‹ Le chevalier de Boufflers et la comtesse de Sabran, 1788-1792Chapitre 30 sur 65 · Le précepteur d'Elzéar · texte numérisé non relu

Le précepteur d'Elzéar

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nous sommes revenus à Raismes et notre soirée n'a pas été moins agréable que notre matinée. Nous nous sommes séparés à onze heures, car le sommeil a toujours ses droits, de quelque bonheur qu'on jouisse. A demain.

Je reprendrai ma narration; j'ai fait vœu de ne pas manquer un jour à écrire. Me lira qui pourra !

Ce 18.

« Chargée de mon trésor et de celui de Févêque que j'avais cousus, Fun dans une paire de poches que je devais porter sur ma chemise, l'autre dans une ceinture que j'avais donnée à ma femme de chambre pour la porter sous sa chemise, nous partons pour Tournay. Nous courions le risque d'être fouillés à Saint-Amand par l'impitoyable municipalité, cependant la comtesse Auguste qui nous conduisait me rassura beaucoup, à cause du respect qu'on lui porte dans tous les environs. Effectivement, on ne me dit rien qu'à la barrière où les commis de l'empereur voulurent visiter mes malles.

Avec quelques écus j'empêchai qu'ils ne les ouvrissent et j'arrivai à Tournay, sans aucun

obstacle, mais par un temps affreux, une pluie et un vent qui nous désolèrent toute la route dans notre pauvre petite voiture ouverte.

» Je descendis chez madame de la Marck * que je trouvai fort mal logée ; elle était avec madame de Bérenger *, son perroquet et un curé faisant la lecture. Nous nous embrassâmes et nous nous mimes à causer de la Révolution.

Nouvelles déplorables, craintes pour l'avenir, projets de contre-révolution, rien ne fut omis. Après deux heures de conversatioi^, j'embrassai ma bonne comtesse Auguste qui s'en retournait à Raismes, avec un serrement de cœur horrible ; mille réflexions plus tristes les unes que les autres vinrent assaillir ma pensée.

Quand la reverrai-je? me disais-je en moimême, et cette idée me perçait Tâme ; je sentis couler mes larmes et, tout oppressée, je fus dans ma chambre me remettre de cette émotion et me reposer.

» Je retournai, deux heures après, achever

1. La comtesse de la Marck, née Noailles, seconde femme du grand -père du comte Auguste de la Marck. Voir la note page 266.

2. La comtesse de Bérenger, née Marie-Thérèse le Gendre de Villemorin, amie intime et compagne fidèle de madame de la Marck. Son mari était lieutenant-général.

ET LÀ COMTESSE DE SÀBRÀN (1791). 25i

la journée chez madame de la Marck et, pour cette fois, je la trouvai en tiers avec deux curés- Nous parlâmes alors persécution, nous maudîmes MM. Bailly, La Fayette etc. Les curés s'en allèrent, Févêque de Laon arriva, on servit à souper, je mangeai de fort bon appétit. Le sommeil me prit ensuite et j'allai me coucher, pas trop mécontente de ma journée.

Ce 19.

« Ce matin, je me suis levée à huit heures, je me suis frisée pour briller à Tournay et j'ai déjeuné ensuite chez Tévêque avec du chocolat. De là nous avons été voir la cathédrale qui est d'une belle architecture gothique. Le jubé est remarquable par ses bas-reliefs. Au maitre-autel est un beau tableau de Rubens représentant le purgatoire, l'enfer et le paradis. Derrière est un tableau des Macchabées; à droite du jubé, un tableau de la Visitation par Van Dick; à gauche, un autre peint en relief, représentant Saint André, qu'on dit être de Gérard d'Anvers. La nef est grande et belle, le chœur majestueux et les bas-côtés d'une belle proportion. De la cathédrale, nous avons été

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à Saint-Martin, une belle église bâtie par Louis XIV : il n'y a pas de tableaux remarquables, si ce n'est une Adoration des mages par Rubens.

» Ensuite, nous avons diné chez madame de Galliffet avec quelques aristocrates, car il n'y a pas autre chose à Tournay. Les espérances de la contre-révolution se sont manifestées plus vives que jamais, car le comte d'Artois doit arriver, dit-on, ces jours-ci à Bruxelles; les armées sont en campagne ; on ne doute pas du succès, etc.. Ce délire fait de la peine quand on a, comme moi, perdu toute espérance. Il faudrait un miracle pour nous sauver! Sommesnous encore dans le temps des miracles? »

Le journal continue jusqu'à Bruxelles où madame de Sabran est arrivée le 23 mai. Le 21, elle avait quitté Tournay pour aller chez la comtesse de Marsan, au château de Levergheim ; le 22, elle avait visité Gand.

Le 4 juin, elle était à Aix-la-Chapelle d'où elle écrivait à Boufilers :

« Réparation! mon bon et cher mari, voilà enfin une de tes lettres, si douce et si tendre

qu'elle porte dans mon âme le courage et la consolation. Quel plaisir de revoir encore de cette écriture, qui me fait battre le cœurl Mais qu'il me coûte cher ce plaisir! Chaque jour je supporte plus difficilement ton absence et cependant je ne suis encore qu'à Aix-la-Chapelle. Je ne peux songer, sans effroi, à la distance qui va nous séparer tout à l'heure, à la difficulté insurmontable de nous répondre, à cette habitude perfide que tu vas prendre, sans beaucoup de peine peut-être, de te passer de moi. Et je ne conçois pas quel démon a pu m'aveugler au point de me faire sortir de Paris, malgré l'horreur qu'il m'inspirait. Car enfin tu es tout pour moi, mon enfant. Et il n'y avait point de contrariétés et de chagrins que ta présence ne dissipât sur-le-champ. A présent, c'est tout le contraire : au lieu de goûter quelque repos dans des lieux tranquilles, je n'ai jamais été si troublée et si malheureuse. Ton souvenir fait mon tourment et tu deviens le centre de toutes tnes inquiétudes et de mes soucis, ce qui m'est mille fois plus insupportable que tous ceux que j'ai laissés derrière moi

et qui m'ont mise, tout l'hiver, à la torture...

» Si je m'en croyais, je t'accablerais de mes lettres. Mais je songe à ta pauvre bourse, à tes pauvres yeux qu'il faut ménager jusqu'à ce que je puisse consacrer les miens à ton service. Songe quelquefois à notre solitude. Il n'y a que la mort seule qui puisse mettre obstacle à un projet si doux, et j'espère que mon mauvais destin, tout cruel qu'il est, me laissera jouir de la consolation de mourir dans tes bras. Adieu, trop cher ami. Je pleure, je me désole, je continue ma route cependant. N'oublie pas de m'écrire à Brunswick; du train dont je vais, ta lettre y sera avant moi. »

Le 13 juin, elle écrit de Coblentz :

« C'est bien moins en poste qu'à pas de tortue que je voyage, mon enfant, et il est incroyable que je ne sois encore qu'à Coblentz. Mais enfin m'y voilà et le désir de voir notre bon prince *m'y fera rester quelques jours. On s'était flatté qu'il arriverait le 10 : la vérité est qu'il arrive demain où il est attendu à dîner par l'Électeur. J'ai été voir hier le châ-

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