‹ Le chevalier de Boufflers et la comtesse de Sabran, 1788-1792Chapitre 32 sur 65 · La maréchale de Mirepoix · texte numérisé non relu

La maréchale de Mirepoix

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Talier. Elle termine ainsi une lettre datée du 45 juillet :

« J'espère que tu auras reçu ma dernière lettre, dans laquelle je te sollicitais vivement de venir ici. Le prince m'en parle tous les jours; il serait presque aussi heureux que moi s'il te voyait arriver. Si tu m'aimes et si tu l'aimes, tu n'as rien de mieux à faire. Ce serait peut-être un moyen de te raccommoder avec la fortune, mais, à coup sûr, avec l'amour et le bonheur. Nous passerions ici des jours bien doux à l'abri de l'orage, et bien à portée d'en prévoir les effets et la fin, Songes-y bien, mon enfant, et que ta tendresse pour moi se montre une bonne fois, en faisant cesser une séparation qui m'est bien pénible et presque au-dessus de mes forces. »

Dans sa réponse, BoufQers charge madame de Sabran de témoigner au prince sa reconnaissance :

«,.. Tu peux même lui lire toutes mes

lettres. Il verra qu'elles sont, ainsi que mon

cœur, pleines de lui; il saura que tu es ma

femme et il m'en aimera mieux, parce qu'il supposera que je me suis mis en communauté de charmes avec toi, comme tu te mets en communauté de misère avec moi.

» A propos de misère, c'est ici le moment de parler des propositions que tu me rends et que tu appuies de ton éloquence angélique. Réponds de ma part ce que j'ai déjà eu l'honneur de répondre là-dessus, non pas au meilleur des princes, mais au meilleur des amis; et il a dû voir qu'autant j'étais éloigné d'accepter des secours inutiles, autant je serais disposé, dans l'occasion, à en demander de nécessaires. Je ne rougirai point de ma pauvreté et je me glorifierai de mon bienfaiteur.

» Mais nous n'en sommes point encore là, et j'espère que la reconnaissance précédera longtemps le bienfait.

» Il serait possible cependant que, dans le dessein où je suis de voyager en Allemagne, et peut-être plus loin, après la session, je demandasse à être adressé à un banquier allemand, ou à un correspondant quelconque du caissier de Rheinsberg, pour trouver les fonds dont j'aurais besoin en monnaie du pays, et

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ET LA COMTKSSE DE SABRÂN (1191). 263

sans être obligé pour cela d'emprunter ici et de consigner un argent dont les intérêts et le change absorberaient bientôt le capital *. Je ne crois pas que notre prince ait les défauts, ni même les talents des banquiers, et je suppose qu'il n'entend rien au change, excepté quand il est question de le donner à l'ennemi.

» Envoie-moi des dessins, et surtout des descriptions de tout ce que tu vois, car tes descriptions ont le trait plus net que tes dessins et des couleurs plus vives que tes tableaux.

Ta lettre d'hier me fait tout voir comme dans la chambre obscure de ton ami M. Geneux. Je vois ta petite carriole étonnée des huit coursiers qui l'enlevaient, car sûrement elle ne se serait jamais attendue à tant d'honneur; je vois ta petite escorte, humide comme la cour d'Aréthuse; je vois ce petit personnage de roman comique, ce petit garde du corps de quatre ou cinq ans que tu as pris pour te

1. Je crois bien que Boufflers a dû, au moment de son départ, emporter le peu d'argent qu'il possédait et qu'il n'a pas eu à s'occuper du choix d'un banquier.

Le baron Grimm a fait parvenir à madame de Sabran douze mille francs qu'elle avait laissés en France. U raconte dans une lettre spirituelle les combinaisons auxquelles il a dû se livrer.

défendre et pour te garder au milieu des forêts de la Misnie; je vois jusqu'à ta joie de manger enfin du pain blanc et de boire un peu de vin, après tant de bière et de lait.

» Pauvre enfant! Poor little créature! Te voilà donc en paix, te voilà donc en sûreté, te voilà donc en repos, te voilà donc remise à la garde de la bonté, de la sagesse et de l'amitié. Un dieu me le disait, je n'ai jamais eu une véritable inquiétude pour toi dans ta route. Dès qu'une fois tu as été éloignée de nos pauvres fugitifs qui voltigent en essaim sur les bords du Rhin, comme les âmes des morts sur les rives de TAchéron; dès qu'une fois tu as suivi le projet de ton esprit et le vœu de ton cœur, tu n'as plus eu que des peines de corps, et ces peines-là, je les connais, je sais que l'esprit se plaît à les surmonter et que le corps lui-même se glorifie, pour ainsi dire, de n'y pas succomber. Je sais que les forces croissent avec les fatigues et que les ressources se multiplient, en proportion des obstacles. Ce sont les peines de l'esprit qui sont insupportables; il n'y a rien à leur opposer que la patience et la raison, et ces armes-là, toujours victorieuses

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quand la trempe en est parfaite, sont ordinairement plutôt postiches que réelles; on en fait parade, on montre quelque chose qui y ressemble, mais seulement pour des yeux grossiers, et comme un bouclier d'opéra ressemblerait au bouclier d'Achille.

» Il est temps de finir, chère femme, d'autant plus que nos affaires me pressent et qu'elles m'accusent d'être beaucoup plus occupé de Zaïre que de l'Empire *. Je finis donc en t'embrassant, en remerciant la puissance invisible qui te protège et la puissance visible qui t'accueille.

» Embrasse mon cher Elzéar, dis-lui bien qu'il n'aura jamais une plus belle occasion pour se former au± grandes choses, ce qui devient plus utile que jamais, car, de quelque manière que les choses tournent, la France aura besoin de grands hommes, et j'appelle un grand homme celui qui, né avec des moyens extraordinaires, a trouvé l'occasion de les développer, celui qui, après avoir appris tout

i. Allusions à ces deux vers bien connus de Voltaire :

Je Tais donner une heure aux soins de mon empire. Et le reste du jour sera tout pour Zaïre.

(Zaïre, acte I).

ce qu'il doit savoir, entreprend avec confiance tout ce qu'il doit faire, celui qui...

» Voici pour ton fils un moment décisif : la fortune l'a conduit, comme par la main, à la source des grands principes et des grandes leçons... »

Il part de là pour accabler de louanges le prince Henri qui devait lire la lettre. J'hésite d'autant moins à les supprimer qu'au fond le sceptique chevalier devait les trouver exagérées, et que, même avec un bon modèle, il n'espérait pas sérieusement faire d'Elzéar un grand homme. Il termine par cette recommandation : « Sois plus circonspecte à l'avenir dans tes lettres, à moins que tu ne veuilles être veuve avant la noce, »

En suivant Tordre des dates, on doit placer ici une lettre de la vieille comtesse de la Marck * qui, pour fuir la Révolution, s'était réfugiée

1. Marie-Anne-Françoise de Noailles, fille d'Adrien-Maurice, duc et maréchal de Noailles et de Françoise-Gharlotte- Anne d'Aubigné (nièce de madame de Maintenon) épousa en 1744 Louis Engelbert, comte de la Marck dont elle n*eut pas d'enfants et qui mourut en 1773. Elle était née le 12 janvier 1719 et elle mourut à Saint -Germain- en- Laye le 29 juin 1793.

à Bruxelles. On ne reconnaît plus Tamie du duc de Choîseul, la protectrice de Palissot *, ]a grande dame qui, en écrivant au roi de Suède, rivalisait d'esprit avec madame de Boufflers et madame d'Egmont. Ses lettres de 1791 et de 1792 ne ressemblent pas à celles que M. Geffroy a retrouvées dans les archives d'Upsal * et qu'il a si bien encadrées dans son livre sur Chislave III et la cour de France. Elle possède à peine de quoi payer sa nourriture et elle ne voit plus dans son ancien correspondant que le défenseur de la monarchie française. Bonne maman la Marck^ comme rappelait EIzéar, bien qu'il n'y eut entre eux aucun lien de parenté, écrit le 6 août à son jeune ami :

« Il me semble, mon cher petit, que vous vous trouvez très bien à Rheinsberg; vous

1. Palissot lui a dédié sa comédie des Tuteurs et son Histoire des premiers siècles de Rome; mais plus tard, s'il faut en croire Diderot et Voltaire, il aurait cherché à la ridiculariser, en la représentant sous les traits de Cydalise.

2. Gutave III a lé^ué tous ses papiers à la bibliothèque de l'Université d'Upsal, en demandant qu'ils fussent classés, cinquante ans après sa mort, par un littérateur que l'Académie suédoise désignerait. L'historien Geijer a été chargé de ce travail et, après lui, M. GelTroy a exploré le précieux dépôt dans lequel il a trouvé de nombreux documents intéressant la France.

êtes bien heureux, je vous conseille d'y rester, car, partout ailleurs, vous ne vous trouveriez pas si bien. Pour moi, j ^aimerais autant n'être pas à Bruxelles : la pauvreté m'y a conduite et j'y reste pour épargner un loyer. J'en ai d'autant plus besoin que le dernier décret, qui vient d'être porté par nos rois ", me réduit à mon unique douaire, c'est-à-dire à dix mille livres de rente. Je ne sais en vérité comment je pourrai vivre. Ce qui m'afflige dans tout ceci, ce sont mes gens, car je ne peux ni m'en séparer ni les payer. J'espère que Dieu viendra à mon aide, sans lui je ne saurais véritablement que devenir. Comme sa providence ne m'a jamais abandonnée, je mets en elle toute ma confiance.

» Je ne crois pas qu'il soit question de guerre avant la fin de septembre. Le roi de Suède est allé chez lui chercher des troupes et des munitions de guerre; comme c'est par mer qu'il est allé, il ne lui faut que quinze jours pour se rendre chez lui et j'imagine qu'avant cinq ou six semaines d'ici, il sera de retour.

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