‹ Le chevalier de Boufflers et la comtesse de Sabran, 1788-1792Chapitre 27 sur 65 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Hedame de Sabran cherche k ohtenir un passeport. — La comteese de SUhrenberg l'iniite h. venir en Aulriche. — Le prince Henri de Prusse. — Madame de Sabran pari pour l'émigration. — Journal de son voyage jusqu'à Tournay.

— Son arrivée à Rheinsherg. — Le prince Henri de Prusse oflre à BourClers l'hospitalité. — Lettre touchante de la comtesse de la Marck.^ Madame de Sabran tombe malade à Rheinsherg. — Description du château. — Elle s'y trouve avec un vieux militaire qui ressemble t feu M. de Sabran.

— Lettre de Boumers. — 11 parle de ses travaux à l'Assemblée. — Acceptation de la constitution par le roi. — Lettres de la comtesse de Marsan et de la comtesse de la Marck à ce sujet. — L'Assemblée nationale se sépare. — Bdle politique de Boufflers. — Lettre de monseigneur de Talleyrand, archevêque de Reims. — Boufflers se met en route pour aller rejoindre madame de Sabran. — Il achète une petite propriété prés de Remiremont. — Madame de Sabran et Elzèar font un voyage en Danemark et en Suède.

— Boufflers s'arrête à Allenbourg et à Gotha. — H arrive à Rheinsherg.

La situation ne fit qu'empirer en 1791. Les réclamations des princes possessionnés en Alsace, les rassemblements des émigrés sur la

frontière, Texaltation patriotique entretenue par les clubs, tout contribuait à rendre la guerre imminente, et il était facile de prévoir qu'elle surexciterait encore les passions révolutionnaires. Madame de Sabran voulut soustraire EIzéar aux dangers qui, chaque jour, allaient grandissants, et d'ailleurs elle était entraînée par l'exemple comme par les conseils de Tévêque de Laon que la constitution civile du clergé obligeait à quitter la France. Elle chargea Boufflers de lui procurer un passeport : il lui écrivait à ce sujet le 20 février :

« Je ferai ma commission de mon mieux, chère fille, mais juge par toi-même si c'était moi que tu devais choisir pour te procurer les moyens d'assurer mon veuvage.

» Mesdames * sont parties hier à dix heures trois quarts du soir, elles devaient entendre la messe à Fontainebleau. Je ne sais pas ce que tout cela nous promet pour elles et pour leur neveu, je sais seulement que M. de Narbonne *

1. Mesdames Adélaïde (1732-1800) et Victoire (1733-1799) tantes du roi.

2. Le comte Louis de Narbonne-Lara (1755-1813), qui fut au mois de décembre suivant ministre de la guerre, était

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a fait jouer tous les ressorts de sa politique, pour les détourner par la frayeur d'un voyage où il est obligé par sa place de les suivre. Il n'a cessé d'annoncer les femmes armées arrivant à Bellevue % sur deux colonnes, par Sèvres et par Moulineaux; les femmes armées n'ont point paru, Mesdames se sont armées de courage et sont parties, laissant la garde et le soin de leur habitation et de leurs affaires à Monsieur dont elles ont fait leur eunuque.

» Ces trois ou quatre jours-ci vont être assez critiques, il faut s'armer de force et d'égalité d'&me et ne pas te livrer à tous les suppléments que ton imagination ajoute volontiers à la réalité.

» Adieu, bonne femme, ta commission sera faite de mon mieux ce matin et je t'en rendrai compte vers midi. En attendant, je t'embrasse comme les bons fermiers embrassent leur femme h la pointe du jour, lorsqu'ils sont réveillés et avertis par le chant du coq. »

chevalier d'honneur de Madame Adélaïde. Il montra pendant ce voyage beaucoup de dévouement et d'énergie. Mesdames ayant été arrêtées à Arnay-le-Duc, il s'échappa, revint à Paris, et obtint de TAssemblée un décret qui leur permit de continuer leur route. U les accompagna jusqu'à Rome. 1. Bellevue a été pillé quelques jours après le départ de Mesdames.

Boufflers était lié avec les ministres Montmorin et de Lessart, il est probable cependant qu'il ne put obtenir en ce moment un passeport pour madame de Sabran, car elle était bien décidée à partir, — plusieurs lettres de ses amis le prouvent, — et elle dut attendre quelques semaines avant de mettre son projet à exécution.

Peut-être aussi hésitait-elle sur la direction qu'elle prendrait. Madame Buller * lui proposait de venir en Angleterre, mais elle ne paraît pas y avoir pensé sérieusement. La comtesse de Stahrenberg * lui offrait un asile à la porte de Vienne ; elle lui écrivait le 6 avril :

« Ma chère, mon adorable, tout ce qu'ily ade plus aimable en démocratie comme en aristocratie, que j'aime de toute mon âme et que j'attends et désire avec encore plus d'ardeur

1. Madame Buller, née Susannah Tarde. Elle appartenait à une famille noble, ainsi que son mari qui était un jurisconsulte éminent. Elle est souvent citée dans la Cort^espondance publiée par MM. de Magnieu et H. Prat.

2. Louise-Françoise , née en 1764, fille du duc Charles d'Arenberg, sœur du comte Auguste de la Marck, a épousé en 1781 Louis, comte, puis prince de Stahrenberg qui a été ambassadeur d'Autriche à la Haye, à Londres, etc.

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que votre beau fils la régénération, pouvez-vous demeurer encore au milieu de ces horribles indignités qui la lui font sûrement espérer de plus en plus? Venez au plus tôt respirer Tair pur de notre montagne ; elle est à mi-chemin du ciel, bien éloignée par conséquent de toutes les passions qui agitent cette basse terre.

» Je compte véritablement sur la promesse que vous me faites, et il n'y a pas de jour où, de ma Chartreuse^ je ne songe au bonheur de vous y voir arriver. Je m'occupe, dans ce moment-ci, à arranger la petite maison que je vous destine ainsi qu à Ëlzéar. Ce sera la plus jolie de notre habitation, elle se ressent déjà du bonheur que vous lui préparez. J'attends avec bien de l'impatience , la nouvelle de votre départ de Paris... »

Cette Chartreuse était un couvent de Camaldules que l'empereur Joseph II, très révolutionnaire dans ses procédés envers les ordres religieux, avait confisqué et partagé entre le prince de Ligne et le comte de Stahrenberg.

Ils avaient aménagé, tant bien que mal, ces grandes bâtisses destinées à un tout autre

usage, et ils jouissaient d*uûe vue admirable, dominant la ville de \ienne qui s'étalait à leurs pieds.

Madame de Sabran ne se dirigea pas de ce côté et elle accepta l'hospitalité que lui offrait de la façon la plus pressante le prince Henri de Prusse *. Elle l'avait connu aux eaux de Spa en 1783, et elle avait fait partie de sa société intime, lorsque, à deux reprises, il avait séjourné à Paris. Il faisait profession d'aimer la France qui le lui rendait bien et cependant il n'y avait pas lieu de lui savoir gré, outre mesure, des sentiments qu'il manifestait. C'est bien en bon Prussien qu'il était venu chez nous, au mois d'août 1784 : il était alors chargé par son frère, le Grand Frédéric, de nous brouiller avec l'Autriche, — il faillit même y réussir, — et il ne flattait notre vanité nationale que pour mieux l'exploiter. Mais les Français, qu'il avait battus, ne lui gardaient pas rancune : en ce temps-là, la guerre était encore polie, parce que,

1. Frédéric-Henri- Louis, prince de Prusse, né à Berlin le 18 janvier 1726, mort à Rheinsberg le 3 août 1802, troisième fils de Frédéric Guillaume P' et de Sophie Dorothée de Brunswick-Hanovre, sœur de Georges II, roi d'Angleterre. Il a été le principal auxiliaire de son frère, le Grand Frédéric, et son émule dans l'art de la guerre.

selon le joli mot de M. Lavisse *, elle se faisait entre gens qui se voyaient combattre, et notre politesse était même exagérée. D'ailleurs la haine de TAutriche était affaire de mode et l'opinion publique aveuglée ne voyait pas que nous avions d'autres ennemis plus redoutables. Le prince devint bien vite populaire par la même raison qui a fait détester l'infortunée Marie- Antoinette : il était applaudi par la foule, quand il allait au théâtre ; les grands seigneurs lui donnaient des fêtes et, malgré sa laideur, les belles dames se mettaient en frais de coquetterie.

Le roi lui-même subit l'entraînement général : il vint en aide à son hôte, dont le voyage avait un double but et qui ne négligeait pas ses affaires, tout en faisant celles de la Prusse. Le prince avait des dettes et, pour les régler, il ne pouvait emprunter dans son pays : personne n'aurait osé affronter la colère de Frédéric, qui n'était pas généreux pour les membres de sa famille et qui entendait les garder sous sa dépendance. Il s'adressa à Laborde, ce ban-

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