CHAPITRE X
LB IfOTÂtU EOTAL ÈmmM Ml
M*AUanic (Tyed-Gonan^^tètiO, notaiFe kl^ïMaieft^ pdftait aUègrement oe nom et oes préMas âmio^teaiiu.
Trois gén^tions de garde-AOtes avatoiit «seodisitement occupé ta vieilie maison de bois qpai dressait mm pignon pointa ters le milieu de la me dés Gbanoiaes. Mais, sous le règne du dernier tabellioa d|d cette teoe notariale, l'étude ea était encore ans tables e» bois noir et aux écaitoires de corne, tiindis que so» soœes*seur avait jugé à propos de sacriier quelque peu à cette invention moderne qu'on appelte le confoirtable.
M. Yves, dc^t les aùaoêtres n'ataient jamais dépassé Rennes, M. Yves avait fait son droit à Paris, et ses oontemporatDfi prétendaient qu'il y avait biriUé paarmi tes beaux danseurs de la Grande-Chaumière. Ib allaimt menue jusqu'à insinuer que ce refeton d'une souche bretonne s'était mêlé pins qu'il n'auàiil eqnvenii aux tumultes libéraux de l'époque. On l'acôdsait dans le monde orthodoxe de Tannes d'avoÊr fi4t le ébup de pomg & la porte de la Sorbonne pour A)«t9dr les prd* fesseurs peteécutés par le pouvoir.' .
Sa constitution athlétique et wm fempéraoe^Bt sanguin donnaient quelque vraisemUaiMii à, eea hiéik^
mais ces équipées de jeunesse commençaient à se perdre dans la nuit des temps, et M* Allanic les avait amplement rachetées d'ailleurs depuis son retour au pays natal.
Une droiture antique, une judiciaire solide et une ardeur exceptionnelle au travail, telles étaient les qualités que le notaire de la rue des Chanoines mettait au service de ses clients riches ou pauvres. Aussi sa renommée s'étendait-elle par delà les frontières du département et plus d'un gros négociant de Nantes ne dédaignait pas de confier une partie de ses affaires à ce modèle des officiers ministériels.
L'aristocratie morbihanaise lui était restée fidèle par ^ût, autant que par tradition, car les manières et les mœurs de !!• Allanic ne s'étaient point gâtées au quartier Latin, et il faisait encore fort bonne figure dans les salons bien pensants du quartier de la Cathédrale. Dans le petit monde des paysans et des pêcheurs de sardines on ne jurait que par M. Yves, qu'on y qualifiait volontiers de bm gars et de matelot fint. Pour ce qui était des pauvres, sa charité proverbiale s'étendait sur eux , sans distinction de nationalité. Depuis le Cloaree déguenillé, qui s'en allait chantant des Noéls bretons sur les portes, jusqu'au naufragé recueilli tout nu sur les plages funestes de la pointe de Gavre ou de b presqu'île de Rhuis, tous étaient assurés de trouver ches lui un pain de sarraiin, un pichet de cidre et des vêtements de laine.
M* Allanic jouissait donc d'une popularité aussi universelle que légitime, et,8'0 avait vécu quelques années plus tard, il n'aurait point eu besoin de briguer les suffrages pour aller siéger à la Chambre des Députés.
Mais ce sage avait d'autres visées*
Ifi CHEVALIER CASSB-GOU 253
Peu de temps après son retour de Paris, Yves avait épousé une charmante jeune fille dont les aïeux avaient jadis tenu grand état à la cour des ducs de Bretagne. Par malheur, ils avaient été ruinés en 1515 par l'annexion du duché à la France, et la sémillante AUiette de Renroiset n'avait apporté en dot à son mari que ses yeux noirSy sa taille fine, sa douceur à toute épreuve et Texcellente éducation qu'elle avait reçue chez les ursulines de Pontivy.
M* AUanic avait fait un mariage d'inclination et ne s'en trouvait pas plus mal. Sa chère AUiette lui avait donné deux gars forts et bien portants ; l'étude rapportait gros, et la goutte qui avait fort tracassé ses grands parents le laissait en repos, quoiqu'il aimât assez la bonne chère. Le notaire était donc un homme heureux dans toute la force du terme, et, ce qui est plus rare, il méritait son bonheur.
Quand il revenait le lundi matin prendre place dans son fauteuil de cuir vert, devant son bureau en acajou et à cylindre, après une joyeuse journée du dimanche passée en famille sur son joli domaine de Ploifhamel, M' AUanic se croyait le plus favorisé des mortels et il n'avait certes pas tort.
Donc, un lundi matin du mois de mars, le fortuné tabeUion siégeait dans son cabinet, dont le tapis en moquette et le papier vert à filets d'or avaient fait le sujet de bien des conversations dans la vUle basse. Il venait de dépouiller la peau de bique qu'il revotait pour ses excursions dominicales et d'arborer la cravate blanche et le gUet noir traditionnels.
M' AUanic n'avait pas plus de trente-cinq ans et offrait un pur échantiUon de la race armoricaine.
Ses larges épaules un peu voûtées, ses yeux noirs et u i&
254 LK CnKVAtTER CASSE-COU
sft figure osseuse lui donnaient au premier abord un aspect asses rébarbatif, mais le souf ife h*atio qtn se dessinait sur ses grosses lèrres rouges rlissuraît bientôt les Tisiteurs. Il n'y avait pas de place pour le mensonge sur cette bootihe un peil sensuelle.
Ce jour-là, Tves Tenait d'achever tili succulent déjeuner, et tout en lisant avec attention une lettre qu'on Venait d'apporter^ il titrait lentement quelques bouffées d'une pipe qui n'aurait certes point été dé mise à la chaitibre des notaireë. dette intéressante occupation fut iûtët't'otllptie par l'entrée de son premier clerc, qui se prAtenta la plume sUr l'oreille et une carte de visite à là maiti.
^ n^cis Catbbremer, ëpela M* AUanic; coiinais pas. Ca a pourtant l'air d'un nom bretdn. Qu'est-ce que c'est que ce monsieur?
— Un Parisien, probablement. Il est avccJ le père Leguern, vous savez, l'aticien maître d'équipage qui tient l'auberge du Chasse-Marée.
— Bon. C'est peut-être tm locataire qiie lebonbomme m'amène pour le manoir de Kerpenhir. Çd se trouverait bien, puisque maintenant nous avons unhélitier.
— Ab! oui. Cette lettre... mais je crois que vous ftret bien de prendre des renseignements.
— Sois tranquille, Closmader; de père en flls, les Allânic craignent les nullités dans les actes, et je ne rendrai tnes comptes que sur des pièces en règle. Fais entrer ces messieurs.
En donnant cet ordre, l'offlcier ministériel serra, non sans pousser un soupir de regret, sa pipe dans un étui. Cet accessoife tin peu trop culotté lui paraissait à juste litre incompatible SLVec la majesté d'une audience notariale.
tË CHEVALIER CASSE-r.OÛ 2j.3
Le père Lcguern qui faisait office d'introducteur parut le premier^ tournant entre ses doigts son chapeau ciré et précédant Caillbremer, dont là tenae accusait aussi un certain embarras. Le chévalief Cassë-Cloti n'hésitait jamais quand il s'agissait de se jëlef dans une aventure périlleuse, mais celte fois le 6âs était bien différent. Persuader à un notaire qu'on a trouvé miraculeusement rhéritièrë d*ua grand nom de Êrëtâgne au coid d*une borne de la rue Ëéroli, c'est là une entreprise délicate et Gambremer ne se dissimulait point les difficultés de sa situation.
— Monsieur Allanic, dit le vieux matelot qui igno^ rait absolument l'art de ménager les transitions, je volis amène le fils de mon ancien coïûmaindani du Moustique, et nous venons vous parler de la fille de mon àdtte capitaine, défunt ce pauvre M. Mériadec.
Le notaire, en dépit de la gravité professionnelle, fit un haut-le-corps sur sa chaise curule et regarda l'étranger avec une attention qui n^était pas exem|)te de soupçon.
— - Monsieur, se hâta de dire Gambremer, ma visite et surtout son but doivent vous surprendre ; ihais, si vous voulez bien m'accorder un moment d'attention, j'espère vous convaincre que ce but est très sérieux.
— Je suis tout prêt à vous entendre, monsieur, répondit courtoisement M' Allanic; votre nom, qui de m'avait pas frappé d'abord, est honorablement connu dans la marine française, et je remercie mon vieil ami Leguem de vous avoir amené chez moi.
-» Monneur, reprit le chevalier Gasse-Gou, j'ai appris que vous étiez resté ohargé de liquider la succession de M. dePoispoder» et c'est à ce sujet fud^é voudrais vous caticieiiir»
— A vos ordres, monsieur, pour lonl ce qui ne sera point incompatible avec mes devoirs.
Si discrètement qu'elle fût exprimée, cette réserve que formulait le notaire détermina Gambremer à user de prudence.
— Tous avec, m'a-t-on dit, beaucoup connu le dernier représentant de cette famille si tristement éteinte? demanda-t-il pour préparer des questions plus directes.
— Beaucoup, monsieur. Je puis môme dire que j'ai été son ami.
— Ahl pour ça, bien sûr que M. Mériadec n'en a jamais eu de meilleur que vous, s'écria le père Leguem; et s'il vous avait écouté...
— Voulez-vous me permettre de vous demander si vous avez connu aussi les personnes... de... de son entourage intime?
— Vous voulez parler de M"' de Porspoder et de sa allé, je suppose. Hélas! oui, monsieur, je les ai connues et aimées comme elles méritaient de l'être, et j'espérais bien les revoir un jour. Mais il y a une fatalité sur tout ce qui portait ce nom...
— Que voulez-vous dire? demanda Gambremer très ému.
— Je viens de recevoir la nouvelle de la mort de la mère et de l'enfant, dit M* AUanic en montrant la lettre qu'il avait posée sur son bureau.
— Quoi! cet homme a eu l'impudence de vous écrire? s'écria Gambremer.
— De quel homme voulez-vous parler? demanda froidement M* Allanic.
— Du meurtrier de M. de Porspoder, de l'odieux assassin qui veut s'approprier la fortune de cette mal* heureuse famille*
LE GHEVAUBR GASSB-COU 257
Le chevalier Casse-Cou s'aperçut promptement qu'il avait cédé trop vite à un mouvement d'indignation, car le notaire reprit à l'instant même son air le plus officiel.
— Monsieur, dit-il après un court silence, je crois comprendre que vous accusez le beau-frère de mon pauvre ami Mériadec d'un prétendu crime sur lequel ia justice a statué depuis longtemps. C'est chose très grave, et vous me permettrez bien de vous demander à quel titre vous vous mêlez de cette affaire ?
Ce petit discours, débité d'un ton très calme, eut le pouvoir de faire rentrer Cambrenier en lui-même. Il comprit que son intervention devait avant tout être motivée et qu'un oHicier ministériel n'était point obligé de donner au premier venu des explications sur les affaires de ses clients.
— Monsieur, dit-il en s'effbrçant de garder son sang- froid, vous savez qui je suis et j'espère que le nom de mon père garantit suffisamment mon honorabilité.
M* Âllanic s'inclina courtoisement, mais il attendit la suite.
— J'ai eu grand tort, reprit Gai&bremer, de me laisser emporter tout à l'heure, et je reconnais.que j'aurais dû commencer par vous exposer le but de ma visite.
— Cela vaudrait mieux en effet.
— Eh bien I monsieur, je viens vous dire que le plus grand de tous les hasards m'a fait rencontrer l'héritière de votre ami et que j'ai fait le voyage de Tannes exprès pour faire reconnaître ses droits.
— Ainsi, c'est au nom de la fille unique de M. de Porspoder que vous vous présentez?
258 LE CHEVAUBR GASSB-OM
— Précisément.
— Vous n*ignoreE pas sans doute que cette enfant a disparu depuis plus de six ans?
— Je l'ai appris hier et je crois pouvoir vous expliquer sa disparition.
— Mon Dieu î monsieur, dit M* Allanic, je suis bio:i loin de vouloir suspecter votre bonne foi; seulement, je crains fort qu'elle n'ait été surprise. A tout aulrii que vous, je répondrais par une fila de non-recevoii ; mais j'aime mieux vous lire tout simplement la lettre que vient de m'écrire le beau-frère de M. de Porspoder.
Tout en parlant, le notaire avait pris sur son bureau et déplié un papier de grand format, au dos duquel on pouvait lire une adresse tracée en gros caractères.
— C'est bien de lui, murmura Cambremer, qui avait reconnu du premier coup d'œil l'écriture deM.Gévaudan.
— Voîci ce que me mande mon ancien client, reprit M* Allanic. Sa lettre est datée de Londres, le 28 février, et je Ta! reçue avant-hier seulement. Il m'écrit : « Monsieur et ami. »
— Lui! votre ami! s'écria le père Leguern, eh ben! il ne se gêne pas.
— C'est une formule polie et pas autre chose, dit vivement le notaire, qui paraissait se soucier peu de l'amitié de son équivoque correspondant. Je reprends : « Monsieur et ami, les événements qui ont interrompu nos relations n'ont rien changé, je l'espère, à rintérèl que vous avez bien voulu me témoigner en diverses circonstances. »
— - A t-il de l'aplomb, le gueusard I grommela le vieux matelotf
LB CHBVALIBR GASBB-aOU ^0
— c Vous VOUS étonnepei moins du long ailmce que j'ai gardé depuis mon départ de Kerpenbir, quand vous saurez que j'ai été rappelé au Mapoc par des affaires importantes, peu de t^mps après la mort de mon regretté beau-frère. La difficulté des communications était telle que j'ai dû attendre plusieurs années upe occasion de rentrer en Europe, n
— Plusieurs années I il nous la baille belle I ja connais dix trois-mâts de Nantes qui font tous les ans la c6tede Tangerà Mogador, s'écriarincorrigibleLeguern.
— - Laisse donc M. Àllanic achever sa lecture» dit Gambremer avec impatience.
— « Il y a troi^ mois, j'ai pu enfin m'embarquer pour l'Europe, et, au commencement de février, je suis arrivé à Londres avec ma sœur et ma nièce. Notre projet était de passer en France après quelques jours de repos, et plût à Dieu que ce projet eût été ipis à exécution immédiatement. Une épidémie de fièvre maligne qui régnait alors en Angleterre atteignit M*** de Porspoder et sa fille, et tous les secours de l'art restèrent inutiles. J'eus la douleur de 1^ perdre toutes les deux en moins d'une semaine. »
— Je m'attendais à cela, dit tout bas Gambremer.
— « Ma pauvre petite nièce succomba la première, et sa mère expira dans mes bras deux jours après. »
— En voilà un mensonge pommé I ne put s'empêcher de dire le père Leguem.
— c< Tous comprenez, monsieur, dans quelle douleur m'a plongé cette horrible catastrophe. Je n'ai pas eu d*abord le courage de vous écrire, mais j'ai le devoir d'exécuter les dernières volontés de ma paayre sœur, et je viens aujourd'hui vous annoncer ma très prochaine arrivée à Vannes.
» L'enfant chérie qui vient de mourir û malheureusement était l'unique héritière de son père, feu M. Mériadec de Porspoder, et, comme eMe est décédée la première, sa fortune revenait pour moitié à ma sœur, laquelle en a disposé en ma faveur par un testament olographe. »
— Nous y voilai dit le père Leguem entre ses dents.
— «Je suis porteur de cette pièce et des deux actes de décès dûment légalisés par le consul de France, et j'aurai l'honneur de vous les remettre en vous priant d'activer l'envoi en possession. »
— Oui, compte là>dessus ! grogna le maître d'équipage qui était incapable de tenir sa langue.
— « Mes affaires me rappellent dans mon pays et, à mon grand regret, mon séjour à Vannes ne pourra pas se prolonger beaucoup ; mais comme la succession de mon beau-frère ne se compose que de l'inscription de rente déposée dans votre étude, j'espère que la liquidation pourra se faire très promptement.
» Le but de la présente lettre est donc, monsieur et ami^ de vous prier de prendre à l'avance toutes les dispositions nécessaires pour que le transfert de la rente ne souffre pas de difficultés.
» Je me présenterai chez vous du 8 au 10 mars, et je serai bien heureux de vous exprimer de vive voix tout le plaisir que j'aurai à vous revoir. »
— Est-ce tout, monsieur? demanda Gambremer.
— Oui, monsieur, et vous devez comprendre maintenant la surprise que j'ai éprouvée tout à l'heure quand vous m'avez dit que vous veniez de la part de l'héritière de Porspoder.
— Parfaitement, mais j'espère que vous voudrez
LB GHBlTAUKa 6A88fl-C00 261
bien m'entendre et je me faiB fort de prouver que cet homme est un imposteur et un assassin.
— Je vous écoute, monôleur, et je ne ferai môme aucune difficulté de vous cjUre que l'étranger dont je viens de vous lire la lettre ne m'inspire ni sympathie, ni confiance. Mais ses affirmations sont précises et, s'il m'apporte réellement les actes authentiques dont il prétend être porteur, je ne vois pas comment je pourrais refuser de lui remettre — après vérification, bien entendu — la fortune dont je suis resté dépositaire.
— Vous m'accorderez bien la faveur de me mettre en présence de cet homme, quand il se présentera chez vous?
-* Je ne vois à cela aucun inconvénient*
— Merci, monsieur, dit Cambremer avec effusion, c'est tout ce que je voulais, et je suis sûr qu'avant l'arrivée de ce scélérat votre conviction sera formée sur son compte.
— Parbleu ! s'écria le père Leguem, il n'y aura qu'à amener la petite.
— La petite I répéta le notaire étonné.
— RecoDuaitriez-vous la fille de votre ami? demanda Cambremer avec explosion.
— Elle avait à peine trois ans, quand elle disparut après la mort de son père, et les traits d'une enfant de cet âge changent beaucoup. Il me semble pourtant que je n'ai pas oublié l'expression de ses yeux. Je ne crois pas qu'il en existe de pareils dans toute la Bretagne.
. — Vous les reverrez, monsieur; car, dans une heure, Bala sera chez vous, s'écria le chevalier Casse-Cou en se levant.
— Balai répéta le notaire très surpris; en effet, c'é-
II iS
â63 %M CW^IAUW GAS^StGûP
t4it la smgttlidf wm q^» «a pnu^r» mjrro ^vftit vqqIq donner à ThéritiM do Porspoder.
-«^ Oui, oui, dit le vieu^ matelot, mémo qiiâ, dans le temps, oa fit des bistoires avec le recteur de Kerpenhir, qui disait que eette saiqterlà n'était pas dans le ealendrier.
•r- Monsieur, reprit M* Allanio, je commença à nroire qu'il f a dans pette histoire un mystère que je veqx éclaircir le plus promptement possible. Venillei donc m'amen0r cette enfant, et je vous promets de ne rien négliger pour arriver à découvrir la vérité. Qu^ a-t-il donc, Glosmader? demanda le notaire à son derq, qni montrait sa tête à la porte du cabinet.
— Un monsieur qui demande à vous parler pour une affaire très pressée.
— Prie-le d'attendre un instant.
— G'est qu'il dit que c'est lui qui vous a écrit la lettre...
.^Quelle lettre?
— La lettre de Londres... celle que vous avez là devant vous.
— Bousenna I s'écria Oambremer.
Le chevalier Casse-Gou avait bondi comme s'il eût été frappé d'une balle, et sa figure avait pris une expression menaçante. Le nom de Bousenna qu'il venait de prononcer ne représentait rien pour ses deux interlocuteurs, mais le notaire avait le sentiment de la situation, et il comprenait fort bien que Tarrivéé du beau-frère allait accélérer le dénoûment de ce drame compliqué.
Circonspect par état, M* Allanie pensa quil convenait avant tout d'éviter une scène violente et de sauvegarder la dignité professionnelle*
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^-Monsieup, 4it-U h G^mbrepieri voulez-Tous (ne ftiira le plaisir d'eirtrer ^V3C notr§ ami I^guem d^n^ la pièee voisioe? Je Q?oi9 qu'il ye^ut mieux, dana yotre intérôt môme, que je rdQoi?e s^qs téoioin^ mon pp^respondant de Londres, mais je vous prometis de tous appeler; quand le moment ser^ venu.
Le ton de l'offieier ministériel n'^fnpttait pa3 de réplique, et Gambremer se résigna d'autant plu? facilement à lui obéir qU'il n'était pas fâcbé d'avoir le ^emps de réfléchir un peu à la façon dont il convenait d'aborder l'ennemi. Boasenna deyait être armé de Routes pièces et, avec Timpiidence dont la nature l'avait pourvu, il était bien capable de se défendre contre une attaque imprudente.
— Pourvu que vous ne le laissiez pai; partir sans me mettre face 4 face avec Iqi, dit le chevalier Casse- Cou, je suis prêt à faire tout ce que vous voudrez.
— Soyez tranquille, répondit M* Allanic, je vous ménagerai un vrai coup de théâtre,
Tout en parlant, il ouvrit une porte percée d^s la boiserie et introduisit ses deux visiteurs d^ns un réduit assez étroit qui servait de bibUotbàque h l'étude. Ce lieu n'avait d'autre mobilier que des rayons supportant les nombreux in-quarto du grand jurisconsulte Dfilioz, mais il présentait l'inappréciable avantage de n'ôtre séparé du cabinet que par une cloison fort minpe<
— Je ne veus empôebe pas d'éconte?, dit le polaire en soufiant, maia vous me prometteit de n^ pas bouger avant que je ne vienne vouq délivrer?
— Je vQus le pron^etft, soupira Iq chevalier Cas^-f;ou, un peu contrarié de, cette inaction forcée.
•^ Et \^ niauricaud n^ perdra riexv pour attendre, «yout^ I9 mw^ matelpL
M* Allanic referma la porte, reprit place deyant son bureau, tourna deux ou trois fois son menton dans sa cravate blanche, comme pour imprégner son visage de la gravité qui convenait à cette entrevue solennelle, et dit à son clerc :
— Amène-moi ce monsieur et ne reçois plus personne jusqu'à ce que j'en aie fini avec lui.
Quelques secondes après, l'étranger faisait son entrée dans le cabinet avec l'aisance d'un homme qui s'attend à une excellente réception.
— Bonjour, cher monsieur Allanic, dit-il d'un ton dégagé, comment vous ètes-vous porté depuis que je n'ai eu le plaisir de vous voir? Et la dame? Et les enfants? Je suis sûr que vous êtes le plus heureux tabellion de France et de Navarre.
—Je vous remercie, monsieur, répondit froidement le notaire, ma famille et moi allons fort bien.
Le brave Breton n'avait point serré la main que lui tendait le personnage. Il s'était Contenté de lui dési< gner du geste une chaise à côté de son bureau, et il avait gardé une attitude magistrale.
L'effet de cet accueil glacial ne se fit point attendre. Le client changea immédiatement de manières, et M* Allanic regretta presque de s'être montré si raide, car il devint visible que son adversaire allait se tenir sur la défensive.
M. Bousenna, qui se présentait sous le nom de Joseph, avait adopté pour cette visite une tenue qui rappelait assez celle du banquier du boulevard Bonne- Nouvelle, avec un certain cachet exotique en plus. Rasé de frais, ganté de noir et chaussé d'élégants escarpins, l'équivoque étranger avait endossé par-dessus ftou habit bleu à boutons d'or une houppelande à coUet
fourré qui loi donnait un faux air de boyard mosco- Tiie. Mais sa figure avait gardé son expression dure et sournoise, et ses yeux à moitié cachés par d'épais sourcils roulaient dans leur orbite, comme pour inspecter à la dérobée le cabinet du notaire. C'étaient le regard et l'attitude d'un bandit qui cherche à s'assurer une retraite.
— Monsieur, dit-il sèchement après un moment de silence, vous ne me paraissez pas disposé à échanger des compliments avec moi, et votre réception me rappelle que je n'ai pas de temps à perdre. Je viens donc droit au fait. Yous avez reçu ma lettre?
— La voici et je viens de la relire à l'instant.
— Alors, vous savez ce que je viens faire chez vous, et je suppose que vous vous êtes mis en mesure de régler promptement le compte que nous avons ensemble.
— Je vous attendais, en efifet ; mais vous comprendrez qu'avant de préparer les actes nécessaires, j'avais besoin de vous voir et surtout de prendre connaissance des pièces qui établissent vos droits à la succession de M. de Porspoder.
— Douteriez-vous par hasard de leur authenticité? demanda M. Bousenna d'un ton assez arrogant.
— Je ne doute pas, monsieur, mais je veux vérifier
— Qu'à cela ne tienne. Yoici les deux actes de décès et la copie légalisée du testament de ma sœur. L'original sera déposé au tribunal demain ou ai;yourd'hui, si cette formalité est indispensable.
M* AUanic prit les papiers que son client lui tendait et se mit à les examiner avec beaucoup d'attention.
— Ces pièces me paraissent régulières, dit-il au bout d'un instant.
— ffest fort heureux vraiment, dit M. Bouseana euire ses ëents.
— J'aurais cependant une observation à faire sur le testament.
—r Laquelle, s'il vous plaît?
-— J'ai eonnu beaucoup autrefois, vous ne Pignorez pas, M™* de Porspoder, et je suis sûr qu'elle n'écrivait que Tarabe, quoiqu'elle pariât parfaitement le français. Je m'étonne dono qu'elle ait pu- rédiger elle-même ce testament.
•» Fort juste. Seulement, vous n'avei pas vu ma sœur depuis cinq ou six ans, et vous admettrec bien qu'après son départ de Kerpenhir elle ait pu s'instruire.
— Je ne savais pas qu'il y eût au Maroc des professeurs d'écriture française, dit tranquillement M* Allanie en regardant son interlocuteur en face.
— Eh bienl vous l'apprenez aujourd'hui, ripostal'étranger. D'ailleurs vous admettrez, je pense, que la signature du consul de France a quelque valeur, et s'il a légalisé cette pièce, c'est que ma sœur était personnellement connue de lui et que moi-môme j'ai eu rhonneup de lui être présenté pendant mon dernier séjour à Londres.
— T Je ne dis pas le contraire, monsieur; mais, pour mettre à couvert ma responsabilité, je me crois obligé de lui écrire directement et d'attendre sa réponse.
Le olie^l fit un mouvement sur sa chaise et ses yeux lancèrent un éclair qui s'éteignit aussitôt.
-^Je oroyaîB vous avoir prévenu que mon temps était compté, ditril avec une douceur affectée; mais je m'aperçois que j'ai oublié d'ajouter que je ne regarderais pas à un gros sacrifice d'argent pour abré-
LB GHBTAUIUI GASSB-COU 367
ger les formalités auxquelles vous vous eroyez tenu.
M* AHanic devint rouge comme une pivoine, et il eut quelque peine à se contenir pour ne pas sauter à la gorge de son impudent interlocuteur.
— Monsieur, dit- il en appuyant sur les mots, j'ai d'autant plus de motib pour me renseigner auprès de qui de droit que je crois qnq la fille do M. de Porspoder est vivante.
•^ Ah I vous croyei cela? dit M. Bousenna en se levant brusquement, et qui vous Ta dit 9
«n Qqelqu'un qui Fa vue.
•^ Vraiment I
En priHionçant oe met, le diant allonge^ la main pour reprendre les papiers étalés sur le bureau, mais le notaire les saisit avant lui et les mit tranquillement dans sa poche. En même temps il se levait et se dirigeait vers la porte de la bibliothèque.
Cette manœuvre eut une contr^-rpartie• A mesure que M* Allanic avauQait du côté de la cloison, M. Bousenna rétrogradait vers l'entrée.
r^ Glosmaderl cria le notaire.
La voix du clerc qui se tenait dans la première pièce répondit s
— Me voilà, monsieur I
Certain désormais que son client trouverait à qui parler, s'il voulait battre en retraite. M* Allanic lui tourna le dos et mit la main sur le bouton de la porte pour délivrer Gambremer de sa prison temporaire.
Le chevalier avait passé dans la bibliothèque uHbien mauvais quart d'heure.
La cloison était fort mince, etil n'avait pas perdu un mot de la conversation engagée entre le notaire et le £ieur Bousenna. Chacune dM déclarations impudentes
S68 LE CHBTAUBIt GASSB-GO0
du prétendu banquier l'avait fait bondir d'impatience et de colère, et dix fois il ayait été sur le point d'ouvrir la porte et de se précipiter dans le cabinet pour confondre l'imposteur. Mais le père Leguem l'avait toujours retenu par le pan de sa redingote et le temps d'arrêt qui était résulté de l'intervention du vieux matelot avait suffi pour rappeler à Gambremer sa parole donnée.
Au moment où M* Allanic se décida à délivrer son prisonnier, la crise venait de se renouveler dans la cachette. Quand il avait entendu le notaire proclamer l'existence d'un témoin qui avait vu vivante l'héritière de Porspoder, Gambremer avait compris que le moment décisif approchait et il s'était préparé en serrant les poings à exécuter une entrée énergique. Le maître d'équipage, moins bien placé pour saisir les nuances du dialogue, s'étaitcru plus que jamais obligé de s'opposer à une apparition prématurée, et cette fois il avait pris à bras-le-corps le chevalier Gasse-Gou pour l'empêcher de devancer l'appel du notaire.
Get excès de prudence produisit un effet très inattendu.
— Monsieur Francis Gambremer, veuillex entrer, dit M' Allanic d'une voix claire et vibrante.
— Me voilai cria le protecteur de Bala en repoussant le père Leguern d'un vigoureux coup de coude, — trop vigoureux môme, car le vieux matelot trébucha et, en cherchant instinctivement à reprendre son équilibre, il s'accrocha à la ceinture du chevalier et l'entratna dans sa chute.
Le notaire stupéfait de cette culbute intempestive oublia un instant M. Bousenna pour venir au secours de son client préféré. Il se jeta dans la bibliothèque et
se mit en devoir de relever Gambremer qui proférait de terribles jurons, 4out en cherchant à se débarrasser de la fâcheuse étreinte de son maladroit ami. L'officier ministériel aidant, Francis fut bientôt sur pieds, et se rua dans le cabinet en criant :
*- A nous deux, maintenant, misérable assassin 1 à nous deuxl
Un sourd gémissement lui répondit des profondeurs de l'étude; mais quand il déboucha de la bibliothèque, le visage enflammé de colère et les bras étendus pour saisir au collet Taudacieux scélérat, il ne trouva devant lui que le vide.
M. Bousenna avait profité de la courte absence du notaire pour évacuer le cabinet. Une chaise renversée témoignait encore de la précipitation avec laquelle il s'était enfui.
— Il n'est pas loin, dit le notaire qui marchait sur les talons de Gambremer.
Gelui-ci ne fit qu'un bond du cabinet dans l'étude, mais il tomba dans les bras de l'infortuné premier clerc, lequel était fort occupé à essuyer le sang qui coulait de son nez meurtri par un formidable coup de poing.
— Par làl il est sorti par làl balbutia le jeune Breton en désignant la porte de Tescalier.
— Et tu ne l'as pas arrêté, imbécile I hurla le chevalier Gasse-Gou en repoussant le malencontreux Closmader.
— Espérez un peu, monsieur Francis, dit le père Leguern, j'ai encore de bonnes jambes et je vas vous le cracher.
— Gomptez donc sur les gars de Gomouailles, murmura M* AUanic, désolé de la défaite de son clerc.
Et tous Iss trois s'élancèrent avec Tensemble d'une meute empaumant la voie d'un Anglier. Ce fut dans l'escalier une inexprimable dégringolade, et, comme le grotesque se mêle souvent aux événements les plus sérieux de la vie, le spectacle de cette poursuite enragée aurait certes fait rire toute la population de Vannes, si elle avait pu y assister.
M^ Atlanic, qui formait l'arrière- garde, eut la prudence de s'arrêter à la porte de la rue. Il ne lui semblait point décent de compromettre sa cravate blanche sur la voie publique, et sa grandeur l'attachait au rivage, ni plus ni moins qu'autrefois le grand roi Louis XIV.
Il se contenta de regarder Cambremer et Leguern qui descendaient à fond de train la rue des Chanoines; mais à l'horizon de cette voie étroite il n'aperçut pas trace du fugitif Bousenna. Il est vrai que le hasard lui fournit une sorte de compensation. En rentrant dans le corridor, il vit derrière la porte un objet qu'il s'empressa de ramasser, et il reconnut qu'il avait mis la main sur la houppelande fourrée du fugitif.
Cette trouvaille réjouit d'abord le brave notaire, et il se mit à déplier et à secouer le vêtement moscovite pour voir s'il n'en ferait pas tomber quelque papier intéressant ; mais il eut beau le retourner dans tous les sens et fouiller même dans toutes les poches, il n'y trouva qu'un foulard rouge et une tabatière en écaille.
M* Allanic se prit alors à penser que M. Bousenna devait avoir eu des raisons pour se débarrasser de sa pelisse, et qu'en se dépouillant de cette enveloppe caractéristique il avait voulu sans doute dépister les recherches. Ce changement de peau et cette évasion précipitée annonçaient, du reste, que le coquin démasqué fuyait sans esprit de retour.
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•» Pourvu qu'ils le rativapeat, se disait le notaire en remontant l'escalier pour aUer seoourip son clerc contusionné.
Il trouva le pauvre Glosmader occupé à se bassiner la figure avec de Feau fraîche, et il ne put s'empêcher de lui dire ce qu'il pensait de sa maladresse,
— (Comment! sarpejeu! tu ne pouvais pas lui envoyer un coup de tête dans l'estomac, à la mode de Bretagne I Ce n'est pas la peine d'avoir rossé dix fois les gars du Léonais, au pardon du Faouët, pour se laisser rouler par un Parisien.
— Mais, monsieur Yves, ce n'est pas un Parisien, c'est un Bédouin, dit piteusement l'aspirant au notariat.
— Au fiait, tu as raison, dit M** Àllanie en souriant malgré lui; et, après tout, nous en sommes délivrés, puisqu'il se sauve.
— Et puis Vannes n'est pas si grand, et on retrouvera bien l'auberge où il est descendu.
— Tu me fais penser que j'ai sottement oublié de lui demander où il logeait. J'ai bien envie de t'envoyer tout de suite avertir le parquet.
-^ Je pourrais passer aussi à la gendarmerie, dit Glosmader en achevant d'essuyer la partie lésée.
Le clerc prenait son chapeau pour sortir, quand le père Leguern et Gambremer arrivèrent toqt essoufflés.
— Ahl le failli chien! cria le vieux matelot, faut qu*il connaisse bien la ville, car il a pris justement par le marché où il y avait un monde à ne pas se tourner.
— Et il s'est perdu dans la foule, ajouta le chevalier Gasse-Oou avec un geste désespéré.
^ Bah 1 s'écria M* AUaaic, il est trop grand et trop gros pour se dissimuler coi^me ui^e anguille dans la
▼ase. Et d'ailleurs» tenes-yous beaucoup à le revoir? ajonta-t-il en regardant Gambremer.
— Si j'y tiens! mais je donnerais dix ans de ma vie pour me trouver cinq minutes en face de ce scélérat I s'écria le protecteur de Bala.
— J'espère que vous le reverrez et que ce sera sur les bancs de la cour d'assises ; mais je tiens à vous dire tout de suite que ma conviction est faite sur son compte.
— Ainsi, vous ne doutez plus de son imposture et de ses crimes?
— Non, dit fermement le notaire, et je vous prie d'excuser l'accueil un peu froid que la prudence professionnelle m'imposait.
L'excellent homme appuya cette déclaration très nette d'une chaleureuse poignée de main que Gambremer lui rendit avec énergie.
— Merci, monsieur, s'écria le chevalier Gasse-Gou, merci au nom de l'orpheline.
La figure de M* Allanic prit une expression attendrie et ses yeux devinrent humides.
— Est-il donc vrai que cette enfant existe, murmura-t-il, et que j'aurai la joie de revoir la fille de mon pauvre ami MériadecI
— Oh! vous n'aurez pas de peine à la reconnaître, s'écria le père Leguern, G'est tout le portrait de son père.
— Oh est-elle? demanda le notaire dont la voix tremblait d'émotion.
— Ghez moi, nom d'un cabestan I dans la plus belle chambre du Chasse-Marée, et macassine serait meublée comme le salon d'un amiral qu'elle ne serait pas encore trop bonne pour loger l'héritière de Porspoder,