THIRION
Le fidèle secrétaire n'avait pas des prétentions exagérées ; il avait raison de demander une décharge, et il avait bien droit à quelques remerciements pour avoir gardé ces lettres d'amour qui, tout inoffensives qu'elles étaient, auraient pu être contre lui des pièces à conviction. Il fallait encore de la prudence, et la
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négociation a dû demander un certain temps, car c'est seulement dans une lettre de madame de Custine du 12 janvier 1797 que je lis ces mots : « J*ai enSn la cassette ».
Grâce à Maurice Séguier, par conséquent gr&ce à elle, nous aurons encore l'année suivante des nouvelles du précieux dépôt. Il était rentré en France dès le mois de mai 1797, ce bouillant chevalier qui, deux ans auparavant, cherchait à enrôler son ami sous les drapeaux de Condé ; il avait ressenti le coup de foudre, au moment où Elzéar plaçait dans sa bouche des vers si belliqueux, et depuis il n'avait eu qu'une idée : se rapprocher de madame de Custine. 11 s*exposait beaucoup et le danger augmenta encore après le 18 Fructidor, au point qu'à plusieurs reprises elle dut le cacher dans sa maison. Elle avait des amis parmi les victimes, mais elle en avait aussi parmi les bourreaux et cet asile fut respecté. C'est de là que Séguier écrit le 1®' brumaire an VII (22 octobre 1798) : « Une nouvelle bourrasque vient de nie rejeter dans le temple de Tamitié ! vous vous doutez bien que ce temple est la maison de votre Delphinette; elle vient
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d'avoir la bonté de m'y recevoir et, durant quelques jours, je respire le même air qu'elle. Vous dire si cet air-là me sera aussi salutaire qu'il devrait l'être, c'est ce que je ne puis vous assurer.... » Ensuite, il parle de son amour méconnu à madame de Boufflers \ qui, sans l'encourager, était sa confidente, mais pour le moment ce n'est pas là notre affaire, et il ajoute : « D'après la permission que vous m'en avez donnée par votre fille, je vais me mettre à lire avec elle vos lettres et celles du chevalier et je tâcherai d'appeler à la lecture le bon génie qui vous les a inspirées. J'aurais bien besoin qu'il se fit un peu mon ami. Suivant votre désir, je mettrai à part tout ce qui a rapport au voyage du Sénégal, et, si nous parvenons à réunir les autres œuvres éparses, nous en ferons une édition complète... »
Il me semble assister à cette lecture. Je les vois, dans la petite maison de la rue Martel, se passant l'un à l'autre les feuilles jaunies que j'ai
1. Au mois de mai 1797, Boufflers avait enfin épousé madame de Sabran à Breslau; il avait par conséquent cessé d'être chevalier de Malte et il portait le titre de marquis auquel il avait droit. On continuait cependant dans Tintimité à rappeler : le chevalier.
là SOUS les yeux. Delphine reconnaît comme dans un rêve cette société brillante qui a été la sienne et qui est à jamais disparue ; elle retrouve des détails sur son enfance, le récit de son mariage; elle s'aperçoit qu'elle a beaucoup aimé son mari. Parfois ils s'interrompent pour faire appel à des souvenirs plus récents, et les campagnes de Maurice alternent avec les
drames sanglants auxquels elle a été mêlée.
Tout d'un coup on sonne à la porte : tandis qu'il se cache, elle va recevoir, peut-être un affreux terroriste, et elle lui prodigue ses sourires qui étaient, paraît-il, tristes mais doux. Puis, le visiteur parti, ils reprennent leur lecture, et, quand madame de Sabran et Boufflers parlent le langage de la passion, Maurice prend un ton pénétré, sa voix est insinuante, il invoque le bon génie qui a inspiré ces lettres, mais, — bon génie ou dieu malin, — quel que soit le nom qu'on lui donne, l'amour ne vient pas toujours quand on l'appelle, et Delphine résiste aux prières de celui qui l'a peut-être le plus aimée.
Elzéar, lui aussi, avait bien failli revenir en France, non pas en même temps que Séguier^
mais plus tard, après la seconde visite de madame de Custine : elle était si entraînante, en parlant de la patrie, qu'il avait été sur le point de la suivre à la fin de juillet 1798. Puis il était retombé sous l'influence de Tévêque de Laon, et il ne voulait même plus partir avec sa mère, quand il avait un passeport et qu'il pouvait rentrer sans danger. Ce furent de nouveaux déchirements : elle suppliait avec son cœur, il raisonnait avec son esprit, et, pendant les huit mois que dura cette correspondance, ils ne purent s'entendre, comme s'ils avaient parlé une langue différente .« Je crains la boue de Paris, écrivait-il le 7 juin 1800; comment y marcher sans se crotter? Je suis pour la politique précisément comme pour la religion, et royaliste comme je suis catholique. Je ne suis point assez dévot pour communier, ni assez incrédule pour ne pas me croire sacrilège en foulant aux pieds les hosties. Le respect des siècles m'en inspire pour l'objet de leur vénération. Enfin, je ne me consolerais jamais de paraître méprisable à aucun de ceux que je serais forcé d'estimer. »
Delphine lui avait bien caché quelques-unes
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de ses nouvelles relations, mais il en savait assez au sujet de sa société habituelle pour être effrayé : « Ma sœur, à ce que je puis juger, voit beaucoup madame de Montesson ^ ; sans doute elle voudra me mener chez cette femme que j'ai connue autrefois, et, si je refuse, je les choquerai toutes deux. Le chevalier de Boufflers, qui fort noblement et fort courageusement, allait voir le comte de Ségur ' à Berlin n'aura sûrement pas manqué de le revoir à Paris et d'en faire sa société habituelle; puis-je vivre avec Tun sans voir l'autre? Or, ma pauvre mère, il n'y a personne de plus décrié que M. de Ségur et madame de Montesson, Je
1. La marquise de Montesson (4737-1806) née Gharlolte- Jeane Béraud de la Haie de Riou, remariée secrètement en 1773 avec le duc d'Orléans petit-fils du Régent. Pendant l'expédition d'Egypte, elle s'était liée, aux eaux de Plombières, avec Joséphine qu'elle avait connue autrefois et elles entretenaient une correspondance suivie. Un jour, en parcourant les papiers de sa femme, Bonaparte trouva une lettre de madame de Montesson qui contenait cette phrase : « Vous ne devez jamais oublier que vous êtes la femme d'un grand homme. » Il demanda à voir la donneuse de conseils et il lui fit rendre le douaire que Louis XVI lui avait accordé à la mort du vieux duc.
2. Le comte de Ségur (1753-1832) avait été fort mal reçu à Berlin quand il fut envoyé comme ambassadeur, au commencement de 1792, par le ministère constitutionnel. 11 a été sous l'Empire grand-maître des cérémonies et il s'était de bonne heure rapproché du Premier consul.
vois encore que les affaires du chevalier l'auront forcé à voir assidûment Bonaparte, Cambacérès, tous les gouvernants; je vois que ma sœur, s'étant trouvée compagne de prison de madame Bonaparte, l'aura revue sur le trône et voudra me conduire aux pieds d'une idole qu'il m'est impossible d'encenser... » Et puis, quand il était ébranlé, qu'il paraissait disposé à partir, il apprenait qu'il avait été sérieusement question du mariage de Delphine avec le général Beurnonville, et il poussait des cris d'aigle. Un autre jour, il lisait dans les gazettes des couplets de Boufflers en l'honneur de Bonaparte; le 29 octobre 1800 il écrivait encore à sa mère : « J'irais vous chercher dans une fournaise et non pas dans un égout ».
Tant qu'il resta près de l'évêque, les lettres les plus suppliantes ne purent triompher de ses hésitations; mais, le 13 novembre, il rejoignit sa mère à Altenbourg, croyant lui faire ses adieux; ils tombèrent dans les bras l'un de Tautre et alors son parti fut bientôt pris. Ses scrupules s'envolèrent, il ne put se résigner à un éloignement aussi cruel et il prit avec elle le chemin de la France. Dans les derniers jours
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de décembre, le nid de hiboux^ comme disait madame de Custine, était au complet.
Bien entendu un pareil événement devait exercer la plume d'Elzéar : ce fut le sujet d'une •comédie en prose qui pourra, en 1900, inspirer les auteurs de Revues, mais dont le style solennel ne sera certainement pas imité. Elle est intitulée : le Départ du dix-huitième siècle.
SCÈNE PREMIÈRE. — Le Sièclc lui-même •cause avec le Destin et Mercure, il fait son inventaire et il est fort malmené par ses interlocuteurs. Mais il s'aperçoit que le moment de partir approche, il ne lui manque qu'un moyen de transport. Mercure propose une immense voiture traînée par les chevaux de l'Apocalypse : « c'est l'équipage d'une mère empressée, mais empêtrée, qui fait trois lieues par jour vers une fille chérie, tandis que son cœur fait cent fois le trajet par minute. » Le xvni** siècle n'est pas pressé de partir pour l'éternité; il attendra.
SCÈNE II. — Nous sommes sur la route. Les voyageurs s'impatientent, ils pressent le cocher qui se plaint d'avoir un attelage fort incohérent : « l'hippogrifTe du Désir avec les rosses de
ET SES PAPIERS. 4i
la Nécessité », Mercure qui se trouve là par hasard et qui vend un peu de tout propose^ comme renfort, le cheval Pégase : « il n'en est pasde plus rapide, c'est le coursier de la pensée. »
SCÈNE m. — Elle se passe rue Martel K Même impatience. Boufflers, Delphine, son filS' Astolphe et le précepteur Berslœscher sont là qui se désolent. Les voyageurs n'arriveront donc jamais! Le xix® siècle finira par lesdevancer! Tout d'un coup on entend des grelots, le claquement d'un fouet : « Les voilà! lesvoilà qui arrivent! enfin ce sont eux! — Tiens l mais leur voiture est une maison. — Celle de la tortue, observe le chevalier. — Courons les embrasser, dit Delphine, nous les gronderons à loisir. »
Alors chacun chante son couplet.
On peut supposer que, voyageant dans une aussi grande voiture, la mère et le fils apportaient leurs papiers. Il est souvent question de ceux d'Elzéar dans la correspondance échangée en 1800. Il en avait laissé une partie à
i. Petite rue, au fond du faubourg Saint-Denis, où madame (le Custine habitait depuis sa sortie de prison et qui existe encore. Elle est placée entre la rue des Petiles-Écuries et la rue Paradis.
Wimislow, quand il avait été retrouver Tévêque, mais à Vienne il en avait encore beaucoup d'autres, et, le 7 juin, à un moment où il paraissait disposé à céder aux instances de sa mère, il écrivait : « Je ne sais qu'imaginer pour mes pauvres papiers dont je ne voudrais pas me séparer, s'il était possible. Quoique beaucoup méritent le feu, je me sens des entrailles trop paternelles pour leur infliger un pareil traitement. Trouve-moi le moyen de les emporter, de manière à leur éviter le risque d'être visités. »
Et madame de Boufflers lui répondait le 22 juillet : « Ne brûle point t^ paj^ecs, apporte-les à Altenbourg. Je saurai alors positivement si l'on fouille beaucoup à la frontière de France, et, s'il y a quelque risque à courir, tu laisseras une malle au bon Thummel * qui te la fera tenir ensuite. Pour ceux que tu m'as laissés, je les ai avec moi, cachetés comme tu me les as remis : n'en aie aucune inquiétude. J'ai aussi avec moi ceux de ta sœur, ce qui
1. Maurice-Auguste de Thummel (1738-1817), littérateur, ministre du duc de Saxe-Cobourg-Gotha. Il était lié avec Boufflers qui a séjourné deux fois chez lui, à la fîn de 1791 et dans le courant de 1792.
fait que je suis charg^ée, comme un mulet, de tout l'esprit de mes enfants qui o'est rien moins que léger. Mais n'importe! je serais encore bien plus embarrassée de leur bètige. »
Les papiers de madame de Custine, c'était le journal, dont il est souvent question dans ses lettres, qu'elle tenait régulièrement, qu'elle avait apporté à Closter-Heilbron, en 1798, pour le faire lire à sa mère et à son frère, et qui, sans doute, lui a été rendu, car je n'en trouve aucune trace. Pour nous c'est grand dommage, mais il faut déjà se féliciter de ce que bien des lettres écrites par elle, aux plus mauvais jours de la Révolution, aient pu arriver h destination et nous aient été conservées.
Il n'est question nulle part du dépôt qui aurait été confié à Tbummel ; je suppose donc que la grande voiture était chargée de l'esprit de toute la famille et je m'explique ainsi la lenteur de sa marche. Madame de Boufflers avait été si bien traitée à Berlin par l'ambassadeur Beumonville qu'elle devait avoir un passeport en règle et ne craindre aucune recherche à la frontière.
Une fois encore elle parle des papiers : c'est
44 LE COMTE ELZÉÀR DE SABRÀN
dans une lettre écrite en 1801 à la princesse de Ciary. A propos d'une nouvelle édition des œuvres de Boufflers, elle dit : « Il y aura une collection de lettres écrites au Sénégal et dans différents pays où il a été ensuite, extrêmement intéressantes. » Il est curieux de constater que, dès 1801, et même trois ans auparavant (voir la lettre du chevalier Séguier du 22 octobre 1798), on pensait à faire paraître ces lettres du Sénégal qui n'ont vu le jour qu'en 1875, et en partie seulement ; mais faire imprimer des lettres d'amour, du vivant de leurs auteurs, était chose un peu délicate et je comprends qu'on y ait renoncé.
J'ai dit plus haut qu'Elzéar, en revoyant sa mère à Altenbourg, n'avait pas hésité à la suivre et je crois bien avoir dit la vérité, car, dès le premier jour, son parti était pris; mais je dois avouer qu'on pourrait supposer le contraire, en lisant la lettre que, le 16 novembre, jour de son départ, il adressait à monseigneur de Sabran : « Nous avons eu, écrivait-il, de longues discussions ou plutôt de longs débats et de déchirantes scènes. Enfin je n'ai cédé qu'en exigeant une promesse par écrit où elle s'en-
ilwiwracTTw ap •.•>...- .
ET SES PAPIERS. 4!y
gage..., etc. » Il éprouvait le besoin de se justifier auprès de Tévêque, il voulait avoir une pièce pour la lui communiquer, mais enfin il y attachait une certaine importance puisqu'ensuite il ne Ta pas jetée au feu. En voici le texte exact :
« J'exige, pour suivre madame de Boufflers, qu'elle signe cet engagement sacré comme quoi elle me laissera parfaitement libre de me& démarches, de mes sociétés, de ma conduite et de mon genre de vie dans l'endroit où elle prétend me mener, et comme quoi elle ne souffrira, sous aucun prétexte, que personne de ce qui Tentoure n'attente à ma volonté dans aucun de ces rapports. A Altenbourg, le iS novembre 1800. » Au-dessous, la signature de madame de Boufflers * qui en outre a apposé son cachet.
Aussi ai-je été fort étonné, en constatant qu'à peine arrivé en France Elzéar passait sa vie chez madame de Staël, dont la société était tout au moins un peu mêlée. On l'a accusée, bien à tort, d'avoir été mêlée aux préliminaires du 18 Fructidor; mais il faut reconnaître que les auteurs
i. La signature seulement est de récriture de madame de Boufflers. Le texte a été écrit par Ëlzéar.
de ce grand crime politique avaient fréquenté son salon, que Benjamin Constant avait été l'orateur du Cercle constitutionnel qui s'était formé chez elle à l'hôtel de Salm en opposition avec le Club de Clichy, et que Talleyrand, dont elle éprouvait déjà l'ingratitude, avait été présenté par elle à Barras. Dans ses Réflexions sur la paix extérieure et intérieure elle avait cherché à rallier à la République les Français de tous les partis, et dans son dernier ouvrage : De la Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, elle considérait la religion chrétienne, qui devait pourtant adoucir ses derniers moments, comme une institution qui avait rendu autrefois des services à l'humanité, mais qui avait fait son temps.
Assurément elle était éclectique en toutes choses et elle voyait certains royalistes, mais, tous les dix jours, elle recevait à dîner Garât, Cabanis, Chénier, Ginguené et Daunou qui chantaient ses louanges. Comment le farouche Elzéar s'exposait-il à rencontrer les écrivains de la Décade philosophique qu'il devait détester? En tout cas il était certain de trouver chez elle l'inévitable Benjamin Constant.
Le problème est inexplicable, ou plutôt il est bien facile à comprendre. Avant la Révolution, elle était l'amie du chevalier de Boufflers et elle connaissait madame de Sabran ; elle a dû venir rue Martel, et c'est là qu'Elzéar Taura vue un jour, peut-être malgré lui. Déjà il lui savait gré d'avoir écrit, en 1794, un beau plaidoyer en faveur de Marie-Antoinette; actuellement ils avaient une haine commune : celle de Bonaparte; l'amour aura fait le reste et l'amour seul aurait suffi. « Elle n'était pas jolie, dit le poète danois Œlenschlœger, mais il y avait dans réclair de ses yeux noirs un charme irrésistible, et elle possédait au plus haut degré le don de subjuguer les caractères opiniâtres et de rapprocher par son amabilité des hommes tout à fait antipathiques. Elle avait la voix forte, le visage un peu mâle, mais l'âme tendre et délicate. » Z. Werner parle de « ses yeux superbes dans lesquels une grande âme divine non seulement étincelle, mais jette feu et flamme ». Elzéar est venu se brûler à cette flamme qui en a consumé bien d'autres; son cœur plaintif a trouvé de l'écho dans celui de madame de Staël qui, elle aussi, avait ses heures de mélancolie.
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même de désespoir. Mais surtout, — car l'amour vit de contrastes encore plus que de ressemblances, — il avait quelque chose d'efiféminé, son esprit trop ingénieux était paralysé par la recherche de la forme *, son caractère était faible, malgré son opiniâtreté; c'étaient autant de raisons pour qu'il fût séduit par cette femme virile, par cette Corinne qui, au Capitole, au cap Misène ou dans son salon, semblait toujours dans le feu de l'improvisation.
Il fit donc partie de cette cour cosmopolite qui longtemps se réunit autour d'elle, et qui déplut à l'empereur comme au premier consul : les auteurs qui se sont occupés de madame de Staël le citent presque tous comme un des fidèles habitués. Il l'accompagna à Saint-Brice chez madame Récamier, à Auxerre, à Vincelles chez M. Bidermann, à Rouen, à Accostât chez la comtesse de Castellane, à Chaumont-i»ur- Loire chez M. le Ray, à Fossé chez le comte de Salaberry. Il alla souvent à Goppet où il faisait des séjours de plusieurs mois, et un de
1. Trouvant la prosodie trop simple, il s'était évertué à la compliquer et il appelait Elzéainques les vers qu'il composait d'après ces nouvelles règles.
ces voyages faillit même lui coûter la vie, car,, en s*y rendant avec la voiture et les gens de madame Bécamier, il fit dans les montagnes dn Jura une culbute épouvantable. « Nous avons fait, écrivait-il le 10 juillet 1807, trois tours entiers sur des blocs de rochers dont la montagne était garnie ; la voiture, comme de raison, a été brisée, madame Récamier en a été quitte pour avoir le pied foulé, pour moi je n'ai rien eu du tout, mais nous devions nous casser le cou vingt fois. Madame de Staël, que l'amitié ferait aller au bout du monde, n'a pas manqué d'accourir au-devant de sa belle amie culbutée : je crois que cela me fait assez d'honneur que sa première chute soit avec moi. »
C'est à Coppet surtout qu'il eut l'occasion de se montrer acteur consommé, et j'ai lieu de croire qu'il fut pour beaucoup dans la passion que madame de Staël prit pour le théâtre. La société de Genève assistait souvent à ces représentations ; celle de Phèdre eut un grand retentissement : la maîtresse de céans fut aussi dramatique dans le rôle principal que madame Récamier fut touchante dans celui d'Aricie, et Elzéar-Hippolyte éclipsa le long Benjamin
qui, avec ses lunettes dont il ne se séparait jamais, fit un Thésée fort médiocre. On jouait des pièces de tout genre, des proverbes de Carmontelle, des tragédies de Voltaire; on jouait aussi des œuvres d'amis, Attila du poète allemand Z. Werner, Wallenstein de Benjamin Constant, V Amant alchimiste, un opéra comique dont Elzéar avait fait le libretto, et sa comédie du Grand monde dont il fut si content qu'il eut ridée de la faire imprimer. Enfin madame de Staël composa pour le théâtre de Coppet plusieurs petites pièces inoffensives qui ont été recueillies dans ses œuvres, sous le titre d'Essais dramatiques.
Elle distribuait inégalement ses faveurs entre ses admirateurs qui généralement se détestaient et qu'elle avait grand'peine à maintenir en paix sous son sceptre; je ne sais pas au juste quelle fut la part réservée à Elzéar, et, pour permettre au lecteur de se faire une opinion sur celte question d'ailleurs délicate, il faudrait reproduire trop de lettres et de billets. Je suis porté à croire qu'il fut peu favorisé, car, dans ses notes, dans ses brouillons, je ne vois pas un chant de triomphe, mais seulement des
récriminations : « Laissez-moi vous fuir, écrivait-il, et tâcher de me guérir par l'absence... Pourquoi vous ai-je rencontrée? Je m'en félicitais comme du plus grand bonheur de ma vie, et c'est depuis ce moment que je n'ai plus une heure de tranquillité. C'est par vous que le trouble est entré dans mon âme... » On sait combien était orageuse la liaison de madame de Staël avec Benjamin Constant; lorsqu'il y avait brouille, Elzéar offrait ses consolations qui manquaient bien un peu de désintéressement :
« Que je souffre de vous voir souffrir, sans pouvoir adoucir votre peine ! Moi qui vous aime de toutes les puissances de mon âme, verrai-je un mur d'airain s'élever entre vous et moi, tandis que je suis encore à côté de vous? Je n'ose plus approcher d'une douleur que, peut-être, je ne puis apprécier assez, faute d'en estimer l'objet. Je ne concevrai jamais qu'il ne puisse exister pour vous dans Tunivers qu'un seul être, depuis que vous le savez méprisable et perfide... » Il lui écrivait en effet, même quand ils étaient sôus le même toit, et j'ai plusieurs lettres dans lesquelles leurs écritures sont alternées :
« Puisqu'il m'est impossible de vous parler, il
faut bien que je vous écrive; » et presque toujours c'est pour se plaindre qu'il écrivait.
Madame de Staël au contraire se montre douce et patiente et je dois avouer que je me la figurais toute différente. C'est qu'il y avait en elle plusieurs femmes, — peut-être même plusieurs hommes. — On oublie, en lisant cette correspondance, qu'elle avait la voix forte et le visage mâle ; on oublie son impétuosité, ses colères et on retrouve seulement l'âme tendre et délicate qu'Œlenschlœger avait bien su découvrir. Ses lettres sont écrites à la hâte, souvent incorrectes; elles n'étaient certes pas destinées à être publiées et cependant je crois devoir en donner quelques extraits, car, si elles n'ajoutent rien à son bagage littéraire, elles sont peut-être de nature à la faire aimer davantage : « Vous êtes un homme plus que fier, vous êtes irritable, et certainement il me serait facile de vous éloigner, puisqu'il m'est difficile de vous retenir... Vous êtes devenu un besoin de mon cœur... Votre amitié pour moi est toute bizarre, il y a des haines qui lui ressemblent... Je ne suis jamais loin de vous sans penser à tout le charme que vous répandez sur ma vie
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et sans craindre le moment qui va nous séparer... Je pense toujours avec inquiétude que votre amitié n'est pas un bien solide et qu'un caprice peut me la ravir, tandis qu'aucune circonstance ne pourrait m'ôter la reconnaissance et le ressouvenir de cette année... » Elle le prenait par son faible et lui faisait des compliments : « Vous prétendez que je commence ma lettre avec Timpatience de la finir, je n'en sais rien; mais, si cela était, il n'en faudrait rien conclure, ni contre mon sentiment, ni contre le plaisir que me font vos lettres : je vous réponds pour que vous m'écriviez, je n'ai pas une autre intention. Vous savez écrire une lettre, vous! moi je sais parler ou faire un livre, mais une lettre est une communication si incomplète! un quart d'heure de causerie en dirait plus... Je commencerai donc mon livre sans vous, il s'en ressentira cruellement. Je ne sais pas écrire le français sans votre secours, et, comme on se fait toujours des compliments sur ses défauts, je trouve dans la sincérité même, qui donne le besoin de rendre exactement chaque nuance de ses idées, la raison pour laquelle je suis incorrecte. On est à Félroit
54 LB COMTE BLZÉAR DE SÀBRAN
dans la grammaire : elle m'étouffe et me paralyse... »
Si elle lui demandait des conseils, elle lui en donnait aussi quelquefois et, pour les faire accepter, elle y joignait de bonnes paroles : « On vous accuse de mettre un peu trop d'esprit dans ce que vous écrivez. Il est vrai qu'avec un caractère et une âme très naturels, et avec un talent plein de force, vous mettez quelquefois trop d'ornement dans le style. Ne faites plus cela, et ce que vous appelez Tobscurité ne sera pas votre partage... A présent j'ai de Tamour-propre pour vos succès. C'est singulier d'avoir pris cette alliance en si peu de temps, mais des êtres tels que vous sont si rares qu'il faut se hâter de les aimer avant de mourir... »
Après la suppression de son livre sur l'Allemagne S elle lui écrit le 28 octobre 1810 : « Je comptais un peu sur votre inépuisable bonté pour me mander en détail tout ce qui se disait
i. Bien que cet ouvrage eut été approuvé par la censure, le duc de Rovigo, nouyellement nommé ministre de la Police, en avait ordonné la suppression; de plus il avait enjoint brutalement à madame de Staël de quitter la France dans les trois jours.
à Paris sur la suppression de mon livre, et j'y compte pour le défendre, puisqu'il ne peut se défendre lui-même... <> Enfin je lis, datée de Coppet le 8 septembre 1811, cette lettre à laquelle je me ferais scrupule de rien retrancher : « Vous avez bien fait de m'écrire une douce lettre, car vous auriez eu de la peine d'ajouter à l'état affreux oti je suis. Mathieu et madame Bécamier sont exilés; l'état oii vous m'avez vu à Auxerre, n'est rien à côté de mon désespoir actuel. Je ne sais ce que je ferai, je ne sais ce que je deviendrai. Auguste est parti pour Paris, afin d'aller rejoindre madame Récamier et de savoir ce qu'elle fait '. J'aurais eu bien liMoîn de vous voir, mais n'y a-t-ii pas de danger à se voir k présent et puis-je concevoir la possibilité d'une jouissance? Au moins plaignez-moi, plaignez-moi beaucoup, et, si je meurs, écrivez quelque chose qui me fasse conntûtre et regretter. Rappelez-moi au souvenir de madame de Boufflers et du chevalier ; qu'ils vivent tranquilles en s'aimant, il n'y a plus que
1. Elle se retira à CMlons-sur-Marne. Elle était, ainsi que Mathieu de Montmorency, exilée, non pas liors de France, mais h quarante lieues de Paris.
cela dans le monde. Adieu, cher Elzéar, je vous embrasse en fondant en pleurs ; ne perdez pas ces lignes, hélas! qui sait si j'en écrirai beaucoup encore! »
De pareilles lettres auraient pu, dès cette époque, motiver contre lui des mesures de rigueur, et il n'en avait pas fallu davantage pour faire exiler madame Récamier et Mathieu de Montmorency, mais il ne perdit rien pour attendre. Napoléon continuait à détester madame de Staël qui, malgré sa défense, avait quitté furtivement Coppet le 23 mai 1812. Les plus grands événements ne lui faisaient perdre de vue ni les petits intérêts, ni ses petites rancunes, et il avait été fort irrité d'apprendre que, pendant la désastreuse campagne de Russie, elle était à Saint-Pétersbourg, fêtée par ses ennemis, buvant au succès de leurs armes *. Ne pouvant l'atteindre elle-même, il voulut se venger sur les amis qu'elle avait laissés en France et il les fit surveiller. Tandis qu'elle était à Stockolm, la police intercepta sa
1. Dans un banquet qui lui était oiTert, on porta un toast aux succès des armées russes : « Non pas contre la France, s'écria- t-elle, mais contre celui qui opprime la France! »
correspondance avec EIzéar qui, bien malencontreusement pour lui, venait d'être reprise et les conséquences furent terribles : le 13 avril 1813, il était arrêté à cinq heures du matin, ses papiers étaient saisis et, après un interrogatoire sommaire, il était enfermé au donjon de Vincennes. Il n'y avait plus de lettres de cachet : c'était une des grandes conquêtes de la Révolution, mais une simple note ministérielle en tenait lieu, et la démolition de la Bastille n'avait pas fait disparaître les prisons d'Etat. Il fut même traité comme un dangereux conspirateur et mis au secret. On peut juger du désespoir de sa mère qui se sentait vieille, malade, et craignait de ne jamais le revoir. Cependant elle eut bientôt la consolation de pénétrer dans sa prison, grâce à la protection de la reine Hortense qui connaissait madame de Custine et qui avait auprès d'elle comme chevalier d'honneur, un ami de Boufflers, le comte d'Arjuzon. La bonne reine ne s'en tint pas là : elle unit ses efforts à ceux du maréchal Oudinot duc de Reggîo * qui, allié à la plus haute aris-
1. A Tautomne de 1814, EIzéar a été au château de Jeand'heur (département de la Meuse) pour remercier Tillustre
tocratie, avait avec les Boufflers beaucoup de relations communes et qui ne laissait jamais échapper une occasion de faire le bien. Il venait de prendre une part éclatante à la victoire de Baulzen et il était bien en droit de demander une grâce à l'empereur. Cette double intervention finit par réussir : Elzéar fut mis en liberté au commencement de juillet, mais exilé, sa vie durant, à cinquante lieues de Paris; il partit avec sa mère pour Plombières.
Hortense fit de nouveaux efforts * pour qu'il fût autorisé à résider à Saint-Léger * sous la
maréchal; il était accompagné de sa mère et aussi du vieux Boufflers qui, déjà malade et bien près de sa fin (il est mort le 18 janvier i815), avait tenu & être du voyage.
Madame Perron, née Oudinot, a retrouvé dans ses papiers de famille et m'a fait Thonneur de me communiquer plusieurs lettres dans lesquelles madame de Boufflers et son fils expriment leur reconnaissance en termes touchants. Le poète s'est aussi montré; Elzéar a composé à cette occasion une pièce de vers qu'il a gravée sur un peuplier de l'ile Eugénie à Jand'heur le 27 octobre.
1. Mademoiselle d'Arjuzon m'a fait l'honneur de me communiquer une lettre qui a été adressée à son arrière-grandpère par Boufflers, le 9 septembre, et dans laquelle il est question de ces démarches.
Mademoiselle Cochelet, dans ses Mémoires, parle aussi des relations de la reine Hortense avec les Boufflers. Je relèverai seulement une petite erreur de date : c'est le 12 août 1813. et non pas le 12 avril, que madame de Boufflers écrivait à mademoiselle Cochelet [t. I, p. 134].
2. Petite propriété située à la porte de SaintrGermain-en- Laye que Boufflers avait achetée en 1803 à M. de Bellaire.
surveillance de la police; BoufQers, qui était bien en cour, se portait garant de la conduite de son beau-fils : « Je serai son gardien , écrivait-il, je serai aussi son mentor et, s'il en était besoin, je lui enseignerais ce que je sais le mieux, à aimer sa patrie, son devoir et son empereur. » Sur ce dernier point il s'engageait beaucoup et sans doute il ne fut pas cru sur parole, car Elzéar dut s'installer dans la Côted'Or chez madame de Saint-Julien. D'ailleurs l'année suivante son exil perpétuel avait pris fin; il revenait à Paris, tandis que Napoléon prenait le chemin de l'île d^Elbe.
Toutes les pièces de vers qu'il a composées à Vincennes portent l'empreinte d'un sentiment religieux très prononcé * ; cette captivité de trois mois a peut-être été pour lui une retraite salutaire, mais elle a été un coup bien rude pour madame de Boufflers, et ce n'était pas le premier chagrin que madame de Staël lui fit indirectement éprouver. Déjà, depuis longtemps, elle gémissait des séparations continuelles dont
1. 11 a composé dans sa prison deux belles prières à la Sainte Vierge, des litanies aux neuf chœurs des anges, une invocation à Tarchange Gabriel, une autre à Saint-Louis de Gonzague, etc.
la passion d^Elzéar était la. cause ; elle lui écrivait souvent, longuement, pour le rappeler *, et elle se faisait suppliante, comme en 1800 lorsqu'elle cherchait à le ramener en France.
Parfois même, en désespoir de cause, elle s'adressait à la fée qui le retenait dans sa demeure enchantée. Boufflers s'en mêlait aussi : « Je n'ai pas le droit, écrivait-il un jour à Elzéar, do vous gronder comme votre mère, mais j'ai celui de vous aimer comme elle et de vous rappeler de toutes les forces de l'amitié et de la raison. » Un autre jour il écrivait à madame de Staël : « Rendez-nous-le, chère dame, pour un moment, et nous vous le rendrons après pour aussi longtemps, non pas qu'il voudra, car je sens par moi-même que cela mènerait trop loin, mais tant qu'il pourra vous être de quelque consolation. Regardez-le auprès de vous comme notre représentant, comme notre cœur que nous vous envoyons pour vous aimer de plus près... » Il n'oubliait pas qu*autrefois il avait été fort empressé auprès de la jeune ambassadrice, et il était toujours galant,
1. Le Correspondant du 10 janvier 1894 contient quelques extraits de ces lettres.
malgré ses soixante-quinze ans, mais il disait lui aussi : « Rendez-nous-le, » tandis qu'elle entendait garder tous ses adorateurs autour d'elle.
L'amour maternel résiste à bien des blessures et celui de madame de Boufûers n'a jamais changé. Il n'en fut pas de même de l'aiTection de madame de Custine pour son frère. Pendant la Révolution, elle s'était exposée aux plus grands dangers pour lui faire des confidences parfois naïves, pour lui écrire des lettres touchantes et pour conserver les siennes; on aurait pu croire qu'ils ne pouvaient se passer l'un de l'autre, et, depuis qu'il leur était si facile de vivre ensemble, ils étaient séparés par d'autres barrières qu'eux-mêmes avaient élevées.
L'amour, ce grand coupable, en était la cause : ils étaient dominés par un sentiment qui était plus fort que leur amitié et que chacun d'eux désapprouvait.
Elzéar détestait Chateaubriand qui, de son côté, ne pouvait le souffrir et, par exemple, écrivait dédaigneusement un jour : « J'ai vu votre mère et votre frère. Celui-ci a trop d'esprit
pour moi. » Très différents sur tout le reste,
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ils n'avaient que deux points de ressemblance et qui n'étaient pas faits pour les rapprocher : un orgueil immense et un mauvais caractère.
D'autre part, Delphine n'avait pas de sympathie pour madame de Staël : j'en vois la preuve dans un grand nombre de lettres. Ainsi elle n'a jamais voulu l'inviter à venir à Fervacques, et Elzéar en a été très blessé. N'ayant pas osé faire lui-même la demande, il avait chargé madame de Boufflers de la négociation : « Je voudrais bien, écrivait-il en septembre 1806, que ma sœur engageât madame de Staël : tâche de la déterminer. Je lui ai écrit, mais sans lui en parler, car elle aurait cru que je ne prenais la plume que pour cela. Qu'elle ne s'effarouche pas de recevoir Corinne qui est d'ailleurs fort prévenue en sa faveur; c'est la personne la plus naturelle et qui met le plus vite à son aise. » Il aurait pu ajouter : et qui se met ellemême le plus vite à son aise S mais en ce
1. Les villégiatures de madame de Staël et de sa cour donnaient lieu parfois à des incidents pittoresques. Ainsi Elzéar écrit le 10 août 1810 : « Imagine-toi, ma bonne mère, que le maître du château de Chaumont y est tout à coup tombé des nues, en arrivant d'Amérique, et y a trouvé la famille et la société de madame de Staël confondues de cette fantaisie qui lui prenait de revenir chez lui avec sa femme et ses enfants. Voilà madame de Staël obligée de chercher partout
moment il n'était pas disposé à plaisanter : il revint à plusieurs reprises sur ce sujet et toujours sans succès.
' Je sais bien qu'on a parlé au contraire de rintimité qui aurait existé entre les deux femmes, et cette assertion paraissait vraisemblable, puisque Astolphe a dit lui-même : « C'est en son honneur (en Thonneur de madame de Custine) que madame de Staël qui la connaissait bien, et qui l'aimait beaucoup, avait donné le nom de Delphine à Théroïne du premier roman qu'elle publia ^. » Mais les récits du marquis de Custine ne sont pas toujours d'une exactitude absolue, — j'en ai eu plus d'une preuve, — et, lorsque ses souvenirs déjà lointains sont en contradiction avec des lettres d'une authenticité indiscutable, il n'est pas permis d'hésiter. Le roman de Delphine a été publié en 1802 et, à cette époque, les relations de l'auteur avec la véritable Delphine ne pouvaient être que bien banales, si même elles existaient; Elzéar en
des châteaux comme des épingles et de déménager au plus vite. Scampativos général. » Elle ne resta pas longtemps dans rembarras et, le i9 août, elle sMnstallait à Fossé, chez M. de Salaberry. La baronne des Cars lui oITrait aussi Thospitalité.
i. La Russie en 1839, par le marquis de Custine, 1. 1, p. 93.
effet écrivait quatre ans après * : « Tu devrais bien engager ma sœur à Finviter (à inviter madame de Staël) à venir à Fervacques ; comme elle ne veut pas me permettre de faire connaissance avec ses amis, elle devrait au moins faire connaissance avec les miens. »
En 1814, les choses avaient complètement changé. Il est entendu que les grandes passions se fortifient par l'épreuve, qu'il est doux de souffrir pour l'objet aimé, mais l'éloignement et peut-être aussi l'âge un peu mûr de madame Staël avaient déjà calmé Elzéar, quand il fut enfermé au donjon de Vincennes. Il prit cet événement fort au tragique et il conserva de la rancune contre celle qui en avait été la cause : du moins je dois le supposer, car, à partir de ce moment, il parle d'elle une fois seulement dans les lettres que j'ai recueillies, et voici comment il la traite : « Cette femme qui ne s'est souvenue de moi que pour me faire du mal. »
Tandis qu'Elzéar boudait, le jeune Astolphe devenait à son tour un fervent admirateur do Corinne qui encourageait ses débuts dans la
i. Lettre d'Elzéar à sa mère, datée et timbrée du 23 août
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littérature et lui témoignait de Tamitié. Madame de Custine paraît avoir été associée à ses sentiments nouveaux * ; mais il était trop tard pour que, entre le frère et la sœur, les nuages fussent complètement dissipés et d'ailleurs le mal était fait. Pendant de longues années ils avaient été malheureux tous deux, car ce n'est pas une condition favorable au bonheur que d'aimer une femme ou un homme de génie, et ils n'avaient pu mettre en commun leurs souffrances. Elzéar allait bien de loin en loin à Fervacques, et Delphine, en écrivant à sa petite Mé^ comme elle appelait maintenant madame de Boufflers, parlait de Frérot^ la chargeait pour lui de ses tendresses, mais ils ne se faisaient plus de confidences comme autrefois et ils se reprochaient mutuellement une froideur dont la cause était la même.
Madame de Staël est une si grande figure qu'il est difficile de s'arrêter, quand on a commencé à parler d'elle ; mais, si je me suis laissé entraîner plus loin peut-être que ne le'^com portait ce récit,
1. J*ai une lettre de madame de Custine à sa mère exprimant des regrets très vifs au moment de la mort de madame de Staël.
66 lE COMTE ELZÉÀR DE SÀBRAN
mon excuse est dans Tascendant qu'elle a eu longtemps sur Elzéar : pendant douze ans elle a tenu la première place dans sa vie. Pourtant il ne faudrait pas croire qu'il eut été absorbé au point de ne pas reprendre ses anciennes relations ; il s'en est même créé de nouvelles et particulièrement dans le monde des littérateurs que son beau-père fréquentait. Il voyait Fabbé Delille, Ducis, Campenon, Suard, et ce dernier lui était même fort utile, car il dirigeait le Publiciste et il donnait l'hospitalité aux œuvres d'Elzéar qui trouvait ainsi un moyen d'augmenter ses petites ressources. Il touchait cent francs par mois, et dans sa position ce n'était pas à dédaigner, pour quatre articles qui arrivaient souvent en retard, que Boufflers devait parfois achever ou même faire à sa place, lorsque madame de Staël et le théâtre de Coppet lui faisaient tout oublier. J'ai bien des lettres de Suard lui adressant des admonestations sur ce sujet rebattu et aussi des critiques, car l'académicien journaliste était plus sévère pour le style de ses collaborateurs que pour le sien, et de plus il craignait les foudres de la censure qui, malgré sa prudence, finirent par éclater sur sa
tête *. Elzéar devait donc s'en tenir à des récits de voyage ou à des fantaisies littéraires.
Il voyait des revenants de Témigration; il allait, comme à Prague, comme à Vienne, chez lesMontboissier; il se retrouvait dans la volière, — c'est ainsi qu'il avait appelé leur maison» parce qu'on y était au premier abord un peu étourdi par le ramage de cinq jeunes filles aussi gracieuses et aussi spirituelles les unes que les autres, mais ayant le tort de parler toutes à la fois. Elles avaient, en 1801, repris leur vol vers la France et, si bientôt le mariage les dispersait, elles n'en restaient pas moins ses amies; une d'elles surtout, Laurette (la comtesse Pisieux) lui conservait l'affection d'une sœur.
Il revovait l'ancien secrétaire du comte d'Ar-
1. Suart ne faisait pas une opposition ouverte au gouvernement impérial; ainsi je constate qu'il a refusé un article d'Eizéar faisant l'éloge de madame de Staël et d'autres contenant des edlusions politiques; mais il n'avait pas voulu approuver dans son journal le meurtre du duc d'Enghien et le procès du général Moreau, comme on le lui avait demandé. Le Publiciste fut supprimé en 1810.
2. Les cinq filles de Simon de Montboissier-Beaufort- Canillac, baron de Montboissier et de Pauline de Lamoignon de Malesherbes (mariés en 1775) épousèrent le comte de Colbert-Maulevrier, le marquis de Cordoue, François de Baërt, le marquis de Gourgues et le comte de Pisieux. Elles avaient tous les talents, peignant, chantant, jouant du piano et surtout causant à ravir.
gental, madame de Vimeux*, à qui il avait donné le surnon à'Infirmette en souvenir des soins qu'elle lui avait prodigués à Spa, où il s'était trouvé en 1799 malade et bien isolé, et avec elle l'inséparable compagnon qui la consolait de ses malheurs conjugaux, le commandeur de Buffevent '.
Ils se rencontraient souvent au château d'Epinay, dans la vallée de Montmorency; la marquise de Grollier ^ la plus aimable vieille qui fût jamais, habitait cette délicieuse retraite, ainsi que son fidèle ami le bailli de Crussol *. Elle était en grande coquetterie avec Elzéar qui l'appelait la fée bie7i faisante y qui célébrait en d'innombrables pièces de vers les merveilles
1. Sophie Gillet née en 1749, mariée en 1767 à René de Vimeux, officier des gardes suisses, avec lequel elle fit bientôt mauvais ménage; sa biographie qui se trouve dans les Grandes dames et pécheresses de M. H. Bonhomme contient des détails intéressants, mais aussi quelques inexactitudes que j'aurai plus tard occasion de relever.
2. Jean François de BufTevent, commandeur de Malte, maréchal de camp, allié au comte d'Ârgental, avait une sœur chanoinesse et deux frères, le comte et le vicomte, dont il est question dans les Mémoires de la baronne d'Oberkirch.
3. Charlotte -Eustache Sophie de Fuligny-Damas, née en 1742, mariée en 1760 au marquis de Grollier, morte en 1828.
4. Alexandre-Emmanuel, bailli de Crussol (de la branche de Florensac), lieutenant général, né en 1743.
de son parc, ses îles flottantes, le temple rustique élevé à l'amitié, son chien, ses tourterelles, que sais-je encore! et elle lui répondait sur le même ton : « L'air est embaumé par les lilas et tous les rossignols chantent vos vers. » Mais un jour vint où elle ne put lui écrire elle-même; elle était devenue aveugle, elle ne pouvait plus voir les fleurs qu'elle avait su peindre longtemps en véritable artiste S et c'élait son plus grand regret. Elle continuait cependant à les aimer, et, pendant qu'EIzéar était enfermé à^Vincennes, elle lui envoyait d'Epinay des pervenches et des rosiers dont il la remerciait par des romances.
Il voyait souvent madame de Saint Julien ', Tamie, la correspondante de Voltaire qui l'appelait le papillon philosophe ou Minerve papillon. Je crois bien que la sagesse lui était venue seulement avec les années et que le surnom de Minerve avait été prématuré, mais, dans la plus extrême vieillesse, son esprit avait toujours des ailes. Elle venait peu à Paris, elle habitait pres-