Voltaire, Histoire de Charles XII
3. Ministère des affaires étrangères, Suède, 1716, p. 83, dépêche du 21 janvier.
Tel était l'homme qui, plus encore que le roi de Suède, avait pris Folard sous sa protection et avec qui le chevalier correspondait familièrement ^
Dans ce temps où Charles XII, malgré ses talents et son énergie, semblait réduit à la dernière extrémité, ce fut Goertz qui rétablit ses affaires en faisant jouer les fils qui devaient attirer les puissances européennes dans d'inextricables difficultés. 11 fut un des premiers à chercher la mise en pratique d'un moyen qui semble paradoxal et qui consiste après une guerre à s'allier avec son adversaire de la veille. 11 sut discerner que le tzar n'était pas content de ses alliés les Prussiens et les Danois parce que ceux-ci le traitaient avec méfiance. Et Goertz eut le talent d'attiser ce feu qui couvait, comme aussi de faire apercevoir en même temps à l'intéressé que deux souverains comme Charles XII etl'empereur de Russie feraient par leur union trembler l'Europe.
Il réussit au point que le tzar, au lieu d'opérer une descente en Suède, laissa ses troupes hiverner dans le duché de Mecklembourg dont il chercha à se rendre acquéreur, pour la plus grande irritation des alliés.
D'autre part, Goertz, afin d'immobiliser l'Angleterre, conçut le projet de replacer le fils de Jacques II sur le trône de ses ancêtres et il fit entrer dans ses vues le cardinal Alberoni, dont le puissant génie allait régénérer l'Espagne, comme Goertz n'eût pas manqué de faire pour la Suède, si le destin n'avait dressé si vite un échafaud en travers de sa route.
Or, pour appuyer une descente en Ecosse où se trouvaient principalement les mécontents, il fallait une flotte, et celle de la Suède était en partie ruinée. Goertz eut alors l'idée, singulière mais pratique, de s'adresser à une sorte d'association internationale de pirates qui, après avoir été pourchassés, s'étaient retirés à Madagascar.
« C'étaient des hommes presque tous connus par des
I. Cette correspondance se trouve aux archives du roj^aume de Suède et nous devons à la très aimable intervention de M. Théodore Westrin, premier archiviste, l'avantage d'en posséder une copie officiellement conforme, avec la traduction de certaines pièces.
actions auxquelles il ne manquait que la justice pour être héroïques^ » Las de leur existence criminelle, ils cherchaient un maître dont ils étaient résolus à payer la protection parleur dévouement. Deuxgentilshommessuédois, Cromstrom etMendal, partirent pour traiter cette affaire. On peut dire qu'à ce moment l'Europe entière fut couverte par une sorte de filet aux trames invisibles, dont Goertz et Alberoni, chacun à une extrémité, multipliaient quotidiennement les mailles. Et immédiatement derrière Goertz on découvre Folard, sinon comme inspirateur, ce qui ne serait pas impossible, du moins comme intermédiaire de confiance entre ces grands personnages qui semblaient alors devoir pétrir le monde à leur gré. Telle est du moins l'impression qui se dégage très nettement de ce passage d'une des letres du chevalier au baron de Goertz"-.
... J'espère que M. le général Poniatowski ^ aura mandé à Votre Éminence que je ne serai pas inutile ici *.
J'ai ouvert un dessein qui pourrait être avantageux au Roi [de Suède]. Le cardinal Alberoni est fort de mes amis ° ; il voudrait m'attirer au service de l'Espagne, mais comme mon inclination est toute pour la Suède, j'ai ouvert un avis dont vous devez être informé ; si le Roi le trouve bon, je tenterai l'entreprise. J'ai écrit au cardinal et je l'ai fait d'une manière à ne rien faire soupçonner sinon que cela vient de moi. Nous verrons ce qui nous sera répondu.
Quant aux autres affaires, on se flatte ici qu'on tirera