‹ Le chevalier de Boufflers et la comtesse de Sabran, 1788-1792Chapitre 9 sur 65 · Vie de madame de Staël par Lady Blennerhasset, t. UI · texte numérisé non relu

Vie de madame de Staël par Lady Blennerhasset, t. UI

quels il était brouillé et je suis tenté de m'en réjouir, puisqu'ils ont fini par tomber entre mes mains; mais je n'aurais pas cru devoir en user, si je n'avais obtenu l'assentiment de celui qui est aujourd'hui le digne chef de la maison de Sabran. 11 les a légués au plus jeune de ses . amis, àcet Augustule qui lui rappelait ses belles années et qui, lui aussi, promettait plus qu'il n'a tenu, car M. de Magnieu, qui, j'ai pu le constater, a eu de bonne heure bien du talent, a laissé seulement la réputation d'un homme du monde aimable et spirituel *•

Voici les termes du testament daté du 18 mai 1842:

« Je lègue encore audit Marie Ernest vicomte de Magnieu... et tous mes papiers^ en lui recommandant particulièrement ceux de ma mère et de mon beau-père le chevalier, depuis marquis de Boufflers, qui sont ce que je peux lui laisser de plus précieux, en le chargeant de les faire publier. »

1. Dans VHistoiHque du Jockey-Club français qui a paru récemment, les auteurs, MM. Gibert et de Massa, ont fait un joli portrait de leur ami Magnieu.

C'est en 1875 seulement que M. de Magnieu a commencé cette publication : avec la collaboration d'un homme de lettres dont le nom est aussi connu qu'estimé, de M. Henry Prat, il a fait paraître la correspondance de madame de Sabran et de Boufûers de 1778 à 1788 et je vois dans l'introduction de la seconde édition que les éditeurs avaient l'intention d'aller plus loin. La mort les en a empêchés et les papiers se sont trouvés séparés, car M. de Magnieu en avait donné une partie à son collaborateur^ mais M. Paul Prat abien voulu, avec une obligeance dont je ne saurais assez le remercier, mettre à ma disposition ce qu'il avait trouvé dans la succession de son père, et j'ai pu par conséquent utiliser tout ce que les souris et les déménagements avaient épargné. Je les ai entièrement dépouillés et, pour en extraire un volume, je n'ai eu que l'embarras du choix *.

On trouve là des œuvres inédites de Boufflers ; il semble que ce soit une bonne aubaine, maïs

1. Le comte Charles de Rességuier, à qui M. de Magnieu avait légué ses papiers, les a légués en 1889 au colonel Gibert qui a bien voulu me les confier.

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voilà bien la difficulté : les unes sont trop légères, — il était impossible de fouiller dans les papiers secrets de cet Anacréon, sans faire de joyeuses découvertes, — les autres ne le sont pas assez* La plus importante dans le genre ennuyeux est une nouvelle intitulée :

Ogive et Gullistan, et vraiment elle est trop enfantine l'histoire de cette vierge pudique qui se fait aimer du roi Alfred et qui se transforme, à Toccasion, en un valeureux chevalier pour lui sauver la vie. En voulant réagir, l'auteur d'Aline a dépassé la mesure, il est devenu trop vertueux, et quant à ses Réflexions sur la vieillesse j sur la gloire^ elles ne valent ni plus ni plus ni moins que son traité du Libre arbitre qui a complètement échoué en 1808.

Les œuvres d'Elzéar * sont naturellement en grand nombre, puisqu'elles se trouvent réunies et qu'il a travaillé toute sa vie. Beaucoup de

1. La plupart des œuvres d'EIzéar sont inédites; il a cependant publié en 1817 le Repentir j poème en sept chants et, en 1820, un Dithyrambe sur la mort du duc de Bei*ry et les dangers de VEurope. 11 a publié aussi, mais sans les signer, des Notes critiques et réflexions sur le génie du christianisme (1803) ; enfin il a écrit beaucoup d'articles dans le Publiciste et dans le Conservateur; un certain nombre sont signés de ses initiales.

tragédies et de comédies, presque toutes en vers et entre autres : Iliofiy œuvre immense dans laquelle Tlliade et TEnéide sont mises en pièce, avec chœurs à la manière antique; les Ossiana^ le Masque de fer^ Pygmalion^ V Amant de la Mortj Ambroisine ou r héritière de Quintail^ Ophélia, — œuvres de mérite qui se ressentent du goût, même du faux goût de Tépoque, mais je ne conseillerais jamais à une maîtresse de maison désireuse d'égayer ses invités de les faire jouer à fat cmiyagiie fiar «ie tronped^amateurs. — Beaucoup de pièces de circonstance * faites à l'occasion de naissances, de mariages, d'anniversaires ; tous les prétextes étaient bons, dans ce temps-là, pour faire des vers, mais les circonstances ont passé etTintérêt n'existe plus. — Beaucoup de fables dans lesquelles on rencontre à chaque pas de jolis vers et de fines observations. Madame de Genlis qui en a aussi composé, avait eu l'idée étrange de ne prendre pour sujets que des végétaux. Elzéar n'aurait pu se limiter ainsi, il a mis à contribution tous les

1. On pourrait répéter à propos de ces vers ce que M. Brunetière a dit, en parlant de ceux de Sainte-Beuve : la poésie de circonstance est devenue poésie d'occasion (Revue bleue du 11 mars 1893).

êtres animés ou inanimés ; mais les siennes sont meilleures, elles valent bien celles de plusieurs fabulistes qui ont laissé un nom, et je crois que, s*il les avait fait imprimer de son vivant, elles auraient obtenu auprès du public le succès qu'elles avaient parmi ses amis. Mais le temps est passé de ces œuvres ingénieuses et subtiles, et, pour publier des fables en cette fin de siècle, il faudrait qu'elles fussent d'un autre La Fontaine. Madame de Sabran-Bouffliers aussi a beaucoup écrit. Elzéar admirait particulièrement la Femme sensible^ un opuscule en prose, dans lequel, sans s'en douter, elle aurait fait son propre portrait; mais je n'y vois aucun de ses traits et je ne reconnais même pas son style habituel dans cette obscure dissertation. J'apprécierais davantage ses pièces de vers, ses fables, ses apologues, ses élégies qui, le plus souvent, ont cependant un défaut : « Où prends-tu, lui écrivait le chevalier, les plus jolis vers du monde qui portent d'autant mieux ton cachet qu'ils manquent à la rime et à la mesure, mais il est bien aisé d'être correct comme moi et bien difficile d'être aimable comme toi. » Il vaudra mieux nous en tenir à ses lettres, car elle s'y

montre aussi aimable et aussi spirituelle, avec plus de correction *.

J'ai trouvé des journaux, des récits de voyages dans plusieurs pays, surtout en Suisse. La mère, le fils, la fille, même le petit-fils, racontent leurs impressions et donnent les renseignements les plus précis sur les hôtels et sur les routes; mais je crois que, malgré les vers dont ces récits sontémaillés, les touristes préféreront encore le guide Bœdeker ou Tar tarin dans les Alpes.

Enfin je dois mentionner les papiers d'affaires et de nombreuses recettes de cuisine ou de pharmacie que je n'hésiterais pas à publier, si je croyais ainsi rendre service à l'humanité; mais la cuisine est toujours en progrès et les remèdes de madame de Sabran ressemblent trop à ceux de madame de Sévigné ; les deux femmes ont d'ailleurs d'autres points de ressemblance sur lesquels il sera préférable d'insister.

Après avoir tant éliminé, je me suis trouvé en face d'une volumineuse correspondance qui est déjà une mine assez riche à exploiter. Un

1. Ses vers étaient cependant corrects, quand elle s'y appliquait. On peut en juger par l'apologue sur le Bonheur et le Malheur qui se trouve à TAppendice, p. 314.

certain nombre de ces lettres ont une valeur littéraire, d'autres sont intéressantes à cause des faits qu'elles racontent ou des personnes qui les ont écrites. Je laisserai encore de côté celles de madame de Custine qui pourraient faire l'objet d'une publication spéciale ; non pas que je veuille entreprendre le récit de sa vie, — il a été fait de main de maître * ; — mais précisément parce que beaucoup de gens ont eu, comme moi, un plaisir très vif à lire le livre de M. Bardoux il y aurait peut-être lieu, un jour ou l'autre, de compléter leportrait de Delphineetde la charger de ce soin, puisqu'elle peignait elle-même avec sa plume aussi bien qu'avec son pinceau. Quant aux lettres de madame de Sabran et de Boufflers on a pu déjà les apprécier dans le volume qui a paru en 1875 et qui embrasse une période de dix années. J'en ai un certain nombre, écrites à la même époque, et M. Paul Prat en a retrouvé de son côté dans les papiers de son père ' qui, les unes comme les autres,

1. Madame de Custine, par M. Bardoux, sénateur (Calmann Lévy, éditeur).

2. M. Paul Prat en a extrait un recueil charmant : Lettres du chevalier de Boufflers à la comtesse de Sabran (Pion, édit., 1891).

ont sans doute échappé aux recherches de MM. de Magnieu et H. Prat et ne sont en rien inférieures à celles qu'ils ont publiées. On peut regretter qu'elles ne figurent pas à leur date dans la Correspondance^ car elles auraient toutes gagné à ce rapprochement, mais il n'y a pas lieu de s'arrêter à cette idée.

Je continuerai leur œuvre au point où ils l'ont laissée, tout en suivant une méthode différente. Dès le commencement de la Révolution et surtout pendant Témigration, la vie de Boufflers^ comme aussi celle de madame de Sabran et de ses enfants, est si compliquée que, sans un commentaire, les lettres seraient souvent inintelligibles et paraîtraient décousues. D'autre part on rencontre bien des personnages auprès desquels il serait vraiment dommage de ne pas s'arrêter un instant : la vieille comtesse de la Marck, née Noailles, la correspondante de Gustave III ; la blanche comtesse Auguste de la Marck, la femme de l'ami de Mirabeau; la comtesse de Marsan, née Rohan, l'ancienne gouvernante des enfants de France; le prince de Ligne et sa fille la princesse de Clary, celle qu'il appelait son chef-d'œuvre; la comtesse de Rombeck,

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sœur du ministre Cobentzel, aussi originale que bienfaisante ; le comte Louis de Durfort, ambassadeur à Venise et la comtesse née Seymour; le chevalier Séguier, cet officier de l'armée de Condé qui était amoureux de Delphine ; d'autres encore dont il faut au moins expliquer la présence. Je serai obligé de me limiter : bien à regret, je supprimerai beaucoup de lettres qui m'ont charmé et, pour d'autres, je me bornerai à de courts extraits. Je chercherai du moins à leur laisser le plus de place qu'il me sera possible et je me contenterai de guider le lecteur, afin qu'il puisse se rendre compte de la vie errante du chevalier de Boufflers et de la comtesse de Sabran pendant la Révolution.

Je pourrais les appeler aussi bien le marquis et la marquise de Boufûers, car c'est le nom qu'ils porteront à la fin de cette histoire ; leur union sera un des incidents de leurs nombreux voyages et c'est un épisode qui vaut bien la peine d'être noté. Un beau jour (le 15 avril 1 797) Boufflers se décida à écrire : « Viens donc vite que je t'épouse, petite paresseuse, cela devrait déjà être fait depuis longtemps. » Il y avait en effet une trentaine d'années qu'ils

auraient dû prendre ce parti, mais enfin mieux vaut tard que jamais.

Ces deux époux n'ont pas eu de grandes vertus à proposer comme exemples; ils n'ont pas été mêlés à de grands événements, ou du moins, s'ils ont été bien placés pour les juger, ils n'ont pas eu à jouer les premiers rôles ; à une époque où notre histoire a fourni par milliers des martyrs et des héros, ils n'ont pas été du nombre, et ils ne peuvent prétendre, ni à exciter notre admiration, ni même à émouvoir notre pitié. Mais il y a place pour d'autres sentiments.

Leur amour qui a été si durable et qu'ils savaient si bien exprimer suffirait pour nous captiver. Il faut leur savoir gré du dévouement qu'ils ont montré : ils n'ont usé de l'influence qu'ils ont eue un moment en Prusse que pour secourir les misères de leurs compatriotes.

Leur esprit, qui était de bon aloi, qui personnifie bien le génie de notre race, doit aussi fixer notre attention : il a ébloui leurs contemporains et, quand ils ont été obligés de le dépenser sur le sol étranger, ils l'ont employé à faire aimer la France par nos ennemis.

Mais surtout ils l'ont aîmé eux-mêmes le beau pays de France, comme disait madame de Boufflers. On lira les lettres, ou du moins une partie des lettres brûlantes qu'elle écrivait à son fils, pour le décider à rentrer dans la patrie. Elles sont interminables, d'un style haché, décousues, interrompues parfois à deux heures du matin et reprises au petit jour : on voit qu'elles ont été écrites en pleine iSèvre et elles sont d'une admirable éloquence. Et lorsqu'enfin elle est en route, qu'elle s'arrête à Berlin, comme elle est émue en allant à l'ambassade de France pour chercher son passeport! Dès le seuil de la porte, elle est toute troublée, en voyant que c'est un Français qui lui ouvre, en entendant parler sa langue. Elle entre chez le général Beurnonville qui l'invite à dîner et tout de suite ils sont bons amis. Le soir elle écrit à son mari pour lui raconter tous les détails de la visite : « Je me sens ravie d'être chez lui. Je commence à y prendre un avantgoût de la France ; je me réchauffe , je jouis d'entendre tout ce qu'on dit, de me trouver avec quelques Français. Mon étourdissement se dissipe, il fait place à un attendrissement

involontaire que je ne voulais point faire paraître, qui me tenait à la gorge et, ce qu'il y a de pis, m'empêchait d'avaler quand je mourais de faim et que je voyais le meilleur diner du monde. Tu me connais et je suis sûre que tu me vois de Paris dans tout cet empêtrement d'attendrissement et de bêtise... » Nous la voyons aussi et ce n'est pas sa bêtise qui nous frappe. Pourtant elle avait bien des raisons d'en vouloir à Beurnonville : il avait failli lui enlever sa fille qu'il voulait épouser, et en tout cas il lui a pris sa maison. C'est à lui maintenant, à ce soudard empanaché, qu'appartient le bel hôtel du faubourg Saint-Honoré *, où elle a passé le temps le plus heureux de sa vie et où elle espérait bien rentrer un jour, car, tout en ayant été déclaré bien d'épiigré, il n'était pas encore vendu en 1797. C'est le général qui se l'est fait donner par la nation, qui l'a volé, disait Elzéar, au moment même où Delphine faisait des démarches pour qu'il fût conservé à sa mère; mais elle pense bien à de pareils détails,

1. Cet hôtel que madame de Sabran avait acheté en 1776 au financier Bouret a été démoli. Il se trouverait entre l'ambassade d'Angleterre et TÉlysée.

elle est à Fambassade de France et pour elle c'est déjà le sol de la patrie.

Quant à Boufflers, c'est encore bien mieux, j'allais dire encore bien pis, car il me paraît avoir préféré son pays à sa femme. Dès qu'il a appris qu'il était rayé de la liste des émigrés, il n'a pas perdu un jour, il a laissé la malheureuse au fond de la Pologne, embarrassée dans une foule d'affaires inextricables, et il est rentré en France sept mois avant elle. Je sais bien que l'échafaud avait fait des vides dans sa famille, qu'il avait à poursuivre le recouvrement de plusieurs successions, sur lesquelles d'ailleurs il n'a rien obtenu ; mais je trouve le fond de sa pensée à la fin d'une lettre dans laquelle il raconte à madame de Hautefort toutes ses tribulations : k J'aime mieux mourir de faim en France que de vivre en Prusse ! »

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