‹ Le chevalier de Boufflers et la comtesse de Sabran, 1788-1792Chapitre 17 sur 65 · Le duc de Nivernais · texte numérisé non relu

Le duc de Nivernais

4. La marquise de Montesson était intimement liée avec l'archevêque de Sens. On lit dans les Mémoires de Talleyrand {i" vol.) : « Tous les prétendants aux ministères avaient

Je suis restée hier au soir avec elle jusqu'à une heure après minuit, car tu sais que j'ai toujours pitié des affligés. Je me mets aisément à leur place. Il n'y a pas de douleur que je ne conçoive et fort peu que je n'aie senti. Elle part dans quatre ou cinq jours pour se rendre à Brienne, et peut-être ira-t-elle passer l'hiver en Italie avec l'archevêque. Son illusion est telle qu'elle ne levoit que malheureux. Madame d'Aguesseau fait assez bonne contenance. Il n'est pas probable cependant que M. de Lamoignon * reste en place, après le bel ouvrage qu'il a fait. D'ici à huit jours, mon enfant, je serai absolument seule ici. Mais ne te presse pas d'y venir. Je conçois très bien la nécessité où tu es de suivre tes affaires. Dans ce pays-ci il faut saisir le moment : ne le laisse pas échapper. Quand je pense que Tannée dernière, à pareil jour, nous étions à mille lieues l'un

chacun h leur disposition quelques maisons principales de Paris dont ils faisaient les opinions et le langage. La maison de madame de Montesson appartenait à M. Tarchevéque de Toulouse (nommé en 1188 archevêque de Sens) qui partageait avec M. Necker celle de madame de Beauvau. •

1. Chrétien - Guillaume de Lamoignon de Malesherbes (1721-1794), qui devait s'illustrer en défendant Louis XVI, donna sa démission le 14 septembre et fut remplacé par Barentin.

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de l'autre, je me trouve bien heureuse de n'être qu'à cent. Je nlmagine pas que ce changement puisse nuire à tes projets, puisque tout ce qui est Necker t'aime et te veut du bien.

Mande-moi ce qu'il faut espérer et surtout dismoi qu'il n'y a plus pour toi de Sénégal. Adieu, mon enfant. Je n'ai pas encore commencé les eaux, par excès de prudence; mais, comme il faut un terme à tout, je prends demain mon premier bain. Donne-moi de tes nouvelles, surtout si tu es obligé de différer ton voyage, parce que j'aurai bien besoin de distractions et de consolations. »

Boufflers avait bien promis d'aller à Plombières, mais il était retenu à Paris et à Versailles par ses affaires. Après avoir essayé de faire prévaloir ses vues pour l'administration du Sénégal, il s'était borné à demander que son congé temporaire devînt définitif : il venait de réussir, à la grande joie de madame de Sabran qui lui écrit, le 11 septembre :

« C'est de bon cœur, mon enfant, que je dis

adieu à ce malheureux Sénégal qui m'a fait

passer des jours si tristes et verser tant de larmes, et je crois que tes adieux sont aussi gais que les miens. Il me tarde d'apprendre quels sont les arrangements qu'on aura faits à ce sujet, et j*espère que ce sera Touvrage de tes amis, et non le tien, car personne n'entend moins que toi à se faire valoir. Aussi la fortune est-elle la seule peut-être du sexe féminin, qui t'ait maltraité, quand tu as voulu lui faire ta cour. J'espère qu'à présent elle va te sourire et c'est la seule rivale, dont je ne me plaindrai pas, si elle peut te rendre heureux. J'attends de tes nouvelles avec impatience. Tu m'en donnes le moins que tu peux; mais je te pardonne et, dans la distraction où tu es, je ne m'étonne point d'être oubliée. Je m'en console dans le repos d'une vie solitaire. Je me couche, je me baigne une partie du jour, je bois à longs traits : si ce pouvait être les eaux du Léthé, je boirais encore davantage. Le temps jusqu'ici m'est très favorable. Il fait chaud comme en été, et j'en profite pour faire de petites courses dans les montagnes, tantôt h pied, tantôt en char à bœufs, ce qui est une vraie ail ure de douairière. Tout lentement j'arrive

à de pauvres chaumières, où je trouve les meilleurs gens du monde dont je ne crains pas la censure. Avec quelques monnaies je me fais donner mille bénédictions et mon cœur goûte une joie pure. Hier, j'ai été au val d'Ayou voir une bonne vieille femme à qui j'avais donné mon remède pour la fièvre, en la trouvant sur les grands chemins pleurant sur Tétat de sa sœur qui a la fièvre tierce depuis sept jours. » Je ne sais si tu te rappelles ce que c'est que ce remède : c'est tout simplement de la mouchure de chandelles. J'y ai tant de confiance que je ne doutais pas un instant d'avoir fait la plus belle cure du monde. J'arrive triomphante; mais je trouve ma pauvre malade tout aussi malade qu'auparavant, enchantée cependant de me voir, ainsi que le curé et son vicaire, qui m'ont prise pour une nouvelle Herminie. J'ai pensé même coucher chez lui, à cause des mauvais chemins, et parce que je m'étais amusée, jusqu'à la fin du jour, à chercher des pierres sur les montagnes. J'en ai rapporté d'assez curieuses et dignes de figurer, avec tous tes présents, dans mon superbe cabinet d'histoire naturelle. Mais, adieu; car tu n'auras peut-être

pas seulement le temps de lire tout ce griffonnage. J'espère cependant que, lorsque tu seras débarrassé de toutes tes affaires, tu te ressouviendras que tu as une femme dont Tunique affaire est de t'aimer et qui ne peut exister longtemps, sans quelques marques de ton souvenir et de ton amitié. »

Un des premiers actes de Necker, en arrivant au pouvoir, avait été d'annoncer la convocation des Etats généraux, que le parlement de Paris avait impérieusement demandée et que Brienne avait toujours différée. On n'était pas d'accord sur les questions de forme qui, par leur importance, devenaient bien des questions fondamentales : les novateurs cherchaient à assurer la prépondérance au tiers-état, et les parlementaires demandaient que les États fussent composés comme en 1614; mais le principe de la convocation était résolu, et Boufflers, qui avait renoncé à la carrière militaire, se sentit, comme tout le monde alors, entraîné vers la politique. Il se rendit en Lorraine pour préparer son élection.

Dans plusieurs lettres adressées à sa sœur.

madame de Boîsgelin, il rend compte de ses démarches. Il avait déjà des intérêts dans le bailliage de Nancy, par son abbaye de Belchamp, mais il veut avoir plus de surface, il demande que la Malgrange soit érigée en fief, « car, dit-il, j'ai peur qu'une simple vacherie ne soit pas un titre bien pompeux aux États généraux. Je compte arranger le pavillon et m'en faire un pied-à-terre pour montrer à mes concitoyens que je ne veux pas être étranger à ma patrie. Le fermier m'y laisse rentrer, en me chargeant de te payer la moitié des trois cents livres de Lorraine qu'il te rendait de la totalité des jardins et je me conduis en conséquence, comme si tu avais ratifié ce marché. » Elle était bien placée pour s'occuper à Paris des intérêts du chevalier. Elle logeait rue de Varennes chez sa tante la maréchale de Mirepoix; son oncle le maréchal de Beauvau la considérait comme sa fille *, et, chez eux, chez Madame Victoire dont elle était dame d'honneur, elle voyait constamment les personnages, les plus importants de la cour.

i . Souvenirs de la princesse de Beauvau, p. 6.

L'affection qu'elle avait pour son frère était touchante et même un peu farouche : ainsi elle était jalouse de madame de Sabran et d'ailleurs ces deux femmes étaient trop dissemblables pour pouvoir se convenir. Madame de Genlis la représente * comme n'étant, « ni aimable, ni spirituelle, ce qui, dans cette famille avait l'air d'une distraction ». Le duc de Lauzun^ dans ses Mémoires, et, après lui, M. Maugras^ en ont fait un portrait un peu différent : « Elle était un monstre de laideur ^, mais assez aimable et aussi galante que si elle avait été jolie. » Le duc était bien mauvaise langue et il était porté à croire que toutes les femmes étaient galantes. Si madame de Boisgelin l'avait été réellement, Boufflers n'aurait pas manqué d'y faire souvent allusion et c'est tout au plus s'il lui écrit un jour : « Est-ce de ton mari Boisgelin, ou de ton mari Flammarens

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