Joseph-Nicolas de Folard, né en
3. Lettres de l'abbé de Folard, Bibl. nat., f. fr. 19671, f° 98. Dans son bel ouvrage : Bernard de Montfaiicon et les Bernardins (Pion, Nourrit et Cie, édit., 1891), M. Emmanuel de Broglie a publié plusieurs de ces lettres et tracé des frères de Folard une charmante esquisse. Si parfois nous sommes obligés de rééditer certains passages de cette publication, nous nous attacherons pourtant de préférence aux morceaux inédits du document original que nous avons entièrement compulsé.
4. C'est à Childebert que remonte la construction de l'église Saint-Germain-des-Prés, originairement nommée basilique de Saint- Vincent et de Sainte-Croix. Il s'agissait d'abriter dignement des reliques précieuses enlevées à Sarragosse en 342. Un peu plus tard l'édifice, enrichi intérieurement d"or et de colonnes de marbre et dont le toit de bronze doré brillait au soleil, fut appelé : palais doré de Saint-Germain, nom de Tévéque de Paris qui en fit la dédicace le 23 décembre 3 38, jour où mourut Childebert qui y fut enterré [Histoire de Paris, par Gourdon de Genouillac). Une communauté de moines était attachée à la basilique, mais ce fut seulement en 1631 que les Bénédictins de la
renom de l'illustre Bernard de Montfaucon qui venait d être reçu à l'Académie des Inscriptions (1719).
« Son vaste savoir, a-t-on écrit fort justement S l'avait rendu comme le centre de l'Europe littéraire. » Bientôt d'ailleurs ceux que groupait autour de lui cet homme extraordinaire s'en glorifièrent en adoptant le nom de « Bernardins ».
Or, parmi les correspondants, tous esprits de premier ordre, que possédait en divers pays dom Bernard, nous trouvons le nom du marquis de Caumontdu terroir d'Avignon et fort ami des Folard.
Ce fut très probablement cet homme charmant, dont la correspondance avec les frères Folard était fort active, qui mit le chevalier en rapport^ avec dom Thuillier, l'un des Bernardins les plus érudïts en langue grecque et latine.
Dans ses Nouvelles découvertes sur la guerre Folard a raconté lui-même son entrée dans cette société :
« Je ne savais à qui recourir, dit-il. Je m'adressai à un ordre de savants. L'entreprise les épouvanta.
^< Vous perdez vos pas, me dit-on. Adressez-vous aux Bénédictins de Saint-Germain... Je suivis le conseil que l'on m'avait donné. Je courus aux Bénédictins, où je trouvai Athènes ».
Quant à l'ouvrage que Folard avait résolu d'écrire, il
congrégation de Saint-Maur furent introduits dans cette abbaye où ils procédèrent pendant plus de dix ans à de nombreux travaux de réfection.
Les jardins furent doublés et les bâtiments agrandis. Cependant, les belles constructions, telles qu'elles apparaissent encore rue de l'Abbaye, ne datent que de 1685. A cette époque on éleva le grand bâtiment qui servait d'entrée au monastère. Le cloître, le réfectoire et les autres parties du corps d'habitation furent réparés ; on refit la bibliothèque ; plus tard, trois grandes arcades, percées sous le principal corps de logis et donnant sur le jardin, lui imprimèrent une physionomie particulière.
Ces jardins avec les constructions s'étendaient alors sur les rues Bonaparte et de l'Abbaye jusqu'à la rue Jacob et aussi sur la place Saint- Germain-des-Prés.
1. Papiers de Saint-Germain-des-Prés, fragment cité par M. E. de Broglie.
2. Mais si M. de Caumont servit d'introducteur, ce fut un sieur Martel qui donna le premier à Folard l'idée de s'adresser aux Bénédictins (Lettre du chanoine au Jésuite, du 8 février 1724, Bibl. nat., ms. 19671).
en avait eu, comme on Fa vu, la première idée, après Cassano, alors que sa blessure l'immobilisait, ne laissant à son activité que Tusage de son cerveau.
Depuis lors, il avait accumulé des papiers de toutes sortes : observations, projets, réflexions et critiques. Ses propres campagnes lui avaient fourni de nombreux matériaux, mais il sentait bien que la sécheresse de la matière avait besoin d'être rehaussée de quelques récits amusants. Et puis, son système de la colonne qui remontait à l'antiquité le ramenait sans cesse à la lecture des écrivains militaires grecs et romains. Il conçut alors le projet de « suivre pied à pied quelque auteur ancien dont l'histoire, intéressante par elle-même, servirait comme de canevas aux réflexions qu'il entrelacerait, en comparant l'ancien avec le moderne ».
Polybe. parmi plusieurs autres, lui parut être l'écrivain le plus judicieux, le plus militaire et le plus intéressant. Son histoire, malgré quelque froideur et quelque prétention, est en effet un livre fort distrayant.
L'auteur, né à Mégalopolis vers 206 avant Jésus-Christ, s'était trouvé dans sa jeunesse à l'école de l'illustre Philopœmen, le héros de Larisse et de Mantinée, et le plus grand tacticien de l'antiquité. Plus tard, Polybe était resté en Italie, s'était lié intimement avec Scipion dit le Second Africain^, avait assisté à la prise de Carthage et voyagé en Gaule et en Espagne. Enfin, après avoir composé plusieurs ouvrages militaires, il avait écrit une Histoire générale de son temps en quarante livres, où il menait de front l'histoire de Rome et celle des Etats contemporains. Cette Histoire, qui commençait en 220, allait jusqu'en 146 avant Jésus-Christ. Les deux premiers livres offraient le tableau rétrospectif des événements antérieurs d'un siècle environ à ceux dont l'auteur av?i.t pu être le témoin. Si Polybe était ainsi remonté à l'époque de Pyrrhus, c'était afin de reprendre l'histoire de Timée au point où cet auteur grec avait laissé son travail.
I. Fils de Paul-Emile et, de plus, adopté par le fils du grand Scipion.
Or, des quarante livres de V Histoire de Polybe il ne lous est parvenu que les cinq premiers et quelques rares fragments des autres.
Q.uant aux traductions, Folard s'en était tenu jusquelà à une seule, faite en latin parCasaubon en 1609; mais celle-ci, remplie d'erreurs de détail, semblait insuffisante au chevalier qui tenait essentiellement à mettre au point l'auteur grec pour le commenter. Et, fort heureusement, il trouva enfin dom ThuiUier.
Mais avant d'en arriver là, il avait fallu toute la ténacité du chevalier pour ne pas abandonner son projet contre lequel les circonstances semblaient sans cesse se liguer.
En 1709, il avait présenté le plan détaillé de son ouvrage au duc de Bourgogne qui avait fort encouragé l'auteur en lui promettant un appui pécuniaire. La fin prématurée du prince avait jeté bas ce commencement d'édifice.
Lorsqu'il était passé en Suède, Folard avait repris quelque espoir pour son ouvrage. Il avait emporté tous ses papiers et avait su intéresser Charles XII à son travail au point de se faire autoriser à le lui dédier. Déjà fort de cet appui moral, il avait aussitôt trouvé un bailleur de fonds dans la personne du banquier Hogguer qui, désireux d'être agréable au roi de Suède, s'était chargé de l'impression de l'ouvrage et de la gravure des planches. Tout cela devait être « magnifique », et Folard avait écrit triomphalement à Goertz^ :
Je suis dans le dessein de dédier cet ouvrage au Roi avec le portrait que J'ai fait de ce grand prince. C'est une espèce de parallèle d'Alexandre et du roi de Suède, que les savants ont trouvé fort beau et d'autant plus beau que nous n'avons jamais bien connu ce prince en France.
Hélas 1 les papiers du pauvre chevalier avaient été perdus dans son naufrage, et quand il avait pu en reconstituer une partie, grâce à des copies laissées en Suède,
I. Tous ces détails, inconnus jusqu'ici, sont tirés des Archives de Suéde. Correspondance du baron de Goertz, lettres du 27 février et du 7 août 1718.
la mort de Charles XII avait de nouveau brutalement détruit ses espérances.
Enfin cette fois il devait aboutir, et tout d'abord, grâce à la bienveillance du Régent, il allait (en 1724) faire paraître un premier ouvrage intitulé : Nouvelles découvertes sur la guerre^. Ce livre n'était en somme qu'une introduction au grand ouvrage en préparation, car en réalité c'était uniquement à Polybe que Folard s'attachait en compagnie de dom Thuillier, l'érudit traducteur du texte grec.
Voici donc formée cette association singulière d'un officier « sans conviction religieuse >>et d'un Bénédictin « sans connaissances militaires », et dès lors Folard mena une existence de moine. « Il passait des journées entières à l'abbaye et s'y enfermait même quelquefois plusieurs jours de suite-. » Le travail auquel se livraient les deux hommes nécessitait cette assiduité, car l'intervention du militaire était à tout instant nécessaire au traducteur pour éclairer le texte.
« Dom Thuillier s'est souvent trouvé dans de mauvais pas, a écrit le chevalier^. Alors il traduisait mot à mot, puis me demandait mon avis, et moyennant un coup de crayon je le mettais au fait ; permis ensuite à lui, quand il entendait son texte, de donner à la traduction tel tour qu"il jugeait bon. »
Dom Thuillier était du reste un homme supérieur et l'une des plus intéressantes figures de ce milieu qui ne saurait être comparé qu'à Port-Royal. Encore les Bernardins eurent-ils la supériorité d'un éclectisme très large dans leurs relations scientifiques, et cette supériorité apparaît encore mieux dans la renonciation très humble à laquelle plusieurs d'entre eux eurent le courage de se soumettre, quand ils aperçurent à quels excès les idées nouvelles aboutissaient. Car, lorsqu'avait surgi la fameuse
1 . Ce livre ne parut d'ailleurs qu'après la mort du duc d'Orléans, quoiqu'il eût été approuvé par lui et qu'il lui fût dédié.