‹ Le chevalier de Boufflers et la comtesse de Sabran, 1788-1792Chapitre 33 sur 65 · C'estrà-dire par rAssemblée nationale · texte numérisé non relu

C'estrà-dire par rAssemblée nationale

Il témoigne d'un grand zèle pour nos intérêts. On dit qu'il commandera douze mille Suédois, douze mille Russes, douze mille Hessois; il se pourrait que ce corps-là fut augmenté par des Français.

• » On vous aura sûrement envoyé la lettre du régiment de Berwick à nos princes, et celle du colonel avec les réponses de Monsieur et de Monsieur le comte d'Artois; je suis persuadée qu'elles vous feront plaisir. L'ancienne chevalerie et la noblesse des sentiments reviennent, à ce qu'il me semble, dans notre patrie; nous en avions besoin. Le malheur est un grand maître. C'est lui qui nous rend bons ou mauvais, selon le terrain qu'il parcourt; il me semble qu'il a bonifié tous les cœurs, j'entends par là ceux qui sont du bon parti.

» Madame votre mère ne perd-elle rien au nouveau décret? Tout sera racommodé avant qu'elle revienne. Dites-lui, je vous prie, mille choses tendres pour moi.

» La reine est dans un état d'affaiblissement extrême. Il arriva l'autre jour quelque chose de très touchant. Elle n'était point encore levée quand son fils entra chez elle; cet enfant

courut à elle avec beaucoup d'empressement en lui disant : « Maman y on me promet tous les jours que je vous verrai^ si je suis bien sage, fai fait tout ce qu'on a voulu depuis trois ou quatre jours ; eh bien! maman je ne vous ai pas vue. » La reine fut si saisie, dans ce momentlà, qu'elle tomba évanouie, elle fut trois quarts d'beure sans connaissance. En vérité sa situation me fait horreur, elle me fait oublier mes propres malheurs.

» Tous les ordres sont abolis; on prétend qu'on forcera le roi à prendre, pour le cordon de son ordre qu'on lui laisse, les couleurs de la nation; nous sommes plus bourgeois que jamais. Quant à moi, je m'en console n'ayant pas de quoi avoir un pot au feu. Ma santé n'est pas trop mauvaise, malgré toutes les secousses que j'éprouve; je souffre toujours un peu, mais c'est mon état habituel.

» Adieu, mon cher enfant, tant que j'existerai, je vous serai bien tendrement attachée. »

Peu de temps après son arrivée à Rheinsberg, madame de Sabran était tombée malade; elle écrivait à Boufflers le 13 août :

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« Il y a longtemps que je n'ai reçu de tes nouvelles, mon enfant, et c'est avec une très grande peine que je te donne des miennes, car je suis extrêmement souffrante. L'accident dont je t'ai parlé continue toujours, en dépit de tous les Hippocrates prussiens. Je m'affaiblis et j'en ai, sinon de l'inquiétude, du moins beaucoup d'humeur. Cette méchante petite maladie m'a prise au milieu de toutes mes prospérités, comme pour me faire niche. Je commençais à respirer un air pur, sous un ciel serein, à jouir d'une société aimable et douce, à me reposer de toutes mes tortures, et me voilà à présent abattue, sans pouvoir remuer ni pied ni patte, obligée de me vaincre pour paraître tranquille quand je m'arracherais volontiers les cheveux de désespoir. C'est un excellent maître que la nécessité. J'admire tout ce qu'elle fait de moi, depuis que je t'ai quitté. Tu ne me croiras pas, par exemple, quand je te dirai que la toilette, la représentation , les compliments , les prévenances, une sorte de coquetterie même, étaient devenus mon état habituel, que j'avais négligé ma bonne paresse au point de ne pas même

la regretter, qu'à présent encore, toute faible et souffrante que je suis, j'ai toujours du monde dans ma chambre, sans en éprouver trop de contrariété, que je parle, que je vis comme une autre, quand j'aurais tant de raisons de me désespérer.

» La vérité est que je suis devenue, à force de peines, presque impassible. On admire mon courage, ma patience, mon égalité : ils ne sont que Touvrage de mon insensibilité. Mais ta pensée détruit en un instant tout ce calme. Tu me ramènes dans Paris; je te vois triste, abandonné, ennuyé, ruiné et je pleure. Je vois avec effroi la distance qui nous sépare ; je me désole de ne pouvoir plus rien pour toi, de ne pouvoir plus te serrer dans mes bras pour dissiper les nuages qui se lèvent dans ton esprit du côté de l'avenir. Cependant je ne le crains pas, cet avenir. Si tu m'aimes toujours, il sera pour nous plus doux que le présent, et je ne cherche à conserver ma vie que dans l'idée de la finir avec toi et de prolonger la tienne par mes soins et mon amour.

» Adieu , cher enfant. Je n'ai plus la force de tenir ma plume ; mais je t'embrasse pour me

ranimer et m'aîder à chassser tous mes soucis et mes souffrances. Adieu encore* Aime-moi toujours bien, ne fût-ce que pour me disputer à la mort par ton amour.

» Le fils de monsieur de Bouille * vient d'arriver, »

Le 20 août, madame de Sabran écrit à Boufflers une longue lettre; elle commence par une véritable avalanche de reproches : « Je suis malade depuis près d'un mois, et tu te plains de ce que mes lettres sont courtes, rares et bêtes... du moins tu le laisses entendre... Tu es plus froid, plus sec, plus ennuyeux que la politique elle-même. » Quatre pages sur ce ton. Puis elle répond, sans y répondre, à ses questions : « Je t'ai fait cent fois la description des jardins, mais tu ne lis jamais ce que je t'écris. Je t'ai parlé d'un beau lac que j'ai sous mes fenêtres et dont la vue calmerait l'âme de de tes enragés. Je t'ai parlé d'un temple à l'Amitié où je vais souvent porter mon offrande,

1. Louis-Joseph-Amour, comte puis marquis de Bouille, fils du célèbre lieutenant général, passa plusieurs années à Rheinsberg où il se lia intimement avec Elzéar de Sabran qui l'a nommé dans son testament.

d'un tombeau où je vais me consoler, d'une pyramide où je vais admirer... »

Tout cela devait se trouver dans une lettre que Boufflers n'aura pas reçue : il nous est facile d'y suppléer, en lisant la description que M. Lavisse a faite de Rheinsberg \ On peut même, grâce à lui , se figurer qu'on a fait le voyage et qu'on a vu ces lieux merveilleusement dépeints. Cependant le tableau est incomplet, car il représente la demeure du Grand Frédéric avant son avènement et, lorsque, devenu roi, il en eut fait don à son frère, le nouveau propriétaire fit des travaux considérables. Il édifia dans le parc les monuments allégoriques dont parle madame de Sabran et qui ont souvent inspiré la muse d'Elzéar; il construisit une salle de spectacle, et fit décorer un salon pour y placer les bustes des quatre Français qu'il admirait le plus ou qu'il aimait le mieux : le duc de Nivernais, le marquis de Bouille, la comtesse de Sabran et le marquis

1. Voir la Revue des Deux Mondes du 1* avril 1892 et le livre de M. Lavisse : Le Grand Frédéric avant VavènemenL

2. C'est en 1752, au moment du mariage du prince Henri, que Frédéric lui donna le château de Rheinsberg.

de La Fayette * ; plus tard il fit élever un monument à la mémoire de Malesherbes.

Ces détails, et d'autres encore que je ne retrouve pas dans les lettres écrites par madame de Sabran en 1791, nous les devons à ce jeune Bouille dont elle annonçait l'arrivée à Rheinsberg. Il a publié, en 1809, une vie du prince Henri ', dans laquelle il décrit la vie qu'on menait chez son hôte, et on peut vérifier l'exactitude de ses récits en reprenant la lettre de madame de Sabran :

a... Je suis levée à sept heures du matin, habillée et coiffée à une heure et demie pour dîner à deux. Le dîner dure longtemps et ce n'est pas ce qui m'en plaît le plus. A l'imitation des anciens, quand on a mangé, on parle beaucoup. Huit ou dix personnes composent dans ce moment-ci la société. De ce nombre sont trois femmes, qui sont les plus aimables

1. Ce dernier ne resta pas longtemps sur son piédestal. Le prince, indigné de sa conduite dans la nuit du 5 au 6 octobre 1789, le remplaça par le buste du bailli de Sufifren. Le buste de madame de Sabran (par Houdon) fait actuellementpartie des Collections privées de Tempereur d'Allemagne.

2. Vie privée, politique et militaire du prince Henri de Prusse, frère de Frédéric II. Chez Delaunay, libraire, 1809. L'ouvrage n'est pas signé.

du monde et que je trouve telles, autant par leur esprit que par leur obligeance pour moi. Les hommes sont également d'une fort bonne société. Il y en a un, parmi eux, dont tu devrais être jaloux, parce qu'il ressemble à feu M. de Sabran, comme deux gouttes d'eau, à ça près qu'il a beaucoup plus d'esprit que lui. C'est un vieux militaire qui a blanchi dans les combats, plein d'honneur et de courage comme M. de Sabran, voûté comme lui, marchant comme lui et m'aimant de tout son cœur, — pas tout à fait cependant comme M. de Sabran. — Sérieusement il n'y a rien de si étonnant que celte ressemblance. J'en ai été si frappée d'abord, en le voyant, que j'en ai reculé de quatre pas en arrière et n'ai pu m'empêcher de le dire au prince qui en a ri de tout son cœur, ne pouvant pas imaginer ce que c'était qu'une pareille union. Je voudrais qu'il fût encore ici quand tu y viendras. Tu aurais une juste idée de ton rival et je ne sais pas si tu t'en accommoderais noiieux que de ce certain M. de R. . . , à Spa, qui te rendait si furieux. Je te vois rire d'ici, parce que c'est une de ces folies que tu désavoues, quoiqu'elle te fasse beaucoup d'honneur à mes yeux.

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» Deux fois par semaine, nous avons un spectacle excellent. On joue alternativement de grands opéras, tout aussi bien exécutés qu'à Paris pour la musique, mais sans ballets, la danse n'est pas le fort des Allemands ; les meilleures pièces comme au Théâtre-Français et tous les opéras comiques, avec l'intelligence nécessaire pour les rendre agréables. Je suis sûre que tu aimerais beaucoup ce spectacle.

Pour moi, il me charme et je n'ai jamais eu tant de plaisir à la comédie que j'en ai ici.

» Je crois t'avoir mandé que notre bon prince apprenait le rôle à'Annibal *. Il sera joué dans peu de temps. Je t'en donnerai des nouvelles. Que n'es-tu ici pour en être témoin! Combien je serais contente de pouvoir te mettre de moitié dans tous mes plaisirs et de te savoir bien loin de toutes les tragédies, qui se préparent! Elles seront plus tragiques qu'on ne se l'imagine; tu peux m'en croire. Mais je m'aperçois que voilà la huitième page que je griffonne à ton intention, pour te corriger de trouver mes lettres trop courtes et de te plain-

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