‹ Le chevalier Casse-CowChapitre 7 sur 52 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

ou IL BST PROUVÉ QU'ON PEUT VOIE DES RBYEIfAlfTS DANS UN CIMETIÈRE.

Le surlendemain de ce jour où le chevalier avait prononcé dans le cabinet du commissaire un serment qu'il était bien décidé à tenir, — par une sombre et froide matinée d'hiver, — un modeste convoi s'arrêtait devant le portail de Saint- Sulpice.

Derrière le corbillard des pauvres, marchait Francis Gambremer, debout, la tête nue et appuyé sur le bras du fidèle Gourapied.

Le triste cortège, dans le trajet de la Morgue à l'église, n'avait recueilli que le salut banal des passants et la foule affairée n'avait accordé qu'un regard distrait à ce cercueil presque délaissé.

Les hommes vêtus de noir firent leur office avec la méthodique indifférence particulière aux valets de la mort et le corps fut porté dans la nef. Les préparatifs religieux contrastaient avec la simplicité du cortège, car les murs de l'édifice étaient tendus de noir et le grand autel disposé pour un service solennel. Gambremer avait voulu offrir à Dieu les seules pompes de ce deuil ignoré.

Sur un banc, tout près du catafalque, M""* Mongis et sa fille Marthe priaient à genoux. Le chevalier échan-

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gea avec elles un triste coup d'œil et il eut bien de la peine & contenir son émotion en reconnaissant, assise entre ses deux protectrices, l'enfant de la pauvre morte. Elle regardait l'appareil funèbre avec des yeux étonnés et on devinait facilement qu'elle ne comprenait pas ce qui se passait autour d'elle. M** Mongis n'avait pas eu le courage d'essayer de l'instruire, mais elle n'avait pas osé non plus l'éloigner de la cérémonie.

— Sa mère la voit du ciel, pensait la pieuse femme, et cette croyance adoucissait sa vive douleur.

Paul Yemier arriva au moment où l'office des morts commençait. Cambremer lui avait écrit la veille pour le prier de venir à Saint-Sulpice, et le jeune homme s'était empressé de se rendre au désir de son sauveur, non sans avoir eu quelque peine à obtenir de M. Bousenna la permission de s'absenter. Il ignorait du reste à peu près toute l'histoire tragique de l'Odéon. Le chevalier, qui n'avait pas encore eu le temps de la lui confier, comptait l'instruire, le jour même, de ses projets et l'associer à la campagne qu'il voulait entreprendre.

Paul serra silencieusement la main de Cambremer et se plaça derrière lui. La présence de Marthe, qu'il reconnut du premier coup d'œil, occupa bientôt toute son attention; mais il chercha vainement à rencontrer le regard de la jeune fille. M^^* Mongis, le front appuyé sur ses mains, s'absorbait tout entière dans la prière fervente qu'elle adressait à Dieu pour Baîa, sa' chère petite sceur.

L'orgue emplissait l'immense vaisseau de sa grave harmonie et les chants sévères de l'Église catholique s'élevaient par intervalles au fond de la nef sombre. Quand les versets terribles du Dies irœ éclatèrent comme

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un glas funèbre^ les rares assistants se courbèrent sous cette pensée de réternité qui abat les forts et humilie les superbes.

Seule, une femme appuyée contre un pilier gardait une attitude raide et dédaigneuse. Il y avait comme un air de défi dans sa pose, et, à la voir ainsi dominer les fidèles de toute la hauteur de sa taille droite et mince, on aurait dit qu'elle narguait la mort.

TJn toile très-épais cachait sa figure, mais elle paraissait jeune, et sa toilette, quoique très-simple^ ne manquait pas d'élégance.

Gambremer fut frappé de cette étrange apparition et, à travers les émotions qui lui serraient le cœur, se glissa un sentiment de curiosité très- vive. Il vivait depuis quelques jours au milieu d'aventures si bizarres que son imagination s*excitait plus facilement encore que de coutume. Mais il n'eut pas le temps de pousser bien loin ses observations, car, soit qu'elle fût fatiguée de ce lugubre cérémonial, soit qu'elle se sentit observée, rinconnue tourna le pilier et se perdit dans l'ombre des bas -côtés*

L^ofûce des morts allait finir et fl ne restait plus aux assistants qu'à accomplir le dernier rite des funérailles. Le chevalier quitta lentement sa place et vint jeter Teau bénite sur le cercueiL Ses yeux étaient secs, mais l'effort qu'il faisait pour dominer son émotion contractait violemment ses traits. Il passa et, debout sous le portail, il attendit que le triste défilé fût terminé.

Le fidèle Cassonade vint se ranger à côté de son maître. Il pleurait franchement, en homme qui ne cherche pas à cacher son chagrin. Celui de Paul était naturellement moins vif, car il n'avait jamais vu la morte et il ne pouvait s'intéresser qu'à la douleur de

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son ami, mais il éprouvait cependant cette impression poignante que produit toujours le spectacle des derniers adieux.

Puis, ce fut le tour des femmes. Marthe remplit le triste devoir en étouffant ses sanglots sous son mouchoir. M"^ Mongis avait hésité un instant à amener la petite fille si près de la bière. L'appareil funèbre pouvait effrayer l'enfant et elle craignait d'exposer à une crise nerveuse son organisation frôle et sensible. Mais Baîa passa calme et grave, et bénit le corps sans se troubler. Il était évident qu'elle ne comprenait pas le sens de cette action et qu'elle Taccomplissait machinalement.

Cambremer, qui la suivait des yeux, vit dans cette Ignorance étrange une nouvelle preuve de la justesse de ses conjectures. A l'âge de dix ans, tous les enfants savent ce que c'est qu'un enterrement, et il fallait que celle-là eût vécu dans un isolement bien absolu pour être restée aussi étrangère aux usages funéraires. Et cependant le chevalier se rappelait que la veille, quand on l'avait habillée de noir, Baîa avait pleuré. Il semblait qu'elle eût porté autrefois le deuil de quelqu'un et qu'elle n'eût jamais assisté à une messe des morts, n y avait dans cette contradiction un indice que Cambremer se promettait bien de mettre à profit, mais le moment était venu de quitter l'église •

Les porteurs enlevaient le cercueil, et les mendiants cantonnés sous le porche regardaient avec étonnement ce convoi, où le corbillard des pauvres attendait devant un portail tendu comme au jour des plus riches enterrements.

M""*^ Mongis et sa fille emmenèrent l'enfant vers la chapelle de la Vierge, où elles voulaient faire une der-

nière prière. Les trois hommes suivirent à pied le char funèbre. Gambremer marchait la tête nue, quoique le froid fût assez vif, et sa figure exprimait une souffrance si vive que les passants le regardaient avec compassion.

On avait pris le chemin du cimetière du Mont-Parnasse, et le trajet était assez long depuis la place Saint- Sulpice. Paul et Cassonade s'en allaient côte à côte, à deux pas en arrière du chevalier, et réfléchissaient chacun à des choses bien différentes.

Le jeune homme commençait à se préoccuper sérieusement de M"* Marthe Mongis, et son image ne le quittait guère. Elle avait même chassé de son esprit le souvenir brûlant du tapis vert et, depuis la terrible nuit de Frascati, le calme s'était fait dans ce cœur bouleversé par la passion du jeu. Paul entrevoyait déjà une existence nouvelle, loin du triste entre-sol où il passait ses journées à aligner des chiffres, loin surtout des tentations auxquelles l'exposait le voisinage d'une caisse. Au lieu de la sévère et déplaisante autorité de M. Bousenna, il rêvait l'indulgente tutelle du généreux ami qui lui avait sauvé la vie et l'honneur. Il se faisait d'ailleurs une très-fausse idée de la fortune et de l'influence de Gambremer, qu'il prenait pour un riche et puissant personnage, et il espérait bien entrer plus avant dans ses bonnes grâces.

Gassonade, lui, avait des projets moins tendres et de moins hautes visées. Il venait de brûler ses vaisseaux en décidant son épouse à accepter la proposi« tion du chevalier. Au moment de renoncer définitivement à l'épicerie pour suivre son maître, dont il connaissait les instincts aventureux, le prudent Gourapied hésitait encore. Il se livrait dans sa cervelle un combat

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acharné entre le solide bon sens dont la nature l'avait pourvu et le penchant qui l'entraînait vers Francis Cambremer. Ce cercueil qu'il suivait lui rappelait que, pour son début dans l'exercice des fonctions d'écuyer, lui, le paisible mari de Pétronille, il allait se trouver mêlé à une ténébreuse et périlleuse histoire. L'avenir lui apparaissait traversé'par des commissaires de police et des géants barbus et il en était à regretter un peu les joies innocentes de sa vie de boutiquier, quand le convoi arriva à la porte du cimetière.

Le chevalier avait acheté une concession, car il voulait élever à la victime un monument modeste. La fosse était ouverte au milieu d'un dédale de croix, de griUes et de chapelles funéraires et on suivit pour y arriver une étroite allée de cyprès.

Le temps menaçait de tourner à la pluie et le champ des morts n'avait reçu dans cette triste matinée que de rares visiteurs. De loin en loin, on apercevait une mère en deuil arrangeant sur une tombe des couronnes fanées ou un jardinier taillant les végétations vigoureuses qui poussent sur les sépultures négligées.

Le dernier acte du drame mortuaire fut court. Il s'agissait d'un convoi de dernière classe et les employés des pompes funèbres avaient hâte d'en finir.

Les trois hommes se rangèrent autour de la fosse béante, le cercueil glissa sur les cordes avec ce frôlement sinistre qui semble un écho de l'autre monde, et le fossoyeur présenta la bêche à Cambremer. Le chevalier s'était raidi contre toute faiblesse; il jeta silencieusement la première pelletée de terre et se croisa les bras pendant que Paul accomplissait à son tour la lugubre fonction.

Le terrain était en pente et, à quelques pas de la I 6

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fosse, sur un plan élevé, un monument massif dominait ce coin du cimetière. Appuyée sur la grille en fer qui entourait l'édifice, une femme regardait la scène avec attention. Le chevalier lui tournait le dos et ne pouvait pas la voir, mais son jeune ami, qui s'était un peu éloigné après avoir remis la pelle à Courapied, faisait face à la masse de granit. Il ne remarqua pas tout d'abord la présence de l'étrangère que le bruit sourd de la terre tombant sur le cercueil avait sans doute attirée, et il remonta la pente sans lever la tête.

— Adieu, dit Cambremer d'une voix sourde, adieu, pauvre victime. Ton enfant sera protégée et tes meurtriers seront punis.

Au moment où le chevalier achevait ces mots, Paul Vemier entendit un rire faible comme un souffle, et regarda devant lui. La femme était là, debout, les yeux brillants et la bouche entr'ouverte. Elle se recula vivement et disparut derrière les tombes, mais Paul avait eu le temps de voir son visage.

Il ne put retenir une exclamation de surprise et to chevalier sq retourna. Mais, soit que le jeune homme voulût garder pour lui le secret de cette apparition^ soit qu'il craignit de manquer de respect h la mort en faisant des confidences sur le bord d'unid fosse ouverte, il se tut. Cambremer, lui aussi, observa la loi du silence, mais il examinait son jeune ami avec des yeux qui semblaient vouloir lire jusqu'au fond de son cœur.

— Partons, dit-il après avoir jeté au fossoyeur une aumône réclamée avec l'impudence habituelle de cette engeance.

Les trois hojnmes traversèrent le cimetière sans échanger une parole. Profondément émus tous les trois

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par le» scènes de cette lugubre matinée, ils semblaient craindre de se confier leurs impressions.

Celles de Paul avaient depuis un instant changé de nature, et, tout en suivant les longues allées de cyprès, il regardait à droite et à gauche avec une inquiétude visible. Il cherchait sans doute à revoir la femme qui a?ait si siii»lement disparu, mais le champ du repos était solitaire^ et Paul ne vit pas même une ombre lointaine errer dans ce désert de pierres tombales.

Le dievaUer semblait avoir hâte de se trouver hors du cimetière, et sa figure avait repris l'air de résolution exaltée qui loi était habituel. Après avoir pleuré sur la fo«e de la victime^ il redevenait lui-même et ne pensait pins qu'à la venger.

En passant devant le bureau du conservateur, il eut à sobir les sollicitations d'un marbrier, qui lui proposa des modèles nouveaux et économiques, etil garda assez de sang-froid pour ne pas le maltraiter. Déjà, dans la matinée, il avait eu à subir les odieuses formalités qui à Paris forment comme le cortège obligé de la mort, n Ini avait fallu déclarer qu'aucun lien de famille ne rattachait à la personne inscrite sur les registres de la Morgue avec cette désignation : «Femme inconnue. — Agée de vingt-cinq à vingt-six ans. — Signalement, etc., etc. » Hais Gambremer était résigné à tout, même aux exigences administratives.

Dès que les trois fidèles assistants du pauvre convoi se retrouvèrent sur le bottlevard Montparnasse, Paul Vemier témoigna le désir de quitter ses compagnons.

^ M. Bonsenna m'a donné l'ordre de rentrer avant deux heures, dit^il, et je n'ai que bien juste le temps de regagner mon bureau,

En motivant ainsi son départ, il tendait la main au chevalier qui ne se hâtait pas de la serrer.

— Pardon, mon cher Paul, dit Cambremer après un court silence, de vous faire une question, au lieu de vous remercier d'être venu, mais je vis depuis trois jours au milieu d'événements si étranges et j'entreprends une lutte si inégale que j'ai besoin de la confiance de mes amis comme de leur dévouement.

Le jeune homme comprenait à merveille le but de ce préambule ; il attendit pourtant, avant de répondre, une attaque plus directe.

— Je ne vous ai pas encore initié à l'œuvre que je poursuis, continua le chevalier, mais je compte assez sur votre sagesse et sur votre courage pour vous y associer bientôt.

— Ohl monsieur, je suis à vous corps et âme, s'écria Paul; dites-moi ce que je dois faire et soyez sûr...

— Oui, je le sais, vous avez du cœur, mais l'heure n'est pas venue encore de vous faire votre part dans les dangers que je vais courir. Demain peut-être j'irai réclamer de vous un service important, aujourd'hui je vous demande seulement de me répondre franchement.

— Je ne saurais pas mentir à l'homme qui m'a sauvé...

— Eh bien I dites-moi ce que vous avez vu tout à l'heure, près de la fosse.

— Une femme qui assistait de loin à l'enterrement, dit Paul sans hésiter.

— Et cette femme, vous la connaissez?

— Je la connais, ou du moins j'ai bien cru la reconnaître, quoique sa présence dans le cimetière me semble inexplicable.

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Cambremer l'écoutait avec une attention profonde et on pouvait suivre sur son visage la trace des émotions qui l'agitaient.

— Excusez-moi d'insister, mon cher Paul, reprit-il en baissant la voix; vos secrets de jeune homme ne me regardent point, mais je vous supplie de me dire où TOUS aviez vu cette femme avant de la retrouver ici.

Le joueur rougit, hésita et finit par murmurer :

— A Frascati.

Le chevalier devint très pâle, prit son protégé par le bras et l'entraîna sur la chaussée, loin des échoppes où les pourvoyeuses des tombes offraient aux passants leurs couronnes d'immortelles.

— A Frascati, avez-vous dit? quel jour? qu'y faisaitrelle?

Ces questions se succédèrent avec une véhémence qui fit perdre contenance à Paul.

— Il y a longtemps déjà que je... que je l'ai vue pour la première fois, balbutia le pauvre garçon ; et c'est une histoire qui se rattache...

— Parlez I mais parlez donc !

— Qui se rattache à celle de... la faute que vous avez généreusement réparée.

— Ainsi, elle y était I elle est entrée à Frascati la nuit où vous avez perdu...

— Cette nuit-là, dit le jeune homme en baissant le^ yeux comme un coupable qui se résigne à un aveu pénible, cette nuit-là je n'ai fait que l'entrevoir. Klle s'est arrêtée un instant devant la table où je jouais... J'avais devant moi une masse d'or... elle m'a regardé avec ce regard noir que j'ai vu briller tout à Theure dans le cimetière et elle a passé... j'ai perdu la tête et j'ai con^mencé à perdre, car je n'ai jamais pu soutenir

réclat dô ses jréùi ckirfe et froids tômtnê l^âcief...

— Clomment est-elle? sa taille? sa figiife?

— Grande, mince, pâle et belle d'une beauté éttatigë. Elle effraie plus qu'elle lie charme, et pourtant...

— Malheureux 1 vous l^aîmez doncf

Paul semblait en proie à une véritable angoisse» 11 tremblait et ses dents claquaient. On aurait dit Un enfant auquel on demande dé raconter une vision qui l'a terrifié.

— Non! murmura-t-il enfin, non! ce ti*eSt pas de l'amour qu'elle m*inspire ; c'est de la frayeur, de la haine peut-être, car elle a pesé sur ma vie 'comme un mauvais génie.

Cafnbremer lui avait pris la maîn et la serrait affectueusement dans les siennes.

— Paul, je suis votre ami ! dites-moi tout.

Ces mots firent déborder le cœur du jeune homme; îl évoqua peut-être la douce figure de Marthe pour chasser le fantôme qui Tobsédait et il parla. Le chevalier s'était assis à côté de lui sur un banc dans l'allée solitaire qui mène du cimetière à l'Observatoire, et Cassonade faisait son apprentissage d^écuyer en testant discrètement à distance respectueuse de son maître.

— Vous savez, monsieur, commença Paul, que ma mère m'avait envoyé à Paris, Tannée dernière, et que Je fus placé, dès mon arrivée, chez M. Bousenna.

Cambremer» qui se rappelait parfaitement les premières confidences de son protégé, fit un signe affirmatif.

— Les premiers mois de mon séjour furent très tristes. Je n'avais aucun goût pour les chiffres, mais je craignais d'affliger ma mère et je passais mes journées au bureau et mes soirées à travailler dans ma chambre,

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Ma seti)e distractloti étiiit ûe me promener quelquefois stir le boulevard ârant de monter à mon cinquième étage.

— Vous élieii heuréuî, alors! soupira le chevalier. •» M. Bousenna, continua Paul, me traitait sévère*

ment et ne me parlait guère que pour s'informer de la situation de ma famille dont il avait géré lès intérêt» commerciaut avant la ruine de mon père» Un jour, au moment oti j'allais iiortir de son cabinet après avoir terminé la correspondance, il me remit six billets de mille francs en me donnant Tordre de les porter le lendemain matin de bonne heure chess un de ses clients. C'était la première fois qu'il me chargeait d'une commission de ce genre ; sa conflance me surprit et me flatta.

— Je devine, hélas! dit Cambremer.

*- VoUs ne devinez pas tout; vous croyea que je suc* combai tout de suite à la tentation. Non! ma mère, ma sainte mère m'avait inspiré l'horreur du jeu, et j'étais bien loin de penser à abuser de cet argent. A peine sa- Vais-jB qu'il ctislait à Paris de* enfers où on peut, en moins d*une heure, se déshonorer. Je serrai soigneusement les billets de banque dans mon portefeuille, et je sortis avec le projet de rentrer chez moi. C'était à la fin de l'automne, il pleuvait et les boulevards étaient presque déserts. Au moment où je tournais l'angle d'une des petites rues qui débouchent en face du Gymnase, je sentis un bras se poser sur le mien, et une voix émue me dit à Toreîlle : « On me suit pour me tuer. Pas un mot, ou je suis perdue. » Je me retournai et je vis une femme dont la pâleur relevait encore la merveilleuse beauté.

r- C'était elle!

— Oui, et, pour mon malheur, je n'eus par le courage de la repousser comme on chasse un reptile venimeux. Elle m'entraîna rapidement, et je vous fais grâce des mensonges qu'elle me jeta en courant avec moi sur les pavés glissants. J'avais dix-neuf ans; je sentais son haleine qui caressait ma joue, et mon cœur battait à rompre ma poitrine. Quand nous arrivâmes au boulevard Montmartre, j'étais ivre... il me semblait que mes pensées, mon honneur, ma vie appartenaient à cette femme.

— Oui ! le poison de Gircé, murmura Cambremer.

— Entrons là, me dit-elle, je lui échapperai en me perdant dans la foule.

Elle me fit traverser un jardin, monter un escalier, et je me trouvai tout à coup dans un salon resplendissant de dorures et de lumière. Une atmosphère chaude et lourde étreignait mon cerveau, les lustres étincelaient, l'or tintait avec un son clair. J'avais le vertige. Que vous dirai-je? elle me conduisit à une table, elle me dit déjouer, et je n'eus pas même la pensée que j'allais commettre un crime. La passion du jeu couvait dans mon sang; elle éclata tout à coup comme une fièvre ardente. Je jetai un billet de banque sur le tapis...

— Et vous avez tout perdu ?

— Non, reprit Paul d'un air sombre; la fatalité me fit gagner; si javais perdu ce soir-là, j'aurais peut-être été guéri, mais j'emportai trente mille francs et la promesse de revoir le lendemain cette misérable femme. Elle m'avait quitté sous un prétexte absurde en me voyant me lever les mains pleines d'or. On aurait dit que mon bonheur au jeu trompait ses calculs,

^ C'est étrange! dit le ç^çvalier pensif,

— Le lendemain j'allai porter six mille francs au client de la maison et je remis le reçu à M. Bousenna, qui l'examina avec beaucoup d'attention. Mais j'avais goûté au poison, j'étais perdu. Je retournai le soir à Frascati ; je jouai, je gagnai encore ; j'appris la langue des tripots et leurs usages; puis je commençai à perdre; je rentrais chez moi la rage dans le cœur en me jurant à moi-même de ne plus me jeter dans le gouffre et je reTenais.Le jour oti H. Bousenna me confia une somme plus forte que la première, j'avais laissé la veille mon dernier louis à noire.

— Et cette femme ? demanda Gambremer.

— Cette femme! elle ne me parlait plus et je ne la cherchais pas. Mais elle revenait chaque soir, et elle paraissait éprouver une joie cruelle quand le râteau du croupier s'abattait sur mon or. Il me semble la voir encore debout, une fleur rouge à la main.

— Ahl je le savais bien 1 s'écria le chevalier.

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