‹ Le chevalier de Boufflers et la comtesse de Sabran, 1788-1792Chapitre 25 sur 65 · La maréchale de Mirepoix · texte numérisé non relu

La maréchale de Mirepoix

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» Elle a même le projet de venir la voir ici et de passer un mois avec elle. Véritablement il n'y a que la vieillesse pour tirer parti de la vie et ce sera bientôt l'état le plus désirable.

» Tu ne me parles point des beaux discours de ton ami M. Necker, des belles actions du héros La Fayette * et de la pendaison manquée {

du grand Mirabeau. Tout cela cependant est admirable et doit nous donner les plus belles ,

espérances. J'admire ta constance à plaider la cause du malheureux clergé, quand il est mort et enterré depuis longtemps. Ce n'est plus que son ombre qui paraît encore et contre laquelle on se bat pour la forme. Il est douteux même que, dans sa ruine, on lui laisse de quoi subsister, d'après les principes sévères de ces messieurs sur IdL dévalisât ion. Malgré cela^ envoiemoi, si tu y penses, ce que tu écriras à ce sujet. J'aime ton courage, ton esprit et ta raison, quoique je ne (aime plus, et personne encore ne prendra plus de part que moi à tes succès, ni plus d'intérêt à ton bonheur. Il serait bien injuste de t' envelopper dans la proscrip-

1 . Le 25 mai, La Fayette et Romeuf, son aide de camp, avaient arraché un voleur des mains du peuple qui voulait le pendre.

tion, comme bénéficier ou comme apôtre.

D'ailleurs tu seras dans ce cas, comme la souris avec les deux belettes :

Le sage dit, selon les gens :

Vive le Roi, vive la Ligue !

» Adieu, mon enfant. Mande*moi comment tu as trouvé mon petit gendre. Je te remercie de ravoir reçu. Cela me prouve que ce qui m'appartient ne t'est pas encore étranger. Je le regrette beaucoup. Malgré sa folie anti-aristocratique, il est bon, doux et m'aime de tout son cœur, ce qui m'attache sincèrement à lui. »

Dans cette lettre, comme dans plusieurs autres, madame de Sabran engage Boufûers à parler en faveur du clergé; elle lui écrivait encore le 15 juin :

« Qu'il y aurait de choses à dire sur tout cela! mais c'est en pleine Assemblée que j'en serais tentée , à la face de nos seigneurs les brigands. J'espère que tu m'auras remplacée dignement dans ce projet, et plus raisonnablement, car tu possèdes ton âme en paix

ET LA C0HTB8BB DB S&BRAN (l'TSO). 223

beaucoup plus que moi. Je te prie de ne pas m'oublier et de m'envoyer ce que tu auras dit ou écrit à ce sujet. »

Elle n'était pas au bout de ses indignatioDS ; elle écrit te 27 juin :

« Puisque tu crois que tu m'aimes, mon enfant, il faut donc que je le croie aussi et que je ne dispute plus de ma vie sur des torts dont tu ne te corrigeras jamais. D'ailleurs il vaut mieux, s'appliquer à chercher le bien dans le mal que le mal dans le bien, et sauver du naufrage ce que l'on peut d'espérances et de consolations. Ton idée seule me soutient au milieu de tant d'abîmes. Car je ne te crois pas capable de choisir ce moment pour m' abandonner.

» Véritablement la mesure est comble et, sur le dernier décret de ton infernale Assemblée pour débaptiser la noblesse ', il faudrait interdire une partie de ses honorables membres.

Les insensés I Ils seraient plus que des dieux, s'ils pouvaient effacer de la mémoire des hommes ce que les siècles y ont gravé. Ils prétendent anéantir tous les titres : qu'ils brûlent

1. Dans U Duit du 19au20 juin l'Assemblée avait décrété la suppression des ordres, des titres el des livrées.

donc auparavant tous les livres qui constatent la naissance, la valeur et les vertus de ces preux et loyaux chevaliers, l'honneur et le soutien de la France. J'avoue qu'ils sont bien dégénérés dans leurs descendants; mais encore faut-il respecter le sang qui coule dans leurs veines. Et d'ailleurs ces monstres peuvent-ils se flatter, tout extravagants qu'ils sont, de renverser l'empire de l'opinion, comme ils ont fait du royaume de France. C'est cette opinion qui les jugera, tôt ou tard, et qui se moquera de leurs décrets.

» Mais, en attendant, pensons au 14 Juillet.

Ne ferais-tu pas mieux de n'être point à Pari» dans ce temps-là? Je suis tourmentée de cette idée au delà de tout. Je ne sais si tu te ressouviens de mes anciennes prophéties et comme elles eurent leur effet. Eh bien! mon enfant^ j'en vois la suite ici, et peut-être le cinquième acte de la tragédie. Je suis étonnée de la sécurité générale au milieu peut-être des plus grands dangers. Tu ne m'écoutes pas : je le vois d'ici; mais à la fin tu reviendras à moi. Tu me croiras, et puissions-nous nous consoler ensemble ! Alors tout sera bientôt oublié.

» Mande-moi si tu as prononcé ton discours.

Il me semble que lu t'y prends toujours trop tard et que ces messieurs sont plus alertes.

Il ne servira pas à grand'chose, mais ce sera du moins pour l'acquit de ta conscience.

» Tout ce qui est ici est triste jusqu'à la mort : surtout quelques chanoinesses de Remiremont qui sont inconsolables de leur destruction. Je passe ma vie à consoler les affligés et c'est dans ces cas-là, comme tu le sais, que je brille. La santé, qui commence à me revenir, me rend tout mon courage et je passe mes nuits et mes jours à faire les plus beaux projets du monde. Dieu sait ce qu'il en sera!

» Te voilà donc M. Boufflers, N'oublie pas de me mander comment il faut mettre ton adresse. Car l'Assemblée prendrait mon ignorance pour le mépris de ses décrets et mettrait mes lettres au cabinet. Pour moi, tu m'appelleras : Éléonore Sabran, pour m'éviter d'être prise pour la marquise de Sabran....

Lorsqu'elle écrivait cette lettre, le discours

dont elle demandait encore des nouvelles était

prononcé. Boufflers avait eu de la peine à se

décider. Il n'était pas tout à fait de l'avis de son ami, le prince de Ligne *, qui disait : « Je suis un abus de ce pays-ci, et je m'en trouve bien et les autres aussi; » l'auteur d'Alinej reine de Golconde, était assurément bien aise de toucher les revenus de ses abbayes de Longeville et de Belchamp; mais, au fond de sa conscience, il trouvait Tabus excessif et il ne se croyait pas autorisé à défendre une organisation dont certaines parties, — il en était la preuve, — étaient assurément défectueuses. Cependant, le 22 juin, cédant aux instances de madame de Sabran, il avait tini par prendre la parole. 11 s'était placé à un point de vue nouveau que ses dettes lui permettaient bien de traiter : il avait défendu la cause des créanciers qui seraient lésés par la vente des biens du clergé, au même titre que les bénéfîciers, et, bien que son avis n'ait pas prévalu, la modération de son langage l'avait fait écouter par T Assemblée.

1. Le prince de Ligne écrivait à la marquise de Ck)igny : « Demandez pardon à vos pédants d'abus : je suis un abus de ce pays-ci, et je m'en trouve bien et les autres aussi. Vos abus de France dont on veut se désabuser en auront d'autres bien dangereux dans un autre genre. Nos abus des bonnes et vraies monarchies font du bien à beaucoup de monde. »

Nous Tavons vu souvent en butte aux reproches de madame de Sabran qui se plaignait de son silence; il se lamentait bien aussi quelquefois et il faut reconnaître qu'il y mettait plus de douceur :

a Mais qu'est-ce que tu fais? Qu'est-ce que tu deviens, ma femme? Que sont devenues les promesses que tu me faisais encore dernièrement, et de si bon cœur, et dans de si douces paroles, si touchantes, si affectueuses que les traits qui les rendaient semblaient à mes yeux être ton portrait? Il m'était impossible de ne pas voir ta jolie physionomie, ton air tendre et touchant, tes beaux yeux toujours prêts à donner de douces larmes à tous les bons sentiments, enfin c'était toi, comme si tu avais été là, comme si je t'avais vue, comme si je t'avais entendue, comme si je t'avais serrée dans mes bras. Qu'est-ce que tout cela est devenu? Pourquoi as-tu disparu, comme l'espérance, comme la consolation? Pourquoi, depuis quinze jours, depuis plus de quinze jours, n'est-il pas revenu d'autre lettre me dire que celle-là était bien vraie, comme les colombes qui se succédaient.

pour venir donner des nouvelles de la nature aux habitants de l'arche?

» J'en ai bien autant de besoin qu'eux; un déluge de maux est au moins aussi triste qu'un déluge de pluie. Alors ce n'étaient que. les cataractes du ciel qui étaient rompues, aujourd'hui ce sont les cataractes de Fenfer, et moi, pauvre bon paysan que je suis, je me vois au milieu de tout cela, ne pouvant ni l'arrêter ni m'y abandonner ni en sortir : secca e la vena di speme,

» J'ai vu dernièrement ton pauvre neveu à Saint-Cloud, il m'a dit qu'il irait probablement aux eaux de Plombières; en effet il me paraît avoir besoin de repos, de remèdes et de distractions. Comme la dernière partie du traitement me paraît la plus essentielle, il trouvera ce qu'il lui faut auprès de toi, car tu es pour les grandes peines, comme l'abbé de Lorme pour les petites fantaisies. Tu as toujours ce qu'on demande et à point nommé ; tu es la philosophie elle-même, ornée de tout ce qui peut la rendre aimable, joignant tout ce qui persuade à tout ce qui peut convaincre, détournant insensiblement l'esprit de tous les regrets, de tous les ressentiments, de tous les chagrins, fixant

toutes les pensées sur les objets que tu présentes et tournant peu à peu vers toi toutes les affections.

» Voilà comme je t'ai toujours vue, ma femme, voilà comme je te vois encore, même à cent lieues de toi, même à quinze jours de ta dernière lettre. Quand tu es sûre de faire tant de bien à ton pauvre mari, pourquoi te lasses-tu? pourquoi t'arrêtes- tu? Est-ce que le bien que tu lui fais ne te revient pas? Est-ce que ce n'est pas ton âme qui dolcemente &pira nel altrui core? Tu es en reste avec moi et de beaucoup, mais, quand je le serais avec toi, serait-ce une raison?

» Ai-je autant de temps que toi? Ai-je Tesprit aussi libre? Ne me connais-tu pas? Ne sais-tu pas qu'il y a au dedans de moi quelque chose qui commande toujours bien, mais qui obéit toujours mal? Mon intelligence est une machine assez bien combinée, mais mal exécutée, où quelque nouvel accroc, quelque nouveau frottement vient de temps à autre retarder le jeu des pièces.

» Tu sais tout cela, tu sais aussi que tu es d'une meilleure trempe, d'un acier plus fin que

moi, que les ressorts de ton esprit sont plus délicats, plus élastiques^ suivant l'expression de madame BuUer; enfin tu n'as pas toujours, comme moi, un poids attaché à toutes tes idées, comme ces boulets qu on met aux pattes des oiseaux de proie, de peur qu'ils ne volent trop loin. La paresse, qui n'est qu'un défaut de mon esprit, serait un vice de ton cœur. Tu essayerais en vain de dire que c'est une juste revanche; la colère n'est point une excuse, surtout quand elle est injuste... Mais, quoi qu'il en soit de tout cela, il n'y a qu'une chose vraie : c'est que tu ne peux être heureuse qu'avec moi et que je ne puis être heureux qu'avec toi. Tu es le Plaire et moi je suis V Aimer. L'un sans l'autre, ils ne sauraient que devenir.

» Sais-tu qu'on est sur le point d'exécuter les princes du sang * aussi impitoyablement que le pauvre clergé? Leurs apanages, leurs domaines, les concessions, aliénations, échanges et autres marchés passés entre eux et les rois qu'ils ont sûrement quelquefois attrapés, ont frappé les

1. Le décret du i4 août a supprimé pour tous les princes les apanages réels et a attribué aux titulaires actuels des rentes apanagères.

regards sévères de M. Camus ou de ses consors et vont être soumis à la délibération de l'Assemblée. Il me semble être à un naufrage, où tout le monde commence par se dépouiller et finit par se noyer.

» J'imagine, à. propos décela, mon enfant, que tu as donné commission à quelqu'un de suivre tes affaires au Comité des pensions ', afin au moins de n'être pas condamnée par contumace.

)» J'ai été dernièrement témoin d'un grand tumulte à la porte du Palais-Royal, du côté delà rue Vivienne. C'étaient les vendeurs d'argent dont le peuple voulait faire justice. La lanterne commençait à s'abaisser à leur intention, lorsque le Trésor royal leur a ouvert ses portes et les a refermées sur-le-champ, après leur avoir donné asile. Il est bien juste que des voleurs trouvent une retraite dans une caverne, et cela me représentait la guerre, oii les enfants perdus, envoyés pour faire le dégât, se replient sur le corps d'armée.

» Au milieudelabagarre,j'ai trouvé ton frère*

1. Madame de Sabran touchait une pension, comme veuve d'un lieutenant-général,

2. Un demi-rrère de madame de Sabran qu'elle voyait très rarement et qui vivait dans un milieu absolument différent.

dans son costume accoutumé, avec une physionomie austère et parfaitement dans le sens de la Révolution. Il avait l'air de protéger une jeune citoyenne qui se fiait à sa tendresse, comme Déjanire à celle d'Hercule. Il m'a demandé, d'un air que j'aurais pu croire ironique, des nouvelles de madame la douairière ; je lui ai répondu vaguement, je lui ai demandé des siennes, nous avons parlé des affaires du temps et du moment. Son cabriolet est arrivé avec un grand cheval efflanqué, qui avait autant de berloques au col que le maître en portait à ses cuisses. La foule s'est écartée respectueusement pour laisser passer Hercule et Déjanire; ils ont monté dans leur char et le petit lolas a monté derrière, et mon œil les a perdus de vue. Il faut te dire que la Déjanire est fille, non pas du fleuve Pénée, mais du ruisseau de la rue Saint-Honoré ; quoi qu'il en soit j'ai peur que sa chemise ne soit encore plus dangereuse que celle de quelque Centaure que ce puisse être. » Pour parler de quelque chose d'un peu différent, je te dirai que je vais ce soir à Saint-Denis au devant de ma cousine * qui revient de Lon-

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