CHAPITRE X
Folard en Espagne avec le maréchal de Berwick (campagne de 1719). — Brièveté de cette campagne. — Folard de retour à Paris songe à ses ouvrages militaires. — État de sa fortune. — A la recherche d'un traducteur de Polybe il pénètre chez les Bénédictins de Saint-Germain-des-Prés. — Dom Bernard de Montfaucon et l'Académie bernardine. — La maison de Suresnes. — Dom Vincent Thuillier, le traducteur de Polybe. — Quelques Bernardins éminents : Martin Bouquet, Jacques Martin, Claude de Vie et Joseph Vaissette, Guillaume le Seur, Charles de La Rue, Lobineau, dit le P. Scrupuleux. — Les correspondants laïques de l'Académie bernardine : le marquis de Caumont, l'abbé de Bignon, — RoUin, Guillaume de Villefroy, Nicolas Fréret, l'abbé de Rothelin, etc. — La société et les étrangers à l'abbaye : Prior, Bolingbroke, G. Richmond, Robert Smith, Anderson, Brenkmann, le- duc et la duchesse du Maine, les cardinaux de Polignac et de Rohan, le duc de Chartres, la vieille Madame, le duc de Saint-Aignan, les Crozat, etc. — Nicolas de Folard, chanoine de Nîmes. — Sa correspondance avec le chevalier et le capitaine. — Le Jésuite Melchior de Folard. — Résistance du chanoine aux exigences molinistes de Melchior. — Sa verve et son esprit. — Portrait du sieur Montelz. — Les Bernardins s'amusent infiniment des lettres du chanoine. — Anecdotes sur le Jésuite. — Le chanoine attaqué dans le journal de Trévoux. — La riposte est prête. — Semonce au « capitaine ». — Portrait des quatre frères Folard. — Leur affection fraternelle. — Les œuvres du Jésuite. — Le chevalier parvient enfin à faire paraître les Nouvelles découvertes sur l'art de la guerre.
Au moment où la mort de Charles XII et l'exécution de Goertz^ privaient -Folard d'un appui dont il avait escompté tant d'avantages, les projets d'Alberoni, déviés
I. A peine eut-on constaté la mort du roi que le parti des mécontents, qui détestait Goertz, décida son arrestation. Un colonel sur fut envoyé au-devant de lui et le conduisit prisonnier à Stockholm. Accusé de haute trahison et de dilapidation, il fut condamné et exécuté sans avoir pu se défr'ndre Son vrai crime était de n'être pas né Suédois.
de leur but primitif et tournés contre le Régent^ avaient amené une certaine tension diplomatique entre la France et l'Espagne et, par un jeu de bascule naturel, un rapprochement entre le roi d'Angleterre et le duc d'Orléans. Celui-ci pourtant, malgré un ressentiment légitime, serait demeuré pacifique si Alberoni ne l'avait poussé à bout par un manifeste dans lequel il se plaignait du renvoi de son ambassadeur en termes qui méritaient une sévère réplique. Le Régent lança donc à son tour une déclaration 2 par laquelle il affirmait « que si la France était forcée de prendre les armes contre l'Espagne, c'était seulement afin d'arrêter les entreprises de son premier ministre qui cherchait, contre tout droit, à troubler la paix de l'Europe ».
Cependant, au commencement d'août 1719 Folard. venant d'Avignon, rejoignait devant Saint-Sébastien l'armée que commandait le maréchal de Berw^ick, et la première lettre qu'il écrivit alors au ministre se termine par une critique de l'extrême prudence du maréchal qui « voulait faire un simple blocus »"\
C'était pourtant bien ce qui convenait dans cette guerre lamentable où deux alliés naturels se faisaient, « en famille » pourrait-on dire, un mal mutuel au profit de leurs ennemis communs..
Fort heureusement pour les deux pays, le mauvais temps rendit impossible la continuation des opérations; et enfin, au commencement de 1720, on entra en négociations. Alberoni, seule cause au fond de tout le mal, fut sacrifié. Frappé de disgrâce, il regagna l'Italie ; et la paix générale s'établit en Europe.
1. Affaire Cellamare qui consistait à enlever le duc d'Orléans et à donner la régence au roi d'Espagne en sa qualité d'oncle de Louis XV.
2. Il faut signaler aussi que le Régent, très anglophile, était fort poussé à la guerre par le roi d'Angleterre dont c'était l'intérêt.
3. Ministère de la guerre, vol. 25('>3, p. 194. D'après une note de M. Lecestre [Mémoires du chevalier de Quincy. t. II, p. 292) ce serait à ce moment que Folard aurait été nommé « mestre de camp à la suite ». Nous n'en avons pas trouvé confirmation au ministère de la guerre, mais le fait est fort vraisemblable. En tout cas ce fut au retour d'Espagne au plus tard qu'il fut nommé.
Il n'était que temps, car le système de Law, alors au faîte de sa prospérité, était à la veille de cet effondrement qui précipita les fi nances françaises dans un désastre équivalant à plusieurs défaites. De plus, dans le Midi, la peste de xVLarseille allait désoler la Provence, menacer le Languedoc et causer dans tout le royaume les plus vives alarmes. Ces deux fléaux en temps de guerre eussent été encore plus terribles.
Folard eut le bonheur d'éviter Pun et l'autre en revenant directement à Paris et en n'y arrivant qu'après les irrésistibles engouements de la rue Quincampoix.
Il avait enfin obtenu le grade qu'il réclamait en vain depuis si longtemps. Nommé « mestre de camp réformé d'infanterie ^ »après lacampagne de 1719, il recevait dece fait 900 livres. De plus, il avait « comme ci-devant commandant àBourbourg», des appointements de 1900 livres et aussi ses trois pensions, dont deux de 400 livres et la troisième de 600 -. Donc, il était assuré au total de 4200 livres par an, sans compter les gratifications extraordinaires comme les 1000 livres qui lui avaient été accordées pour son canon.
Il avait également recueilli quelque bien par héritage ; et dans sa propre famille on le considérait comme assez riche, car dans le testament de Pierre Folard son oncle, prêtre et docteur es droit (daté du 2 juin 171 1)^ nous trouvons ce détail édifiant : « A noble Charles de Folard, chevalier de Saint-Louis, capitaine au régiment de Quercj, je lègue la somme de 3000 livres en grosse monnaie de ce pays, ou 150 livres de pension, priant ledit sieur chevalier de Folard, mon neveu, d'être content dudit légat {sic), puisqu'il se trouve déjà bien à son aise par moyen des pensions et bienfaits qu'il a du Roi. »
A Paris, le nouveau mestre de camp retrouva son frère
1. Autrement dit : colonel. Ce titre de « mestre de camp » était pris par les colonels, quand il y avait un colonel général.
2. Ministère de la guerre. Classement général. Ancienne monarchie, 2 avril 1744.