Bibl. nat., Ln. 27, -674, f
Cependant les embarcations s'étaient rapprochées de la côte et les naufragés purent descendre facilement, non toutefois sans se mettre dans l'eau jusqu'à la ceinture.
Alors le chevalier, qui d'habitude ne se piquait pourtant guère de sentiments religieux, s'écria :
« A genoux mes amis 1 et remercions Dieu de nous avoir sauvés d'un si grand danger ^ »
Tout le monde fit de bon cœur ce qu'il demandait; après quoi la petite troupe s'achemina vers le bourg de Scagen que l'on apercevaità peu de distance. Seulement, comme on était chez les Danois, c'est-à-dire en pays ennemi, il s'agissait de dissimuler la personnalité de M. de Gyllenskiepp et du jeune baron de Sparre. Heureusement le rôle de l'équipage portait le nom d'un commissaire des vivres français, nommé Grison, qui était resté à Gothembourg. Le lieutenant général prit la place de cet homme, et M. de Sparre passa pour le valet de M. Fourberg. Après s'être bien concertés à ce sujet, les naufragés se rendirent chez le bourgmestre et lui contèrentleur malheur très véridiquement, maisen attribuant la propriété de la cargaison au roi de France.
M. Fourberg, le chevalier et le faux commissaire Grison, excipant de leur qualité de Français, demandèrent des passeports qui leur permissent à eux et à leurs valets de gagner Hambourg. Le bourgmestre, sans défiance, leur accorda aussitôt ce qu'ils demandaient et cela d'autant plus facilement que, entre temps, Folard avait retrouvé dans le bourg un compatriote dont il s'était vite fait un ami.
Voici comment cette heureuse rencontre s'était produite. Lorsque les naufragés étaient arrivés à Scagen, ils avaient résolu de mettre en commun leurs maigres res-, sources. Chacun avait fouillé dans ses poches à l'exception 1 du chevalier qui, comme on le sait, n'avait pas même eu le temps de passer une culotte, et l'on avait pu réunir la somme de dix écus-. C'était bien peu, mais pourtant on \ en usa pour parer au plus pressé et mettre les moins bien équipés en état de poursuivre le voyage.
I et 2. Bibl, nat., Ln. 27. 7674, f»» 90 et suiv.
Or, en circulant, voici que Folard entendit toutàcoup une phrase articulée en provençal. Cette langue lui était familière ; il y répondit et se trouva en face d'un brave négociant qui fut pris de pitié au récit du naufrage. Puis, « ayant reconnu à la finesse du linge que portaient ses interlocuteurs que c'étaient des gens de considération à qui il avait affaire, il leur prêta cent écus sur parole. » Ainsi nantis, les naufragés français et leurs valets, parmi lesquels comptait le jeune baron de Sparre, quittèrent Scagen lejour même et arrivèrent le lendemainà Aalborg où ils avaient à faire viser leur passeports par le préfet, qui était alors le baron de Goersdorf .
Celui-ci, raconte M. de G3dlenskiepp ^ pensant qu'il n'y avait aucun Suédois parmi nous, non seulement visa nos passeports pour Hambourg, mais aussi nous donna de l'argent pour continuer notre route. Nous jouâmes de bonheur pendant tout le voyage, et nous pûmes passer librement. Mais en arrivant à Reinsbourg, où commande M. le lieutenant général de Rolstein, nous faillîmes être forcés de nous rendre à Copenhague ; car, après nous avoir examinés tous à fond pour savoir si nous étions ceux que nous prétendions, M. de Rolstein déclara que, puisque nous étions venus d'une place très suspecte, il ne pouvait pas faire autre chose que nous garder.
Enfin, après mûre considération, il nous permit de passer, et nous sommes arrivés, grâce à Dieu, à Hambourg, le 12 novembre [17 17].
Inutile de dire que le premier soin des naufragés fut alors de rembourser le brave négociant provençal. Ils le firent en lui renvoyant une somme double de celle qui leur avait été prêtée avec tant de confiance; après quoi, ils se mirent en mesure de gagner la France tant bien que mal.
De retour à Paris, Folard reçut du baron de Goertz une lettre qui, malgré sa sécheresse, dut le combler de joie car elle marquait du regret touchant son départ, et une invitation à revenir.