‹ Le chevalier de Boufflers et la comtesse de Sabran, 1788-1792Chapitre 4 sur 65 · Lettre d'Ëlzéar à Charles de Vimeux du 3 septembre · texte numérisé non relu

Lettre d'Ëlzéar à Charles de Vimeux du 3 septembre

2. J'ai bien trouvé la copie de la lettre adressée par madame de Sabran au comte d'Artois, mais j'ai retrouvé aussi le brouillon inachevé d'une lettre moins belliqueuse qu'elle projetait d'écrire et qu'elle a probablement écrite à la comtesse Diane de Polignac : « J'ai le plus grand désir que mon fils soit utile, qu'il se serv-e de tous ses moyens pour servir les princes et la bonne cause, mais je n'ai pas le courage de le sacrifier au hasard sans nulle gloire et sans nul profit pour lui et pour les autres. Ce calcul serait le plus mauvais de tous et il me semble que c'est là le point où l'opinion ne doit plus agir.... Je n'en suis pas moins très touchée des offres que vous me faites.... Mais pesez toutes mes raisons dans votre sagesse et dans votre amitié.... Si notre bon duc voulait s'en charger, je serais la plus heureuse femme du monde.,.. » La comtesse Diane, qui avait beaucoup poussé Elzéar à partir pour l'armée, a dû ensuite intervenir en sens contraire, pour être agréable à madame de Sabran.

rectement au prince ce qu'elle désirait en réalité, et Elzéar fut simplement désigné pour assister le duc de Polignac qui représentait les frères du roi auprès de la cour de Vienne : il a été le secrétaire de cette ambassade officieuse qui ne dura pas longtemps. L'évêque trouva que c'était là un prétexte pour ne pas servir, et non pas une véritable raison; il continua ses objurgations.

Elzéar passa donc tout le temps de l'émigration dans de véritables angoisses, ne sachant qui écouter, de son oncle ou de sa mère, et interrogeant sa conscience qui lui disait tantôt de partir et tantôt de rester. Mais ses véritables sentiments, ceux qui finirent par triompher, se trouvent dans une pièce de vers composée au mois d'août 179S, au moment où, pour la première fois après la Terreur, il revit sa sœur en Suisse. Cette visite tant désirée parut un moment compromise. Madame de Sabran et son fils avaient déjà fait un grand voyage pour se rapprocher, ils étaient à Closter-Heilbron, mais là pas de nouvelles. Sans doute Delphine n'avait pu franchir la frontière, et en effet son beau-frère, le marquis de Dreux-Brézé, écri-

valide Lausanne que c'était impossible, qu'il n'y fallait plus penser. Pourtant elle arrive à Bâle où était fixé le rendez-vous, mais elle ne peut y séjourner; le passeport qu'elle avait obtenu pour raison de santé portait qu'elle allait aux eaux de Bade, et l'ambassadeur Barthélémy, qui a été secourable à tant d'émigrés, lui conseille de s'y rendre. Enfin c'est à Zurich seulement que Lavater les réunit. Toutes ces perplexités et la joie de ce revoir si doux à leur cœur parurent à Elzéar une excellente occasion pour faire des vers : il n'eut garde de la laisser échapper. Je ne sais pas quel nom donner à son élucubration, — drame ou comédie. — Les personnages n'étaient pas imaginaires, mais bien réels : c'était lui-même , sa mère , sa sœur, Lavater et le chevalier Maurice Séguier *, officier de l'armée de Condé. Une longue scène est consacrée à la question qu'Elzéar se posait

. 1. Maurice Séguier (1770-1831), fils du célèbre avocat général au parlement de Paris, frère du baron Séguier qui a été premier président de la Cour de Paris de 1810 à 1848 et qui lui-même avait servi dans l'armée de Condé.

Sous TEmpire il a couru le monde, comme consul, et il a terminé sa carrière diplomatique à Londres, où il était consul général sous la Restauration. Il a publié des poèmes, •des pièces de théâtre ; les nombreuses lettres qu'il a écrites à madame de Sabran et à Elzéar sont fort intéressantes.

depuis trois ans et qui est retournée en tous sens. Au moment de repartir pour l'armée, Séguier veut emmener son ami, et il développe en vers, non sans éloquence, les raisons que jusque-là Téveque avait données en prose.

L'auteur, acteur lui-même, répond victorieusement et sa mère vient à la rescousse. 11 déplore

Cette guerre, à la ibis étrangère et civile, Où d'un sang précieux la perte est inutile.

Karmée de Condé venait précisément de passer à la solde de l'Angleterre, après bien des souffrances et bien des actes d'héroïsme; or Elzéar était convaincu que les Anglais avaient soudoyé les Jacobins, qu'ils avaient favorisé et payé tous les crimes de la Révolution, que dernièrement encore ils avaient trahi le comte d'Artois, en l'empêchant de débarquer en Vendée. 11 ne voulait pas être leur dupe, et le moment était mal choisi pour prendre les armes. Il termine ainsi sa dernière tirade :

Que je plains mes pareils, dont Tinfortune immense Enchaîna sous son joug Taveugle obéissance!

Obligés de céder à l'exemple, au devoir, L'honneur dans cet abime a mis leur désespoir. Mais moi, qui ne suis point encore dans la carrière Et qui ne pus, enfant, les suivre en cette guerre, Irai-je, quand je reste arbitre de mon sort, Servir de ces Anglais le système de mort, Accepter de leurs mains une solde outrageante, Pour frapper avec eux ma patrie expirante, Et démentir mon nom et rabaisser mon rang, Jusqu'à vivre de Tor qui paya notre sang?

Rien ne vaincra ma haine éternelle et native, Et, si j'étais poussé jusqu'à l'alternative.

Ou de servir ainsi leurs perfides desseins.

Ou de m'unir contre eux à des républicains, Pour sauver mon pays du joug de l'Angleterre, Dussè-je te trouver dans le parti contraire.

Je n'hésiterais pas et je démontrerais Que le vrai royaliste avant tout est Française

On pourrait continuer le récit des luttes intérieures d*Elzéar en y joignant l'analyse de ses œuvres et la chronique théâtrale, mais ce serait trop long et peut-être monotone. D'ailleurs nous le retrouverons mêlé à la vie de sa mère : il est souvent auprès d'elle, et, quand il

1. Dans sa vieillesse, Elzéar oubliait même qu'il avait eu des hésitations, et il écrivait : « Bien que ma patrie n'ait été pour moi qu'une marâtre qui m'a traité en déserteur, au lieu de voir en moi un enfant qu'on emporta hors de la maison pour le soustraire à l'incendie; bien qu'elle m'ait dépouillé de l'héritage de mes pères, avant l'âge où la moralité développée peut offrir une prise à la justice, — je n'ai jamais voulu porter les armes contre elle. »

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est loin, — à Venise, à Spa, à Vienne, — il est si regretté, son absence fait un si grand vide qu'en parlant d'elle il faut encore parler de lui. Je ne veux pas faire suivre deux fois au lecteur les mêmes chemins, et je ne veux pas non plus l'égarer à la suite de madame de Custine, malgré les agréables surprises que pourrait procurer la société d'une femme aussi sentimentale que jolie. J'aurai pourtant recours à elle pour avoir des renseignements sur nos papiers qu'il ne faut pas perdre de vue. Elle était disposée à voir les choses en beau et, après son retour en France, croyant la tranquillité définitivement rétablie, elle avait réclamé la cassette si chère à madame de Sabran. Voici la lettre que Thirion lui répondit à ce sujet :

Toulouse, ce 30 ventôse an IV (20 mars 1796).

« Madame,

» Cette cassette renfermaut des manuscrits dont vous me faites demander des nouvelles est dans mes mains, telle qu'elle y a été remise. J'en ai eu soin comme d'un objet d'autant plus précieux qu'il intéressait des personnes qui me

sont toujours chères. Je ne vous dissimulerai pas qu'en bien des circonstances j'ai eu de la peine à la conserver. Je suis tout prêt à la remettre, mais, si je n'ai pas le bonheur que ce soit à la personne même, vous ne trouverez certainement pas mauvais que ce soit du moins sur une lettre d'elle : c'est la satisfaction que je désire avoir que de revoir l'écriture d'un homme que j'ai tant de sujets d'aimer et de regretter. La première fois que vous lui écrirez, madame, je vous supplie de rappeler à son souvenir et ma reconnaissance et mon ancien attachement qui ne finira qu'avec ma vie. Je vous demande aussi la permission d'avoir l'honneur d'aller vous voir lorsque j'irai à Paris. » Je suis..., etc.

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