‹ Le chevalier de Boufflers et la comtesse de Sabran, 1788-1792Chapitre 6 sur 65 · Canova rappelait le Raphaël des fleurs · texte numérisé non relu

Canova rappelait le Raphaël des fleurs

2. Madame de Saint-Julien, née la Tour du Pin, dont il est si souvent question dans la correspondance de Voltaire, mourut en 1825 à Fâge de quatre-vingt-onze ans.

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que toujours le château de Fontaine-Française *, oii ses neveux, René, Louis et Aynard de la Tour du Pin lui tenaient compagnie et Elzéar s'y arrêtait en allant chez madame de Staël. Il raconte dans une lettre à sa mère le voyage qu'il fit à Ferney avec madame de Saint-Julien ; c'était pour elle un pèlerinage et elle était bien émue, en revoyant la petite maison qu'elle avait fait construire dans le bourg pour se rapprocher de son idole. La princesse de la TrémoïUe, qui n'avait pas le même culte pour la mémoire de Voltaire, reprochait à Elzéar son intimité avec le vieux papillon philosophe et lui disait malicieusement qu'après l'avoir compromise, il était obligé de l'épouser : il n'alla pas jusque-là, mais il fut heureux de trouver un asile chez elle, pendant qu'il était exilé, et auparavant il avait eu de fréquentes occasions de la voir, car elle était presque sur la route de Coppet où elle se rendait elle-même quelquefois.

Ses autres amis, même ceux que j'ai cités plus haut, ont été un peu négligés jusqu'en

1. Le château de Fontaine-Française, situé dans la Côte* d'Or, appartient maintenant à un petit-neveu de madame de Saint-Julien, M. le comte de Chabrillan.

1815. A partir de ce moment il les vit davan^ tage, et d'autant plus qu'ils étaient en même temps les amis de sa mère et qu'il cherchait tous les moyens de la distraire. Elle avait bien besoin d'être entourée, pour se consoler de la perte de son mari qui s'était éteint le 18 janvier 1815. Déjà, depuis quelques années, on aurait eu peine à reconnaître le brillant chevalier dans ce vieillard qui mangeait trop et qui avait la digestion difficile, dans ce petit homme podagre et replet; mais elle le voyait comme il était autrefois et leur lune de miel durait toujours. Bientôt elle avait à supporter de nouveaux chagrins : la femme de son petit-fils mourait le 7 juillet 1823 * et leur unique enfant le 2 janvier 1826; enfin elle survivait à sa fille, à sa chère Delphine qui, minée par son amour pour l'inconstant Chateaubriand, mourait en Suisse le 29 juillet 1826.

Pendant toute cette période et jusqu'à la mort de madame de Boufflers *, Elzéar fut un modèle de piété filiale. On les voyait toujours

1. LéoDtine de Saint-Simon-Courtoiner,née en 1803, mariée eo 1821 au marquis Àstolphe de Custine.

2. Madame de Boufflers est morte h, Paris le 27 février 1827.

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ensemble; « Son bras, dit madame Vigée Le Brun ^ était pour ainsi dire attaché au bras de sa mère. » Elle avait bien besoin d'un soutien, car elle souffrait cruellement de rhumatismes et ses petits pieds, si souvent vantés, n'avaient plus la force de la porter. Elle eut aussi besoin d'un guide; ses yeux se voilèrent, ses beaux yeux bleus irisés de brun qui donnaient à sa physionomie une expression inoubliable. Elle devint aveugle et, à soixante- douze ans, elle dut subir l'opération de la cataracte ; grâce à l'habileté de Forlenze, elle revit encore la lumière.

Ses malheurs et ses infirmités n'avaient pu altérer son égalité d'humeur : « Toujours bonne, toujours aimable, dit encore madame Vigée Le Brun, elle conservait ce charme qui plaît et qui attire tout le monde... Un soir, je vais la voir, je la trouve seule, sans lumière, je croyais n'y rester qu'un moment; mais l'attrait toujours renaissant de sa conversation si piquante, si pleine d'anecdotes que personne ne savait conter ainsi, me retint plus de trois heures

i. A la suile de ses Mémoires, madame Vigée Le Brun donne plusieurs portraits littéraires, entre autres celui de madame de Boufflers.

auprès d'elle. » On aurait pu en dire autant de madame de GroUier, et, quand elles se trouvaient réunies à Saint-Léger ou à Épinay, quand, rivalisant de grâce et d'esprit, elles parlaient du temps passé, les heures s'écoulaient sans qu'on s'en aperçût.

Parmi les amis qui formaient leur société habituelle se trouvait un autre aveugle, le marquis de Bouille, toujours accompagné par son (ils qui lui prodiguaitles soins les plus touchants. Ëlzéar avait beaucoup connu le père qui s'était trouvé avec lui à Rheinsberg, chez le prince Henri de Prusse; il se lia davantage encore avec le jeune René * qui, au dire de madame de Genlis, était beau comme le jour et qui, lui aussi, était poète '. Ils s'écrivaient souvent, ils s'envoyaient leurs fables, leurs apologues et, dans cet échange, Elzéar n'avait pas toujours l'avantage. Quand son ami se maria, il composa

1. Amour-Louis-Charles-René, comte puis marquis de Bouille (1802-1882) a été ministre plénipotentiaire à Bade et, dans sa vieillesse, ambassadeur à Madrid. Il était petit-fils du célèbre lieutenant général et fils du général Louis de Bouille (1769-1850) qui avait épousé mademoiselle Walsh de Serrant et qui devint aveugle en 1812.

2. l\ a publié une Ode sur les rapports de l'homme avec la nature (1822), un livre intitulé : Essais de poésies (1826); et plusieurs ouvrages en prose importants.

un épithalame qui fut joué ou plutôt chanté à Epinay, à Toccasion du retour de noces des deux époux. La scène se passe dans le sanctuaire de l'Amitié, puis dans le temple dellmagination ; Tamour de René de Bouille pour Laure de ïhiars est comparé à celui de Pétrarque pour Laure de Noves, — c'était fatal *, — et le chœur des enfants à venir termine cette pièce qui fut considérée comme un chef-d'œuvre *.

Tous ceux qui ont lu les Mémoires de madame de Genlis, — on vient précisément

1. Aux rivages de Vaucluse, Jadis un poète amant Prenant Laure pour sa muse Transmit son enchantement r A Pétrarque, on voit éclore Un rival prédestiné

Il a sa Lyre et sa Laure

Et c'est Pétrarque René..., ete.

2. La muse d'Elzéar s'est bien souvent exereée à Epinay. Voici la mise en scène de l'une des nombreuses pièces qu'il a composées : Les quatre parties du monde, — fête donnée par la marquise de Grollier en l'honneur du baron A. de Humboldt. Elles étaient figurées avec leurs divers attributs par des personnes de la société, l'Eurcvpe avec tous les instruments des sciences et des arts, l'Afriqiie en négresse offrait des dattes et des palmes, l'Amérique, comme nouveau Monde, était représentée par un tout jeune homme coiffé d'un ananas au-dessus d'un diadème de plumes et dans le costume d'un Incas, l'Asie était voilée, parce que c'était alors la seule partie du monde quo M. de Humboldt s'eut point encore explorée. — Décidément il y avait dans Elzéar l'étoffe d'un auteur de Revues.

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de les réimprimer, — pourraient s'étonner de mon silence à son égard, mais je parlerai d'elle le moins possible, car je m'en tiens à mes documents, et son nom n'y est prononcé que deux fois. Pendant l'émigration, madame de Boufflers (qui était encore madame de Sabran) la rencontre à Berlin et lui tourne le dos; le 26 août 1807 elle écrit : « La dame de Genlis, d'heureuse mémoire, a l'oreille basse depuis que l'empereur en a fait bonne justice. On ne peut pas se faire une idée de la mauvaise réputation de cette femme et de la haine qu'on lui porte : cela me ferait croire que parfois le public est juste. »

Il est certain cependant que madame de Genlis, liée autrefois avec la comtesse de Custine (la femme du général), a fait connaissance, sous la Restauration, avec Astolphe, le petitfils de son ancienne amie, qu'il a fait des vers pour elle, qu'Elzéar lui-même en a fait, — mais pour qui n'en a-t-il pas fait? — qu'elle était reçue chez madame de Grollier dont l'indulgence et la bonté se laissaient facilement circonvenir et que, par conséquent, elle voyait la petite société d'Epinay. Enfin un collection-

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neur d'autographes * m'a communiqué une lettre de madame de Boufflers et de son fils qui, l'un après Tautre et en termes fort aimables, remercient madame de Genlis de les avoir si bien traités dans ses Mémoires.

Ils sont déjà nombreux, hommes ou femmes, jeunes ou vieux, les gens d'esprit que je vois défiler dans les papiers d'Elzéar et beaucoup portent de grands noms; mais, puisqu'il faut choisir, c'est l'intérêt de leurs lettres qui doit me déterminer, c'est le rôle qu'ils ont joué dans sa vie, et, à ce double titre, je ne peux oublier le prince et la princesse de la TrémoïUe dont il fréquentait assidûment le salon, un des plus considérables du parti royaliste ultra, et qu'il allait voir en Berry dans leur beau château du Peseau *. Le prince ^ était considéré comme un

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