‹ Le chevalier de Boufflers et la comtesse de Sabran, 1788-1792Chapitre 10 sur 65 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

« Stanislas de Boufflers a été successivement abbé, militaire, écrivain, administrateur, député, philosophe, et, de ces divers états, il ne s'est trouvé déplacé que dans le premier *. » 11 s'est lassé de tout, excepté de Famour qui, dans sa vie agitée, a toujours tenu la première place : aussi, en étudiant Thomme politique, nous retrouverons Famoureux et nous ne le séparerons pas de madame de Sabran.

Je passerai rapidement sur les années qui ont précédé la Révolution, car jusque-là son histoire est suffisamment connue, malgré des inexactitudes qui ont été souvent répétées. On ne sait pas au juste à quel endroit il est né :

1. Portrait du chevalier de Boufflers par le prince de Ligne.

c'était à quelques lieues de Nancy où sa mère se rendait. Elle avait pour compagnon un grave magistrat qui, bon gré mal gré, dut faire Toffice de sage-femme, et, quand la chaise de poste fît son entrée dans la ville, elle contenait un troisième voyageur, notre futur chevalier qui semblait ainsi prédestiné à mener une vie vagabonde *.

Nous le trouvons, au commencement de 1788, arrivant du Sénégal, où il venait de faire son second voyage. Auparavant, il avait, à plusieurs reprises, parcouru la Suisse, TAUemagne les Pays-Bas, le Danemark, et, quand il était en France ou en Lorraine, ce n'était pas pour se reposer. Il faisait des centaines de lieues, le plus souvent à cheval, pour un oui ou pour un

1. Quoi qu'en disent la plupart des biographes, il n'est pas né en 1737 à Lunéville, mais bien le 31 mai 1738 et sur la grande route; il a été ondoyé le 1" juin à Nancy (église St-Roch) et les cérémonies du baptême ont eu lieu à Lunéville, dans la chapelle du roi de Pologne, le 21 juin. Son acte de baptême est d'ailleurs reproduit dans le Dietionnaire cHtique de biographie et d'histoire de A. Jal. — Autre erreur concernant son état civil : plusieurs biographes ou annotateurs ont parlé d'un premier mariage qu'il aurait contracté avec Amélie-Constance Pachot des AUeurs. Or, c'est Louis-Edouard de Boufflers-Rouverel, fils de la maitresse du prince de Conti, qu'elle a épousé. Elle est connue et souvent citée dans les Mémoires du temps, sous le nom de comtesse Amélie de Boufflers.

non, pour retrouver une ancienne maîtresse, ou pour essayer d'en conquérir une nouvelle, pour faire une apparition à la cour de Lunéville, ou à celle de Versailles, quelquefois pour retrouver son régiment *, mais il ne se croyait pas astreint à mener la vie de garnison. Il personnifiait le mouvement perpétuel, et on comprend le mot souvent cité du comte de Tressan qui, le rencontrant sur une grande route, lui dit : a Chevalier, je suis ravi de vous trouver chez vous. »

Ce goût pour le changement le portait à essayer de toutes les professions, de même qu'il s'exerçait à tous les genres de littérature. Il fut destiné d'abord à Fétat ecclésiastique, mais c'était la faute de sa famille et de ses protecteurs, et non pas la sienne. Le roi Stanislas n'avait rien à refuser aux deux fils de la marquise de Boufflers *, de la Dame de Volupté^

1. U a commandé successivement le régiment d'Esterhazy (Hussards), dans lequel il avait fait ses premières armes, et le régiment de Chartres (infanterie); il a été nommé maréchal de camp le {'''janvier 1784.

2. Catherine de Beauvau, 1711-1786), mariée en 1735 à François de Boufflers, marquis de Remiencourt, était fille de Marc de Beauvau, prince de Craon et de Anne-Marguerite de Ligniville. Elle a eu dix-neuf frères ou sœurs, entre autres la maréchale de Mirepoix (en premières noces princesse de

comme elle s'appelait elle-même, qui était vraiment la reine de la cour de Lunéville. Il avait nommé l'aîné capitaine de ses gardes *; il donna des bénéfices ecclésiastiques au second. C'est ainsi qu'à dix-sept ans, le jeune BoufQers était pourvu d'une riche abbaye, et quand, le 20 octobre 1758, il fut admis à l'académie de Nancy, le président lui dit dans sa harangue : « Vous vous êtes livré, jusqu'à ce moment à l'étude des livres sacrés et de la théologie, parce que vous êtes né pour éclairer de vastes diocèses et pour être mis ensuite entre les premières colonnes de l'Église : honneurs qui sont la récompense due aux grands talents,; lorsqu'ils sont soutenus d'un grand nom, » On frémit en pensant au scandale qu'aurait donné un pareil prélat; mais, plus honnête que son ami Talleyrand, Stanislas deBoufflers ne passa que six mois au séminaire de Saint-Sulpice *;

de Lixin), la marquise de Bassompierre, le maréchal de Beauvau, etc. M. £. Meaume a écrit sa vie en 1885 s«us le titre de : La mère du chevalier de Bouf fiers.

1. Charles de Boufflers, marquis de Remiencourt, (1736-1775) a remplacé son père, comme capitaine des gardes du roi de Pologne ; il a été grand bailli du Beauvaisis, maréchal de camp, inspecteur général de l'infanterie, etc.

2. On peut voir dans le Correspondant du 25 janvier quelques détails sur la vie de Bpufflers au séminaire.

malgré sa famille il quitta le petit collet pour prendre la croix de Malte, et pour endosser l'uniforme de capitaine de hussards, sous lequel il fît brillamment la campagne de Hesse, pendant la guerre de Sept Ans.

Rivarol, qui ne Taimait pas, Ta défini ainsi : « Abbé libertin, militaire philosophe, diplomate chansonnier, émigré patriote, républicain courtisan. » Je n'adopterai pas cette appréciation dictée par la jalousie, et je m'en tiendrai au jugement du prince de Ligne que je citais en commençant. Le prince dit encore dans ce même portrait : « Il a beaucoup pensé, mais, par malheur, c'était toujours en courant. Son mouvement est ce qui nous a le plus volé de son esprit. » Sur ce dernier point, je me permettrai d'être d'un avis différent. Lorsque Boufflers voulait être grave, il devenait . ennuyeux : il n'était pas fait pour les œuvres de longue haleine et c'est en courant qu'il pensait le mieux *.

1. Sans parler des dictionnaires biographiques, on peut consulter utilement, au sujet de Boufflers, le livre du comte Th. de Puymaigre : Poètes et romanciers de la Lorraine (1S48); le discours de M. Druon à l'académie Stanislas, de Nancy (1886); l'article de M. C. Fuinel, dans la Plume et

Quant à sa compagne, bien qu'une pareille entrée en matière soit un peu lugubre, je chercherai dans son épitaphe un résumé de sa vie. Elle a demandé qu'on inscrivit sur son tombeau ces quatre vers :

A la (in je suis dans le port Qui fut, de tout temps, mon envie, Car j'avais besoin de la mort Pour me reposer de la vie

Cette lassitude morale et physique, elle Ta surtout éprouvée pendant l'émigration et on verra qu'après tant de fatigues, elle devait en effet avoir soif de repos. Mais, avant de partir avec elle pour ces longs voyages, nous ferons d'abord quelques pas en arrière.

J'ai lu dans une des nombreuses biographies de Boufflers : « Il vécut..., aimant sa femme qu'il avait prise veuve et belle, sans trop d'esprit! » Sans trop d'esprit! Fauteur est vraiment difficile, et pourtant son esprit charmant est bien fait pour comprendre celui de madame de

VEpée (1893); et les Introductions qui figurent en tête de plusieurs éditions de ses œuvres, notamment celle de Taschereau (1827) et celle de M. Arsène Houssaye (1852) qui avait paru en article dans la Revue de Paris. La chronique scandaleuse s'est aussi beaucoup occupée de lui et il est presque toujours nommé dans les Correspondances et dans les Mémoires qui ont été publiés sur la fin du xvm" siècle.

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Sabran. S*il a porté ce jugement sommaire, c'est qu'il ne la connaissait pas, j'en suis certain, et, pour lui donner des remords, pour éviter à l'avenir une semblable méprise, il m'a paru utile de donner sur elle quelques détails ^ Françoise-Eléonore Dejean * est née à Paris le 3 mars 4749; elle appartenait à une vieille

1. Je n'ai cependant pas la prétention d'avoir découvert madame de Sabran. Avant les publications de MM, de Magnieu et H. Prat et les articles de Lucien Perey dans la Revue de famille (numéros du 15 août, des 1 et 5 septembre 1891), madame de Genlis et madame Vigée Le Brun, dans leurs Mémoires y avaient déjà parlé d'elle avec éloge.

2. Les détails qui suivent sont puisés en grande partie dans la notice faite par Elzéar, et elle en contient beaucoup d'autres. D'après lui que sa mère s'appelait : Éléonore de Jean de Manville, mais ce second nom n'était pas porté habituellement dans la famille. J'en vois la preuve dans une lettre du chevalier Séguier, fils d'une amie d'enfance d'Éléonore. U écrit de Berlin, le 7 mai 1797, quelques jours après le départ de madame de Sabran qui allait se marier à Breslau. « Je reviens de l'église où j'ai entendu publier les bans de M. le marquis de Boufflers avec madame de Manville, comtesse de Sabran. Dites-moi donc qu'est-ce que c'est que ce nom de Manville, je ne vous le connaissais pas. » Je vois dans le Nobiliaire toulottsain de M.Bremond,un Dejean, seigneur de Manville et de Manvillette en 1689; c'est évidemment un ancêtre d'Éléonore.

M. le comte de Ghastellux, dans ses Notes prises aux Archives de l'état civil, a mentionné la naissance d'Éléonore Dejean, fille de Charles-Claude, écuyer, et de Geneviève- Éléonore de Montigny (paroisse de Saint-Roch).

Les armes de la famille Dejean sont : d'azur à un oiseau au vol abaissé d'argent; au chef cousu de gueules, chargé de trois étoiles d'or. L'indication donnée à ce sujet par Potier de Courcy (supplément du P. Anselme) est inexacte.

famille du Languedoc qui a compté à Toulouse plusieurs conseillers au parlement et quatre capitouls. On sait que, dans cette ville, les fonctions d'échevinage conféraient la noblesse héréditaire et j'ai lieu de supposer que l'anoblissement de la famille Dejean (ou de Jean) remonte au premier de ses membres qui fut élevé au capitoulat en 1635. Sa mère était fille de M. Mignot de Montigny, président des trésoriers de France, chez lequel elle demeurait. J'ai donc le droit de dire, avec Elzéar, qu'Eléonore Dejean fut élevée dans une famille riche et distinguée.

Elle n'en fut pas plus heureuse pour cela.

D'abord, et ce fut la cause de toutes ses tristesses, elle n'a pas connu sa mère, qui mourut en lui donnant le jour, et son père se remaria peu de temps après. Les belles-mères sont admirables de dévouement, ou elles sont odieuses : il n'y a pas de milieu, et madame Dejean rentrait dans la seconde catégorie. La présidente de Montigny (née Gaillard) recueillit les enfants de sa fille et les éleva durement, prétendant qu'il fallait de bonne heure assouplir le caractère. Sans recommander ce sys-

tème, je dois avouer qu'il a'réussi, car, malgré

son extrême vivacité, Eléonore a été en somme d'humeur facile et je ne peux en dire autant de son fils qu'elle a, au contraire, affreusement gâté. C'était l'usage de mettre quelque temps au couvent les iSUes de bonne maison : elle fut placée dans celui de la Conception *. Peut-être écrivait-elle déjà ses impressions, comme Hélène Massalska, cette pensionnaire de l'Abbayeaux-Bois dont le journal a servi de point de départ au livre de Lucien Perey * qui a obtenu un succès si mérité; mais je dois me contenter de la notice d'Elzéar et choisir entre plusieurs petites anecdotes qui me passionneraient davantage, si elles étaient racontées par l'héroïne elle-même. Je vois bien qu'elle était espiègle et qu'elle avait un mauvais esprit, comme on disait de mon temps au collège, ce qui ne l'empêchait pas d'être aimée à la fois par les religieuses et par les élèves. Elle était si spiri-

4. Le couvent de la Conception, bâti en 1633, était situé 354, rue Saint-Honoré, à côté de Fhôtel de la duchesse d'Ârenberg. Les religieuses appartenaient au tiers-ordre de Saint-François.

2. Histoire d'une grande dame au x\m* siècle. — La princesse Hélène de Ligne.

tuelle, si jolie, ce qui ne gâte rien, et si expansive qu'elle faisait la conquête de tout le monde. Elle était courageuse aussi, et elle devenait forte pour défendre sa sœur aînée qui était peu intelligente, et qui, sans elle, — cet âge est sans pitié, — aurait été taquinée, maltraitée même par ses compagnes. Deux d'entre elles qui sont restées ses amies, Marie de Bavière * et Louise de Croy d'Havre *, parlaient encore, dans leurs vieux jours, de l'énergie que montrait cette petite personne mince et fluette, dans son rôle de protectrice.

C'est au couvent qu'elle eut un de ses plus grands chagrins, car tout est relatif en ce monde et les mêmes événements ne produisent pas les mêmes impressions aux différents âges de la vie. D'ailleurs les femmes, y compris les

1. Marie de Bavière, fille du comte de Bavière (fils légitimé d'Emmanuel, électeur de Bavière), lieutenant général au service de la France, tué glorieusement à la bataille de Lawfeld, et de la comtesse de Hochenfels-Bavière (fille également légitimée de Charles-Albert). Elle a épousé Armand- Charles-Emmanuel, marquis de Hautefort, grand d'Espagne.

2. Louise-Ëlisabeth-Félicité, fille de Louis de Croy, duc d'Havre et de Marie de Montmorency-Luxembourg. Mariée en 4764 à Louis-François du Bouchet de Sourches, marquis de Tourzel; elle a été nommée gouvernante des enfants de France en 1789 et a regu le titre de duchesse en iSidi. Les Mémoires de cette femme admirable ont été publiés par le duc des Gars.

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ET LA COMTESSE DE SABRÀN. iii

plus graves, qui aiment vraiment les chiens, ne lui ménageront pas leur sympathie. Elle en avait un ravissant que les religieuses lui enlevèrent un jour, pour la punir de quelque méfait : il devint le chien du jardinier. Or, nous dit Elzéar, « cet homme grossier et brutal eut la cruauté d'embrocher la malheureuse bête.

L'hiâtoire courut tout Paris et inspira une romance qui se répandit avec succès et apitoya sur les regrets de la pauvre Eléonore *. »

Une autre fois, — c'était à la fin de décembre 1761, — elle avait encore mérité une punition exemplaire, et, ne sachant qu'imaginer, sa maîtresse lui avait enlevé le manuel dans lequel les élèves copiaient leurs souhaits de bonne année. Fort embarrassée, elle se souvint à propos des lettres de madame de Sévigné dont elle avait entendu dire du bien; elle pensa que, dans le nombre, elle en trouverait bien une pouvant remplacer les formules habituelles,

1. Le désespoir d'Éléonore me rappelle ces rers de Marmontel qui servent de légende à la gravure du joli tableau de Mouchet :

Il est des peines poar chaque &ge :

A dix ans, c'est an grand malheur Qu'an oiseaa sorti de sa cage.

Mais, à vingt ans, qaelle doalear D'avoir poar amant un volage l

et elle réussit à prendre le livre dans la bibliothèque. Ce fut une révélation. Elle fut immédiatement séduite par la simplicité de ce style et elle écrivit avec son cœur une lettre toute naturelle dont son përe fut aussi étonné qu'enchanté. Dès lors, elle écrivit toujours ainsi, négligeant le parfait secrétaire pour marcher sur les traces de son illustre modèle, et elle a si bien réussi que madame de Staël ne croyait pas trop dépasser les bornes de la flatterie permise, en lui écrivant : « Je sens votre charme comme celui de madame de Sévigné, et mieux, car il y a plus de vraie sensibilité dans votre grâce V »

Au sortir du couvent, elle rentra rue des Vieilles-Audriettes dans la maison de sa grand mère qui, devenue veuve, était de plus en plus sévère et acariâtre, et elle aurait menée une vie insupportable, si elle n'eût été soutenue par Taffection de son oncle maternel *. Bien que M. Dejean eût perdu sa seconde femme et qull eût eu une attaque de paralysie, il restait

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