Air : Nous sommes précepteurs d'amour
Aux attraits les plus séduisants,
A la beauté la plus soignée,
Je préférerai constamment
Qui donc... ? Sabran la mal-peignée.
Sur sa raison, les envieux N*ont jamais pu trouver à mordre, Et ce n'est que dans ses cheveux Qu'on aperçoit quelque désordre.
De l'amour c'est un trail nouveau; Sabran, il venge son injure :
N'ayant pu troubler ton cerveau, Il s'en prend à ta chevelure.
hôtel, situé entre la rue du Faubourg-Sain t- Honoré et les Champs-Elysées, que le financier Bouret venait de faire construire et qu'il était obligé de vendre, par suite d'embarras de fortune, avant même de Tavoir habité; mais c'est Tannée suivante seulement qu'elle recommença à aller dans le monde et qu'elle rencontra le chevalier. A partir de cette époque, et pendant dix ans, il est facile de suivre les progrès de leur liaison et de se rendre compte de leur vie, puisqu'un grand nombre de leurs lettres ont été publiées, en 1875, par MM. de Magnieu et Henri Prat et, en 1891, par M. Paul Prat. Je ne les analyserai même pas : je craindrais d'en déflorer la lecture pour ceux qui ne les connaissent pas encore et, pour ceux qui les ont lues, je veux éviter les redites.
Je répondrai seulement à une question qui se pose naturellement : pourquoi, libres tous deux, madame de Sabran et Boufflersne se sontils pas épousés? C'est que la liberté du chevalier était chose relative. Il pouvait quitter la croix de Malte, mais il fallait renoncer, en même temps, aux riches abbayes * dont il était abbé
i. n était abbé de Belchamp, diocèse de Nancy, ordre de
commendataire et il était criblé de dettes.
Devait-il désirer un mariage qui lui aurait enlevé ses bénéfices, en lui laissant ses créanciers? Il était trop fier pour vivre aux dépens de celle qu'il aimait, d'autant plus qu'elle avait déjà deux enfants : iln y aurait consenti que si, à défaut de fortune, il avait apporté en ménage beaucoup de gloire, et il n'avait pas eu le temps d'en récolter suffisamment, lorsque, tout jeune, il guerroyait dans la Heiafse *. Depuis, les occasions avaient manqué, car, sous le règne du pacifique Louis XVI, la France a joui d'un long repos. Il avait eu cependant un peu d'espoir, au moment où l'on parlait d'une descente en Angleterre; il écrivait à madame de Sabran, le 27 mai 1778 * : « Vous savez quel est pour moi l'objet de la guerre. La gloire n'est point la monnaie dont je me paye, c'est celle dont je veux payer le seul bien que je trouve digne d'envie. » Je retrouve les mêmes sentiments
Saint -Augustin, revenu 30 000 livres, et de LongeviUe, diocèse de Metz, ordre de Saint-Benoit, revenu 15 000 livres.
1. n a été nommé chevalier de Saint-Louis, en 1762 pour sa brillante conduite au combat d'Âmenebourg (ou Amœneburg).
2. Lettres du chevalier de Bouf fiers à la comtesse de Sabran (par M. P. Prat), p. 11.
dans une lettre du 27 novembre 1785 * : « Ma gloire, si j'en acquiers jamais, sera ma dot et ma parure et c'est là ce qui m'y attache... Il n'y a qu'un peu d'honneur et de considération qui puisse faire oublier mon âge et ma pauvreté, et m'embellir aux yeux de tout ce qui nous verra, comme ta tendresse m'embellit à tes yeux. »
Cette lettre est datée de Rochefort où il attendait des vents favorables. Il allait faire voile vers l'Afrique, toujours à la recherche de sa dot et de ha parure, car c'est bien pour les conquérir qu'il avait demandé au maréchal de Gastries le gouvernement des établissements du Sénégal et de Gorée. Il fit preuve, dans son administration, d'habileté et de courage, d'humanité surtout, au grand étonnement des nègres qui, jusqu'alors, avaient été traités avec une cruauté révoltante et qui pourtant l'ont chansonné *. Il adoucit leur sort, réglementa
1. Correspondance de la comtesse de Sabran et du chevalier de Boufflers, p. 367. \\ arriva pour la première fois au Sénégal le 14 janvier 1786 et il y passa six mois.
2. Qui'aurait pu prévoir que le chevalier de Boufflers serait chansonné par des nègres? Ils avaient Thabitude d'enterrer leurs morts, presque à fleur de terre et près des habitations, an grand détriment de la santé publique. Le nouveau
la traite qu'il ne pouvait empêcher, et élabora tout un système de réformes qui devaient rendre le Sénégal productif, chose bien remarquable, dès ce temps-là, pour une colonie firançaise. Mais encore faut-il avoir de l'argent pour faire un bon placement et la métropole n'en avait pas. Elle se débattait au milieu des embarras financiers qui ont contribué à amener la Révolution, et, malgré la bonne volonté du ministre, les grands projets de Boufflers n'ont pas abouti.
En somme, de ces plages lointaines il a rapporté une perruche pour la reine, un cheval pour le maréchal de Gastries, des oiseaux pour madame de Sabran, un négrillon pour madame de Blot^ une petite négresse pour la maréchale de Beauvau ', mais, pour lui-même, ni gloire
gouverneur, ayant exigé que des cimetières fussent établis dans des lieux écartés, ses administrés chantaient : « Boufflers I Boufflers! tu es bien bon pour les vivants, mais tu ne vaux rien pour les morts, puisque tu exposes nos pères à être mangés par les bouquis (les hyènes). »
1. Ziméo, qui a causé toutes sortes d'ennuis à Boufflers et que nous retrouverons en Allemagne, ainsi que la précieuse comtesse de Blot.
2. Ourika, qui mourut en 1799 et dont la maréchale de Beauvau parle avec affection dans ses Mémoires* Elle est rhérolne du roman bien connu de la duchesse de Duras.
ni profit. Je me trompe : il s'est fait un renom (l'humanité et il a écrit, pendant ses deux voyages, des lettres qui le font connaître sons un jour nouveau, et qu'on lira peut-être encore, quand ses petits vers seront oubliés.