‹ Le chevalier de Boufflers et la comtesse de Sabran, 1788-1792Chapitre 28 sur 65 · Revue des Deux Mondes du 1*' avril 1892, p · texte numérisé non relu

Revue des Deux Mondes du 1*' avril 1892, p

quier magnifique qui était la providence des étrangers de distinction et qui promit en effet de lui prêter quatre cent mille francs ; mais le comte de Mercy, ambassadeur d'Autriche, fut prévenu et fit rompre la négociation. Ce fut Louis XYI qui, sur sa cassette particulière, fit lui-même cette avance, à Tinsu de la reine *, en y joignant les procédés les plus délicats.

Aussi le prince avait lieu d'être satisfait et on comprend qu'en partant, il ait dit au duc de Nivernais : « J'ai passé la moitié de ma vie à désirer voir la France; je vais passer l'autre moitié à la regretter. »

Il revint au mois de décembre 1788 et il reçut encore un accueil enthousiaste. Il se plaisait d'autant plus à Paris qu'il était brouillé avec le nouveau roi de Prusse, son neveu Frédéric-Guillaume II : il avait même le désir de s'y fixer définitivement et il était en marché pour acheter un hôtel et le château de la Muette. Mais il ne tarda pas à s'apercevoir qu'un grand bouleversement se préparait, et, comme avant tout il voulait vivre tranquille, il

i. L'histoire de cet emprunt est racontée dans les Mémoires du duc des Cars et dans la Vie du prince Henri de Prusse.

retourna à Rheînsberg * dans le courant de mars 1789, ayant fait promettre à madame de Sabran de venir le rejoindre.

Après deux années d'angoisses, elle allait chercher asile chez ce prince qui passait pour aimer la France et qui, en tout cas, aimait la société des Français. Elle partit le 15 mai, et, comme elle devait dissimuler le but de son voyage, elle se rendit au château de Raismes qui appartenait à son amie la comtesse Auguste de la Marck et d'où elle espérait pouvoir gagner la frontière. Le journal qu'elle a écrit pendant sa route est moins émouvant qu'on ne pourrait le croire * et pourtant c'est un document curieux : les promenades sentimentales à Raismes et à Saint-Amand, la lecture d'Ossian forment un contraste imprévu avec les dangers

1. Le château de Rheinsberg qui devait, pendant plusieurs années, servir de refuge à madame de Sabran est situé au confluent d*une petite rivière appelée le Rhin et du lac de Grimerick; il se trouve à 72 kilomètres au nord-ouest de Berlin. Acheté en 1134 par Frédéric Guillaume I", il fut habité par son fils, le Grand Frédéric, qui était alors prince royal et qui, douze ans après son avènement au trône, le donna, comme cadeau de noces, au prince Henri. Après le mort de celui-ci, il appartint successivement au prince Ferdinand (de 1802 à 1812) et au prince Auguste (de 1812 à 1843) ; il a, depuis, fait retour à la couronne.

2. Le journal de Monsieur partant pour l'émigration avec son fidèle ami d'Avaray n'est d'ailleurs guère plus émouvant.

réels auxquels s'exposait madame de Sabran et avec le chagrin qu'elle éprouvait, en quittant la France. Voici d'ailleurs les premières pages de ce journal, dans leur simplicité un peu naïve.

Ce 15 mai.

« Je suis partie à cinq heures du matin, croyant partir trop tard par la crainte de la nation qui commençait à se réveiller. Quelques ouvriers d'assez mauvaise humeur nous ont dit quelques injures et nous ont appelés avec colère : Aristocrates. Notre allure modeste n'était pas faite cependant pour fixer l'attention et exciter Fenvie : une petite voiture allemande bien légère, un seul serviteur composaient tout notre train. Nous sommes à la fin parvenus jusqu'aux barrières sans aucun obstacle. Le temps a été très froid; j'ai beaucoup souffert. Mon âme était à la gêne aussi bien que mon corps, car, malgré mon extrême satisfaction de sortir de ma misérable patrie, ce m'est bien douloureux de m'éloigner de mes enfants * et

1. Madame de Sabran entend parler de sa fille, de son gendre et de leurs enfants. Elle emmenait avec elle son Gis Elzéar et Charles de Mellet, fils de sa cousine germaine Mélanie le Daulceur, mariée au comte de Mellet, maréchal de camp.

»* IB ' J »^ y ^

de mes amis. J'ai donc été fort triste toute la journée; je n'ai rien vu, ni rien rencontré qui vaille la peine d'en parler.

» Les postillons m'ont fait enrager ; j'ai trouvé qu'ils avaient fait de grands progrès dans le sens de la Révolution, c'est-à-dire dans l'insolence. J'ai été fort mal menée et, à neuf heures du soir, je suis arrivée à Péronne où l'auberge me parut assez propre et la maîtresse fort honnête; son enseigne est : Au grand Cerf. Je suis accablée de fatigue et je vais me coucher.

Ce 16.

» De Péronne, je suis arrivée à Cambrai où j'espérais trouver mon pauvre évêque *, pour l'empêcher de passer par Valenciennes où il était dénoncé au Sabbat des Jacobins. 11 n'y était déjà plus. Il m'avait écrit, mais sans me dire le chemin qu'il prenait, de manière que mon inquiétude fut extrême. Heureusement il est allé à Raismes ' où il n'est resté qu'une heure; dans la crainte d'y être inquiété, il s'est

Page 1