‹ Le chevalier Casse-CowChapitre 6 sur 52 · LB CHKVAUBR CA8SR-C0U · texte numérisé non relu

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•— Et cependant, reprit le magistrat, vous n'avez pu obtenir d'elle aucun renseignement.

— Pas encore, mais je suis certaine d'y arriver. Elle m'a déjà fait comprendre qu'elle s'appelait Baïa.

— Mais ce n'est pas un nom, cela, s'écria le docteur.

— C'est le sien cependant. Voyez plutôt. L'enfant avait levé la tôte; elle entendait évidem-

ment qu'il était question d'elle.

— Bala!... localité célèbre, située dans le golfe d^ Naples, entre Pouzzoles et le cap Misène... C'est peutêtre son pays.

— Je ne crois pas, dit M"' Mongis en souriant de cet étalage de science géographique. Si elle était Napo* litaine, elle parlerait italien.

— C'est très juste, fit observer le commissaire.

— D'ailleurs, reprit le savant, le caractère général du visage me paraît accuser une origine plus orientale. Voyons, nous avons d'abord la Hongrie où la race est magnifique ; on y parle le latin et je vais essayer un peu de la langue de Cicéron.

Loquerisne linguam latinam? demanda le médecin lettré en prenant la main de la petite fille.

L'essai ne fut pas heureux, car elle se rapprocha doucement de M"" Mongis et ne répondit que par un regard étonné.

— Très bien ! continua le docteur sans se déconcerter ; nous avons encore à essayer du valaque, du turc, de l'arménien, du persan, du...

— Nous aurons de la peine à trouver à Paris des interprètes pour toutes ces langues*là, interrompit le commissaire, et je pense qu'il «era plus sage d'attendre que la petite ait appris le français,

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— Et j'espère que ce ne sera pas très long, dit M"« Mongis.

«— Pour le moment, madame, yeuillez me dire -tout ce que tous avez remarqué sur cette enfant. Ne porlait-elle aucun objet qui pût servir à la faire recon- Baître, une médaille, un collier, un bijou quelcon* que?

— Rien, monsieur; sa mise était celle d'une petite fille appartenant à des parents riches; elle avait une robe de soie rose et des rubans de la môme couleur dans les cheveux, du linge très fin...

— Ses vêtements vous ont- ils paru avoir été confeetionnés à Paris? demanda le sagace magistrat.

-^ Non, monsieur. La coupe n'est pas à la mode et même, autant que j'en puis juger, l'étoffe de la robe n'a pas le grain des soieries de Lyon.

---Vos observations sont précieuses, madame, et elles se rapportent parfaitement à celles que j'ai faites moi* même sur la toilette de la pauvre femme qui est morte subitement dans la loge. Sur elle, nen plus, nous n'avons découvert aucun papier, aucun indice, et elle était habillée comme une étrangère.

— Je puis ajouter, monsieur, que Baïa ne connaît pas du tout Paris et qu'elle doit y être arrivée depuis fort peu de jours ; car, avec l'intelligence qui brille dans ses yeux, elle aurait bien su me conduire à la maison que sa mère habitait.

— Assurément.

— Il me parait certain aussi que cet homme qui l'a emmenée hors du théâtre l'a volontairement égarée, car il aurait déjà eu le temps de faire des démarches à la police pour la réclamer, et vous en seriez informé.

^ Tout cela est très bien raisonné, dit le commi3-

saire qui appréciait en connaisseur la logique serrée des déductions de M""" Mongis.

— ËhbienI monsieur, demanda Gambremer après un silence, doutez-vous encore?

— Je ne doute pas qu'il ait été commis un délit fort grave, — délaissement d*enfant, c'est prévu par le code pénal; mais, de là au meurtre que vous supposez, il y a loin.

Le chevalier Casse-Cou n'était point légiste et les subtiles distinctions judiciaires avaient le don de l'exaspérer. Il se modéra pourtant et se contenta d'une simple question.

— Dans cette hypothèse, monsieur, demanda-t-il avec un certain calme, voulez-vous me permettre de vous demander ce que vous comptez faire?

— Mais, répondit le magistrat, l'affaire suivra son cours naturel. Si la victime de ce triste accident n'est pas reconnue...

— Reconnue, et comment le serait-elle?

— Pourquoi pas? Réglementairement, l'exposition doit durer soixante-douze heures; il y en a vingt-quatre d'écoulées depuis hier à midi ; il nous en reste donc quarante-huit.

— Pardon, monsieur, je ne comprends pas, murmura Cambremer; de quelle exposition voulez-vous parler?

— De l'exposition à la Morgue, jeune homme; excellente mesure qui concilie les égards dus au malheur avec les nécessités administratives.

Le chevalier suffoquait et s'agitait sur sa chaise. Retomber de toute la hauteur de ses chimères vengeresses dans la triste réalité des arrêtés de police, c'était un coup trop rude pour son âme enthousiaste,

r- A laMorçuel répéta-W d'un« yoix 30urd^; étaler

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ce corps à la Morgue I c'est là tout ce que vous pouvez fadre pour retrouver les bourreaux de cette enfant et de sa mère.

— Monsieur, dit le commissaire que l'exercice de ses redoutables fonctions n'avait point rendu insensible aux douleurs vraies, je vous prie de croire que je n'aurais pas parlé de cette formalité pénible, si la petite pouvait comprendre notre conversation; mais, dans son intérêt même, et pour arriver à découvrir la vérité, je ne vois pas d'autre moyen.

— C'est le meilleur, s'écria le docteur qui éprouvait le besoin de dire son avis, et, en 1828, j'ai vu un bien curieux exemple de reconnaissance d'un sujet exposé. J'étais alors à l'H6tel-Dieu et...

— Pardon, messieurs, interrompit M'** Mongis, que les histoires rétrospectives du médecin semblaient intéresser médiocrement, j'ai une prière à vous adresser.

Le commissaire ût un geste encourageant.

— Je vous supplie de me laisser la pauvre orpheline. EUe sera plus heureuse chez moi que dans un établissement public, car je la regarde déjà comme ma seconde fille.

— Cette proposition vous honore, madame, et j'y souscris de tout mon cœur, pourvu que vous preniez l'engagement de représenter l'enfant à toute réquisition de l'autorité et que vous puissiez justifier de ressources sufiBsantespour...

— J'ai une pension militaire, dit la veuve en rougissant un peu, et je gagne en travaillant à des ouvrages de broderie de quoi suffire...

— D'ailleurs, j'ai encore soixante mille francs à la Banque et je me porte caution, interrompit Gambremer avec feu.

— C'est plus de garanties qu'il n'en faut, dit le coinmissaire'eu souriant au souvenir de l'interrogatoire où, l'avant-veille, le chevalier avait déclaré ne posséder ni terres, ni maisons, ni rentes.

— Et n'oubliez pas d'essayer des idiomes sémitiques^ dit le docteur érudit ; vous trouverez votre affaire à l'Ecole des y^n^^ de langue, au Collège de France ou à la Bibliothèque royale... On y professe jusqu'au tartare mandchou.

— J'aurais plus de confiance dans les leçons de ma* dame, murmura le magistrat.

-* Monsieur, dit Cambremer qui avait peine à contenir son émotion, j'espère à mon tour que vous ne me refuserez pas ce que je vais vous demander.

— S'il ne s'agit pas d'une chose contraire aux lois, croyez...

<— D'abord, la permission de me charger des funé< railles de la victime.

— Rien ne s'y oppose, si elle n'est pas reconnue, et, après-demain, à pareille heure, le corps sera à Votre disposition.

— Je vous remercie, et maintenant je vous prie de m'autoriser à poursuivre moi-môme les assassins.

~ Mon cher monsieur, répondit le commissaire après avoir réfléchi un instant, vous m'embarrasses beaucoup ; l'intervention des particuliers dans les affaires criminelles est en dehors de tous les principes qui régissent la matière, et il ne dépend pas de moi de vous permettre...

— SoitI Mais alors il y aura une instruction judiciaire.

— Mon Dieu! non. Le procès- verbal est là et il constate que la mort a été naturelle. Tout ce que je pour-

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rai faire, ce sera de fermer les yeux sur vos démarches.

— C'est tout ce que je voulais, dit le chevalier en se levant brusquement. J'agirai seul et, je le jure devant Dieu, la morte sera vengée.

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