Le comte d'Artois
teau qu'on lui destine, à un quart de lieue de la ville. Il est propre, commode et spacieux. Il y aura une garde nombreuse pour sa sûreté. Les Français abondent ici de toutes parts : c'est à peine si la ville pourra les contenir. Crois-tu désormais à mes prédictions? Sais-tu bien que les incrédules sont convertis présentement et qu'à moins de vouloir mourir dans une impénitence finale, il n'y a plus moyen de douter?... » Mes yeux se tournent sans cesse vers ma malheureuse patrie et vers toi, cher et bon cœur. Quel parti prendras-tu? Que feras-tu dans tout ceci? Songes-y, mon enfant, il en est temps encore, et n'oublie pas que la prudence est la mère de la sûreté. Il m'est impossible de te donner un conseil dans ce moment ; mais ta raison, ta loyauté et ton courage te conduiront bien sans doute. L'essentiel, c'est que tu te persuades que ceci n'est point un conte des Mille et une Nuits et, à moins que d'être fou, il n'est plus permis de le croire. Je voudrais que les événements s'arrangeassent de manière que nous puissions nous retrouver ensemble dans trois mois, et cela n'est point impossible...
» Adieu, trop cher ami. Depuis que je t'ai quitté, je ne vis que dans le passé; je t'embrasse et cette illusion m'endort, au milieu du temps qui m'emporte loin de toi. Adieu, adieu : ne m'oublie pas. »
Dans plusieurs autres lettres, elle décrit à la hâte les villes qu'elle traverse; elle charge Boufflers de s'occuper de ses dettes, de ses maisons, mais surtout elle lui parle de son amour.
Le 20 juillet, elle était à Rheinsberg. J'ai inutilement cherché le récit de son arrivée, et les quelques détails que donne EIzéar dans sa notice ne m'empêchent pas de le regretter, « Le prince Henri, nous dit-il, envoya au-devant de ma mère force chevaux, parce qu'il comptait sur de grands équipages; or elle n'avait qu'une petite voiture ouverte. On n'en voulut pas moins atteler tous les chevaux à cette voiture, et ils l'emportèrent avec une telle rapidité qu'ils faillirent renverser le prince allant à pied sur la route au-devant de ma mère. Ensuite il nous arrêta dans une auberge qu'il voulait nous faire prendre pour son château. »
La présence de madame de Sabran transforma la petite cour de Rheinsberg. Sa conversation donnait de Tesprit à tout le monde et son charme était contagieux : elle semblait envoyée par la société française, cette société dont il avait gardé un souvenir enchanteur, pour rendre au prince sa visite. Il la reçut de son mieux; les concerts, les comédies se succédèrent; mais elle n'avait pas le cœur en fête et toutes ces distractions ne suffisaient pas à l'étourdir. D'ailleurs elle avait appris, en arrivant, une triste nouvelle, l'arrestation du roi à Varennes, et elle n'en prenait pas son parti aussi philosophiquement que bien d'autres, que madame de Marsan, par exemple, qui lui écrivait à ce sujet :
« Je ne sais si nous ne devons pas bénir la Providence d'avoir fait échouer un projet aussi mal conçu qu'exécuté. Nous étions sacrifiés dans le plan qu'on attribue au baron de Breteuil * : rien n'avait été communiqué à M. le
1. Tout ce qui était Rohan avait une vieille haine contre le baron de Breteuil. Dans cette guerre, c'est madame de Marsan qui avait porté les premiers coups : c'est par son influence que, en 1772, l'ambassade de Vienne avait été
comte d'Artois. L'évêque (de Laon) gémit, sans en convenir, mais il ne peut le nier. Je crois les augustes personnes en sûreté. »
Et cependant madame de Marsan était dévouée, corps et âme, à la famille royale, elle était particulièrement attachée à Madame Elisabeth qu'elle avait élevée ; mais elle détestait le baron de Breteuil et elle n'admettait pas que les augustes personnes pussent être sauvées par lui : elle aimait mieux les croire en sûreté à Paris. Dans ses nombreuses lettres, qui fourniraient des matériaux utiles pour une histoire générale de l'émigration, elle expose les idées politiques qui avaient cours dans l'entourage du comte d'Artois, elle parle de l'attitude des puissances, de leurs préparatifs, des faits de guerre, et la lecture en est souvent pénible. Je reproduirai de préférence les passages relatifs à des faits particuliers : ainsi, dans la lettre déjà citée du 21 juillet, elle donne des nouvelles de ses parents, de ses amis :
enlevée à Breteuil. Il avait dû céder la place au jeune prince Louis de Rohan qui fut un détestable ambassadeur, avant d'être un cardinal indigne; mais depuis il s'était bien vengé.
« Ma Thébaïde * me plaît beaucoup; je ne sais si elle convient autant à ma jeunesse qui préférerait Bruxelles. Ce ne sera pas cependant le séjour que je choisirai vraisemblablement pour mon hiver. Je ne fais aucun projet, il faut attendre et voir quel sera notre sort.
» M. de Montbazon est aide de camp de M. le comte d'Artois et le rejoindra au premier ordre ; le prince Louis l'est de M. le prince de Condé et partira incessamment pour Worms; le troisième ', qui était à Malte, est peut-être actuellement arrivé à Coblentz. Ce sont des sujets d'inquiétude et de dépense.
1. Le château de Levergheim, près de Gaod, qui appartenait à madame de Marsan.
2. Ces trois frères étaient : Charles-Âlain-Gabriel de Rohan, duc de Montbazon (1164-1836); Louis -Victor Meriadec de Rohan (1766-1846), et Jules-Armand-Louis de Rohan (1768-1836). Us étaient fils de Henri-Louis-Marie de Rohan, duc de Montbazon, prince de Guéméné, grand chambellan de France, connu pour ses prodigalités, et de Victoire- Armande-Josèphe de Rohan-Soubise. Madame de Marsan était cousine germaine de leur mère (issue du second mariage du maréchal de Soubise avec Anne-Thérèse de Savoie- Cavignan) et, après la faillite du prince de Guéméné, elle les avait en quelque sorte adoptés, ainsi que leur sœur Marie-Louise-Joséphine, mariée au prince de Rohan-Rochefort.
Madame de Marsan a eu auprès d'elle, pendant l'émigration la princesse de Rohan-Rochefort et ses deux filles ; la duchesse de Montbazon (née Louise-Aglaê de Conflans) et sa fille.
» J'apprends dans le moment que M. et . madame de Périgord * ont trouvé le moyen de s'échapper, mais leurs gens sont arrêtés. Je crains que Tarchevêque n'essuie bien des difficultés ; il n'a pu dépasser Saint-Quentin et il a été forcé de retourner à Paris*. Ma pauvre maréchale ' ne peut pas non plus venir me rejoindre.
» Adieu, madame, donnez-moi, je vous prie, des nouvelles de votre santé. Le voyage aura, j^espère, suppléé aux eaux; j'y étais avec vous Tannée dernière à cette époque et nous gémissions ensemble. J'ai perdu cette consolation, mais le souvenir m'en est cher et sera aussi durable que les sentiments qui m'attachent à vous pour la vie.
» Mille choses, je vous prie, au charmant et aimable petit comte. »
Revenons à madame de Sabran qui, au milieu des fêtes de Rheinsberg, n'oubliait pas le che-
1. Louis de Talleyrand, comte de Périgord, frère de l'archevêque de Reims, marié en 1787 à Marie-Charlotte de Messey, veuve du marquis de Castelnau.
2. Je vois dans une lettre postérieure de madame de Marsan que Tarchevêque de Reims, monseigneur de Talleyrand, a réussi à passer la frontière vers le milieu d*août, grâce à des contrebandiers.