‹ Le chevalier Casse-CowChapitre 8 sur 52 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

COHXENT Le CHBVALIEft SB DÊCIOA A PRMimC CONSEIL.

C'était le soir d6 ce triste jour oii Cfimbremer avait mené le deuil de l'inconnue « Sous un rèrethhre qui balançait à vingt pieds du pavé son lumignon fumeux^ à rentrée d'une rue étroite et sale, le chevalier station^ nait en compagnie du fidèle Cassonade*

L'écuyer de frsdclie date avait endossé un costume mieux approprié à sa nouvelle condition. A la casquette de loutre, insigne traditionnel de l'épicerie, il avait substitué un chapeau tromblon qui lui donnait un certain air majestueux, et sa taille replète disparaissait sous les plis d'un ample carrick à plusieurs collets. Cambremer n'avait rien changé à sa tenue habituelle, mais il donnait des signes non équivoques d'une impatience que son compagnon ne semblait point partager.

— Comment se fait-il que cet homme ne reçoive jamais avant neuf heures? demanda-t-il brusquement.

— Entre nous, répondit Cassonade avec un air mystérieux, je crois que ses journées sont occupées à la Préfecture de police.

— Et tu es sûr qu'il est habile et qu'on peut se fier à Juî?

«* Oh| c'est un gaillard qui a, le bras long et qui tra^

wUa en eonaeience, seulemeot il «e Cait payar cber. Le cheyalier fit un geste d'indifféreoee.

— Ainsi, quand j'ai épousé Pétrooilie, le plu» clair de sadot ecmsisUit daas une créance sur un éf^cîer de M ontrouge qui avait fait deuK fois faillite et qui m caehait depuis six mais. En moins de quinze jours» M. 6éraudan Ta déeauTert et l'a forcé de nous payer , mm ça nous a eoâié cent écus*

— Je lui en donnerais mille, «'il me laîsait netrow^ le misérable aesassiA que je ch^die<

-^ J'ai dans l'idée que, pour le mettre sur la piste^ le réeit de M. Vemier tous servira*

'^ Ouî^, eette femme qui «st venue nous épier sur le bord de la fosse est évidemment «celle qui assistait vêtue ea faomuae à la s^résentalioii de TOdéon ; c'est la complice saas doute et Fagent le plus setif du meurtrier; mais il y a un lien mystérieux qui m'écba{»pe «ntre la paft qu'elle a prise au crime et l'acharn^nent qu'elle a mis II perdre Paul.

-* M.C^vaudan âébj*ouillera tout ca, Cioame PétrolâUe ¥OU8 dévide un écheveau de fil. D'ailleurs, il me semble qu'une habituée de Fraseati, ça nedoit pas être bien dififteile à dénicher*

— Plus que tu ne le crois peut-ôtre. EUe eak main* tenant que le Jeune homme est mon ami, elle sait que je me suis chargé des funérailles de la victime. Il est donc peu probable qu'elle reparaisse dans une maison de jeu, ob elle se doijrt« bien que j'irai la chercher.

— Bah! on ne pense pas à tout, et ces coquines-là ne font pas des raisonnements si <x>m]^ués. Mais, tenez, monsieur, ^voilà le signal.

— Quel signal?

— La lampe à la fenêtre de M. Gévftuéaa, rue de I .

Lune, 77, au troisième, sur le devant; dès qu'il est visible pour ses clients, il éclaire ses carreaux.

— Et on peut monter ?

— Soixante-trois marches, sonner deux coups et demander M. Joseph; c'est son petit nom de guerre.

Le chevalier eut un moment d'hésitation. Ces détails sur les allures mystérieuses du personnage qu'il voulait consulter n'avaient rien d'engageant. Mais c'était le temps où florissaient, sous le patronage du célèbre Vidocq, les agences de police privée, et Gambremer était décidé à ne reculer devant aucun moyen pour atteindre son but. Cassonade lui vantait depuis le matin les talents de l'espion patenté de la rue de la Lune. Il voulut en avoir le cœur net.

— Montre-moi le chemin, dit-il en enfonçant son chapeau sur sa tête, comme un soldat assure son casque avant de charger l'ennemi.

L'escalier était étroit, raide et obscur, et on y arrivait par une allée sans avoir à passer sous l'œil incommode d'un portier. Les trois étages furent bientôt franchis, car le chevalier montait les marches quatre à quatre, poussant devant lui son écuyer moins ingambe.

— Nous y sommes, dit Cassonade tout essoufflé de son ascension précipitée.

Il tira à deux reprises un cordon terminé par ane patte de lièvre et attendit l'efTet de cet appel répété. L'obscurité était complète et Cambremer s'étonnait un peu du silence profond qui régnait dans toute la maison. Deux ou trois minutes s'écoulèrent avant que personne donnât signe de vie dans l'intérieur de l'appartement. Puis, tout à coup un guichet s'ouvrit dans le vantail supérieur de la porte, et un jet de lumière éblouit les visiteurs.

— Qui demandez-vous? dit une voix enrouée. L'homme qui leur adressait cette question tenait une

lampe dont un réflecteur en fer-blanc dirigeait les rayons sur le palier,

— M. Joseph, répondit aussitôt Cassonade.

Après un temps d'arrêt que le maître du logis employa sans doute à examiner les arrivants, un bruit de verrous tirés annonça qu'il se décidait à les recevoir.

— Entrez, messieurs, dit-il en ouvrant la porte qui tourna silencieusement sur ses gonds huilés.

Gambremer passa le premier et chercha naturellement à voir la figure du personnage, mais le réflecteur de la lampe s'était changé en abat-jour, et le chevalier, dans le clair-obscur du corridor, ne distingua pas grand'chose.

— Nous venons pour une consultation, dit Cassonade.

— Très bien! veuillez me suivre, répondit M. Joseph, après avoir fait jouer la serrure et mis la clé dans sa poche.

Ces prudentes opérations terminées, il précéda ses visiteurs et les introduisit dans une pièce assez vaste, meublée de six chaises de paille, d'une table en bois noir, et d'une foule de cartons verts rangés sur des planches et étiquetés avec soin. Il ofirit deux sièges et alla s'asseoir derrière la table, sur laquelle il avait préalablement posé la lampe.

Autant que le chevalier pouvait en juger à la faible clarté de ce luminaire unique, le marchand de renseignements était un grand et gros vieillard, un peu voûté, mais d'apparence encore robuste. Il était pauvrement vôtu d'une sorte de houppelande grise, portait une barbe blanche taillée en pointe à la façon des juifs po- I 7

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lonais et abritait son crène sous une perruque rousse qui lui descendait jusque sur les yeux.

— Que puis-je pour votre service, messieurs? demanda-t-il d'un ton médiocrement engageant.

Cassonade jugea que c'était à lui de prendre la pa- ToX^i en qualité d'ancien client.

'r^ Mcottsieur Gévaudan, c'est moi qui suis venu Tannée dernjière pour l'affaire de Rigoulard, qui devait tjcois mille francs à mon épouse, Pétronille Courapled...

— Très bien. Je me rappelle. Après?

— Maintenant, reprit l'épicier, je vous amène M. Camhremer, mon voisin, qui a aussi une affaire un peu.,, embrouillée. «.

•^ A vous^ monsieur, dit l'espion en s'adressant au chevalier. Expliquez-moi votre cas clairement et surtout brièvement. Je n'ai pas de temps à perdre.

Ce ton net et sec surprit Gambremer, qui s'attendait aux circonlocutions filandreuses des gens d'affaires. Si M. Gévaudan cherchait à provoquer la confiance, il lui eût été difficile d'imaginer un procédé plus efficace. On ne se défie jamais d'mn homm^ qui lo prend de si haut,

Le chevalier commença donc sans hésiter le réoit des faits qui avaient rempli ses dernières journées. Il n'omit rien, ni la rencontre delà petite fille au coin d'une borne de la rue Pérou, ni la poursuite du complice ou de la complice, jusque dans les salons de Frascati, ni son apparition au cimetière. Le seul point qu'il jugea ^ propos de laisser dans l'ombre, ce fut sa liaison fortuite avec Paul Vernier, Il lui paraissait inutile de mêler k une trame aussi noire un enfant de vingt ans.

M. Gévaudan ne l'interrompit pas une seule fois. Il écoutait le front penché, les yeux baissés et les mains

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croisées sur ses genoux. (Tétait à croire qu'il dormait ; mais il prouTa bientôt à Cambremer qu'il n'avait pas perdu une syllabe.

— Est-ce tout? demanda-t-il quand le consultant eut cessé de parler.

— Je crois n'avoir rien oublié.

Le vieillard reprit son attitude méditative.

— Quel est votre intérêt dans cette affaire ? demanda-l-il tout à coup.

-— Mon intérêt? répéta Cambremer très surpris. Il avait bien envie de répondre : «Que vous importe ? » mais il avait besoin de cet homme et il se contint.

— Je n'ai pas d'autre intérêt, dit-il après un silence^ que celui de protéger une orpheline et de punir des scélérats.

— Très bien. Tous agissez en amateur.

— En honnête homme, rectifia le chevalier.

— Soit. C'est la même chose. Ainsi, vous n'aviez jamais vu la femme qui est morte à l'Odéon ?

— Jamais.

— Et jusqu'à présent vous n'avez pu obtenir aucune explication de la petite fille?

— Aucune.

H. Gévaudan tira de sa houppelande un portefeuille graisseux et se mit à prendre quelques notes au crayon. Cette opération se prolongea plus d'une minute. Après avoir terminé, le vieillard serra précieusement son livret et releva la tête en disant :

— Êtes-vous riche?

— Non, répondit Cambremer assez étonné.

— Tant pis.

— Si vous voulez dire qu'il vous faut de l'argent pour agir, je suis en état de vous en donner. ,

lia LE ÇHEYAUBR CASSE-COU

— J'ai besoin de mille francs pour commencer.

— Les voici, dit le chevalier en lui tendant un billet de banque.

— Il en faudra d'autres.

— Si vous réussissez, je vous récompenserai largement, et quant aux frais nécessités pour vos recherches, je suis à votre disposition.

— Très bien, dit sèchement M. Gévaudan. Dans trois jours, au plus tard, vous recevrez de mes nouvelles.

— Quoil vous espérez retrouver si promptement la trace de ce misérable ?

— Peut-être, reprit le vieillard d'une voix railleuse, il n'y a que les oiseaux dans l'air et les poissons dans l'eau qui ne laissent pas de traces.

Et, sur cette conclusion, il se leva pour faire comprendre aux visiteurs que l'audience était jQnie.

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