CHAPITRE II
Arrivée de Boufflers à Paris. — Lettre du comte de Ségur, ambassadeur en Russie. — Élection de Boufflers à l'Académie. — Départ de madame de Sabran pour Plombières. — La société qu'elle y trouve. — Elle se réjouit de l'arrivée de Necker au pouvoir. — Elle fait des excursions dans les montagnes. — Boufflers est autorisé à ne plus retourner au Sénégal. — 11 va en Lorraine pour préparer son élection aux états généraux. — Il écrit souvent à sa sœur madame de Boisgelin. — Il est nommé bailli d'épée à Nancy. — Il revient à Paris et prononce son discours de réception à l'Académie.
« Écoute, ma Boisgelin : j'arrive mardi au soir dans l'équipage d'un corsaire qui a fait naufrage et qui n'a sauvé que sa personne. Je sais que je n'ai à Paris ni chemise, ni poudre, ni pommade, ni carosse, ni chevaux, ni argent, ni considération. Arrange-toi pour me faire trouver tout ce qui me sera nécessaire; emprunte pour moi deux ou trois chemises
avec des manchettes à dentelles. Je crois que j'ai des habits, ainsi je me passerai de tes robes : tout le reste ira comme il pourra... »
C'est ainsi que Boufflers, débarqué le 27 décembre à La Rochelle, annonçait à sa sœur madame de Boisgelin ^ son arrivée prochaine. Il n'avait pas manqué de prévenir aussi madame de Sabran qui, plus impatiente encore, se morfondait, comptant les heures. Elle avait reçu la grande nouvelle le 29 décembre et, le lendemain, elle écrivait dans son journal ^ : « Je suis retombée malade aujourd'hui; je n'en peux accuser d'autre que toi, après la nuit que tu m'as fait passer, mon enfant. Mon âme est trop forte pour mon corps, ou du moins l'espèce
1. Marie-Catherine Stanislas de Boufflers, née le 13 août 1744, guillotinée le 3 juillet 1794. Elle a épousé en 1760 Louis Bruno de Boisgelin, comte de Cueé (on Pa appelée longtemps madame de Cucé), qui a été président des états de Bretagne, ambassadeur à Parme, maréchal de camp, etc., et qui, lui aussi, est mort sur Téchafaud le 7 juillet 1794. Le ménage était peu uni.
2. Boufflers s'était embarqué à Gorée le 20 novembre. Le journal de madame de Sabran qui est publié dans la Contespondance (par MM. de Magnieu et H. Prat) est exactement daté, mais il n*en est pas de même des lettres qui suivent (p. 355 à 526) et qui sont données comme formant le journal de Boufflers pendant son second voyage. Beaucoup de ces lettres oht été écrites en 1786 pendant le premier, et il n'y a pas lieu de tenir compte de Tordre dans lequel elles sont placées.
de sentiment que j'ai pour toi. Mais que je meure à présent, j'y consens, puisque je pourrai mourir dans tes brasi » Et le 31 décembre :
« L'année finit sans toi et l'autre recommence. Je m'étais flatté que tu te trouverais à point nommé pour être le premier à me la souhaiter bonne et heureuse; mais il faut y renoncer et attendre avec impatience dans la plus cruelle incertitude, et c'est ce qui me coûte le plus. »
Enfin, le 1" janvier 1788, ils ont été réunis. Ils ont passé, l'un et l'autre, à Paris les sept mois qui ont suivi, heureux de pouvoir parier de leur amour, mais n'éprouvant sans doute pas le besoin de se le témoigner par écrit, car je n'ai aucune lettre d'eux se rapportant à cette période.
Parmi celles de leurs amis, la première présentant quelque intérêt est du comte de Ségur qui était alors ambassadeur en Russie.
On pourrait espérer y trouver des détails piquants sur sa mission, sur le voyage qu'il venait de faire en Tauride, sur ses relations avec la grande Catherine, etc., mais il faut les chercher dans ses Mémoires et dans la Correspondance du prince de Ligne. La lettre du
llMTwrwrrw j.. .....
7 juillet, bien que datée de Pétersbourg, nous donnera des nouvelles de Paris et nous apprendra ce que les amis de Boufflers pensaient de lui.
« De grâce, lui écrit Ségur, ne retournez pas dans cette maudite colonie (le Sénégal), où vous n'apprendrez qu'à voir tous les hommes en noir et où l'amitié souffre de votre absence, sans être consolée par votre gloire. Commandez à la Martinique, à Saint-Domingue, aux Indes, à la bonne heure, pourvu que ce soit dans un moment de guerre, et songez que les beaux jours de la vie sont trop courts pour en faire d'inutiles sacrifices. Vous avez assez développé de zèle pour que le ministère se fasse un devoir de vous occuper brillamment. Quand la valeur d'un beau diamant est connue, il vaut mieux le serrer sagement que de le donner à un prix modique. L'agitation de l'Europe vous prouve que bientôt on aura besoin d'hommes, soyez donc bien sur qu'on vous viendra chercher et reposez -vous doucement dans le fauteuil qui vous est offert *. Il faudra qu'il ait une
1. Boufflers a été élu académicien à l'unanimité, en remplacement de monseigneur de Montazet qui est mort le.
vertu somnifère bien magique, s'il vous endort comme il en a endormi tant d'autres.
» Adieu, mon cher chevalier, vous m'avez fait un grand bien en me parlant de votre amitié, vous m'avez guéri de la crainte d'être oublié; c'est la maladie des absents, soyez un médecin assidu. Mon mal est sujet à des rechutes fréquentes et je prendrai toujours avec avidité vos remèdes dont j'ai grand besoin.
» Dites à notre amie * mille tendresses pour moi. Je voudrais lui écrire, mais, expédiant surle-champ ce courrier, je n'en ai pas eu la possibilité. Demandez à son gendre * si l'amour conjugal lui a fait oublier la résolution qu'il avait prise de se destiner à la carrière diplomatique et de venir travailler avec moi.
» Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur. »
Au commencement d'août, madame de Sabran qui, presque tous les ans, allait aux eaux, se
3 mai 1788. Malgré le concours obligeant de M. Pingard, je n'ai pu retrouver la date exacte de Télection; les procèsverbaux de TAcadémie étant fort peu détaillés depuis 1785 jusqu'à la réorganisation de l'Institut.