CHAPITRE Xn
ou CASSONADE MOICTHB LA PRUDENCE DU SBEPBNT.
Une heure après que le père Leguern eut déposé ses passagers sur la plage sablonneuse de Sarzeau, la petite caravane conduite par le notaire gagnait à trïivers champs le château de Suscinio.
Tout s'était passé conformément au programme de M* Allanic. Les oisifs, rassemblés sur le port, n'avaient pas manqué de saluer l'officier ministériel^qui jouissait d'une popularité incontestée à vingt lieues à la ronde. Après réchange obligé des compliments et des poignées de main, le vaillant tabellion avait débité sa petite histoire, et les habitants du bourg n'avaient pas eu de peine à croire que le but de son voyage était de faire à deux Parisiens les honneurs de la grande curiosité du pays.
On avait recruté au débarcadère un de ces gamins errants, qui pullulent en Bretagne tout comme sur le boulevard du Temple, et on lui avait confié les deux paniers bourrés de provisions, liquides et solides, par la main prévoyante de M"* AUiette.
Ce Gavroche morbihanais avait été seul admis à suivre la petite troupe; mais il faut dire que M* AUanic u 17
290 LE CnEVAtlER CASSE-COU^
avait eu bien de la peine à se débarrasser d'un archéologue indigène qui voulait absolument s'adjoindre à l'expédition, pour faire aux deux étrangers l'historique de Suscinio. 11 s'en était tiré par un sacrifice habile, c'està-dire qu'il avait écouté patiemment une longue dissertation sur une voie romaine, encore visible aux environs, et sur les véritables frontières du pays des Tenètes.
On«'avanQ«it dono en bon ordre, le notaire en tète de colonne, le chevalier Casse-Cou et son écuyer formant le corps d'armée et le porteur de vivres en serrefile. Les trois hommes avaient le fusil sous le bras et la camanière au dos, et si Pétronitle avait pu contempler son époux sous cet attirail, elle lui aurait assurément trouvé l'air martial, car l'infatigable Cassonade marchait du pas délibéré d'un grenadier qui se porte à l'attaque d'une redoute. Qambremer,hii, montrait tout h la fois la déiinvolture d'un chasseur émérite et Tardeur d'un jeune soldat. Mais le personnage le plus curieux de ce détachement de volontaires, c'était sans contredit M* Yves^Gonan-Patem AUanic.
Le notaire royal avait endossé pour la circonstance lapenu de bique traditionnelle, et remplacé son pantalon noir par le bragcu^as, vêtement indispensable qui rappelait les larges braies des Celtes, ses ancêtres. Cette tenue nationale était complétée par de fortes guêtres de cuir et par un chapeau ciré. Ainsi accoutré, le vengeur de la maison de Porspoder aurait difficilement pu passer aux yeux d'un étranger pour un homme voué par état à la rédaction des contrats. Il avait plutôt l'air d'un de ces chouans que commandait jadis son terrible compatriote, Georges Gedoudal, et de fdit, en d'autres temps. M* Allante aurait probablement guerroyé contre
les bleus, car il élait d'une race aussi royaliste que batailleuse.
Powr le moment, il ne pensait guère à h politique, et son fusil n'était chargé qu'avec du plomb n*» 7, ce qui, du reste, ne l'empêchait point de s'en servir avec une adresse peu commune. Il venait de f^re coup dou- ))le sur deux canards sauvages qui s'étaient levés dans un mar^ùs salant, à vingt pas de la route, et, tout en les introdyiiant dans son carnier, il regardait la mer avec beaucoup d'attention.
Du point où les voyageurs étaient arrivés, la vue embrassait toute la partie orientale du Morbihan. La marée avait beaucoup baissé et de larges bancs de sable se détachaient en jaune clair sur le fond verdâtre des eaux de la baie. Une flotille de bateaux pêcheurs remontait vers l'entrée de la rivière de Vannes, comme un vol de mouettes efTrayées.
En dépit de ses préoccupations, Gambremer ne put s'empêcher d'admirer ce tableau varié et de se laisser prendre au charme mélancolique de ce golfe paisible. La mer était encore calme, seulement une ligne d'écume blanche se dessinait par moments vers l'ouest, et de petits nuages roux montaient de l'horizon.
— Voyez-vous ce point blanc là bas, entre ce grand rocher noir et la côte ? demanda M' Allanic, qui s'était arrêté pour charger son fusil.
— Oui, répondit Gambremer, c'est la seule voile qu'on aperçoive dans cette direction,
--Ehl ehl reprît le notaire avec un petit rire de satisfaction, la barque au père Leguem marche bien et, s'il peut doubler la pres(}u'ile dans la bordée qu'il court maintenant, dès qu'il sera hors de la passe, il aura vent arrière pour revenir mouiller devant Suscînio.
— Pourvu que le temps ne se gâte pas, avant que • brave homme soit à l'abri.
— Oh! il sera peut-6tre bien on peu secoué par !i houle du large, mais le grain qui se foroie est encc: loin et il ne battra pas en côte avant quatre ou ci:^ j heures, D'ici-là, Leguern, qui est un matelot fini, seu en dedans de la pointe de Bocaven.
— C'est égal! s'écria Cassonade, moi, je ne suis pi' marin, mais j'ai dans l'idée que cette nuit il ne fer^ pas bon dehors.
— Raison de plus pour que le gibier que nous allons chasser sorte de son terrier, dit le notaire; les fraudeQ^ sont comme les marsouins, qui se montrent Tolontieiv par les gros temps.
Cambremer lui poussa le coude et lui désigna d*un coup d*œil le gamin chargé des paniers.
— Vous avez raison, murmura M* Allanic eu s^e mordant les lèvres, ce gars-là n'entend guère que \v bas breton, mais trop de prudence ne nuit jamais.
L'enfant que le chevalier Casse-Cou suspectait po.i* vait avoir une deuzaine d'années, et sa physionomie ::c brillait pas par l'intelligence. Maigre, hâve et dégv.^ nillé, le pauvre diable regardait d'un air hébété Ir beaux messieurs qui avaient loué ses services, et il éui^ fait pour inspirer plus de compassion que de défiance. Cassonade, qui aimait à aller au fond des choses, îoolut cependant faire une expérience.
— Hé! petit, lui cria-t- il, viens un peu ici qaeje U donne vingt sous pour t'acheter des sabots.
Les yeux du gamin brillèrent à travers les longs cfae veux qui lui cachaient la moitié du visage ; il dépoe^ prestement ses paniers et vint, sans dire un seul mol tendre la maiu à Cassonade*
LB GHEYAUER ÇASSE-GOU 2i;3
— Tiens I tiens I dit Téouyer en allongeant la pièce de monnaie promise, il parait que tu comprends ce français-là!
M* AUanic et Cambremer échangèrent un regard, et se promirent mentalement d'être circonspects.
— Allons, messieurs, dit joyeusement le notaire, 1 renons le pas accéléré, si nous ne voulons pas déjeuner à l'heure où les honnêtes gens dînent. Votre serviteur a Testomac dans les talons.
— Et moi donc, cria Cassonade avec conviction.
— Combien de temps nous faut il encore pour anivcr au château? demanda Cambremer.
— Une bonne demi-henre en marchant bien. Avant dix minutes nous apercevrons le donjon.
On se remit en route, et M* AUanic égaya si bien le trajet par des propos de basoche, que le chevalier luimôme finit par se dérider. La confiance est presque aussi contagieuse que la peur, et, quand l'expédition arriva devant les murs de la vieille forteresse des ducs de Bretagne, Cambremer et Cassonade croyaient fermement au succès de la hasardeuse entreprise où leur nouvel ami les avait engagés.
— Que pensez -vous de la façon dont nos a!eux bâtissaient, vers Tan de grâce 1250? dit le notaire en leur montrant la masse colossale de l'énorme bastille ; six tours encore debout sur huit, et le donjon intact : et, au-dessus de la grande porte, les armes de Bretagne aussi nettement sculptées que si les ouvriers venaient d'y travailler. Ce n'est pas dans votre banlieue de Paris qu'on vous maçonne descastels qui durent six cents ans.
— Ça vous a un faux air du château de Yincennes, çlii Cassonade avec admiration*
— Oh nous établirons-nous pour cette nuit? demanda Cambremer, (Jui n'était point disposé à étudiff rarchiteclure du moyen-âge.
— Laîsséz-mol faire; j6 connais flies faînes deS©cinio comme mon Gode civil. Il y à dans la toaf ^ rOuest une chapelle ogivale où nous serons comité chez nous. La dernière fois que je suis venu ici aTer des dames de Lorieïit et mon cousin, le capitaine ai frégate, j'y ai fait porter de la paille, et nous enverrons lè gars nous ramasser du bois mort pour faire du feu dans la grande cheminée de la salle des gardes.
— Entrons alors, car il me tarde de commencer l'in»pectîon de ce repaire de bandits.
— Le fait est que Barbe-Bleue ne devait pas être logé autrement, murmura Cassonade.
— Je passe le premier, messeigneurs, dit gaîmeni le notaire qui n'était point sans quelque teinture du langage romantique.
Au moment où les trois amis s'engouffraient sous la voûte de la poterne sombre, un cri lugubre el prolongé partit de la tour de droite.
— Tiens, un hibou qui chante en plein jour, s*êcria Cassonade.
Pour que rien ne manquât à la mise en scène d rpxpédition. M* Allanic commença par faire déjeuDi. ses deux amis sur la plate-forme de la tour de Vouesl Il n'était pas sans quelque défiance à Teùdroit du g«imin recruté àU hasard sur le port de Sarzeau, et il n^ se souciait pas de lui laisser croire que la visite aui ruines avait un but caché.
Pour la journée, la présence de ce jeune intrus n'avait pas de grands inconvénients, et le notaire se proposait bien d'inventer un prétexte quelconque pour
LS GHBYALIBR GàSSB-GOU 305
s'en débarrasser à la tombée de la nuit. Il avait tiré Cassonade à pari pour le remercier d'avoir éfeîUé sa prudence un peu endormie et il lui avait serré la main en lui disant :
— Soyez tranquille! tout ira bien.
Le repas fut aussi gai qu'aurait pu l'être un piqueni< que de joyeux touristes, et on vida gaillardement trois bouteilles de bordeaux qui avaient vieilli quinie ans dans la cave de la rue des Chanoines. Il faut dire que Tappétit des convives avait été singulièrement aiguisé par la traversée, et qu'en dépit de ses préoccupations Cambremer lui-môme avait fait honneur au pâté confectionné par les mains soigneuses de !!■• AUiette. Quant à Cassonade, il but et mangea comme un soldat anglais qui se prépare à monter à l'assaut.
De remplacement élevé que M* Allanic avait choisi pour y faire mettre la nappe, la vue embrassait un horizon immense. Toute la presqu'île de Rhuis se dessinait sous les yeux des voyageurs comme une carte géographique. D'un côté, le Morbihan se découpait au milieu des terres comme une large tache verte; de l'autre, s'étendait à perte de vue la mer immense. La côte escarpée de fielle-Ile-en-^Mer marquait l'horizon d'un large point noir.
Ce panorama arrachait de temps en temps des cris d'admiration au mari de Pétronille qui n'avait guère vu dans sa vie d'autre océan que le lac d'Bnghien. M* Allanic montrait moins d'enthousiasme, mais il regardait souvent dans la direction du large, et une fois ou deux il lui arriva de mettre sa main sur sas yeux en gube d'abat^jour pour mieux disiingueif sans doute quelque détail du paysage.
Quand on ftit arrivé au terme de ce plantureux dé-
296 LE CHBTAUER CASSB-GOU
jeûner, l'officier ministériel alluma grayement une pipe réservée pour les occasions de ce genre, offrit des cigares à ses deux amis et alla s'accouder avec eux sur le parapet de la plate-forme.
— Voyei-vous d'ici, leur demanda-t-îl, ce nayîre qui se confond presque avec les nuages?
— On distingue à peine sa coque au-dessus de l'eau, dit Gambremer, mais j'ai encore l'œil marin et je suis de force à reconnaître qu'il fait route à l'Ouest.
— Jusqu'à ce qu'il vire de bord pour se rapprocher de la côte, continua M* Âllanic. Un vieux pilote ne parlerait pas mieux. Mais ce que vous ne pouvez pas savoir, et ce que je vous apprends, c'est que le navire en question n'est autre que le brick suspect surveillé par mon ami le commissaire.
— - Celui qui attend Bousenna?
— Précisément. Je le reconnais à sa mâture et d'ailleurs il navigue en dehors de la route que tiennent les bâtiments pour entrer en Loire ou ](k>ur en sortir. Je suis de plus en plus convaincu que nous sommes venus ivÀ au bon moment. Si nous avions attendu un jour de plus, nous serions arrivés trop tard.
— Alors, vous croyez...
— Que c'est pour cette nuit.
— Et que comptez-vous faire pour empocher l'embarquement de ces coquins?
— Je vous dirai cela tantôt, quand nous serons seuls. Pour moi, toute la question est de savoir si Leguem pourra prendre son poste à temps.
*— Voyez-vous sa barque?
— Je suis à peu près sûr que c'est elle qui court làbas par le travers de Saint-Giidas. Il file ses huit nœuds, et, s'il continue de ce train-là, il arrivera plus tôt qu'il
IF CnETAL'O r.\SSK-COU 297
ne faudrait. Seulement, la brise m'a Tair de fraîchir, et je ne serais pas étonné que nous eussions ce soir un coup de vent d'équinoxe.
— Diable I dit Cassonade, ce ne serait pas avoir de cbance.
— Bah I qui sait? c'est peut-être au Noroît que nous devrons de réussir.
Le notaire avait pris un certain air mystérieux qui empêcha Gambremer d'insister.
Toute cette conversation d'ailleurs avait eu lieu à demi-voix, de façon à ne pas être entendue du gamin fort occupé en apparence à essuyer et à serrer les assiettes.
— Maintenant, reprit M* AUanic, il serait bon de commencer notre inspection des ruines et de choisir notre ^te nocturne.
Après avoir donné des ordres en breton à l'enfant qu'il ne voulait point emmener avec lui dans sa visite, le notaire se chargea de guider ses amis à travers le labyrinthe féodal des cours, des salles et des donjons de Suscinio.
Le château forme un pentagone irrégulier et ses aménagements intérieurs ont peu souffert. Les visiteurs purent donc sans trop de difficulté parcourir l'immense édifice de la base aux créneaux.
Presque tous les escaliers présentaient des solutions de continuité; mais, avec quelques précautions, on pouvait s'en servir, et M* AUanic les grimpait avec l'agilité d'un écolier qui va dénicher des corneilles.
Il résulta de cette promenade prolongée la conviction que si les fraudeurs étaient cachés dans les ruines, ce ne pouvait être que dans un souterrain dont l'entrée restait à découvrir. On trouvait bien quelques traces Il 17.
208 LE CHEYAUEE CASSB-CO0
d*une occupation récente sut les dalles des galeries supérieures, c'e6t-à-dire qu'on y voyait des tessons de bouteilles cassées, des fragments de pipes et autres me* nus' objets. Mais tous ces débris pouvaient avoir été laissés là par des touristes. Cependant, la grande che^ minée de la salle deâ Gardes avait évidemment servi très récemment à faire du feu, et, comme les étrangers n'avaient guère coutume de passer la nuit au château, on était assez fondé à supposer que la bande changeait parfois son installation nocturne.
A force d'examiner minutieusement les corridors et les passages obscurs. M* Âllanic parvint à constater que la spirale de granit, à l'aide de laquelle on accédait à une des tours, s'arrêtait brusquement à l'étage inférieur.
— Cet escalier m'a bien l'air de continuer sous le sol où nous marchons, dit M* Allanic en firappant les pierres avec la crosse de son fusil.
Cependant, on n'apercevait aucune solution de continuité entre les laï^es dalles, et, s'il existait une corn* munication souterraine, le passage devait être fort ha^ bilement dissimulé.
— J*ài bien peur que ûous ne trouvions pas la caverne oh Ih se cachent, murmura Cassonade.
— Je n'ai pas cette prétention, dît le notaire èïi souriant.
A te propos inattendu, Cambremer ne put t&simuler un mouvement de surprise.
—Alors, que tenons-nous fWre ici? demanda-t-il un peu trop brusquement.
M* Allante sourit, s'appuya sur son fusil, prit une pose û^ tragédie dasrfquc H se mit à débiter d un ton tolèunel tt% dèut vers de llatiM :
LH GHByAUBE CASSB>GOU 299
Approchei, mes enfante, enfin l'h^pf e est venues Qu'il faiU (me B^op secre^ éclate à votre vue.
Tout lettré qu'il était, le chevalier Gasse-Cott ne se trouvait po^qt 41iumeur à écouter des fragments du vieux répertoire, et il ne savait trop s'il devait lire 09 se fâcher.
— C'est très sérieux, dit le notaire en reprenant le langage vulgaire, et, si vous voulez bien vous en rapporter à moi, je vais vous dire ce qui nous reste à faire.
•— Je vous écoute, et je suis prêt à suivre aveuglément vos avis, s'écria Gambremer avec une certaine impatience.
— Eh bien! mes amis, voici ce que j'ai décidé dans ma sagesse. Nous allons d'abord renvoyer à Sarzeau notre jeune gars qui ne m'inspire pas une entière confiance. Je vais l'expédier avec les paniers en lui disant que nous le suivrons dans une heure.
— Diable ! murmura Cassonade, si nous passons la nuit ici, nous ne ferions peut-être pas mal de garder des provisions.
— J'ai du pain, un pâté et deux bouteilles de vin dans mon camier, dit le notaire en souriant ; de plus, ma gourde est pleine de vieille eau-de-vie, et avec ces ressources-là nous ne mourrons ni de faim, ni de soif; mais il importe que le gars ne se doute pas de notre projet.
— C'est entendu, se hâta de répondre Cambremer, •mais nous?
— Nous, nous allons nous partager les rôles. A la nuit, deux iront sur le bord de la mer attendre le père
Leguem dont le concours nous est indispensable. Le troisième restera ici.
— Quel sera le poste le plus périlleux?
» D y a des chances pour que ce soit celui du ch&teau.
— Je le prendSi dit froidement le chevalier Gasse- Gou*
LE ^imfTALIEA CASSE-COU 301
CîHAPITRE Xm
CHASSE AU FANTOMB.
La nuit était venue depuis longtemps, et Cambremer occupait le poste qui lui avait été assigné.
Le plan du notaire s'exécutait de point en point. Le jeune gars avait repris lé chemin de Sarzeau, ou du moins il s'était éloigné du château, dans la direction du village.
M* AUanic, après l'avoir congédié, poussa la précaution jusqu'à le suivre des yeux du haut de la plate-forme de la tour, et il le vit s'en aller à travers champs avec cette allure lente qui est particulière aux paysans. Rassuré sur les intentions de l'enfant suspect, l'observateur vint rejoindre ses compagnons et leur distribua les rôles, conformément au programme arrêté après le déjeuner.
Le chevalier Casse-Cou s'établit dans la chapelle de la tour de l'Ouest et regut là les dernières instruction^ du notaire. Elles étaient fort simples. Observer, écouter et agir suivant les circonstances, ce fût toute la consigne que donna le chef de l'expédition à son vaillant soldat. En cas de danger très pressant, Cambremer devait tirer un coup de fusil par la croisée en ogive.
— Nous serons assez près du château pour vous en-
302 LE CBttÂLlCl CASSfl-COtT
tendre, avait dit M* AUanic, et nous arriverons promptement à votre secours.
Sur cette assurance, on s*était séparé après un échange de cordiales poignées de o^ai^, et il avait été convenu que vers minuit la sentinelle perdue serait relevée de sa faction. Cassonade avait eu bonne envie d'âever des objections contre ce fractionnement du corps d'ar^ mée, mais un regard sévèr» de «on naaitre lui avait fermé la bouche.
Le chevalier Gasse-Gou resta donc seul, n était muni d'une excellente carabine à deux coups et d'une paire de pistolets, en tout quatre balles à envoyer & Tennemi s'il osait se montrer. Ces armes sortaient de rarsenal de M« AUanic, qui avait toujours eu des indiftations guerrières, et qui s'était chargé de mettre la petite troupe en état de combattre.
Cambremer n'avait voulu ni feu, ni lumière^ prétendimt avec raison quMl fallait surtout rester invisible, et il avait choisi sa place avec beaucoup d*iateUigene«.
La chapelle communiquait par une large ouverture avec une immense gcderie qui se prolongeait jusqu'i Tangle opposé du château. Un homme assis snrle bane de pierre qui bordait Tembrasure de l'unique itaètre pouvait voir venir de fort loin, sans être vu lifi-nèma* Le chevalier prit position dans cette espèce de guérite et U ee promit de û'ea point bouger, à moins d« néœsfiilé absolue. Là, il était sûr de ne poiat 6ti>a attaqoé par deiTièt«, puisqua la ehapelle n'avait d'avilra issue que la petto de k galeiie. En ee peaftent mi peu il lut était fticite de passer la tète entre les eroiaillow 4e granit qai avaient formé Jadis une rosace à intrauxel de sarreiUer l'abord extérieur de l'édifice» VeménU eonfettiaait doM à la fois un retranoheniKajt inaspu'
t« {SHBTAUfilt €ASSB-COU 803
^abl6 el un 0bâerv;iU>ir6 pour te dedans et pour le ûehotn.
Il àe trouvait d'aîlleuts qtie la ffenètre donnait justement sur la façade où se trouvait la gt*atide porte du château, d^ sorte quô personne ne pouvait ni en sortir, ni y eiitrer s«ins pasdèf ^ous les yeui du factionnaire invisible.
Gatnbremer en fit la première expérience au moment du départ de ses deux compagnons. Il les vit à trente pieds au-dessous de lui franchir Tancien fossé à moitié i^omblé et s'éloigner lenttîment le fusil sur Tépaule. Il orut mêine remarquer qu'au lieu de se diriger vers la mer ils prenaient le chemin de Sarzeau, et 11 pensa avec raison que cette contre-marche devait être une ruse imaginée par le notaire.
Aussi se tinMl coi sur son siège, bien résigné à Timmobilité la plus absolue, quelque prolongée que dût être sa solitude. Mais s'il ne remuait pas, il pensait. Toute soa activité s'était concentrée dans son cerveau, et son imagination surexcitée lui représentait déjà l'affreux Bousenna sortant de quelque souterrain pareil à celui de la barrière d'Enfer et tombant sous le plomb qu'il se promettait bien de lui loger dans la tète.
Le notaire avait été laconique dans ses explications, mais il paraissait si sûr de son fait que Gambremer ne doutait point que le dénouement fui proche. Aussi avaiHl l'ieil et l'oreille au guet.
La lune était dans son plein et bHilait par intervalles dans le ciel chargé de nuages. Bile s'était levée derrière le ohluteau, et l'ombte oolossale des hautes murailles s'étendait asset loin, mais la lumière pénétrait dans la* galerie par 4e larges brèches.
Aprte le coaciier da toleii^le ve&tfl'ouest avait tom*
mencé à souffler avec force, et les pronostics de M* AIlanic n'avaient pas tardé à se réaliser. Deux heures ne s'étaient pas écoulées depuis son départ qu'une tempête violente se déclarait.
Les rafales s'engouffraient dans les ruines avec des sifflements lugubres, et le sourd mugissement de la mer qui battait la côte roulait comme le bruit d'un tonnerre lointain. Il était évident que l'équinoxe de mars allait faire des siennes, et, moins que personne, Cambremer pouvait s'y tromper. Il avait assez souvent dans son enfance vu les vagues furieuses battre les vieux remparts de Saint-Malo, pour reconnaître les signes précurseurs d'un terrible coup de vent.
A mesure que la bourrasque augmentait de furie, il se rappelait les propos du notaire, et il se demandait ce qui allait se passer sur la plage. Leguem arriverait-il à temps? Serait-il devancé par le brick aux manœuvres mystérieuses? Bousenna et ses bandits allaient-ils profiter de cette épouvantable nuit pour sortir de leur repaire et tenter de s'embarquer?
Le chevalier Casse-Cou se perdait depuis long temps en conjectures, quand tout à coup il crut apercevoir des ombres qui s'agitaient devant le portail du château.
Du poste où il était placé la distance était assez grande, et d'ailleurs la lune venait justement de disparaître sous un gros nuage, de sorte qu'il crut d'abord À^Fe dupe d'une illusion. Cependant en regardant avec beaucoup d'attention, il vit que décidément il se passait au-dessous de lui quelque chose d'insolite.
Une masse noire s'avançait lentement, escortée par des formes humaines, et ce groupe semblait s'éloigner de la muraille. Après linéiques minutes d'in certitude qui lui parurent des siècles, Gambreiper
LE GllEYALlEa GASSE-GOU 305
eut rindicible émotion de voir la lune briller de nouveau et éclairer en plein un étrange cortège.
A cent pas de la poterne, et sur le chemin qui aboutissait à la mer, quatre hommes traînaient et poussaient un char sur lequel reposait une espèce de catafalque. Les conducteurs de ce singulier équipage paraissaient être vêtus d'un froc et d'une cagoule à la façon des moines qui figurent au cinquième acte de Lucrèce Borgia. Seulement ils ne chantaient pas le De Profundis, comme dans le drame de Victor Hugo.
Un pareil spectacle, en ce lieu sinistre et par ce temps infernal, était bien fait pour troubler môme un brave, et, en toute autre circonstance, Gambremer n'aurait peut-être pas échappé au saisissement de la peur. Mais il était trop pénétré de la situation pour oublier les avertissements de M* AUanîc.
Les histoires que le notaire avait racontées lui revinrent à l'esprit sur-le-champ, et il comprit que cette mascarade funèbre n'était qu'un stratagème à l'usage des fraudeurs. Évidemment, les bandits se décidaient à déguerpir, et le drap noir du prétendu cercueil qu'ils charriaient recouvrait tout simplement la caisse de l'association. Grâce à ce déguisement ingénieux, ils pouvaient' se croire assurés d'effrayer les promeneurs nocturnes, fussent-ils marins ou douaniers, et si le brick se trouvait au rendez-vous, l'embarquement devait s'opérer avec un plein succès.
Cette évacuation du château semblait prouver d'ailleurs que Bousenna ne se doutait pas de la présence de ses adversaires, car il n'aurait certes pas risqué le voyage, s'il avait pu soupçonner que l'un d'eux observait ses mouvements. Gambremer n'en restait pas moins perplexe.
306 LE CURVALinn CASSE-COU
Sa première inspiratioa avait été de tirer le coup de fusil convenu et d'envoyer en même temps un signal à ses amis et une balle aux coquins du convoi. Mais ce moyen violent pouvait tout compromettre, et, après un instant de réflexion, il se décida à -descendre de sa guérite et à suivre de loin la bande pour la prendre entre deux feux, au moment où elle arriverait à la plage gardée par M* Allanic et Cassonade.
Il se leva donc et marcha vers la galerie qu'il lui fallait traverser dans toute sa longueur pour trouver Tescalier, mais il avait à peine dépassé la porte de la chapelle qu'il s'arrêta cloué sur place par la plus inattendue des apparitions. 11 venait d'apercevoir devant lui, droite et immobile comme une statue, une longue figure blanche.
Cambremer, quoique Breton et fils de marin, n'était pas superstitieux. Élevé par une mère pieuse, il avait toujours gardé la foi de son enfance, et, si quelques écarts de conduite avaient accidenté sa vie, ces folies de jeunesse n'avaient point changé ses convictions religieuses. Seulement, il ne croyait pas aux revenants.
Donc, en apercevant dans la galerie une forme vague, il n'éprouva point cette impression indéfinissable que le surnaturel fait parfois naître chez les plus braves. On a vu de vieux soldats revenus de l'assaut de Taragonne et du pj^ssage de la Bérésina refaser de passer la nuit dans un cimetière. Le chevalier Casse-Cou n'en était pas là, et l'apparition le surprit plus qu'elle ne l'eflfraya.
Il s'était arrêté court au premier pas qu'il avait fait dans la galerie et il avait même eu la présence d'esprit de se coller contre la muraille. Dans cette position
LE GHEVAU8R GASSB-GOU 307
effacée, il espérait bien pouvoir observer, sans ie montrer, les évolutions de Tétrange figure qui se détacâiait sur le fond sombre de l'immense salle.
Cette vision était toute blanche ^ de temps immé« morial, les fantômes sont voués au blanc. De plus, rétre mystérieux qui errait ainsi dans les ruines parais^ sait revêtu de longs voiles affectant l'apparence d'un suaire. C'était la livrée complète des spectres, et ce lugubre équipage ne pouvait convenir qu'à une âme en peine.
Cependant, après le premier moment de stupeur, Gambremer redevint complètement maître de hii, et il crut fermement avoir affaire à un complice plus ou moins bien déguisé de Taffreux Bousenna.
Cette mise en scène funèbre rentrait d'ailleurs à merveille dans les habitudes des ft'audeurs signalées par M* Allanic.
Le convoi qui s'acheminait en ce moment même vers la plage était le morceau principal d'une représentation tragi-comique. L'apparition de la galerie représentait les bagatelles de la porte, destinées cette fois non pas à attirer le public, mais bien plutôt à l'éloigner. C'est du moins ce que pensait le chevalier et il était tout prôt à agir en conséquence. Son fusil au port d'arme, sa main droite sur la crosse d'Un de ses pistolets, il attendit pour voir oomiïient cet échappé de la tombe allait se comporter.
La pâle lumière de la lune éclairait faiblement la première moitié de la galerie, mais aur^delà des brèches par lesquelles pénétrait cette clarté douteuse l'obscurité était presque complète. Gambremer n'apercevait donc qu'une figure asscE indécise et d'ailieun parfaitement immobile. Avec un peu de bonne volonté^ on aurait pu
308 LE ÇnEYALIEE CASSE-COU
la prendre pour une image de quelque sainte descendue de sa niche.
L'observation attentive à laquelle se livrait le chevalier ne pouvait pas se prolonger indéfiniment. Il savait que sa présence sur le bord de la mer devait être nécessaire et il lui tardait de rejoindre ses amis. Après deux ou trois minutes d'un silence que troublait seul le mugissement du vent d'ouest, le maître de Cassonade voulut sortir de cette indécision pénible,
— Qui va là? cria-t-il d'une voix ferme et sonore. Le revenant ne jugea point à propos de se nommer.
— Avancez et dites-moi ce que vous venez chercher ici, reprit Gambremer.
n n'obtint pas la moindre réponse.
— Je vous préviens, ajouta-t-il en faisant un pas en avant, que si vous ne dites rien, je vais tirer sur vous.
Cette menace fut appuyée par le bruit sec de son pistolet qu'il armait. Elle ne décida point le rôdeur de nuit à s'expliquer, mais elle produisit un résultat inattendu. La forme blanche quitta son poste et se rapprocha lentement.
Gambremer avait élevé son pistolet à la hauteur de son œil et il le maintint dans cette position, mais il s'abstint de tirer. Il voulait voir ce qui allait advenir de cette marche fantastique.
Dire que son cœur ne battait pas très fort, ce serait mentir, mais, pourtant, il n'avait pas peur.
L'être inconnu qui s'approchait jouait à men^eille son rôle de citoyen de l'autre monde. Il ne marchait pas, il glissait et chacun sait que ce mode de locomotion est le pas accéléré des fantômes. Plus la distance qui le séparait de Gambremer diminuait et plus celui-
LE CHEVALIER GASSB-COtl 309
ci se préparait à une lutte qu'il croyait inévitable. Tout l'avantage devait être pour lui, car il restait dans l'ombre et il avait même eu la précaution de changer de place tout doucement, pour le cas où le personnage sépulcral aurait la fantaisie de lui envoyer un coup de feu et de le tirer au jugé.
Le chevalier Gasse-Gou n'était point novice en ces rencontres périlleuses et il avait acquis un sang- froid que l'imminence du danger ne faisait qu'augmenter. Quand il jugea le champ qui le séparait de l'ennemi assez rétréci, il cria très haut :
— Halte I
n voulait bien voir son adversaire de près, mais non pas se laisser approcher jusqu'à sentir le contact de son étrange personne.
A ce nouvel avertissement le spectre obéit. Il s'arrêta court et reprit son immobilité primitive, mais il resta muet comme la tombe d'où il avait l'air de sortir.
Les rayons- de la lune tombaient directement sur lui par une large ouverture pratiquée dans le plafond délabré de la salle. Il n'était plus qu'à dix pas de Gambrcmer qui pouvait examiner tout à son aise les moindres détails de sa toilette mortuaire. L'inspection ne fut pas longue. Un long paquet blanc, c'était tout ce qu'on pouvait apercevoir. Pas un geste, pas un mouvement, pas un son.
— Je vous préviens pour la dernière fois, cria Gambremer, que si vous ne répondez pas, je vous tue comme un chien. ^
Le silence et l'immobilité persistèrent.
— Vous croyez peut-être que je ne suis pas armé ; vous vous trompez; j'ai quatre coups de feu à vous envoyer et j e vous réponds que je ne vous manquerai pas.
3!0 LE CHEVAUER CASSE-COtî
L*appiuilion semblait de plus en plus changée en pierre.
— Tous avez une minute et demie pour vous décider; je vais compter jusqu'il cent, et, au liw de dire cent un, je tirerai.
Cette menace qui complétait les troi^ sommation!^ réi^lementaires n'eut pas plus de succès que le? précédentes. Il fallait en finir et le chevalier Casse-Cou se mit à compter lentement, bien décidé à presser la détente de son pistolet, dès qu'il aurait prononcé Je nombre annoncé.
Ce n'était pas qu'il eût une confiance absolue dans TefTet de son arme. Il venait de lui passer par l'esprit une vieille histoire de faux monnayeurs déguisés en revenants qui possédaient un secrçt pour escamoter les balles tirées sur eux par les visiteurs indiscrets d'un château abandonné. Il s'attendait donc à quelque fantasmagorie de ce genre; mais, en cas d'insuccès de son tir, il se réservait de tomber sur le prétendu spectre h grands coups de crosse de fusil.
Les choses n'en vinrent point, à cette extrémité. An moment où il achevait de compter trente-six , l'être mj'stérieux leva lentement ses bras et se mit à écarter le linceul qui retombait en longs plis autour d^ sa personne.
Le chevalier interrompit son énumération, mais il ne recula pas d'unç senjellp. Alors l'inconnu rejeta le voile qui lui couvrait le visage, et la lumière de la lune éclaira ses traits pâles. Cambremer poussa un cri rauquef et ses cheveux se dressèrent sur sa tête.
Le chevalier €asse-Gou était resté pétrifié et il y avait vraiment bien de quoi. Le fantôme, en se dévoilant, lui avait laissé voir les traits d'une femme, et, à la demi*
Lfî CHEVALIER CASSE-GOU 3ii
clarté de la lune, il avait cru racooDaitre un visage dont le souvenir ne s'était jamais effacé de 9a mémoire.
Sons les plis du suaire blanc brillaient deux grands yeux noirs d'un éclat étrange; une pâle figure se montrait encadrée par un crêpe, et cet ensemble lugubre rappelait à s'y méprendre la victime de Bousenna. Gambremer l'avait à peine entrevue vivante dans la loge griUée de rOdéon, mais, morte, il l'avait tenue dans ses bras, et il lui «emblait qu'elle se dressait tout à coup devant lui plus livide et plus glacée que le soir où elle gisait sur une banquette banale dans le couloir du théâtre.
Un sourire ftinèl»*e errait e^r les livres de la ressuscitée, et son regard fixe et froid fasciniût l'imprudent chevalier.
11 n'était plus question pour lui de se défendre contre une ruse infernale et de chasser les esprits à coups de pistolet. Toute sa résolution l'avait abandonné et il sentait la peur, rhorrible peur, lui étreindre le cœur et paralyser ses mouvements en même temps que sa volonté. Son bras levé pour faire feu s'était abaissé, sa vue se troublait et ses jambes se dérobaient sous lui. Un enfant n'aurait en qu'à le pousser pour le faire tomber. Et pourtant l'apparition ne bougeait pas.
Si bouleversé que fût Gambremer, il put encore faire cette réflexion rapide qu'un être de chair et d'os n'aurait pas manqué de profiter de son effarement pour se jeter sur lui. Fallait41 donc croire aux promenades nocturnes des morts, et s'enfuir devant l'ombre errante de la pauvre assassinée ?
Pendant que Francis hésitait et tremblait, le Qiectre fit encore nn pas en avant, puis il étendit sa main en-
31 â U^ CHEVALIER GASSB-COn
veloppée du linceul et la ramena vivement en agitant les doigts comme pour dire :
— Viens 1
Alors le protecteur de Baïa oublia tout, les amis qui l'attendaient sur la plage, le danger qu'il courait dans ce château des bandits, les pièges que Bousenna pouvait lui tendre à chaque détour de ces ruines suspectes. Il ne vit qu'une femme qui l'appelait, et il s^élança vers elle. Mais, au moment oh il allait la saisir, l'être mystérieux qui venait de lui faire signe de le suivre recula devant lui, comme le brouillard matinal ftiit aux premiers rayons du soleil.
Gambremer voulut l'appeler; sa voix expira dans sa gorge; il essaya de courir et il s'aperçut qu'il avait à peine la force de marcher.
Le fantôme était déjà rentré dans les profondeurs les plus sombres de la galerie, et il s'éloignait avec la légèreté silencieuse qui sied aux trépassés. Dix secondes ne s'étaient pas écoulées qu'il avait disparu tout à fait.
Cette évaporation fantastique produisit sur le chevalier Casse-Cou un effet très salutaire. Tant qu'il s'était trouvé en face de la vision, il avait agi et pensé en dehors du monde réel. Mais quand l'image fugitive se fut évanouie, î! rentra en pleine possession de lui-même, comme ks ensorcelés du moyen-âge redevenaient calmes et lucides après que l'exorciste avait chassé le démon. Il se raidit contre l'émotion qui l'écrasait et contraignit son corps à obéir à sa volonté qu'il venait de ressaisir. Son fusil le gênait. Il le passa en bandoulière, prit à sa ceinture son second pistolet et commença la poursuite avec une arme dans chaque main.
La galerie aboutissait & une salle ronde. Gambremer
LB CnEYALIER CASSE-COU 310
y entra d'un pas délibéré et revit la forme blanche. Elle était debout sur les premières marches d'un escalier tournant et lui faisait signe encore une fois.
— Me voilà! dit le chevalier Casse-CJou d'une voix sourde.
L'apparition commença à monter de ce même pas rapide et sourd qui venait de fouler sans bruit les dalles de la galerie.
Cette ascension rassura tout à fait Gambremer. Il avait pensé que l'inconnue allait prendre le chemin opposé et descendre vers les étages inférieurs pour sortir du château, à moins qu'elle ne s'abîmât tout à coup dans les entrailles de la terre. Or, depuis son aventure de la barrière d'Enfer, il redoutait particulièrement les souterrains et il leur préférait de beaucoup les promenades les plus aériennes. Il se lança donc, sans la moindre hésitation, dans la voie nouvelle où le fantôme venait de s'engager.
La tour où la scène &e passait n'était point celle que le notaire avait choisie pour y fêter le déjeuner; mais toutes les tours se ressemblent, et, à force de grimper, on finit toujours par arriver au grand air. La plateforme supérieure était une véritable impasse, puisqu'elle dominait la plaine de cent pieds tout au moins, et, une fois dans ce champ clos gardé par des précipices, Gambremer se faisait fort de mettre la main sur l'apparition.
Il avait à peu près oublié, il faut bien l'avouer, ses amis embusqués sur la plage, le simulacre de pompe funèbre exécuté par Iqs fraudeurs, et le brick courant des bordées au large, et le père Leguern, et même la tempête. Quand il eut franchi derrière la femme voilée une vingtaine de marchei, le vacarme de la mer et a 18
du vent prit des proporlions effrayantes. La vieille toucraquait Jusque dans ses fondements, et il y avait ét< moments où on aurait été tenté de croire qu'elle ymcL' lait comme un arbre courbé par une bourrasque.
A mesure que le chevalier montait, il acquérait d^ nSuveaux titres à son glorieux surnom de Caase-GoL\ car les marches déjetées présentaient d'effrayantes solutions de continuité.
Ces interruptions de la spirale de granit ne relar daient nullement la course asoendante du.spectre. Cependant, gêné par l'attirail de guerre qu'il portait, arrêté à chaque instant par le canon de son fusil qw heurtait la muraille, Cambremer avait beau enjami^' au hasard et au risque de se rompre les Jambes, il réussissait à peine à conserver sa distance. Même il avait cessé d'entrevoir dans les tournants ias pJis inférieurs du suaire qui sillonnait l'escalier comme une traînée blanche. Il est vrai que dans les (paisses murailles de la tour les ouvertures étaient rares, à*oii î] s'ensuivait que la poursuite s'effectuait au milieu d'une obscurité presque complète.
Après six longues minutes de montée, Gambremer aperçut le jour au-dessus de Isa tête. Il redoubla d'efforts.
La plate-forme ne pouvait pas être bien loin, elil lui tardait d'y arriver pour se trouver face à face, en plein air et en pleine lumière de la lune, avec Tweiplicable vision. En arrivant aux dernières mardies, il eut cependant la précaution de s'arrêter quelques secondes.
La femme en blanc avait disparu, et il se défiait vaguement d'un piège, car la raison lui était retenue, et ii ne croyait plus beaucoup à la résurreelÂo&de la mèro
lE GnSVALIER OASSB-GOU 315
de Balai L'être^ quel qu'il fût, qui lui resseinblaiti n'avait pas pu s'envoler dans les airs, et il attendait oertainement que le ohevalier Casse-Cou débouchât sur la terrasse, supérieure* Il pouvait même s'ôtre caché derrière la tourelle qui terminait extérieurement la cage de l'escalier^ et frapper au passage celui qui allait se montrer. Pour échapper au danger de cette surprise, Gambremer se baissa^ et, prenant son élan, franchit d'un bond toute la largeur de la plate-forme.
Pendant qu'il exécutait cette habile manœuvre, il entendit derrière lui un bruit seo, qui frappa son oreille à travers le grondement de la tempête. On aurait dit qu'une porte venait de se fermer avec violence. Mais cette idée ne fit que lui traverser l'espriti car il était pressé de se mettre en état de défense*
Pour cela, il fallait d'abord se retourner ; par malheur, l'impétuosité de sa course avait été telle qu'il s'était jeté contre le parapet opposé. Il s'y meurtrit même quelque peu, et, s'il n'avait pas eu le soin d'amortir le choc en étendant les bras en avant, il aurait pu faire une chute assez dangereuse. Mais il reprit promptement son équilibre, fit volte-face avec toute la prestesse possible et regarda autour de lui. Il ne vit personne.
Cambremer, en s'apercevant que la plate-forme était vide, crut d'abord être dupe d'une illusion» Il lui sem* blait matériellement impossible qu'un être vivant eût pu disparaître, en s'évanouissant dans les airs comme une fumée qui monte du sol et finit par se confondre avec l'atmosphère. Il se mit donc à fureter dans tous les recoins de cette esplanade circonscrite par une petite muraille en ruines.
Le tour du cirque fut bientôt fait, et il fallut reconnaître que la femme en blanc n'avait pas laisi^é la moia-
dre trace de son passage. En revanche, Gambremer fit une découyerte fort inattendue.
L'escalier par lequel il était monté se terminait par une espèce de tambour en pierre qui faisait saillie sur la terrasse. C'était pour en franchir la voûte qu'il av.iit dû se courber et se lancer tète baissée, si bien même que son élan l'avait emporté beaucoup trop loin. Mais il n'avait pas eu le temps de s'apercevoir que ce rédoit avait une porte, laquelle se trouvait ouverte quand il en était sorti. Or, à sa profonde surprise, cette porte avait été refermée.
- Il se souvint alors du bruit sec et sonore qui avait frappé son oreille au moment de son entrée. C'était évidemment le craquement du pêne jouant dans sa gâche, car le battant tenait solidement dans son alvéole de pierre.
Cambremer chercha la clef, ne la trouva point et se mit à secouer violemment les gonds, qui rèsisibretit à tous ses eJOTorts. Était-ce le vent qui avait poussé ce lourd morceau de bois ? Il soufflait avec assez d'intensité pour accomplir ce tour de force, mais que la fermeture se fût opérée juste au moment où elle pouvait nuire au chevalier, il y avait là une singulière coïncidence.
D'un autre côté, comment l'être mystérieux qui venait de s'évaporer avaitril pu agir si prestement? Envoyer un coup de pied ou un coup de poing dans une porte et disparaître instantanément, quand on n'a pour se mouvoir qu'un étroit espace entouré par des abîmes, ce ne serait pas chose facile pour le plus agile des acrobates. Bien moins encore une femme embarrassée dans les longs plis d'un drap blanc pouvait-elle se livrer à de pareils exercices. D'ailleurs, où était-cllei>assée? Par
■ ■ ■ t 1^ Il -
quel prodige avait-elle pu descendre du haut de cette tour dont les parois n'offraient d'autres aspérités que les rameaux d'un vieux lierre ?
Gambremer avança la tète par dessus le parapet et ne vit absolument rien. La lune éclairait assez pour qu'un corps suspendu entre ciel et terre ne restât point inaperçu. Il fallait donc croire que la fugitive avait eu le temps de toucher terre. Or, le regard pouvait embrasser tout entière la grande cour du château, et cette cour était déserte. Du côté de la mer, la vue s'étendait sur une longue suite de mamelons sablonneux, et au cune forme humaine ne se montrait sur ces dunes.
Une âme moins ferme que celle du chevaUer Casse- Cou se serait encore une fois abandonnée aux impressions fantastiques; mais Gambremer en avait bien fini avec les cnimères, et il était parfaitement convaincu d'avoir eu affaire à un complice femelle de Bousenna.
Ge complice, il commençait à soupçonner que ce devait être la Yamina. L'odieuse femme à l'épingle noire, après avoir été jadis le jeune homme & la fleur rouge, avait bien pu prendre, pour servir les intérêts de son maître, le costume de fantôme. Dans le clair-obscur de la galerie, sa figure pâle et ses grands yeux noirs avaient produit l'illusion à laquelle s'était laissé prendre le chevalier. Les traits de cette créature rappelaient vaguement ceux de la pauvre morte, originaire comme elle du Maroc, et, à minuit surtout, on pouvait s'y tromper.
Tout s'expliquait assez bien amsi, tout, excepté Fincroyable disparition du faux revenant*
Le but de son ascension, Gambremer commençait à l'entrevoir, depuis qu'il s'était aperçu qu'on l'avait enfermé sur la plate-forme. On avait évidemment voulu U «•
318 LB CHbVAUBii OASSfc-GO0
le faire prisonnier pour Tempêchei^ dé êttivre le coMëgè des fraudeurs qui se dirigeaient tranquillement vërS la plage avec leur trésor. Il s'étonhait bien un peu qu'on n'eût pas poussé les eboses plus loin en cherchaut à le tue^ ; mais Bouseûna) depuis qu'il avait manqué soti coup nveo lé notaire, devait avoir hâte de s'embarquer pour niettre à l'abri des recbercbes la personne et le fruit de ses rapines. Ba caisse était probablement assea bien garnie^ grâce à ses opérations de contrebande» et» n'eùt^elle contenu que la fortune volée à Paul Ter'nier, elle valait encore la peine d'être sauvée.
Après avoir fait tous ces raisonnements, le chevalier se trouva un peu rassuré, car il savait que le départ des bandits ne s'effectuerait pas sans coup férir. M* Allanic et Cassonade devaient être en faction sur la grève, le père Leguem avait pu sans doute les rejoindre^ et, à eus tous, ils étaient bien de force à résister à quatre ou cinq coquins, si déterminés qu'ils fussent, fit cepetidant Gatnbremer se désespérait en penêant qu'un fusil de plus pouvait être d'un grand decoUrs dans la lutte qui allait peut-être s'engager.
Bous l'influence de cette préoccupation, il se mit à tourner sur la plateforme comme un lion dans sa cage, et, en se proûienant le long du garde-fou, il découvrit une issue qu'il n'avait pas remarquée d'abord.
À côté de la tourelle qui cachait l'escalier, s'ouvrait roriflce d'une espèce de tuyau de cheminée accolé à la paroi extérieure de la tour. Ce tube de pierre paraissait se protonger jusqu'au niveau du sol et ses dimmsions pouvaient à la rigueur permettre à une persôUne de s> ^llÉser» pourvu cependant qu'elle ne fût pas trt>p châi gée d'embonpoint. Quelque intratsembiable que pûl paraître fat sup|^ti4n^ il milait bien admettre que to
LÉ (Ûafi^ALtEA CABSV-C0I7 310
prétendu fantôme avait pris ce chemin aussi étroit que désagréable.
Pour mieux s'en assurer, Gambremer se pencha sur l'ouverture et reconnut qu'elle était garnie intérieurement de crampons éa fer qu^on poutait utiliser pour la descente, à condition d'être agile et adroit. A vrai dire, c'était un chemin qui semblait fait pour des ramoneurs» mais il avait dû servir jadis de communication secrète entre les différents étages de la tour, et il était probable qu'il conduisait encore à quelque galerie perdue dans l'épaisseur des murailles.
L'Aventure était faite pour tenter le chevalier Gasse- Gou, qui aurait bravé bien d'autres dangers dans l'espoir de rejoindre ses compagnons» Mais, pendant qu'il se penchait sur le trou pour étudier la position des échelons sur lesquels il fdlait poser le pied, il sentit une douleur assez vive à la joue»
Il se recula vivement et il entendit une détonation» Sa main qu'il porta à sa figure se couvrit de sang et alors «eulement il comprit ce qui venait de se passer. Une balle partie des profondeurs de ce dangereux tuyau lui avait effleuré le visage.
Le itm étah habité.