêtu comme un ancien matelot, ^i porteur i*v^e figure ridée dont le vent et le soleil des quatre parties du monde avaient hâlé la peau. Sa physionomie ne manquait pas de finesse, et ses yeux gris avaient conservé une vivacité toute juvénile,
n fumait une pipe si courte que le fourneau noirci par un long usage devait lui brûler les lèvres, et il caressait de temps en temps un gros chien à longs poils qu'un camarade lui avait ramené de Terre-Neuve.
La marée était basse, et sur le quai désert uQ'goQland auquel on avait coupé les ailes sautillait au milieu de barriques vides. Dans l'intérieur deTauberg^s'agitaient deux alertes servantes occupées à préparer le dé|euner, sous la direction de M"" Yvonne, robuste ménagère que le père Leguern avait épousée vers 4814, ati^ retour d'^ne croisière fructueuse dans les mers de Tlude*
L'heure et la lieu se prêtaient à m^rvQille aux qo^ftdençesy et la conversation commença par le compte rendu d'une commission dont l'aubergiste s'était chargé la veille.
— Ma foil monsieur Francis, dit -il en ôtant poliment sa pipe de sa bouche, m'est avis que si vous étés venu
LE CHBTAUEH GAS8B-C0U %31
ici pour rétrûuyer 1q paroissien dont vous m'avez remis lé passeport bier> tous aurez de la peine à lui mettre la main dessus.
— Jl çst donc inconnu à la mairiç?
— Mieux que ça. L'employé a feuilleté tous ses registceç, et il n'a pas trouvé ce nom-là. ÏPa^alt même, Sauf Vèt^e respect, que le passeport est f^ux.
-r- Jç m'en doutais! s'écria Gambremer.
-^ iioi pas ; et si je n'étais connu à Vannes pour un honnête homme, j'aurais pu me fadre une ipauvaîse affaire avec ce papier-là.
— C'est vraiî murmura le chevalier, tout confus de n'avoir pas prévu cet incident désagréable.
. -r- Oui, le petit bossu qui tient les livres voulait eur vo^erprévenir la gendarmerie, mais je me suis expliqué avec l'adjoint, qui est un ancien capitaine au long cpurs^ et tout s'est arrangé,
— Oue lui as-tu dit? .
— Que le passeport avait été oublié par un Parisien qui avait démarré de l'auberge sans me payer. // ny a pas de SQtn que j'aie été lui conter que ça vous regardait.
— Mon vieux Leguem, dit Cambremer avec chaleur, tu as manœuvré là connue un matelot fini.
— Ohl M. Francis, faut pas me remercier. Pour le fils fte bon ancien commandant, j'en ferais bien d'autres.
-7 Je sais que tu étais dévoué à mon pauvre père et que |e puis compter sur t6i, mais je neveux pas que tu nie croies mêlé dans des histoires touehest
— Vous! un Cambremer I allons doAc! je croirais plutôt qtie les pierres de Gamac dansent une gigue sur la lande.
— Je Tiens dans ce pays pour réparer one grande injustice, et j'espère que tu m*aideras à retrouTer l'héritage d'une pauvre enfant dépouillée de son bien par des coquins.
— Est-ce qu'a s'agirait de cette petite qui a des yeux si brillants?
— Oui, mon ami, et je suis sAr que tu l'aimenùs comme moi si tu la connaissais.
— Je l'aime déjà, rien que pour ses yeux. Je n'en ai pas Yu comme ceux-là depuis ma dernière campagne dans le Levant.
— C'est son pays, à ce que je crois, et pourtant elle a habité la Bretagne, et c'est là-dessus que je voudrais te demander des renseignements.
— A moi ! Mais je ne l'ai jamais tant vue, et de Quim* per à Savenay, vous ne trouveries pas une figure comme celle-là.
— Connais-tu un endroit qu'on appelle Suscinio? demanda Gambremer à brûle-pourpoint.
— Pour sûr que je le connais. C'est une petite paroisse, pas loin de la côte, là-bas du côté du bourg de Sarzeau. D y a là un vieux château qui tombe en ruines, et qui est encore assez grand pour loger l'équipage d'un trois-ponts.
— Est-il habité?
— Par les chauves-souris et les chats-huants, oui; mais, pour les chrétiens qui l'ont bâti, il y a beau temps qu'ils sont morts.
— As-tu entendu parler aussi de la Chènaie-Etôtée?
— Pour ça, non; mais ça pourrait bien ôtre du même côté, et je le demanderai au premier gars de Sarzeau ou de Saint-Gildas que je rencontrerai demain au marché.
— Bon. Maintenant, eziste-t-il dans ce pays-ci nne famille portant le nom de Porspoder?
Le père Legnem bondit sur son banc, et fl^écria avec Tair de l'étonnement le plus profond :
— Porspoder! vous avez dit Porspoder I
— Sans doute, dit Gambremer très surpris de l'effet que ce nom produisait sur le vieux matelot; qu'y at-il à cela de si extraordinaire?
— C'est que, voyez-vous, toutes les fois que j'entends parler d'un Porspoder, ça me reporte à des temps qui sont bien loin, mais que je n'oublierai jamais.
— Conte-moi cela, père Leguem ; j'aime beaucoup les histoires.
— Ohl celle-là, je suis sûr qu'il n'y a plus que moi à la savoir dans le pays, mais elle n'intéresse plus personne.
— Pourquoi?
— Parce que le dernier des Porspoder est mort, et que, de son vivant, il n'est pas venu souvent par ici.
— Mais pourtant tu l'as connu, toi, mon ami.
— Je crois bien que je l'ai connu 1 Sans lui, allez, je ne serais pas ici à fuopier ma pipe*
— Ecoute, mon vieux, dit Gambremer d'un ton grave, ce n'est pas par curiosité que je te fais des questions. J'ai un grand intérêt à savoir ce qu'était la famille dont j'ai prononcé le nom devant toi, et je te prie de me dire tout ce -que tu peux avoir appris sur son compte.
Le vieux matelot se grattait le front et ne se pressait pas de répondre.
— Je te le demande au nom de mon père, reprit le chevalier Casse-Cou.
-» Àh I ma foi, $'écriaLeguem, votre père m'a sauvé
§34 LB ch;bvaukii casse-cou
la TieauMi, et je péwx bien foire ee plai«ir-làà son fils. D'autant plus que Qa ne fera pas de tort à ce pauvre M. Mériadec, puisqu'il n'est plus de ce mpnde.
— Que parles-tu de Mériadec?
— C'était sous ce patron-là qu'on avait baptisé l'héritier de Ponspoder, dans l'église de Saint'PoMe-Léon, l'année d'avant la grande révolution, et dans ce tempslà il n'y en avait pas un plus riche que le vieux marquis dans tout le Léonais.
-*• Ainsi, cette famille était noble et puissante?
-— Ils ne savaient pas le compte de leurs domaines et ils allaient à la oour de Tersailles ; mais, quand ça vint à mal tourner pour les ci-devant, comme on disait à l'époque, le marquis conduisit sa femme et son fils en Angleterre, et puis il s'en revint faire la guerre en Vendée.
— Il y fut tué peut-être?
—Il eut le malheur de se laisser prendre à Quiberon, et les bleus le fusillèrent aveo les autres k Auray. Défunt mon père m'a conté la chose bien des fois, car moi j'étais déjà mousse à bord de la Chrmde, qui se trouvait bloquée en rade de Toulon.
— EtTenfant, qu'était-il devenu?
— Le petit Mériadec était resté à Londres, et H ne remit les pieds en Bretagne qu'après la paix. Sa mère était morte là-bas, et, quand il rentra d'émigration, tontes ses terres avaient été vendues comme bien national. Il ne lui restait plus qu'une vieille masure que pei^ sonne n'avait voulu acheter, et un bout de lande où on n'aurait pas nourri une vache.
•^Hais il alla sans douteàParh pour fttire valoir ses droits, comme tant d'autres?
•— Ah I biêH otii 1 B se souciait de ses droits etde son
IB GHBVAUBR GASSB-GOU S35
titre de marquis comme de rien du tout. Faut vous dire que là bas, chez les Anglais, il s'était mis bravement à naviguer. C'était dans le sang. Son grand-père ayait été officier de vaisseau dans Tlnde sous l'amiral 8aflfren et il avait eu un oncle tué à bord de la BeUe-Pouk, dans la guerre d'Amérique.-
— En effet, ce nom me revient maintenant pour ra< voir lu dans une histoire de là marine/
— .Pour lors donc, en 1814, Tenfant était devenu un beau gars de vingt-quatre ans qui n'était pas embarrassé pour commander un trois-mâts, car il avait déjà fait deux ou trois fois le tour du monde. C'est pourquoi il s'en alla tout bonnement à Lorient se faire recevoir capitaine au long cours, et, six mois après la rentrée des Bourbons, il naviguait pour un armateur de Nantes.
— C'est alors que tu l'as rencontré?
— Tout juste ; à bord de la Marte-Jeanne oh j'avais embarqué' Comme maître d'équipage, et j^ai fait cinq campagnes avec lui, même qu'à mon dernier voyage il m'a eoipÇch^ de boire à la grande tasse.
— Il t'a sauvé dans un naufrage?
— Non, mais une fois, à l'entrée du détroit de Gibraltarf j'étais tombé à la mer, par un gros temps, et il s'est jeté à Feau pour me repêcher. Ça n'a l'air de rien, et ça p'emifêche pas qu'avec la brise carabinée que nous avions ce jour-là il risquait sa peau et son navire, par-dessus le marché, pour un vieux matelot comme moi, et il n'y 'a pas beaucoup de capitaines qui en auraient Cait autant.
— Oui, c'était un brave, murmura Gambremer devenu pensif.
n n'entrevoyait pas encore comment cette histoire pouvait se rattacher à celle de M. Bousenna, et pour-
tant il ne doutait pas que ce Porspoder fttt celui dont le nom figurait dans les papiers du portefeuille ramassé si à propos par Morillon.
— Tout ça, reprit le père Leguem, c'est pour vous dire que je me serais fait couper en deux pour le capitaine Mériadec, et que je ne me suis jamais consolé depuis qu'il a si mal fini.
— Mal fini ! répéta le chevalier Gasse-Gou; il a donc péri en mer?
— S'il était mort de la mort d*un marin, dit le vieux matelot en secouant la tête, je n'aurais pas eu tant de chagrin.
— Quoi! a-t-il été tué en duel... ou... ou assassiné? — - On n'a jamais bien su. Mais, tenez, quoique je
n'aime pas beaucoup à parler de ça, je rais tous conter la chose jusqu'au bout.
Cambremer était si attentif qu'il n'osait plus faire de questions, de peur d'interrompre le récit.
— Faut vous dire, réprit Leguem, que la Marte- Jeame avait été armée pour faire le commerce sur la côte d'Afrique depuis Tanger jusqu'au Sénégal. Un bon commerce et une mauvaise côte. On gagnait gros sur les gommes et sur les ivoires, mais on manquait de se perdre chaque fois qu'on accostait la terre. Ça n'empêchait pas le capitaine de mouiller à trois encablures d'une faillxe escale qu'on appelle Rabat et d'y rester des quinze jours de suite. Au troisième voyage, je commençai à me défier de quelque chose.
— Et tu appris...
— J'appris une histoire dont je m'étais bien douté. Le capitaine était amoureux d'une femme de ce pays-là, d'une Mauresque, et pour la voir, il s'exposait tous les soirs à se faire couper le cou.
LE GHEYALIfiR CASSE-COU 237
L'émotion du chevalier Gasse-Gou fût si yive qu'il ne put s'empêcher de pâlir.
— Vous pensez bien que ça ne m'allait pas de savoir que le dernier des Porspoder courait des bordées plus dangereuses que celles de la pointe du Raz pour les beaux yeux d'une particulière de la religion de Mahomet, et^ comme j'avais mon franc-parler avec lui, je ne me gênai pas pour le dire. Bah I autant aurait valu faire des sermons à la barre du cabestan.
— Il l'aimait, dit tous bas Gambremer.
— Pour ça, je vous en réponds, et si fort qu'une belle nuit il ramena la princesse dans le grand canot.
— Tu Tas vue alors?
— Pas tout de suite, car elle portait un voile qui lui cachait toute la figure, à la mode du Maroc, mais je l'ai assez regardée le jour où j'ai été témoin du mariage...
— Il l'épousa donc 7
— A Cadix, devant le consul de France, et, si vous aviez vu le monde qu'il y avait pour admirer la belle Mauresque! Et pourtant, dans ce pays-là, c'est pas les jolies femmes qui manquent. Ahl je peux bien le dire maintenant, elle m'avait tourné la tête aussi, et, si ça n'avait pas été que je venais d'épouser Yvonne, je crois que je serais retourné à la côte d'Afrique pour y chercher la pareille.
Le chevalier Gasse-Gou ne put s'empêcher de sourire à ce naïf témoignage de l'admiration du vieux matelot, mais le père Leguem reprit tristement :
— Si M. Mériadec n'avait ramené que la dame aux yeux noirs, je crois bien qu'il aurait pu être heureux avec eUe tout de même. Il avais appris à parler le Marocaiiii et comme elle lui avait promis de se faire chré-
238 LB dUYAUBa cassb-ooo
tienne^ le ménage marckail aussi bien que s'il avail pris une demoiselle de Lorient ou de PloAnnel. Hais le àialheur c'est qu'il j avait un frère... I «^ Un frère I s'écria GambremeTi illumijsé tout & coup par l'idée de retrouver dans ce nouveau persoiinage du récit Thottime qu'il tenait jchereher en Bretagne.
-^Oui, ot une petite esclave en pluft, et de ces deux êtres-là, je ne sais pas lequel était le plus méchant. Si M. Mériadec m'avait écouté, il les aurait jetés pa^dessus hotd dans lé golfe de Gascogne. Mais ce mauricaud l'avait a bien eniùvWi qu'il ne jumit que par lui. Cet homme-là, voyez-vous, n'était pas un Bédouin comme les autres. Il avait fait tous les métiers dans son pays et ailleurs; il avait navigué, trafiqué et il parlait le français comme vous et moi. Pour ce qui est de l'esclave femelle, elle était jolie comme un ange, maljgne comme un singe, et je crois qu'elle n'aimait pas beaucoup sa i^auvre maîtresse.
— La Yamina, la femme à la fleur rouge, murmura le chevalier Casse-cou^ stupéfait d'entendre se dérouler successivement toutes ces coïncidences.
^ Ce qu'il y a de sûr, poursuivit l'aubergistOi c'est qu'en prenant terre à Paimbo^uf, mon capitaine emmena tout son monde avec lui. Il avait gagoé de l'argent dans ses voyages et il avait un joli intérêt dans la maison de son armateur. Eh bien I croiriez-vous qu'au lieu d'acheter un navire avec sa petite fortune et de naviguer à son compte, il retira tous ses fonds pour s'en aller vivre avec ses Arabes dans la vieille cassîne qui lui restait? Un marin comme il n'y en avait paa un dans la flotte de l'État quitter la mer à trente ans et rmir bèteoMt aot le plsAoher dea v^aoheal AJb! leii^
LB GHBYALIER GASBB-COU âdO
monneur Francis, je n'ai jamais pu m'en consoler. — Il est dono mort sur ce domaine où il s'était re« tiré?
— Hélas! oui| et juste au mooient où U venait de redevenir riche.
Les premières années après son mariage, moi, je continuais à naviguer et je n'avais pas le temps d'aller le voir. J'avais appris que sa femme lui avait donné une petite fille, et qu'il aurait été heureoz si son beaufrère ne lui avait pas fait des misères* Mais ce vilain noiraud lui mangeait tout, à ce qu'on disait dans le pays. Enfin, je me disais : Un jour ou l'autre il le chassera et je pourrai aller voir mon ancien capitaine sans rencontrer ce chenapan-là chex lui* fliAifl ça ne venait pas vite.
Gambremer devinait que le dénouement de l'histoire approchait et il écoutait haletant.
— V'ià qu'en revenant d'une campagne dans les mers du Sud, continua le père Leguem, il y à environ six ans de ça, j'apprends qu'on allait rendre les biens des émigrés et que le marquis de Porspoder allait toucher un million pour sa part.
-^ Un million 1 murmara le chevalier Gasse-Gou, c'était plus qu'il n*en fallait pour tenter oe misérable Bousenna.
— Je ne connais pas le particulier que vous venes de nommer, mais le fait est qu'un million^ c'est une jolie somme.
— Et M. Mériadec l'a-Vil reçue?
-^ Les uns disent oui , les autres prétendent que non.
•^ Mais il me semble qn'one fortune aussi considérable ne peut pas disparaître sans laisser de trace««
340 L£ CHBVALIEA CASSfi-GOU
— Ça dépend. Si on avait pa rendre à Théritier de Porspoder ses châteaux et ses domaines, bien sûr qu*on les aurait retrouvés, parce que les pierres et la terre ça ne fond pas au soleil ; mais il y avait du temps que tout était vendu. Parait donc que le gouvernement, qui ne voulait pas reprendre les biens nationaux, avait remplacé ça par des morceaux de papier...
— Gomment cela?
— Hais oui. Des titres de rente, comme on les appelle. On TOUS donne un imprimé grand comme la main, et on va toucher tous les six mois chez le receveur général, un vieux décoré qui a ses bureaux tout près de la cathédrale.
— Et le marquis avait reçu son indemnité sous cette forme-là?
— Ah! voilà ce que je ne sais pas au juste, mais c'est bien probable, car mon capitaine avait fait le voyage de Paris, toujours avec son satané beau -frère, et il était revenu content comme un roi.
— Tu Tas donc vu à ce moment-là?
— Failes excuse. Si je Pavais vu, je serais fixé làdessus, car M. Mériadec m*aimait assez pour ne pas me cacher la chose, et, quand nous nous retrouvions tous les deux en face d*une fiole de vieux rhum de la Jamaïque, il me racontait toutes ses affaires. Mais je suis arrivé trop tard.
— Je ne comprends plus très bien, dit CSambremer, qui commençait à regrelter fort de ne pas avoir eu ces I enseignements avant de quitter Paris.
— Vous allez comprendre, car je vas vous conter toute l'histoire etellen*estpas gaie, je vous le promets.
— J'écoute et je te demande en grâce de tie rien passer.
— Je VOUS disais donc tout à Theure qu'en arrivant de Valparaiso, j'avais appris que H. Mériadec venait de rentrer de la capitale et qu'U avait rapporté de quoi acheter toute la lande de Lanvaux. On racontait aussi que le mauricaud était resté à Paris, et il y en avait même qui prétendaient qu'il y avait eu de la brouille entre eux et qu'on ne reverrait jamais ce marsouin-là dans le pays. C'était bien le moment d'aller manger la soupe avec mon ancien capitaine, et je me mis à faire mon sac pour filer mon nœud du côté de sa cassine.
— Où était située son habitation?
— Ohl pas loin d'ici, du côté de Locmariaker. Il s'était installé là dans une vieille bâtisse qu'un Porspoder avait construite dans les temps et qu'il avait fait arranger à moitié, car le reste n'était guère logeable.
— N'y avait-il pas une tour et des fossés? demanda vivement CSambremer, qui se rappelait la fameuse gravure,
— Une tourl oh I je crois bien, et des fossés comme un chàteau-fort. Il paraît môme qu'on y a soutenu un siège dans le temps contre les Anglais, et que le premier marquis y a été tué. Mais quand M. Mériadec y est venu, tout ça ne tenait plus ensemble, et ça lui a coûté gros pour faire les réparations.
Le chevalier Casse Cou n'écoutait plus le narrateur. Il était occupé à chercher dans sa poche un immense portefeuille où il avait enserré tous les papiers relatifs à la grande affaire, et entre autres la gravure anonyme qu'il avait fait coller sur toile comme une carte géographique. Le père Leguem le regardait avec quelque surprise, mais, dès que Gambremer eut déplié devant lui l'iouàge du château inconnu, il s'écria : n 14
242 LE <:heyalier casse-cou
— Par Sainte-Anne-d*Aurayl c'est le vrai portrait de la maison de Kerpenhir.
— Ainsi, c'est )à que M. de Porspoder demourail avec sa femme et sa fille?
— Parbleu 1 tenez, vous voyez bien cette grosse tour ronde, au bout de la maison, à droite?
— Oui.
Bh bien I c'est tout ce qui reste de l'ancien château, avec la terrasse et la douve pleine d'eau qui est devant. Le reste a été rebâti par M. Mériadec, mais pat» comme c'est dessiné là-dessus.
Comment le reconnaissez^vous alors? demanda
Cambremer qui se défiait d'une erreur.
— Oh I il n'y a rien qui ressemble à ça dans tout le payé; et le bois de hêtres qui y est emcore, et les pierres aux fées, là, sur la gauche; et le clocheton sur la façade que j'oubliais. M. Mériadec avait voulu le conserver, et ça lui a donné assez de mal quand les maçons ont repris le plain-pied en sous-œuvre.
Alors, il habitait l'aile gauche avec sa famille?
— L'aile gauche? Ma foi, je ne pourrais pas vous dire, répondit le vieux matelot peu versé en arehitacture. Tout ce que je sais, c'est qu'à part la grosse tour où on n'entrait plus depuis bien longtemps, mon ancien capitaine et son monde occupaient toute la bâUsse.
— Continue ton histoire, dit Cambremer empressé d'arriver au dénoûment.
Où en étais-je? Ahl je me rappelle. Pour lors
donc, un beau matin, j'embrasse Yvonne et je lui dis de ne pas m'attendre le soir, parce que je pensais bien que M. Mériadec me garderait au moias deux ou trois jours.
Me Vlà , donc parti avec la ehaioupd dtt pè^ Gaific.
LE CHBVALIBR ÇABSB*GOU !243
Nous descendons la rivière, uou3 trouvons une brise de nord-est, et, sur le coup de midi, nous mouillons dans Tanse de Kerpenhir.
— M. de Porspoder était-il prévenu de ton arrivée?
— Non, je voulais le surprendre, et c'est moi qui ai été surpris, comme vous allez voir. Je laisse le père Uadic à l'embarcation et je m'en vas tout doucement h travers la lande, Faut vous dire qu'il y a un étang avant d'arriver au château et qu'on est obligé d'en faire le tour. Pendant que je suivais le bord en fumant ma pipe, v'ià que je vois un corps qui flottait sur Teau.
— C'était lui I
•^ Abl je n'ai pas eu de peine h le reconnaître, allez ! avec ses grands cheveux qui flottaient dans les herbes et sa vareuse de bord qu'il portait toujours. Vous pensez si ça m'a fait de l'effet quand je Tai amené à terre et que j'ai vu mon pauvre capitaine noyé dans une mare où vous n'auriez pas mis un eanot à flot, lui qui avait doublé trois fois le cap Hom.
— Mais sa mort était-elle volontaire?
•^ Vous m'en demandez plus que personne n'en a jamais su ; mais attendez la fln de l'histoire. You^ pen- $63^ biei^ que je n'eus rien de plus pressé que de courir à Kerpenhir pour prévenir les gens du mtM^oir* Mais, bemiclel je n'y trouvai pas une âme.
— Quoil et sa femme! sa fille I
*-* Tout ce monde-là était parti, et deux mauvais gars, que le mauricaud avait ramenés de Paris pour les nervir, avaient décampé ausà^ Je courus bien vite au bourg, mais les gens ne purent pas me dire graAd'obose. M. Mériadec était revenu de Paris depuis trois jours, et la veille il était allé à Vannes avec tout son monde.
âU LE CHEVALIER CASSE-COU
Faut croire que, dans la nuit, il était revenu tout seul et qu'il était tombé dans l'étang par accident.
— Mais on a bien dû voir si le corps portait des blessures.
— Pas une seule, et, quoique ça, la mort était bien louche, car M. Mériadec nageait comme un poisson et rétang n*était pas large. Il vint un juge de Vannes, avec un médecin, un greffier et deux gendarmes; mais il y perdit son latin, et il fallut enterrer mon pauvre capitaine sans connaître le gueux qui l'avait envoyé dans l'autre monde.
— Gomment n'a-t-on pas du moins retrouvé les traces de sa famille?
— Oh I le procureur du roi reçut une lettre du beaufrère, qui lui écrivait de Londres pour lui dire que sa sœur et sa nièce avaient été forcées de partir et qu'elles seraient de retour avant un mois.
— Et on ne ne les a jamais revues?
-^ Jamais. Seulement, lui, on l'a revu,
— Qui, lui?
— Le Marocain, parbleu I
— Comment I ç'écria Gambremer, il a eu l'impudence de se représenter dans le pays I
— Mon Dieu! oui;il n'y avait pas un mois queM.Mériadec était mort, que ce chenapan revint à Vannes et qu'il s'en alla tout droit chez les autorités.
— Et qu'a-t-il pu leur raconter?
— Un tas de fariboles, et le malheur, c'est qu'on a fini par croire ce qu'il disait.
-* Mais que pouvait-il dire pour expliquer une mort aussi étrange ?
— Àh I voilai c'est un gaillard qui a la langue bien pendue, et M. Allanic, le notaire, m'a conté que les
juges n'y avaient vu que du feu, et que les affaires étaient en règle.
D'après ce qu'il prétendait^ M. Mériadec était revenu de Paris avec l'intention de quitter la Bretagne et d'aller s'établir dans la capitale. Son indemnité d'émigré était liquidée et, avec un titre de cinquante mille livres de rente, il pouvait bien faire figure à la cour. U avait donc emmené sa femme, sa fille et ses domesti^ ques, laissant le manoir de Kerpenhir pour loger les hirondelles. Seulement, il aurait eu besoin, toujours d'après le mauricaud, d'y retourner pour y prendre des papiers oubliés, et, comme c'était très pressé, il serait parti de Yannes le soir, après avoir embarqué son monde dans la diligence de Paris, en leur promettant de les rejoindre sous trois jours, et l'accident lui seraitarrivé dans la nuit.
— Mais cette histoire est absurdel Et d'ailleurs il a dû être facile d'en vérifier l'exactitude. Par exemple, on a pu savoir aux messageries si la famille et les domestiques étaient réellement partis.
— Parait qu'en effet des places avaient été retenues au nom de M"' de Porspoder et de sa fille ; seulement, comme elles n'étaient pas connues à Vannes, personne n'a pu témoigner que c'étaient bien elles qui avaient pris le coupé ce jour-là.
— Et lui, M. Mériadec? On a dû retrouver le patron de la barque qui l'avait conduit?
— Pour ça, non. Mais ça n'a rien d'étonnant. Mon ancien capitaine avait fait construire à Lorient une chaloupe qui filait proprement ses six nœuds, et, quand il venait en ville ou qu'il s'en retournait à Kerpenhir, il n'avait besoin de personne pour gouverner.
Il 14.
t46 LB GHETALISa GAS8B-C0U
•^ Et ot ét^it-elle te lencJMQai» 4e ^ mQ% cette chaloupe?
~ Êcbouéie %w le saUe, daB& une petite ^nae 1^ trois eu qva^e portée» de fusil de Tétang.
Qambremer» dteouragéi suq;>eadit aon interrogafoite. Il »'iu^erce$vait qu'il faisait fausse route, et que le réeH de faits ét^mii lesquels t^îustice s'était arrêtée ^uUefois pe lui fournirait aueuae lumière iiou?elle. Vidfi^ lei Yiai alors de tourner ses batteries d'un autre eôté«
•^ Tout cela est possible à la rigueur, reprit-il après im a^^s long si^nce; mais la fortune de M. de Porspoder/ q^'6st elle devepue? Sa fille a dû hériter de ce BÛlUoA qu'il ayait rapporté de Paris.
— ^4 tflitt qui^d il s'est noyé, avait tout au plus trois ans, et le titre de rente était déposé depuis la ^illQ obez M* AlianiC) le notaire de la famille. Il fut qu^ion de donxxer la tutelle ^ la mère jusqu'à la majorité 4^ la peiite^ m^ la mère était è^ LoQ^^es avec son enfant ; du rnoîn^, c^est^ cf qp/d raconta le beaif* frère,
-^ Oomment s'appelait-il? demanda vivement le chevalin Gasse-Cov.
-H-Mâfpil je pe Vai jamais su au juste; il devait avoir un nom à porter le diable en terre, comme tous les Bé4ouÎJ9s de son pays, mais je crois qu'il s/était donné un patron chrétien, comme qui dirait saioi Joseph cm Sâui^t Jean.
— Ce deva^ être Joseph, murmura CsMnbremer, qui se ra{|pelait l'homme de la rue de l^ hanp.
^ P^utrA^r^ bien, mai$ ce qu'il y ^ de sûf-, c'esl qu'après avQic arraixgé son affaire ay^ le prociureur dii roi, il tourna pendant trois ou quatre jours autour du