CHAPITRE XIV
PROMBNADB NOCTCmNB d'UN NOTAIBB BT D'Ulf BPIOBB.
Pendant que Gambremer, confiné sur le haut de la tour, se désespérait de son inaction forcée, le belliqueux notaire courait d'autres aventures.
Avant la tombée de la nuit, il avait quitté les ruines de Suscinio avec Gassonade,et les manœuvres auxquelles il s'était livré accusaient une rare entente des choses de la guerre. Au lieu de se diriger franchement vers la grève, il avait commencé par entreprendre le tour du château, comme un homme qui veut faire à un étranger les honneurs d'une curiosité locale.
Doué d'une prudence acquise dans l'exercice de ses fondions, l'ingénieux officier ministériel s'en était allé tout doucement parcourir les dunes au pied desquelles s'élevait la vieille forteresse féodale. Il avait eu le soin de s'arrêter devant chaque façade et de gesticuler à la façon d'un antiquaire expliquant à un profane l'usage des barbacanes et l'utilité des mâchicoulis.
Cette pantomime n'avait d'autre but que d'affirmer l'innocence dç ses intentions. M* Allanic se défiait de l'espionnage qu'un fraudeur, embusqué derrière un créneau, aurait pu exercer à rencontre des voyageurs, et il voulait persuader aux vedettes de M. Bousenna
que les Parisiens étaient venus visiter Suscinio comme de simples touristes. Cassonade, du reste, lui donnait la réplique en stratégiste consommé, car il levait les bras au ciel en signe d*admiration et poussait la comédie jusqu'à coller son visage contre les murailles pour faire semblant d'y déchiffrer les armoiries sculptées sur le granit.
Après une grande demi-heure de cet exercice, le notaire s'achemina avec son compagnon vers le bourg de Sarzeau, tournant le dos à la grève où il voulait aller s'embusquer, et envoyant par-ci par-là un coup de fusil aux alouettes attardées qui se levaient à ses pieds. '
— Si on nous observe, disait-il au fidèle écuyer, la sentinelle en sera pour sa faction, car je la défie bien de deviner ce que nous voulons faire.
Ils marchèrent dans cette fausse direction jusqu'à ce que la nuit fût tout à fait venue, et alors seulement M* AUanic s'assit sur le revers d'un monticule de sable dont l'épaisseur l'aurait, à défaut de l'obscurité, abrité contre tous les regards indiscrets. Un chef de partisans n'aurait pas mieux conduit un détachement chargé de surprendre l'ennemi. Il est vrai que le tabellion de Vannes avait un peu de sang de chouan dans les veines, et que, dans le Morbihan, on vient au monde avec l'instinct de la guerre de haies.
— Nous allons commencer par boire la goutte, dît M* AUanic en tendant sa gourde à Cassonade, qui ne se fit pas prier pour avaler une bonne gorgée de vieux rhum.
— Ahl ça fait du bien, soupira le mari de Pétronille, et ça vaut un peu mieux que le trois-six qui se débitait sur mon comptoir de la rue Pérou.
333 LB GHBVAUEB OASSB-GOU
-•Oiiif Q 06 laisse boire» Je l'ai acheté le mois pamè à un caboteur qui revenait de la côte anglaise.
-^ Ëhl qui sait? C'est peui-ètre Bousenna qui Fa fait entrer en fraude.
•^ Qa ne m'étonnerait paa« mais bahl nous ne nous en porterons pas plus mal.
— Au contraire, nous n'en serons que plus solides pour taper sur ces brigands-là.
*^ Âlorsf mon ami, vous êtes en disposition de bien faire et je puis compter sur tous ?
•^ Gomme sur un vieux troupier, quoique je n'aie jamais servi que dans l'ipioerie, seulement il y a une chose qui me chiffonne.
— Quoi donc?
-^ L'idée que M. Francis est là-bas tout seul dans cette vieille caserne où je ne voudrais pas loger mon chien. S'il lui arrivait malheur, voyes-vous, je ne m'en consolerais jamais.
«^ Là où il est, il est plus en sûreté que nous, dit tranquillement le notaire.
— C'eit égal 1 j'aurais mieux aimé l'emmener. C'est une superstition que j'ai comme ça de ne pas nous sé« parer» Figurez-vous que toutes les fois que nous avons travaillé ohacun.de notre côté^ contre ce gredin de Bousenna, nous avons eu à nous 6ti Repentir.
— Cette nuit, ce ne sera pas la même chose, je vous en réponds, et, d'ailleurs, si mes calculs sont justes, M. Cambremer ne tardera pas trop à nous rejoindre.
— Hum! dit Cassonade entre ses dents^ vous l'avez mis en faction et il n'est pas honmie à quitter son poste avant qu'on le relève.
-^Laissea*moi faire et tout ira bien, dit M* Allanic on se levant pour se remttre en route.
LR ÇHSVALIEB GASSE-GQU 323
— Il paraît que la danse va commencer, répondit le vaillant écuyer en remettant pbilosophiquepient aon fusil iur son épaule.
— Oh I pas encore^ seulement U Qst l'belv^ Û^ prçudre position.
Après avoir formulé ce programmu cççcif, le notaire se Ôt t6t9 de colonne et C^fi^oQf^^^ embott^^ le piM^ sans hésiter. Le ehemia qw^ suivirent Jep deux amifi n'était pas tr^s commode. Il ^rpeptait w mUie^u de$ dunes et, h chaque pas, on enfonçait danp un sable fin qui cédait sous le pied. Un étranger dm^\ Qp beaucoup de peine à se diriger au milieu d^ c» laliiyrintb^ de monticules couverls d'ajoncs. Mais le notaire j circulait aussi facilement que dans \es rue$ 4^ Ywnes, bien que la nuit f^t asqez ob§çur9> (^ \^ IviWj qui venait de se lever, n'était pas encore montée bieu) haut aur l'horizon,
A mesure, qu'on approchait de la pls^e, 1§ vent aç faisait sentir avec plus de force, et il devenait de plus en plus évident qu'une tempête violente se préparait. Cassonade se montrait héroïque. Il avançait la tête basse et les coudes au corps, sans se plaindre et sans adresser une question h son chef de filç. ^t cependant, à vrai dire, il pe savait pas du tout oti M** AUwi.c le menait.
Après ti^ois quarts d'beure d'effprta 9ss^ pénibles, on commença à grimper {^u fls^pc d'une colline dénu** dée, qui devait être le dernier pli de ce terrain accidenté. En arrivant au sommet de cette éminepce ep forme de bourrelet^ Cassonade faillit penlre son chapeau enlevé par une rafale.
-^acrebleu ! quel temps I gromHiel%^t41. Qan'a jamais soufflé de cette forcârlà en haut des buttes Montmartre*
'— Ce sera bien autre chose tout à Theure, dit le notaire, mais notre guérite n'est pas loin.
En effet, une construction basse apparaissait à une vingtaine de pas sur la gauche, et, cinq minutes après avoir échangé ces courtes phrases, les deux hommes y arrivèrent. Ge bâtiment avait dû servir autrefois de corps de-garde, mais il n'en restait plus que les quatre murs. La porte et même la toiture avait disparu depuis long temps ; cependant telle qu'elle était, cette masure offrait encore un abri qu'il ne fallait pas dédaigner. Le notaire y pénétra avec son compagnon, posa son (ùsil dans un coin et invita Cassonade à s'asseoir i côté de lui sur un tas de pierres amoncelées qui représentaient les débris d'un four où on avait fait rougir des boulets du temps de la guerre avec les Anglais.
— Et maintenant? demanda l'écuyer, impatient d'en venir à l'action.
— Maintenant, répondit tranquillement M* AUanîc, oous sommes à l'affût, et il faut attendre que le gibier arrive à portée.
— Gomment I vous croyez que M. Bousenna va venir justement passer sous le canon de nos fusils?
— - J'en suis sûr et, si vous en voulez la preuve, vous n*avez qu'à regarder au large.
Cassonade écarquilla ses yeux et ne vit rien du tout. La mer furieuse venait se briser sur la grève à cinquante pas de la maison ruinée, et ses vagues blanches se détachaient au loin sur le ciel sombre.
— Le brick est là, dit le notaire en étendant la main vers l'horizon.
Cassonade se fit un abat-jour avec sa main pour se garantir du vent, et concentra toutes ses facultés vi-
suelles sur le point indiqué. Il cherchait depuis une bonne minute à apercevoir le navire suspect, quand le notaire se leva brusquement :
— Diable! s*écria-t-il, voici qui est étrange I
M* Allanic devait avoir aperçu quelque chose de bien extraordinaire, car il avait quitté Tabri protecteur de la masure pour se porter à quelques pas au dehors. Cassonade suivit le mouvement et se mit à regarder de tous les côtés. L'inspection n'était pas facile dans une obscurité profonde et avec un vent qui lui fouettait la figure et lui piquait les yeux. Aussi ne vit-il . d'abord qu'une frange d'écume blanche marquant la limite où venaient se briser les vagues. Mais le notaire lui serra le bras avec force et lui dit d'une voix brève :
— Voyez... là... sur la pointe... à droite.
Ce que M* Allanic appelait la pointe était une masse de rochers qui dominait la plage et s'avançait assez loin dans la mer. Cette espèce de promontoire tranchait comme un énorme point noir sur le clair-obscur de la nuit. Mais ce n'était point ce cap sourcilleux qui occupait si fortement l'attention de M» Allanic. A force d'attacher ses yeux sur le même point, Cassonade finit par distinguer une lumière.
— Tiens I tiens I tiens I dit-il en changeant d'intonation à chaque monosyllabe.
— Eh bien I que pensez-vous de cette découverte ?
— Ma foi I je n'en sais trop rien. C'est peut-être un signal pour le navire qui s'approche de la côte.
— Non, dit laconiquement le notaire.
— Est-ce que Bousenna et sa bande seraient déjà à leur poste sur le bord de la mer ?
— Impossible. Le brick est encore à plus de trois u 19
326 LÇ CHEVALIER CASSE-COn
oùUes au large, et les fraudeurs ne sont pas assez kuprudqBla pour sorUr de leur cachette avaipit le moines; propice.
— Ou bien c'«st k père Leguern qu\ vient d'aborder. N'est-œ pas là que vous lui ayez dojfj^é rendez-voa-.^
—î Leguern doit être arrivé e^ il aura mis saj barque àTabri sous le vent de la pointe, ^^^^. il connaît sa consigne et il ne viendra pas k terrei avant d'avoir tu brûler trois amorces.
— Ah I j'y cuis, s'écria Cassonade, c'e^t une escouade de deuMÛèra qui fait sa ronde.
-nOu voit bien que vous arrivei de P^is, mou panvrâ ami. Si vous connaissiez notre ps^s, vous iâuriez/que le service ne se fait pas sur \^ côte comme à la barrière de Bercy. A l'heure qu'il est et par Je teinp> qu'il fait, le htigadie^ se chauffe^ ^u com de sou feu et les deux ou trois homm^es qui sçnt ea faction de nuit dans les enviions ont eu soin de se mettre k Vabrv dan:» quelque trou de rocher.
-^ Alors, j'y perds mon latin.
«^ Et moi aussi, à moins que... mais non... les gars de Sarzeau ne feraient pas cela.
Cassonade ne comprenait pas le^se^s ^e ces réfiexiooi entrecoupées, et d'ailleurs il était entièrement absorbé par la contemplatif du .phém)ai^e qui se pro^ui^ait sur la pointe.
•^ C'est drôle I dit-ii, la lumière di^nse comme u i feu foHet.
En effet, la lueur qui perçai^ les téAèbres ne restait pas un instant en place. EUe oscillait de bas en haut, etÔ0 déplaçait lentement par un mouvement régulier et continu. On aurait dit un réverb^ qui se balancft an boifl dMne^'Corde.
LE CHBYAUBtl GASSE-COU 327
— Et pourtant, repril le notaire, en se parlant à luimême, on jurerait que ce feu est porté par quelqu'un.
— Oui, mais par ^? te diable le sait
— Ce qui m'inquiète, c'est que nous avons là ud t^ moin fort incommode.
— C'est donc justement la place où Bousenna 4oit venir ?
— Non, son embarquement ne peut se faire que dans la petite anse qui est à notre gauche, maïs l'homme qui est là sur la pointe ne peut y être venu qu'avec de mauvaises intentions, et je me passerais bien de sa prér sence.
* — Alors je ne vois qu'un moyen de le renvoyer.
— Et lequel?
— C'est d'alter tout doucement le rejoindre sur les rochers où il fest perché. Avec un vent pareil, il ne nous entendra pas venir, et nous pourrons lui sauter dessus et même lui tordre le cou, si vous jugez que ce soit nécessaire.
Le notaire ne se pressa point de répondre. Il regarda le ciel, fit sonner la belle montre à répétition qu'il avait rapportée de son dernier voyage à Paris et se frappa le front comme pour en faire sortir une idée.
— Au fait, vous avez peut-être raison, dit-il, après un asteete long silence; il n'est pas très tard et je crois que nous aurons le temps de faire cette expédition î.'sant que nos coquins se montrent sur la grève.
— Alors, en route l s'écria Cassonade qui ne doutait jamais de rien.
— Je crains seulement que vous n*ayez de la peine à me 'suivre sur les roches; Il fait très noir et le granit devient glisiiant quand iibest mouiHé.
— Bah I j'en ai vu bien d'autres, ^piand j'allais dé*
nicher des corbeaux dans les carrières des bulles Chanmonl.
— Allons I je marcherai le premier et je vous dini où il faut poser le pied.
— Soyez tranquille I je grimpe comme un vrai cha: et je n'ai jamais le vertige.
M* Aîlanic ne fit plus d'objections. Il reprit son fu^il qu'il avait déposé dans la masure, et se mit en de?oir de descendre sur la grève.
La dune où s'élevait le petit bâtiment ruiné qui avait abrité un instant les deux amis se prolongeait à gauche jusqu'à une sorte de coupure donnant passage à un assez large sentier. Cette voie naturelle servait aux riverains quand ils venaient avec leurs charrettes faire li récolte du va.rech. Elle aboutissait à une petite crique où la mer très peu profonde permettait d'aborder facilement. On pouvait donc supposer que l'expédition commandée par Bousenna déboucherait de ce c6té-Ià. A droite, au contraire, le bourrelet de sable qui dominait la plage s'étendait à perte de vue. Seulement, un massif de rochers escarpés le coupait brusquement et pointait au large comme un éperon granitique. C'était sur ce piédestal que s'agitait la lumière suspecte.
Le notaire montra le chemin à Cassonade et lui fit suivre l'étroite bande de grève que les vagues laissaient encore à découvert.
Cette première étape du voyage n'était pas très difficile à parcourir. Il fallait cependant se garer des j lames, car elles venaient déferler avec fureur sur le ' .fond plat de la plage et menaçaient d'emporter en se retirant l'imprudent qui aurait négligé de seiror k dune d'assez près.
Les amis du chevalier Gasse-Gou en furent quittes pour des éclaboussures, et ils arrivèrent trempés comme des canards au pied des grandes roches. Le notaire, en chasseur émérite, avait eu soin de préserver de l'humidité le bassinet de son fusil à pierre en le tenant sous son bras, et Cassonade, averti par son chef de ûle, n'avait pas non plus négligé cette précaution.
Ils commencèrent l'ascension du promontoire. M'' Allanic n'en avait pas trop dit en annonçant que l'entreprise était difficile. Il s'agissait de franchir une véritable muraille, coupée, il est vrai, par des anfractuosités qui pouvaient servir de marche-pied, mais couverte aussi de plantes marines qui n'offraient pas un point d'appui bien sûr.
Le notaire procéda avec une adresse acquise dans la longue pratique des excursions côlières. Il ne posait le pied qu'après avoir tâté préalablement la place avec ses mains et chaque fois qu'il franchissait un échelon il avait soin de tendre à Cassonade le bout de son fusil pour l'aider à monter. Après dix minutes d'un exercice assez pénible, tous deux arrivèrent en haut sans encombre. Au moment où ils atteignaient la plateforme accidentée qui formait la partie supérieure du rocher, la lumière brillait encore à cinquante pas devant eux, mais elle disparut presque aussitôt.
— Diable I on dirait qu'on nous a vus, murmura Cassonade.
M* AUanic ne Técoutaît pas. Il était fort occupé à re garder la mer qui blanchissait au large.
— Miséricorde I s'écria-t-il tout à coup. Voilà notre barque qui court tout droit sur la pointe. Leguem est perdu I
Cassonade n'avait pas l'œil marin, et il eut beau
330 LB CtitStÂUM CASSË-COtl
regarder la mér-, 3 ne vit Hto. Mais^ comme' il -astoujours curieux Se s'instruire, il ne tnanqna poiide questionner le ilolaîre.
— Comment savez-yous que c'est la barque au ^^t Leguem 1 demandà-t-iL
— Eh I t)arbleu ! il n'y a qu'elle qui puisse cbercber à accoster la terfe par lin temps pareil.
— Mais éi. Il y a encore le brick des contrebandier
— Oh ! le brick est loiii. Je ne le vois ^los, mai< l'embarcation qui rient sûr nous ne lui ressembla guère.
— Huih 1 dans la nuit... tous les bateaux sdfat gri^i mut'mura C^kssonade^ ^ui n'avait jamais navigué que sur la Seine.
— Je voufe dis qu'Un enfant ne s'y tromperait pas, reprit M" Allatiic avec énergie. C'est bien Leguei-n qui court tout droit sur les roches, et, s'tt ne change pas de route, âvanl une demi-heuiw, il sera an nnlièù des brisants.
— C'est étohnant, pour un homme qui connaît si bien la mer, de Se tt*omper cbmitie ça.
— Sàcrebleti 1 je voudrais vous y voir avec tin vent â décomer des bœiifs et tin courant qui porte en côte à raison de dix iiœuds à l'heure.
— C'est égal I reprit aveô obstination Tex-épicier ée la riie t^éroù, c*esl feomffle Si tûon ami tterre Utorillcn entrait dans le passage de l'Opéra avec son cabriolet, au lieu de suivre le boulevard des italiens.
— Le boulevard ii'a rien de commun avec là prèsqu'île de Rhiiis, dit brusquement le notaire. Du restt ajouta-t-il, en faisant uii geste dé^est>éi*6, c*est lîià faut^. j'aurais dû lui dire de se tenir au large, si le temp^ fratchlssàit par trop.
t^ GHEVALtEft GASSB-GOU 331
— Maïs il d'y a donc pas moyen de luii crier ^e ? s'écria Cassonade, qui tenait absolument à poursuiTre ses comparaisons avec les voilures 'd* place.
— Ati ! tenez ! on dil*ait qu'il remonte un peu dans le veht, s'écria HL^ Allanic en étendant le bras vers un point qui restait invisible pour l'écuyen
— Décîdétnentj il paraît que ça ne gâte pas Ifl vue de rédiger dfes côbtràts de mariage. Moi, dans niie huit comme celle-ci, je ttë reconnaîtrais poîdit les toart de Notre-Dame à quinie pas.
—: S'il pouvait seulement doubler la pointe; reprit le notaire, sans daigner répondre aux observations saugrenues du Parisien, il se trouverait à Kaftri et il viendrait mouiller, comme c'était convenu', dîiiis l'anse de Suscîhio.
— Moi j'ai dans l'idée qu'il manœuvre pour ça ël^ue nous ferions bien d'aller l'attendre là-bas, à l'endroit du rendez-vous, et de brûler nos trois amorces.
— Non, un marin fini comme Leguerri ne peut pas se tromper à ce point-là, murmura le notaire, tl faut qu'il y ait une raison que je ne connais pas pour i^u'il laisse porter eii plein stir des cailloux qu'il cbnil^t comme je conrislis là rue des Chaiioiiies. •
— A propos I et ndti^e lûmifere ! s'écria Gassonaiié:
— La lumière! réj^éta M* Allanib, je n'y pètisais plus... Mais, oui, c'est cela... Ahl les ttiîsérablès I
Ce colloque se tenait sur lé hâlit dti rocher, dii lifité où il se rattachait à la terre, et la pointé extrême de cette saillie granitique était encore assez loin des deux interlocuteurs. C'était justement là que le ttd s(nsp^t avait cessé tout à coup de briller.
— Courons 1 dit le notaire d'uiië voii tibrâittë^^'nbus arriverons peut-être encore à temps, ■
Et il se laaça à toutes jambes sur cet escarpemeit dangereux.
Cette fois l'émotion lui fit oublier de venir en aid*' à rinexpérience de son compagnon, et il VeuJk bient' distancé. Abandonné à lui-même, Cassonade n'éUî point de force à lutter de vitesse sur un pareil terrais avec un enfant de la Bretagne, mais il n'était pas bomme non plus à quitter la partie, n se mit en deinair d'enjamber de son mieux les crevasses qui conpaieDt à chaque instant le rocher et de franchir les aspérités qui en bôssuaient la surface.
C'était une véritable course au clocher, et, avec son fusil en bandoulière et ses bras étendus en guise de balancier, Cassonade avait un faux air de cioum anglais se livrant à des exercices acrobatiques. Il faillit plus d'une fois se prendre les jambes dans un trou et se rompre les os en s'étalant sur ce sol hén^ssé de pierres aiguës. Mais, par le plus grand de tous les bonheurs, il vint à bout de tant d'obstacles et rejoignit sans accident son ami le notaire.
M* Allanic ne s'était arrêté que sur le bord extrême du promontoire. Un pas de plus et il serait tombé dans la mer de quarante pieds de hauteur. La place oh il avait pris position aurait même été fort dangereuse, à cause de la violence du vent, pour un homme debout; mais l'officier ministériel avait eu la précaution de se coucher à plat-ventre, et sa tête dépassait seule le niveau de la plate-forme.
Cassonade ne crut pouvoir mieux faire que de Timiter. Il s'allongea doucement à côté de lui et se mit à regarder ce qui se passait dans les régions inférieure
L'observatoire choisi par M» Allanic n'était pas, il faut l'avouer, d'un usage très commode. Le vent do
large faisait rage, et les lames venaiônt se briser avec l'impétuosité d'une trombe et le fracas d'une décharge d'artillerie.
Il s'ensuivit pour l'écuyer un moment d'étourdissement et de vertige. Mais quand il eut surmonté son trouble et essuyé ses yeux remplis de l'eau salée que lui envoyait l'écume des vagues, il fut bien récompensé de ses peines.
La roche n'était pas coupée tout à fait à pic. Elle présentait au contraire des saillies superposées en l'orme de corniche, quelque chose comme les marches informes d'un gigantesque escalier s'abaissant graduellement jusqu'au niveau de la mer.
Immédiatement au-dessous des deux amis, sur le premier échelon de cette descente escarpée, s'agitait une forme humaine. L'être inconnu qui était venu se percher là comme une mouette sur un écueil tenait à bout de bras une lanterne allumée qu'il élevait et abaissait alternativement. Le feu-foUet était retrouvé.
L'Individu qui se livrait à ce singulier exercice était assez difficile à reconnaître à cause de la position qu'il occupait.
M* Ailanic et Cassonade le voyaient d'en haut, la nuit n'était pas très claire et les lueurs de sa lanterne étaient dirigées vers la pleine mer, de sorte que sa personne restait dansTombre et ne se présentait qu'en raccourci. Cassonade surtout ne savait que penser et peu s'en fallut qu'il n'interpellât tout haut le notaire pour lui demander une explication. Mais en voyant son compagnon rester immobile et attentif, il comprit que le silence était de rigueur et il se contenta de lui pousser le bras pour signaler sa présence. M* Allanic répondit
334 W CHETAUER GASSB-GOn
par une pressioa'de la main qai Tookât dira, bbdrement :
— Ne bougeons pas. Le moment n'est pas TeniL
fl paraissait du reste beaucoup plus occupé de ce qui se passait &ii large que des signaux exécutés au-dessous de lui par le séoiaphore vivant. Cassonade fit comme lui. n releva la tète sans quitter sa position horizontale, ce qui, entre parenthèses, lui procura un douloureux torticolis, et il s'efforça de percer les ténèbres qui ènveldppaièiit le tableau grandiose de TOcéan soulevé.
Déjà ses yeux s'étaient un peu habitués au clairobscur produit par la lumière voilée de lalfane luttant contre les nuages, et il en était venu à pouvoir distingtier les points saillants de cet horizon sombre.
n y en avait deux. Le premier et le plus visible se détsjchait sur la blanchie ceinture d'écuine dmiiles vagues entoiiraieÉrt le promontoire. C'était une petite barquô, iine téritablë Coquille de noii, qui âlppfaralîssait par moments à l& pointe d'une larcie pour s'abimier ensuite entre deux murailles liquides.
'i'ôtrt épicier qu'il étadt, Gaséoriâdèî dotnprit sans peiiïe ^de fcè chétîf bateiad devArt être inonté pîar le père Leffuern. Sa logique arriva même à conclure de k âitBctWû qii'îï sttivâH que !è iîéxtt mèitéîot avait vu le dârigè'f et fafs'ait tout ses efforts pdùè dofùbler là pointe sàiis tonclièr les brisàtrts.
. fincprfrk^é par cette décôuvêfrte, le fîiSfidePgtttrtrille étendit fe chanrfp de' ses observations et reconnut un gràiid na^re quff af rïvaM d\i ïârgè. CeM^là pàr^sàît courir tdtrt droit sur la 66te, tir îl groississâit r^^lûement et îl y avait des instants ôfi sa coque sortait de l'can totrt eiltrère.
tliothmé penché stfr h rdflbe' contfiftfâié sëà évôïà-
LE CfiBTAinBR CASSE-COC 335
tibfis, levant et abaissant alternatîvemeBt sonfauat.axec la régalante À'xmë mécanique. Mais la perspicacité d& Gas90riâ!âè lï'allait pas jusqu'à ezptiqaer Id but de.oette étrange manœuvre.
n n'ëtait pas éloigné de croire qde ce faiseur dû. signaui était tenu là dkds un but pl^laiithropique et .se proposait tout simplement de suppléer à réclaii:ag0 insuffisant des côtes du Morbihan. Le silence et l/imoiiobiKté du notèrirè lé ccAôrtnâtent dans celte tdâe, et il adressait mentalement des bénédictions au g^uéreu^ citoyen qui, pour sauver ses semblables, avait quitté son lit par utie nuit de tempête. Mais, après trois ou (^ifatrè minutés de réflexion, il sentit que M* AUaûiC'to tirait doticement par la mandie et commenQdik à. se traîner un peu en arrière.
L'écuyer s'était jtfré d'obéir passivement à soif'noutèau chef, et ses ordres étaient aussi sacrés podrltfi que s*ils eussent émané du chevalier Gasse-Gou. Il suivit donc le mouvement rétrograde, et se traîna, non sans s'écorcher les mains et les genoux, jusqu'à une dépression du rocher.
Là, le^ ncrtâirè te df*esâa pour ^ileridre uiie j^sition moins fâttigarite, et les deux amis se retrouvèrent assis à c6té Vén de Fâiutre. Lé vMt soufflait toujours en foudre, comme disent lés. marins ; îi vàiait du laÉ^e^ et, par conséquent, il n'y tf^èdt pas de' danger que. lei> paroles qui allaient s'échanger arrivassent aux oreiSes du porteây de lairtehie. -
— Yeu^ a^ès vu? demanda M* Alianic.
— La barque du père Le^em et le vaisseau dès frail^ deurs, oui^ oertàinemeliit,! dit Cassonade tout fler-de l'excellence de ses yeux.
— fit sâ^ést-vous ce qui' va se passef ?
336 I«V ÇHEVAUBR CASSE-COU
— Mais il me semble qu'ils vont bientôt aborder, répondit récuyer avec la même tranquillité que s'il s'était agi des bateaux qui apportent des pommes au quai Saint-Bernard.
— Ils vont se jeter sur les rocbers de la pointe, et, dix minutes après qu'ils auront touché, ils seront mis en pièces par les vagues.
— Tant mieux, morbleu I s'écria Cassonade, les coquins de fraudeurs boiront un coup, et Bousenna ne pourra pas s'embarquer.
— Oui, mais Leguem ?
— Gomment ! vous croyez que lui aussi... mais non, c'est impossible, je ne suis pas marin, mais j'ai bien va qu'il allait passer sans accrocher ces grosses pierres noires qui montrent leur tête dans l'eau...
— Écoutez-moi, dit le notaire en s'approchant de l'oreille de Cassonade pour que pas une de ses paroles ne fût perdue ; Leguem a fait fausse route, et je vous dirai pourquoi tout à l'heure, mais il a vu le danger, et je viens de reconnaître tout à l'heure qu'il manœuvre avec autant d'habileté que d'énergie pour s'élever au large. Y réussira4-il ? C'est douteux, car il s'est aperçu bien tard de son erreur ; mais enfin sa vie est entre les mains de Dieu, et nous ne pouvons rien pour le sauver.
— Ah I s'il ne fallait que se jeter à l'eau pour le tirer de là, murmura Cassonade, mais avec votre mer enragée.. •
— Le brick qui porte les complices de Bousenna n'est pas aussi rapproché de la côte, reprit M* Allanic, et il dépend de nous de l'empêcher de se perdre.
— Je ne comprends plus du tout, s'écria répicie«.
— Vous allez comprendre. Savez-vous ce que fait l'homme qui est là, agitant on fanai sur le rocher ?
lE GHEYAUBB CASSE-COU 337
— n cherche à les sauver, parbleu I
— Il cherche à les attirer sur les brisants, et les mou* vemenfcs de sa lanterne n'ont pas d'autre but.
— Pas possible I
— Oh! malheureusement, ce n'est pas la première fois que cette ruse abominable est employée sur les côtes de Bretagne. H y a encore chez nous des ôtres assez sauvages pour dépouiller les naufragés. La chose se pratiquait déjà du temps des Druides.
Cassonade n'était pas très fort sur l'histoire de l'Armorique, et il s'inquiétait peu des Druides, mais il avait bien envie de savoir par quel procédé l'homme de la roche pouvait attirer un vaisseau.
— Ils imitent avec une lumière le tangage et le roulis, pour faire croire aux marins en détresse qu'il y a un navire devant eux et qu'ils peuvent sans danger gouverner dans cette direction.
— Je comprends enfin, s'écria l'écuyer ; et maintenant qu'allons-nous faire ?
— C'est pour vous le demander que je me suis traîné jusqu'ici.
— Diable I murmura Cassonade.
— Si nous arrêtons le misérable qui tient la lanterne, nous pouvons peut-être encore empêcher le brick de faire naufrage.
— Huml pour les scélérats qui sont à bord I...
— Ces scélérats sont des hommes, dit M* Allanic, d'une voix ferme.
On ne s'adressait jamais vainement au bon cœur de Cassonade, et le notaire n'eut pas de peine à gagner la cause qu'il plaidait pour l'humanité.
— Après tout, s'écria l'écuyer, Bousenna n'est pas avec eux.
— EJt j'espère bien que nous allons le prendre tout de mômÔ.
— Une bonne action porte toùjôure bonheur. Allons! dites-moi ce qu'il faut faire.
M» AUanic était déjà debout.
— C'est très simple, dît-îl; nous àlions sauter sur le drôle au fanal, et à noua ééùx nous en Viendrons bien à i>out.
— J'en suis, s'écrîâ Cassonade, nïàîs qui diable! ça peiitril être?
Cassonade fut bientôt fixé' sur là personnalité de rKômmè à la lanterne.
— Êtes-vous prêt? lui demanda Ât" Auanic.
— A lui tordre le cou, si vous voulez.
— Ce n'est pas nécessaire, surtout pour commenèer. Le plus pressé est d'éteindre son fanal.
— Comment allons-nous nous y prendre?
— Faites comme vous me verrez faire.
Cassonade ne se le fit pas dire deux fois, tl se mit à
marcher à côté du notaire et il arriva en ihème temps que lui sur le bord extrême du rocher.
La distance à franchir pdiir tomber sur le peî^de inconnu ix'^fàît pas lié plus de sept à huit pieds, et la côriîôhe în^éHeùre présentait iine laîfgeur suffisante pour que les asî^aillants n'eussent pas à craindre cTéife emportés par leur élàri jusque dans la ir/er. Les deux atote gauiôrént àVèc un ensemîb'le remarquable, et ils avaient si bieo mesuré la distance qû'îfs prîren^piea toùt/i^të' à {idrtéè de mettre cliacun de leur côié la main atr èollet du faîseu'^ de signaux.
Celui-ci, en se sentant saisi brusquement par cTés hom'mîéâ ^ui seiïiblatient tomJ!>er du ciel, éprouva une telle frayeur qu'il laissa tomber son fallot. La luznière
LB GHBYALTEB GASSB-G09 3:^9
disparut instantanément, car le verre s'était brisé dans le clidc él le vent sôuMâlit de façon à étouffer un bec de gaz. ^ .
— tjrâce, mes bons messieurs j dit l'inconna d'un ton lamentable. .
— tiens! j'ai d^Jà entendu cette voix de fausset, murmura Cassonade..
M^ Âliaiiic secouait victorieusement son prisonnier et il reconnut sans doute aussi Torgane. criard qui dominait le bruit de là tempête, car il s'écria :
— Comment i c'est toi, iilauvâis gars!
Cette appellation en disait assez et Cassonade n'eut pas besoiii d'aller regarder sous le nez du drôle pour savoir qu'il avait affaire au jeune vagabond recruté sur \'ë {>ort de Sàrzeau. L'affreux polisson fléchissait sur ses maigres jambes, et semblait chercher à rentrer dans la paroi de rocher contre laquelle la main robuste dtr tiotaîfé l'avait collé.
— C'est donc comme ça que in fais mes coouni»sions, failli chien, dit M* AUanic en lui serrant le bou* ton de plus près.
— J'àî perdu votre panier, pleurnicha l'enfant.
— Ah I tu parles français maintenant I
— Je vous l'avais bien dit tantôt, s'écria Cassonade, je ^ôus l'avais bien dit que c'était un Breton d'occasion.
— Voj'ons, parle et ne mens pas si tu ne veux que je {'envoie servir de déjeuner aux crabes. Qui t'a entoyè'icî?
— Personne, mon bon monsieur. ^ ^,
— Avoue que tu sers les fraudeurs de Suscinio.
— Si vous voulez, je vous dirai où ils sont, s'empressa de crier le gamin affolé de peur.
«— Je le sais àiissi bien que toi» maif to it à Theure
340 LB CHBTALIER GASSB-C01T
je te ferai marcher devant quand j'aurai affaire à eux, et gare à toi si tu bronches.
— Dites donc, monsieur, interrompit Cassonade, je ne vois plus les doux bateaux.
Cette phrase rappela à M* Allanic la terrible situation de son ami Leguern.
— Couche-toi là, dit-il à Tenfant; si tu fais mine de t'échapper, je te casse la tête.
Le vagabond s'accroupit et ne bougea plus.
— Quel est ce navire que tu voulais attirer sur les brisants?
— Un brick chargé de belles marchandises.
— Dont tu espérais bien avoir ta part.
— Chei nous, c'est le droit des gens de la côte.
— Tu n'es donc pas de Sarzeau?
— Non, je suis de Tile de Batz.
— Tant mieux. Je ne voudrais pas avoir une vermine comme toi pour compatriote.
— Monsieur, dit Cassonade, on dirait qu'on entend crier, là-bas, devant nous.
— Leguern doit avoir doublé la pointe, murmura M' Allanic, et le brick ne peut pas être encore aussi près de nous.
La lune était cachée par un gros nuage noir et toute lumière avait disparu. Dans l'obscurité compacte qui enveloppait le ciel et la mer, on ne distinguait absolument rien, et il était impossible de reconnaître où se trouvaient les deux bâtiments.
Le notaire se fit un cornet acoustique avec ses deux mains et tendit l'oreille. A travers le mugissement du vent d'(.uest et le grondement des vagues furieuses, il crut iistinguer im son plus clair. On aurait dit le tintement d'une cloche. Parfois aussi un bruit
L£ OUËYAUfiR CASSB-GOU 341
aigu comme un sifflet dominait le fracas de la tempôte.
— C'est la plainte d'une mouette, dit M* Allanic.
— Le fait est que la voix d'un homme ne s'entendrait pas au milieu d'un pareil charivari, ajouta Cassonade.
— Et pourtant, reprit le notaire, si la barque de Leguem était passée, il me semble que nous la verrions se détacher comme un point noir dans Tanse qui est à notre gauche.
L'écuyer se piqua d'honneur et regarda de tous ses yeux dans la direction indiquée.
— Ah! mon Dieul s'écria-t-il après une minute d'examen.
— Quoi donc?
— Le feu follet qui recommence.
En effet, une lumière apparaissait au loin sur la grève, mais elle était immobile.
— Et il n'est pas seul, continua Cassonade; tenez, en voilà un autre, et puis un autre encore.
— Allons I cette fois, c'est Bousenna et sa bande qui font le signal convenu pour indiquer la passe au bâtiment qu'ils attendent.
— Ils s'y prennent un peu tard,
— Possible. Mais nous n'avons pas de temps à perdre, nous autres, si nous voulons les pincer.
— Attachons le gamin pour qu'il ne se sauve pas et marchons. Mon fusil vase rouiller, si nous restons ici.
Pour s'entendre, Allanic et Cassonade étaient obligés de crier à tue-tôte, et, depuis un instant, ils ne s'occupaient plus de ce qui se passait en pleine mer.
Tout à coup un bruit formidable leur fit tourner la tête. Ils entrevirent confusément une masse noire qui tournoyait au milieu des brisants. Puis, une' vague
3 il te cheV^alier cassb-cou
mbnsti'ûeilse se dtessà comme uiie montagne et s'é* croUlâ sur les rochers.
fout dièjpàriit feil quelques secondes. Uii navîre venait de Se briser et de s'ongloutii» avant qae les fepéctciteurs de cette catastrophe eussent pu reconnaître si la mer avait dévoré la barqllè du père Leguem ou le brick des coTitrebaiidîers.
GaSsôhade n'avait ^u assister dé sang-fl*oid & cet épouvantable naufrage, et il avait bondi en avant sans prendre le temps de la i'ëflexîon.
Le saut périlleux qu'il exécuta aurait ph avoir pour lui de tristes cdttséqùences, car il ft*anehit dans l'obscurité une hauteur de huit à dix pieds. Mais il y a une providence pour les imprudences généreuses, et Taventureux écuyer arriva saih et sauf 8uf la partie inférieure ad tochfer.
— Où allez-vous? lui cria M* Allanic,
— Léà àauver, si je petix, répondit Cassonade qui courait déjà vers là mer avec l'agilité d'un ehevreuil.
Ce n'était pas l'envie de Ife suivre qtri nianquait à l'intrépide hotaire, et l'idée qne son vieil ami Legùern se noyait peut-être à cinquante pas de lui, cette idée poignante lui serrait le cœur. Mais il connaissait trop bieri leâ terribles tempêtes de son pays natal pour croire qu'il restât aux haiifragés, quels qu'ils fussent, la moindre chance de salut. Un hoinme devait être broyévingt fois avant dô jiouvoir prendre pied sur ces cailloux aigus, et la înét brisait avec tinë force contre laquelle riiillë puissance hè pouvaif lutter. Tout secours était donc Inilille, et bepeiidant M« ÀUaûic àutait bien cerlaînèihënt tehtë avec Cassonade cette entreprise impossible, s'il ti'éût été cloué à sa place par la nécessité de surireiiler le |)etii vagdbotid.
LE GHEVAUEB GASSB-COU 343
Le traîneràusqu'à rexlrémité de la pointe, il n'y fallait pas songer, car le drôle connaissait le danger, et il aurait. certainement résisté de toutes ses forces. D'un autre côté* si on le lais^t seul, ne fûtTce qu'un instant, ii était évident qu'il allait profiter de sa liberté pour se sauver.
Bouseoim et ses complices venaient' d'arriver sur la grève, et:rien n'empêchait leur jeune espion d'aller les avertir* Le notaire comprima donc l'élan qui le portait à imiter son compagnon, et il se résigna, dans l'intérêt commun, à tester immobile.
— Revenez, je vous en prie, cria-t-il de toute la force de ses poumons; mais Cassonade était ci^jà Ipin et le vent emporta cet appel.
M" Allanic pensa très sagement que l'écuyer du chevalier Gaâse-Gou s'apercevrait bien vite de l'inanité de ses efifoFts et que le mieux était encore d'attendre son retour., .
L'enfant s'était redressé et regardait du côté des lumières qui brillaient sur la côte; Il était évident que cette apparition lui annonçait la présence des fraudent^ et. qu'il, n'attejàdait qu'une occasion favorable pour s'enfuir. Le notaire lui adressa en langue celtique un discours énergique, dont la conclusion fut qu'à là première tentative d'évasion il lui Ciasserait la tôte^ et le :petife drôle se le tint pour dit, car il ne bougea plus.
Pendant ce temps-là. Cassonade continuait sa ir arche périlleuse, et, en s'accrocbant des pieds et des mains, il réussit à descendre jusqu'au niveau de la mer. Arrivé là, il embrassa une pointe de rocher qui se dressait comtne une borne ^gantesque au milieu de ces écuelte déchirés^ el, grâce à ce point d'appui, il put regarder l'abîme sans trop courir de risques.
344 LE CnEYAUER GÂSSB-ÇOU
L*épicier de la rue Pérou n'avait aucune idée d*un semblable spectacle. Les vagues bondissaient comme f un troupeau d'éléphants et se ruaient contre les rocs en les couvrant d'écume. On aurait dit que cette mer sauvage montait à l'assaut de la vieille Armorique. C'était un épouvantable concert où le vent faisait largement sa partie, car il soufflait de façon à assourdir Cassonade, lequel , du reste, aveuglé par l'eau qui lui fouettait le visage, ne distinguait absolument rien au milieu de ce chaos.
Du navire, pas un débris ne surnageait. La mer l'avait mis en pièces dans l'espace de quelques secondes, et ceux qui le montaient ne s'étaient pas môme vus mourir.
Cassonade comprit son impuissance en présence de ce terrible ennemi qu'on appelle l'Océan. Toute tentative eût été insensée pour repêcher les malheureux que les vagues avaient engloutis. Un naufragé aurait surnagé par miracle que Tex-épicier n'aurait rien pu pour le sauver. Il se décida donc bien à regret à battre en retraite, et ce ne fut pas sans peine qu'il réussit à regagner la place où il avait laissé son chef de file.
— Rien, n'est-ce pas? lui dit M* AUanic quand ils se retrouvèrent tous les deux côte à côte sur la corniche.
— Rien. C'est pis qu'un enfer là-bas, et tout ce que j'ai pu faire c'est de ne pas rouler dedans.
— Si vous m'aviez écouté, nous n'aurions pas perdu tout ce temps-là pour rien. Maintenant il faut le rattraper.
— Alors, c'est dit, nous allons tomber sur Bousenna.
— Le moment est venu. Seulement, il sera bon de manœuvrer avec prudence.
— Commandez. J'obéirai comme un conscrit à son caporal.
M* AUanic se mit sans plus attendre à grimper sur la plate-forme supérieure, et, dès qu'il y fut arrivé, il cria à son ami de lui expédier Tenfant. Le petit vagabond se laissa hisser par Cassonade qui grimpa à son tour.
— Nous n'allons pas reprendre le m6me chemin, dit le notaire. En nous tenant sur le haut de la dune nous aurons moins de chance d'être vus que si nous suivions la grève.
Les trois lumières brillaient toujours au bord de la mer; mais, vers le large, l'obscurité était profonde.
Après vingt minutes de marche, pénible d'abord, tant qu'on fut sur le rocher, plus facile ensuite quand on suivit la dune, les deux amis arrivèrent à la masure qu'ils avaient quittée une heure auparavant pour aller courir après la lanterne.
Le jeune bandit, qui venait de causer un si épouvantable sinistre, n'avait pas fait la moindre tentative pour fuir. Ses gardiens, il est vrai, le serraient de près, mais ils n'eurent à réprimer aucune tentative de révolte. Il semblait que le drôle se fût résigné; et, de fait, si l'obscurité avait permis de lire sur sa figure les sentiments qui s'y reflétaient, on y aurait discerné clairement la préoccupation de chercher le parti le plus avantageux pour lui. M* Allanic le poussa dans la maisonnette en ruines, et, tirant de son camier une corde mince, il se mit en devoir de l'attacher solidement à une poutre qui était restée debout dans un coin.
— Gomme ça, je serai sûr qu'il ne nous jouera pas de mauvais tours, dit-il tout en opérant avec la dextérité d'un homme qui a naviguéi car les matelots
340 tB GHfiTALIBR GASSB-GO^
so&i les 'premiers hommes du monde pour faire des nœuds.
— Nous jurions bien pu nous éviter la peine de l'aamener, en rattachant là-bas sar le rocher, fit observer Cassonade.
— C'était impossible : les pierres sont lisses comme si l'eau de mer les avait polies, tandis qu'ici l'endroit a l'air d'être fait exprès pour servir de prison, et nous pouvons aller eu reconnaissance sans craindre que notre gueusard se sauve.
— Et s'il allait crier pour les avertir?
— rLa VOIX ne porterait pas si loin ; mais, pour plus de sûreté, je vais le bâillonner. '
Le notaire prH.daos sa pociie un large foulard et s'apprêtait à s'en servir pour fermer la bouche au prisonnier, quand celui-ci se mit à dire :
—«C'est inutile, mon bon monsieur, j'aime mieux me mettre avec vous que de rester avec le Bédouin qui ne m'a jamais donné que des coups de pied.
— Ahl ahl s'écria M* AUanic, tu avoues donc que tn le connais? l ;
— Oui; et, ai vous me promettez de ne pas me faire preiidseipar les gendarmes, je vous dirai tout ce que vous ne savez pa». i» i •
— Si j'étais sûr que tu ne me mentiras point, je ne dis pas, mais... (
— Vous serex toujours à temps de me dénoncer demain, si je vous trompe cette nuit. B'abord, je ne peux plus retourner avec les fraudeurs depuis que je leur ai joué un tour.
^-Quel kmr?* >
— Bhl eh! ricana l'horrible gamin, j'ai' fait i^erdre leur navire.
LE GUEVâLIEK CASSfi-GOU 347
^ Cest donc le brick qui yiei^t de sombrer sur la pointe?
— Pardmai Estrce que vûu9 croyez quç je me serais donné tant de peine pour la mauyai$e barque qui vous a amenés à Sarzeau ?
— Misérable 1 s'écria M* Allanic; et c'est pour ramasser dçs (dancbe^ et des barriques défoncées que tu as fait périr tout un équipage I
— Ohl que non pas l II y avait à t^o^d ^ belles marchandises anglaises, et demain, quand le vent sera tombé et que la mer aura baissé, le;^ caisses viendront au plein. Sans ça^ au lieu d'aller sur la pointe, j'aurais attendu le Bédouin pour avoir les 4if éçus qu'il m'avait promis.
Le notaire se taisait. Il venait dQ réJOécl^ir que ce n'était pas le moment de faire dQ lia morale à ce précoce scélérat et qu'il valait mieux essayer de se servir de ses indications.
*— Écoute, lui dit-il d'un ton qui n'admettait pa3 de réplique, j'en sais aussi long que toi sur la bande des fraudeurs et je verrai bien si tu dis la vérité. Combien y a-t-il de temps qu'ils sont à Suscinio?
— Le capitaine est arrivé la semaine dernière avec sa femme; les autres y étaient b^cA avant lui
— Sa femme 1 il a donc ime femme?
— Oui, une mauricaude plus méchante que lui. *« Je m'en doutais, s'écria Cassonade.
— C'est la Tamina, murmura M* Allanic.
— Moi, je ne les connais que de cet hiver, reprit l'enfant; avant, je demandais ma vie sur les routes, et, une fois, comme je passais par la Chênaie ét^tée, là-bas, du côté de Trevivec, ils m'ont offe^ un pot de cidre et trois galettes de sarrasin, si je voulais rester en haut
de la côte pour les avertir quand je Terrais veuir les gendarmes...
— Et depuis ce temps-là, tu es à leur service?
— Oui, et je sais tout ce qu'ils ont fait.
— Alors, tu sais qu'ils s'embarquent cette nuit ?
— C'est pour surveiller la grève que le Bédouin m'a promis dix écus; à l'heure qu'il est, ils sont déjà là-bas dans la tranchée et ils m'attendent.
— Au lieu de dix écus, veux-tu en gagner vingt?
— Ça dépend de ce qu'il faudra faire.
— Aller leur dire que tu n'as vu personne et qu'ils peuvent avancer. Je te suivrai à dix pas en arrière et, si je vois qu'ils se sauvent, la première balle de mon fusil sera pour toi.
— Ce n'est pas ça qui me ferait peur, mais je ne veux pas y aller tout de même.
— Pourquoi?
— Parce que le capitaine pourrait se défier de moi, en voyant que je ne fais pas ce qui a été convenu, et alors il me tuerait comme un chien.
— Et qu'avait-il été convenu?
— Que je leur ferais un signal quand le brick aurait doublé la pointe de Bocaven et quand je serais sûr que les douaniers ne sont pas là.
— Quel signal?
—Le cri du chat-huant.
— Tiens! dit Cassonade, c'est donc ça que nous avons entendu quand nous sommes entrés dans ce château de malheur?
— Oui, il y en avait un de faction sur le haut de la grosse tour.
— Alors, il a dû aussi nous voir partir, dit M* Allanic.
— Bien sûr qu'on vous a vus, et ils savent bien aussi que votre camarade n'est pas sorti du château.
-^Décidément, tu te moques de nous. Gomment peux-tu avoir parlé au capitaine, puisque tu es parti avant nous et que tu ne nous a pas quittés jusqu'au moment où je t'ai renvoyé à Sarzeau?
— Il y a deux jours que tout ça est arrangé. J'ai déjà passé la nuit d'hier à rôder par ici, mais j'ai rencontré la ronde de douane, et je suis allé les prévenir pour qu'ils ne sortent pas. Et puis le temps était trop clair, au lieu que ce soir ils vont risquer le coup.
— Bon. Où sont-ils maintenant? On ne voit plus leurs fanaux.
— C'est-à-dire qu'on ne les voit plus d'ici, parce qu'ils se sont mis à l'abri dans la tranchée où passe le chemin deSuscinio; mais si je les appelais ils ne seraient pas longtemps à se montrer.
— Eh bien 1 tu les appelleras.
— Et j'aurai les vingt écus?
— Aussi vrai que je m'appelle Yves Allanic et que' je t'enverrai demain en prison, situ ne marches pas droit.
— Jurez-le par sainte Anne d'Auray.
Le notaire hésita quelque peu. Il lui semblait indécent de faire intervenir la patronne du pays dans un marché de ce genre. Il jura pourtant, car il avait hâte d'en finir.
— Ohl maintenant, s'écria le vagabond, c'est comme si vous les teniez. Seulement, déliez-moi pour que je vous conduise au bon endroit.
— Et où est-il ton endroit?
— A deux cents pas d'ici. Nous n'avons qu'à suivre la dune jusqu'à la coupure. Vous vous tiendrez un peu en arrière pendant que je ferai le chat-huant, ils sorti-
350 LB CaEVALIER CASSE-COU
ront tout de suite de leur trou et vous les tirerez comme des lapins.
— Soit. Je vais te détacher, mais je te tiendrai en laisse, dit le notaire en prenant le bout de la corde avec laquelle il avait lié le drôle.
— Ça m'est égal, pourvu qu'ils meurent tous, dit le mendiant avec un rire féroce; car vous allez les tuer, n'est-ce pas?
— Il y en a un que je veux prendre vivant, murmura M* Allanic.
La marche sur le sommet de la dune fut conduite par M. Allanic avec une prudence consommée. ^ avait attaché le jeune vagabond par la ceinture, et il le tenait comme un chien qu'on mène à la promenade.
Cassonade voltigeait sur les flancs de ce petit corps d'armée et ne se sentait pas de joie à l'idée de tomber enfin sur les fraudeurs. U fallait qu'il y eût chez cet échappa de l'épicerie l'étoffe d'un homme de guerre, car il piaffait comme un cheval de bataille qui entend la trompette. Le notaire, aussi brave, mais plus calme, l'observait du coin de l'œil et se demandait par quel procédé il allait contenir cette ardeur dangereuse.
— |- Promettez-moi de ne pas attaquer avant que je vous le dise, souffla-t-il à l'oreille de son belliqueux camgirade.
— Soyez tranquillç, répondit Cassonade, je serai sage comme une image; mais, avant d'en décoiiâre avec ces brigands-là, il faut que je vous dise ce que j'ai sur le, cœur.
— Quoi donc?
— Deux choses. D'aboçd» q^c 0)js çhiC[otm^^, d^. yôus entendre dire que vous voulez preûdrê Àou^eiu^ vi-
vant. Il zne semble que sa peau ne vaut pas qu'on la respecte tant que ça.
— Oh? s'il est tué sur place, je m'en consolerai, dit M* Allanic, mais je trouve qu'un scélérat de cette espèce ne dcât pas mourir de la main de braves . gens comme nous, et je voudrais le voir finir sur la grande place de Vannes.
— Le ftdt est qu'il ne l'aurait pas volé.
— Et puis, il pourrait nous dire bien des choses une fois que nous le tiendrions entre quatre murs : par exemple, sur la fortune de M. Paul Vernier, qu'il a volée selon toute apparence.
•^ Ma foil vous avez peut-être raison^ mais je suis vexé aussi que mon maître, M. Gambremer^ne soit pas de la partie.
— Il nous sert plus que vous ne pensez.
— Gomment ! là bas, dans le château ! mais il doit se mourir d'impatience, sans compter qu'il pourrait bien lui arriver malheur.
— Il a, en effet, sa part de dangers, mais il est assez brave, assez énergique pour s'en tirer sans nous.
— Oui, s'il se défie des revenants, dit à demi-voix l'enfant qui n'avait pas perdu un mot de la conversation.
— Que parles-tu de revenants, mauvais drôlej^ .
— Pardine 1 c'est comme ça qu'ils ont fait déguerpir deux ou trois fois des étrangers qui s'étaient établis au château. Ils remuent des chaînes et ils s'habillent en blanc pour f^ire peur au monde.
—Mon maître n'est pas superstitieux et il est capable de mettre la main au collet des esprits qui viendraient le tracasser.
— Ohl ils ne se laissent pas prendre, et ils pourraient
352 LE CnETÂLTER CASSE-COU
bien le mener dans un trou où il se casserait le cou. A cette allusion involontaire au suraom de son ami Francis, le notaire ne put s'empêcher de sourirOi quoique la situation ne fût pas gaie.
— C'est arrivé le mois passé à un juge de Nantes qui avait voulu coucher à Suscinio, reprit le gamin en ricanant.
— Assez I dit M* AUanic, qui n'attendait rien de bon de tous ces bavardages; nous approchons de la tranchée et ce n'est plus le moment de causer.
^ Voyons 1 s'écria Cassonade, voulez-vous me donner vos ordres?
— Ce ne sera pas long. Nous allons nous placer tout doucement au-dessus de la coupure et nous tAcherons de voir sans être vus. S'ils ne sont pas trop nombreux, nous ferons donner le signal par le petit. Ils courront vers la grève, et alors je mo charge de les arrêter.
— Mais si nous avions affaire à une douzaine de ces gueux-là?
— Alors, nous ne bougeons pas et le petit ne dit rien. Leur brick est coulé et il n'y a pas de danger qu'ils s'en aillent par mer. Quand ils seront fatigués d'attendre, ils retourneront à Suscinio et, dans ce cas4à, eh.avant les grands moyens I
— Quel moyens?
— Je vous laisse en faction devant la porte du château et je m'en vais tout raconter au maire de Sarzeau qui est mon ami, et qui se mettra à la tête de tous les gendarmes et de tous les douaniers du canton pour venir assiéger la bande dans son fort.
— C'est une idée, seulement, il vaudrait encore mieux faire nos affaires nous-mêmes.
— Je suis bien de cet avis-là ; mais, que voulez-vous!
à la grâce de Dieu 1 Pourvu que nous les pincions d'une manière ou d'une autre, c'est tout ce que je demande.
— Et moi aussi.
Cette déclaration clôtura le dialogue. On n'était plus qu'à cinquante pas de l'endroit où la dune, coupée à pic, laissait passer le chemin vicinal. Évidemment, les fraudeurs attendaient dans cette gorge profonde que le moment tÙLi propice pour s'embarquer, car le reflet lumineux de leurs torches éclairait le ciel au-dessus de la tranchée.
M* Allanic, renouvelant la manœuvre qu'il avait employée sur la pointe, fit signe à Cassonade de se baisser pour le suivre, et, saisissant le gamin par le cou, de façon à pouvoir l'étrangler au premier mouvement suspect, il s'approcha tout doucement jusqu'au bord de la coupure. Là un spectacle étrange les attendait.
Au-dessous d'eux et au milieu du chemin, un énorme catafalque couvert d'un drap noir, semé de larmes d'argent, se dressait entre quatre lanternes allumées et posées au bout de quatre bâtons fichés en terre. Cet appareil mortuaire était disposé avec tant de soin, et les fraudeiirs avaient à scrupuleusement observé la couleur locale des enterrements, qu'un passant non averti s'y serait trompé.
Il y avait assurément là de quoi mettre en fuite tous les gars du pays à dix lieues àla ronde, et les douaniers eux-mêmes, gens peu crédules de leur naturel, auraient peut-être hésité à passer outre. Du reste, cette exhibition lugubre n'était gardée par personne, en apparence du moins, car on devait bien supposer que Bousenna et sa bande ne se tenaient pas loin. On pouvait même conjecturer qu'ils attendaient le signal sur la grève, et que le faux cercueil était destiné à barrer n 20.
354 Ul GBB7AUEE GASSB-COQ
le paMftge aux indiscrets qui pourttJentètïô tootés de venir sorreiller leurs opérations.
Quoi qu'il en fût, les deux amis eurent beau .regarder, iU ne virent pas line créature humaine. Cependant le fond de la tranchée était éclairé par les fanaux qui entouraient le catafalque, tandis que le haut de la dune restait dans l'ombre. C'était une excellente disposition pour les observations nocturnes.
Lé gamin faisait bonne contenance, et M* Allanic, qui le surveillait, ne surprit chez lui aucune velléité de trahison. Cassonade, il faut Tavouer, avait éprouvé une sensation désagréable à l'aspect de cette pompe funèbre en plein vent, et il avait eu besoin de faire appel à toute sa raison pour ne pas se laisser troubler par ces fantasmagories imprévues ; mais il domina son émotion et il attendit sans broncher que le notaire jugeât le moment venu.
Gèlui-ci tournait maintenant ses yeux vers la mer. Latempftte grondait toujours; mais, depuis un instant, il s*était produit ce que les marins nomment une em- M/f^,. c'est-à-dire que le vent s'était un peu calmé et que le eiel s'éclaircissait par places.
M* Allanic crut distinguer sur les vagues un point noir qui pouvait être la barque du père Leguem.
— A.)km9, ohante» mauvais gars, dit-il à l'oreille du petit vagabond.
Le Cri du hibou s'éleva aussitôt dans la nuit.
Allanic et Cassonade, il n'est pas besoin de le dire, attendaient l'effet de cet appel avec une vive anxiété. Dès que le cri du chat-huant eut percé le bruit du vent, leâdeux amis restèrent le cou tendu, l'œil au guet et le fusil dans la position de : « Apprêtez armes I »
Instinctivemenl^ ils s'étaient partagé les rôles. Le
notait^ r6g{Lrdail do côté de la mer, l&.oi!| il avait cm apercevoir, la barque du père Leguem. L'ex-épicier inspectait la tranchée qui Couvrait directement audessous df lui.
Rien ne bdOgea d'abord. Les lampes haut perchées qui entouraient le catafalque tremblaient sous la.ra- Me, et le drap noir frémissait, agité par le vent d'ouest, mais aucune figure humaine ne se montrait. On aurait pu croire que l'appareil funéraire cachait un vrai mort abandomié par ses proches au seuil de sa dernière demeure.
Une minute se passa ainsi, qui parut aussi longue qu'un siècle aux adiis du chevalier Casse-Cou.
Puis^ tout à coup un roucoulement prolongé s'éleva dans la grève, imitant à s'y méprendre le chant de l'oiseau de nuit qui fut autrefois le signe de ralliement des chouans. L'imitation était même si parfaite qu'on pouvait s'y tromper, et M* Allanic se demanda un instant si la voix, du garnement qu'il tenait au collet n'avait pas réveillé quelque chouette endormie dana les duueè: Il regarda son prisonnier, et celui-ci, sans ^e trbdbler le moih^ dû monde, lança de nouveau son cri. en scindant d'une certaine façon ses roulades lugttbrei. Cette fois, l'effet ne se fit pas attendre.
Une forme se montra sur la plage, indécise d'abord, plus distincte ensuite. C'était comme une ombre se détachant du pied de la collroe de sable et s'allongeant peu à peu. Évidemment, le corps de cette ombre avait dû se tenir couché dans un pli dû terrain et se dresser etï entendant l'appel. Un second fantôme apparut à côté du premier, et ces deux apparences humaines restè>elit imrwobiles.
Le ixotaire avait eu soin do se baisser au premier son
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émis par le gamin, et Cassonade, toujours alerte, Tavait imité avec empressement. Il s'ensuivait que, vu leur situation réciproque, les fraudeurs ne pouvaient guère apercevoir les deux amis courbés presque au ras du sol, tandis que ceux-ci les voyaient à merveille se détacher en noir sur le sable de la grève.
j M* ÀUanic ne jugea point encore à propos de se mon- ' trer. Il était persuadé qu'il n'avait devant lui que l'avant-garde de l'expédition, et il ne voulait point démasquer ses batteries avant d'avoir reconnu le corps de bataille. Mais, à sa grande surprise, il ne se produisit pas le moindre mouvement dans la tranchée. Il était cependant impossible que l'énorme fardeau de tout cet attirail funèbre eût été apporté par deux hommes seuls et on devait se tenir en garde contre une ruse.
Pendant que le notaire réfléchissait aux éventualités qui pouvaient mettre à l'épreuve ses talents stratégiques, une voix s'éleva tout à coup sur la plage. Les ombres parlaient, et de façon à ne laisser aucun doute sur leur identité.
, — Eh! petit! es-tu là? cria un organe enroué.
L'enfant allait répondre, quand M* AUanic lui mit la main sur la bouche.
Il y eut un silence de quelques secondes, et le notaire en profita pour examiner plus attentivement le point noir qu'il avait cru distinguer sur la mer. Ce point avait grossi, mais la nuit était encore trop obscure pour qu'on pût reconnaître si c'était une barque ou tout simplement une pointe de rocher.
— Si c'est toi, reprit la voix, avance à l'ordre, sacrebleiil
Le moment était décisif. Prolonger le silence imposé au jeune vagabond, c'était s'exposer à éveiller la dé-
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fiance des contrebandiers, qui pouvaient d'un instant à l'autre prendre la fuite et se perdre dans les ténèbres. Attaquer immédiatement, c'était courir la chance de tomber au milieu d'une bande beaucoup trop nombreuse pour qu'on pût espérer de s'en rendre maître. Le danger inspira à M* Allanic un stratagème.
— Imitez-moi, dit-il tout bas à Cassonade, et faites du bruit comme quatre.
— Compris, murmura l'écuycr.
— Fautril que j'aille te chercher, mauvais crapaud, hurla l'homme de la grève, furieux de ne pas recevoir de réponse.
Le notaire se chargea de donner la réplique. Il se leva en même temps que Cassonade et se mit à crier d'une voix de tonnerre :
— Rendez-vous, ou vous êtes morts I
Et presque aussitôt il lança aux quatre points cardi naux ces phrases à effet :
— Avancez, vous autres!... Attaquez la tranchée... En avant, la réserve !... Barrez le chemin du côté de la terrel...
L'officier ministériel aurait eu sous ses ordres un bataillon tout entier de garde-côtes qu'il n'aurait pas crié plus fort. Hais il ne comptait pas exclusivement sur l'effet d'intimidation que devait produire ce fracas de commandements militaires. Il voulait profiter du désarroi que le bruit ne pouvait manquer de jeter dans les rangs de l'ennemi et exécuter une attaque aussi impétueuse que soudaine.
Le résultat ne répondit point à son espérance. Les deux individus qui s'étaient montrés commencèrent bien un mouvement de retraite; mais, après avoir rétrogradé de quelques pas, ils firent volte-face.
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-^ AUoBS, ami, cbargeons cette canaille, dit le notaire à son unigue soldai Cassonade.
En même temps, il lâcha le gamin qui aurait gêné ses mouvements. L'écuyer ne demandait qu'à se battre, et il n'attendit pas que l'ordre lui fût répété deux fois. Mais les amis n'avaient pas commencé à descendre la pente rapide de la dune que deux éclairs sillonnèrent l'obscurité. Deux détonations retentirent en même temps et deux balles sifflèrent, dont Tune effleura l'oreille de M* Allanic.
— Ahl les gredinsi cria Cassonade en ripostant par un coup de fusil.
Il avait à peine pris le temps d'épauler, et il tirait à peu près au jugé. Aussi ne toucha-t-il personne. Le notaire, lui, avait trop de sang-froid pour perdre ainsi son plomb, et, quand il envoya sa balle après avoir visé avec attention, une des ombres qui s^agitaient sur la grève s'affaissa subitement.
C'était plus que jamais le cas de pousser en ayant pour ne pas laisser à l'autre bandit le temps de recharger son fusil. M* AUanic ne manqua point à ce grand principe de toutes les attaques, et, pour brusquer U dénouement^ il courut à l'ennemi.
Cassonade ne resta point en arrière i et l'affaire sem blait tourner à l'avantage des soutiens de la bonne cause, car ils étaient maintenant deux contre un. Mais, au moment où ils arrivaient sur4a grève au débouché de la tranchée, ils virent de grandes figures noires autour du catafalque.
•— A moi I cria en même temps l'homme qui était resté debout.
Les deux amis comprirent qu'ils allaient être pris entre deux feux*
Ge n'était pas le moment d'hésiter, et M^ Allanio n'en cournt que plus vite sur le bandit. DHim main i\ brandissait comme une massue son fusU; qt/fû avait saisi par le canon, de l'autre il tenait sQn pislolel tout armé.
Cassonade avait imité de point en point ses mouve-» . ments, et leur attaque, exécuté^ avec ensemble^ pouvait leur assurer la victoire ; mais, au moootint où H/i allaient tomber à la fois sur leur adversaire, ujae dé-> charge éclata derrière eux, et le pauvre éci^er tpmba firappé d'une balle. i -
Par compensation, le notaire, qui n'avait pdait été touché, évita un coup ^e poignard que lui envof ar Tennemi, et le frappa sur la tète aveo sa ofoaaei Le «usérable tomba comme un bœuf abattu par le. maïlet du boucher, et se roula hientèt daos le» denuyèires ooiavul^ sions de l'agonie.
M* Allanic ne s'amusa point à l'aohever> mai9 il se pencha pour relever son pauvre compagnon, gisant à deux pas de là sur le sable rougi de son sang.. .
Malheureusement, dans son ardeur oharitable,' le notaire avait tout à fait oublié les brigands embusqués, dans la tranchée. ' • »
— Êtes-vous gravement blessé? deioaada-t-il & Cassonade, qui gémissait fortement.
— Je crois que j'ai la cuisse cassée, articula pénible^ mentrécuyer. • ;
— Je vais bander la plaie avec moisi mouchoiv, et ^& ne sera rien, dit M* Allanic, beaucoup moins rassuré qu'il ne voulait le paraître.
Avec un oubli du danger qui prouvait certainement bien ph» d'hu^lalslité que de prudeno^^ il se mit en devoir de i^anser son ami tant bien que mal» ntui^ lea
coquins qui venaient de faire feu sur lui ne lui en laissèrent pas le temps. Us avaient profité de cet instant de répit pour s'avancer sans bruit sur la grève, et avant que le notaire pût se relever ou môme se retourner, deux honmies se jetèrent sur lui par derrière et le saisirent par la gorge.
M* Allanic, surpris par cette brusque attaque, fut terrassé, sans pouvoir essayer de se défendre, et il sentit la pointe d'un couteau qu'on appuyait sur sa poitrine.
— Attends un peu, dit un des coquins à son camarade, nous aurons toujours le temps de le tuer, et je voudrais savoir à qui j'ai affaire.
— Vous le verrez aussi bien quand il sera mort, répondit l'autre en levant la main pour frapper au cœur.
— Je te dis de le laisser, reprit le premier d'un ton d'autorité; je veux le questionner, et, si tu l'expédies ici, il ne me dira rien.
— Oui, grommela l'assassin, et, avec toutes vos précautions, on peut nous tomber dessus pendant que nous bavarderons. Ces gueux-là ne sont pas venus seuls, et d'ailleurs le bruit des coups de ftisil va nous amener les douaniers.
— Laissennoi donc tranquille, ils ont bien trop peur pour sortir de leur trou, et il faut absolument que je fasse causer celui-ci pour savoir si nous ne ferions pas mieux de rentrer au château.
— Allons, bon! toujours votre idée de traîner en longueur. Nous devrions être en mer depuis trois jours, et nous finirons par laisser notre magot ici et notre peau avec.
— De quoi te plains-tu, imbécile? Deux morts qu'ils nous ont tués, ça f^ra deux parts de plus pour nous autrei.
Le notaire ne perdait pas un mot de cet édifiant dialogue, et, s'il avait pu lui rester des doutes sur la présence de Bousenna et de sa bande, les phrases qu'il entendait auraient promptement dissipé ses dernières incertitudes. Il se préparait déjà à mourir, car il comprenait bien que toute résistance serait inutile. Son fusil et son pistolet qu'il avait posés sur le sable pour secourir Cassonade n'étaient plus à portée de sa main, et d'ailleurs un genou pesait sur ses épaules et deux bras robustes Tétreignaient au cou.
— Dis ton nom, gredin, lui cria le brigand qui paraissait être le chef.
M" Allanic ne desserra pas les dents.
— Tu Yois bien que nous n'en tirerons rien ici, continua le scélérat. Aide-moi aie traîner dans la tranchée pour que je lui mette une de nos lanternes sous le nez.
— Et l'autre? demanda le coquin subalterne en poussant du pied Cassonade.
— Il a son compte, nous n'avons qu'à le laisser crever ici.
Pendant que les deux misérables échangeaient ces aménités, le notaire sentait fort bien qu'on lui liait les bras avec une corde mince.
— Lève-toi, lui cria le bandit quand l'opération fut finie, et marche droit si tu ne veux pas que je te brûle la cervelle.
M" Allanic obéit non sans jeter un regard de compassion à Cassonade toujours gisant sur le sable. Il eut le courage de ne point lui dire adieu. Mieux valait laisser au pauvre écuyer la seule chance de salut qui lui restât en l'abandonnant comme s'il eût été mort. Le mari de Pétronille comprit probablement aussi la situation, car il ne donna pas signe de vie»
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La pîace où rengagement avait eu lieu n'était jw à plas de trente pas de la tranchée, et le prisonnier; arriva bientôt poussé par ses féroces vainqueurs, gui 3t lui épargnèrent pas les coups de crosse dans les relt.^ et les coups de pied dans les jambes.
— Grimpe un peu là haut pour voir s'il n'y a personne, dit le chef de bande, et, si tu trouves le gamin amène-le moi, que je lui apprenne avec six pouces de fer dans le ventre à nous jouer des tours pareils.
Pendant que Tautre exécutait cet ordre, M^AIlanîc ftit traîné par le collet jusqu'au pied du catafalque, autour duquel les lanternes brûlaient toujours.
— Je m'en doutais î s'écria le brigand quand la lumière écfaîra là figure de son pritonnîer. (Test donc toi, aimable tabellion, qui cours les f^emins la nuit pour empêcher d'honnêtes négociants de faîre leurs petites affaires?
L'homme qui parlait ainsi était vêtu d'un large caban dont le capnehon lui cachait la figure.
— Eh bien! continua-t-il, je vais régler mes vieux comptes avec toi, beau notaire, car il y a longtemps que nous nous connaissons.
Et, en môme temps, rejetant en arrière les plis an cabaii. Il montra à son prisonnier les traits odieux de Boui^nna, •
M° ÂUanic s'attendait à cette apparition et ne laissa même pas échapper une excIawiation*"de surprime. Adossé au catafalque, les bras serrés au corps par Kliens qui î*étrei^iaient, mais la tête haute et le rei^rii fier, le stoï^ie Jiotaire attendait la mort sans sourciller.
— Oîi estibon joli protégé, ton chevalier qui se cas^v si volontiers te cou pour la jeunesse innocente et per-
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sécutée? demanda Bousenna avec un affreux ricanement.
M® Allanic ne lui fit pas l'honneur d'une réponse. A ce moment, le bandit qui était allé à la découverte reparut.
— Pas besoin de s'occuper du gamin, dit-il, il a une balle dans la tête. C'est le coup de fusil de notre camarade qui lui a fait son affaire.
— Bon débarras 1 dit froidement Bousenna.
— Patron, reprit l'autre, il est grand temps d'en finir. De là-haut, j'ai vu une embarcation qui gouverne pour aborder, et ça ne peut être que le canot du brick.
— Tu as raison. Je vais expédier celui-ci et ça ne sera pas long.
— Allons, vaillant défenseur des Porspoder, fais ton paquet pour aller retrouver ton ami, le sire de Kerpenhir.
Et, tirant un pistolet de sa ceinture, le misérable leva lentement le bras et appuya le canon de son arme sur le front de M° Allanic.
Le notaire fut héroïque. Il ne sourcilla pas. Et pourtant il pensait à sa femme et à ses enfants qui l'attendaient paisiblement à Vannes.
M" Allanic avait la foi d'un Breton ; il éleva son Âme à Dieu, et il lui adressa mentalement une fervente prière pour tous ceux qui lui étaient cbers. La mort qu'il attendait ne vint pas encore.
Bousenna le regardait avec des yeux brillants de férocité, mais il ne pressait pas la détente du pistolet qu'il avait appliqué sur le front de son prisonnier. On aurait dit qu'il prenait plaisir à prolonger son agonie.
Cette horrible situation dura plusieurs secondes et le
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notaire 8*étonnait que son implacable ennemi ne se MtÀtpas davantage d'en finir avec lui. Il fut bien plus surpris encore, quand le bandit abaissa son arme.
— Et dire, cher notaire, ricana le misérable, que, si vous aviez voulu, nous aurions pu nous entendre.
— Je ne comprends pas, dit dédaigneusement U* Allanic.
— C'est pourtant assez clair. Si tu n'avais pas voulu jouer à l'homme vertueux en refusant de me remettre le titre de rente de mon regretté beau-frère, j'aurais assuré ta fortune et je ne serais pas obligé de te casser la tête, comme je vais le faire tout à l'heure.
— Si vous n'avez pas autre chose à me dire, vous pouvez vous épargner des phrases inutiles.
— Voyons, reprit Bousenna, si je me contentais de te garder à vue jusqu'à ce que tu m'aies donné satisfaction, consentirais-tu à me donner une lettre pour ton clerc, celui auquel j'ai envoyé un si joli coup ds poing?
— Une lettre I répéta le notaire stupéfait.
— Oh 1 je sais bien qu'il ne remettrait pas le titre de rente au messager que j'enverrais, et d'ailleurs tu comprends que je n'ai plus le temps de passer chez un agent de change pour opérer le transfert. Aussi ce n'est pas cela que je te demande.
— Quoi alors?
— De l'argent, parbleu ! Je n'en manque pas, tu peux le croire, car j'ai liquidé mes opérations et j'emporte un assez joli magot, mais cinquante mille francs de plus ne me feraient pas de peine.
— Je n'ai pas cinquante mille francs dans ma caisse, et je les aurais que je ne vous les donnerais pas, répondit M* Allanic avec fermeté.