‹ Le chevalier de Boufflers et la comtesse de Sabran, 1788-1792Chapitre 44 sur 65 · LE BONHEUR ET LE MALHEUR · texte numérisé non relu

LE BONHEUR ET LE MALHEUR

ROMANCE ALLÉGORIQUE Par la comtesse de Sabran.

Bonheur et Malheur sont deux frères Que l'on vit toujours ennemis; Fortune et Hasard sont leurs pères Qui furent toujours fort unis.

Malheur, à la mine pauvrette, Ne fut jamais par trop fêté ; Bonheur, d'une beauté parfaite.

Fut de chacun l'enfant gâté.

Le couple eut à peine atteint l'âge Où la tendre enfance s'instruit, Qu'au collège du voisinage Par ses parents il fut conduit.

Malheur avait fort bonne tête.

De la volonté, de l'esprit ; Mais Bonheur, étant un peu béte^ N'écouta rien et rien n'apprit.

Malheur à travailler sans cesse Par ses maîtres fut condamné; A vivre au sein de la paresse L'heureux Bonheur fut destiné :

De nos connaissances nouvelles Bien loin de paraître frappé, Ce ne fut guère que des belles Qu'il fut constamment occupé.

Malheur ne plaisait à personne, Il était maussade et bien laid, Hais l'orgueil que le savoir donne En cachette le consolait.

Qu'arriva-t-il? Bonheur peu sage En bien peu de moments vieillît Et devint infirme avant Fâge :

De ces excès ce fut le fruit.

EnGn tous deux au mariage Un beau jour vinrent à songer Et dans tous les soins du ménage On les vit bientôt s'engager.

Bonheur veut un parti sortable, .

Riche dot et bonne maison ; Malheur se sentait moins aimable, Il eut moins de prétention.

Bonheur ne voulait point de chaîne, Sans trop savoir ce qu'il voulait; On eut vraiment beaucoup de peine A trouver ce qu'il lui fallait.

Bonheur épousa l'Inconstance, Avec elle il fut malheureux; Malheur épousa l'Espérance Et finit par se croire heureux.

Page 1