M. le baron Ch. de C
2. Le château du Peseau appartient maintenante M. le marquis de Vogué, petit-neveu de la princesse de la TrémoïUe.
3. Louis Stanislas-Kotska, prince de la TrémoïUe (1767-1837), frère du prince de Talmont, le général vendéen qui a été guillotiné à Laval, et de Pabbé de la TrémoïUe qui a été également guillotiné. Pendant la Révolution, il a servi brillamment dans l'armée de Condé et il a été chargé par les princes de missions importantes. Au cours de ces missions, il a été arrêté deux fois en France et il a dû son salut, la première fois à l'intervention de madame de Staël, la seconde à la mort de Robespierre. C'est en prison qu'il avait connu
oracle sur les questions de généalogie, d'étiquette, et il en parle savamment dans plusieurs lettres ; quelques autres sont curieuses au point de vue politique. Ainsi, à l'occasion d'une élection législative dans l'arrondissement de Sancerre, il écrivait : « On est sûr d'avance que l'immense majorité portera un bonnet rouge :
joli rôle pour les royalistes d'assister à ce résultat. Encore si on pouvait se faire républicain ! J'y ferais tous mes efforts, je vous jure, et, en dépit de la vieille habitude, je tâcherais de quitter un métier de niais, mais nous n'aurons pas plus la république que la monarchie. Au train dont nous allons, les Gracques euxmêmes seraient pendus tout comme nous. »
La princesse * parle de tout et d'une façon très piquante : un peu de politique, et aussi des nouvelles du monde, des appréciations littéraires. Un jour qu'elle venait de lire la Corres-
la princesse de Saint-Mauris qu'il a épousée et qui est morte en 1829; il s'est remarié en 1834 avec Âugusta Murray.
1. Geneviève Andrault de Langeron, fille du comte de Langeron et de Marie-Louise Perrinetdu Peseau avait épousé en premières noces le prince de Saint-Mauris-Montbarrey. La princesse de la Trémoîlle est souvent citée dans les SouveJiirs de madame d'Âgoult, dans les Mémoires du baron Hyde de Neuville, dans la Vie de madame de Cusiine par
. Bardoux, etc. Elle avait beaucoup d'espril.
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pondance de madame du Deffanty elle écrivait : « Je me suis jetée dans le commérage : j'appelle ainsi ces recueils de lettres où les libraires fourrent impitoyablement tous les billets de fios grands-mères et jusqu'aux prières à souper. Il serait isyuste d'en vouloir aux personnages qui, en oubliant de brûler leurs lettres, ne songeaient guère à quel danger ils s'exposaient, eux et leurs amis; cependant on ne peut s'empêcher d'en tirer la conséquence que le xviii* siècle était un grand charlatan. Gomment a-t-on pu faire mousser à ce point la réputation de personnes aussi communes? Quelles platitudes que les lettres de madame du Deffant! Comment une femme tant soit peu aimable peut-elle remplir des pages entières de détails de santé, de mangeailles, etc?.... »
Les lettres de madame de la ïrémoïUe ne pourraient encourir de pareils reproches qui sont d'ailleurs exagérés, mais je sens bien qu'elle ne m'autoriserait pas à les publier, et qu'elle en voudrait à son correspondant de ne les avoir pas brûlées : je m'en tiendrai donc à cette courte citation. Je ferai aussi mon profit de ce qu'elle dit des invitations à souper. Ëlzéar
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conservait avec soin toutes celles qu'il recevait, de sorte qu'on peut facilement se rendre compte de sa vie mondaine ; on voit dans quelles maisons et comment il était prié : il ne manque que les menus. Je n'en abuserai pas et je constaterai seulement qu'il a souvent été reçu chez la princesse de Vaudémont, chez la duchesse d'Uzès, chez la duchesse de Duras, chez madame d'Andlau et sa fille madame d'Orglandes, chez madame Potocka, chez madame de Dolomieu, chez les Polignac, les Noailles, les Blacas, les des Gars, les d'Étampes, les Brancas^ les Damas^ les Coriolis, etc.
Il n'était pas heureux, car depuis longtemps il n'était plus dans son caractère de l'être et il était inconsolable de la mort de sa mère; mais il trouvait dans la société de ses amis, dans les succès de salon que lui valaient ses vers et sa conversation spirituelle, une diversion à ses chagrins : sa situation pouvait encore faire bien des envieux.
La Révolution de 1830 vint bouleverser son existence et il en fut si affecté que la France lui parut inhabitable : il partit pour lltalie. Il
retrouva à Rome la duchesse de Saînt-Leu * qui avait été sa bienfaitrice et que cependant il avait peu connue à Paris. Il fut plus empressé auprès de Texilée qu'il ne l'avait été auprès de la reine de Hollande; il fit, comme autrefois Alexandre de Laborde et les deux Ségur, des romances dont elle composait la musique. J'en ai retrouvé plusieurs et c'est bien heureux qu'elles ne soient pas devenues populaires comme le jeune et beau Dunois*, car le royaliste irréconciliable aurait été navré d'avoir collaboré à un chant bonapartiste.
Madame de Boufflers n'était plus de ce monde^ elle ne pouvait, à l'aide de ses cartes magiques ', leur dévoiler l'avenir et tirer Thoroscope du prince Louis, alors suffisamment occupé à conspirer contre le gouvernement pontifical dont il était l'hôte; mais déjà que de réflexions ils
1. On sait que Louis XVHI a donné en 1814 à la rein& Hortense le titre de duchesse de Saint-Leu.
2. Les paroles de cette romance ont été composées par le comte Alexandre de Laborde.
3. Madame de Boufflers était très superstitieuse et même un peu sorcière. II ne se passait guère de jour où elle ne tirât les cartes pour elle ou pour ses amis. Il en est souvent question dans les lettres, et je possède un portrait dan& lequel elle s'est représentée accoudée sur une table et fai> sant le grand jeu.
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ET SES PAPIERS. 8i
devaient faire sur le passé ! Que de changements depuis le temps où, toute puissante à la cour de Napoléon, la jeune reine faisait ouvrir les portes de Vincennes! Ils pouvaient aussi évoquer des souvenirs de famille plus lointains. Joséphine avait passé huit mois dans la prison des Carmes avec madame de Custine ; puis, devenue la femme du premier consul, elle avait fait rayer madame de Boufflers de la liste des émî^ grés; sans parler de Famour in extremis que Beauharnais avait ressenti pour Delphine, dece roman qu'Hortense ignorait peut-être, mais dont Elzéar connaissait tous les détails * et qui s'était dénoué sur Téchafaud.
Au bout de quelques mois, les troubles de l'Italie le décidèrent à rentrer en France. Il s'y retrouvait dans une position bien différente de celle qu'il avait eue sous la Restauration; il n'était pas seulement atteint dans son royalisme et dans l'attachement qu'il avait toujours professé pour le comte d'Artois, l'ancien ami de sa mère : il perdait sa place de gentilhomme hono-
1. U avait même gardé copie de deux lettres extraordinaires que le général Beauharnais avait écrites à Delphine dans la prison des Carmes.
raire de la Chambre du roi et une pension qui lui avait été accordée en souvenir des services éminents rendus par son père dans la marine.
Pour continuer à la toucher, il aurait suffi probablement qu'il fît une demande ; son neveu de Custine, qui avait des amis dans tous les partis, se faisait fort de Tobtenir, mais Elzéar ne Tentendit pas ainsi : il se souvint de Tévêque de Laon qui ne s'était même pas soumis au concordat et il ne voulut rien demander au gouvernement nouveau.
Il dut renoncer à garder un appartement à Paris, et, quand il y venait, il logeait rue de rUniversité chez son ami le comte de Blacas qui lui offrait l'hospitalité dans son hôtel. Il séjourna davantage à Saint-Léger et, dans risolement, son caractère, depuis longtemps difficile, alla toujours en s'aigrissant.
Ce n'est pas qu'il fût plus sévère pour les autres que pour lui-même ; il a laissé un portrait satirique, des épigrammes et des dissertations dans lesquels il analyse ses défauts ou ses ridicules avec la dernière rigueur, même avec injustice. Mais il trouvait suffisant de se railler et de se critiquer lui-même ; il n'admettait pas
que personne eût Tair d'en faire autant et, toujours en méfiance, il était susceptible à Texcès.
Il était brouillé depuis 1828 avec son cousin le duc de Sabran; il finit par se brouiller avecte fils de sa sœur, le seul parent proche qui lui restât, dont il avait ou dont il croyait avoir à se plaindre. Beaucoup de ses anciens amis étaient morts et, parmi ceux qui lui restaient, plusieurs étaient découragés par les aspérités de son caractère.
Cependant, en 1839, il jeta encore un dernier feu. Il avait pris en affection un tout jeune homme qui faisait des vers et qui en récitait comme TElzéar d'autrefois : c'était Ernest de Magnieu ^ qu'il rencontrait, ainsi que sa mère, chez des amis communs, entre autres chez la comtesse Hocquart, chez Brifaut l'académicien, chez madame Vigée Le Brun. Le vieux comte, trouvant qu'il avait des dispositions pour la scène, composa à son intention une tragédie intitulée : Augustule ' ou le dernier empereur
1. Marie-Ernest Durozier vicomte de Magnieu, né en 1822, décoré en 1871, mort en 1880.
2. J'ai eu la i3onne fortune de retrouver un feuilleton de la Presse du 9 octobre 1839 dans lequel madame Sophie Gay rend compte de cette représentation. On le trouvera à l'Appendice, p. 320.
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romain, qui fut jouée à Saint-Léger à la fin de septembre. Ce fut le chant du cygne, et, tandis que son jeune ami faisait ses débuts^, il donnait au public sa représentation d'adieux.
Il retomba bien vite dans ses humeurs noires, et des morts successives vinrent encore l'attrister. En 1842, il perdait madame Vigée Le Brun qui, de tout temps, avait connu sa mère, qui était devenue sa voisine à Luciennes et dont le salon était le dernier qu*il eut plaisir à fréquenter. En 1843, il avait à regretter la mort de Berstœcher, l'ancien précepteur d'Astolphe, qui, pendant vingt-neuf, ans, avait été dévoué corps et âme à madame de Custine, la suivant partout comme un chien fidèle, la consolant dans ses afflictions : « C'était le dernier reste de ma sœur, écrivait-il à la comtesse de Reiset... Cet unique ami de tous les instants fut l'intime confident de ses peines... enfin je la pleure encore en lui ».
Sa principale occupation était de se plonger dans la lecture de ses papiers auxquels s'étaient
1 Les leçons du comte de Sabran n'ont pas été perdues. Le beau Magnieu, comme rappelaient ses contemporains — et ses contemporaines — a été un des meilleurs, peut-être le meilleur acteur de société de son temps.
ajoutés ceux de sa mère et de Boufflers. 11 s'y retrouvait lui-même, il retrouvait aussi tous ceux qu'il avait connus et aimés, et il cherchait à revivre le temps passé. Il avait conservé surtout un culte fervent pour la mémoire de sa mère, et cette religion, — car pour lui c'en était une, — il la pratiquait de singulière façon. H allait, comme en pèlerinage, sous un tilleul qu'elle avait planté en 1803 * et, de sa voix chevrotante, il chantait la romance qu'il avait composée à cette occasion sur Pair : Cœurs sensibles, cœurs fidèles^ puis il récitait les pièces de vers qu'il avait faites pour elle aux différentes époques de sa vie. Il entretenait toujours des fleurs devant un portrait qui la représentait jeune et jolie, et, tandis que dans son cadre elle semblait lui sourire, il lisait et relisait les lettres qu'elle avait écrites. Parfois même, pour s'identifier d'avantage avec elle, pour s'imprégner en
1. En achetant la petite propriété de Saint-Léger qui est actueUement englobée dans la ville de Saint-Germain. M. et madame de Boufflers avaient planté un chêne et un tilleul qui portaient leurs noms. La maison a été transformée, elle est devenue un couvent de Garmélites (8, rue Saint-Léger); mais le chêne Stanislas et le tilleul Ëléonore vivent encore, abritant sous leur ombre de saintes filles qui sans doute ignorent leur histoire.
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quelque sorte de ce cher souvenir, il faisait cette lecture, revêtu des robes, coiffé des bonnets qu'elle avait portés ; et le sentiment qui l'inspirait était si touchant que la moquerie était désarmée *•
Depuis longtemps il tenait peu à la vie : il était guéri de la néantomanie, car il s'était mis en règle avec Dieu ; mais il était toujours atteint de sa tombeaumanie, et il était familiarisé avec la mort quand, le 5 septembre 1846, elle vint frapper à sa porte '. Sa tombe se trouve dans le cimetière du Père-Lachaise, auprès de celle de sa mère,àrombre du monument élevé au poète Delille, et, sur une plaque de marbre blanc, on a, suivant son désir, gravé cette épitaphe :
Ici repose un cœur sensible et solitaire Qui ne compta jamais sur aucun souvenir, Il rêva le bonheur, sans pouvoir l'obtenir :
C'était le bien qu'il n'a pu faire.
Toujours des reproches et des regrets! Il a bien droit pourtant à ce souvenir sur lequel il ne voulait pas compter ; il a droit aussi à notre
1. Je tiens ces détails de M. le comte de Reiset qui, tout enfant, a vu plusieurs fois le comte Ëlzéar dans ce singulier accoutrement.