‹ Le chevalier de Folard, 1669-1752Chapitre 116 sur 203 · Nouvelles découvertes, etc. Préface · texte numérisé non relu

Nouvelles découvertes, etc. Préface

affaire de la bulle Unigenitns nombre de Bénédictins, entraînés par le cardinal de Noailles, avaient appelé, selon l'expression consacrée. Mais Bernard de Montfaucon s'était retranché très simplement dans l'obéissance au Pape et, si cette attitude lui avait valu tout d'abord l'anathème des Jansénistes, elle eut dans la suite, par compensation, le plus heureux effet sur ses amis qui peu à peu revinrent de leur engouement pour le « modernisme » du xviii^ siècle.

Dom Thuillier^ notamment avait pris parti pour les opposants, mais nous le verrons, précisément à l'époque où parut le premier volume des Commentaires de Polyhe (1727), révoquer publiquement son appel et dès lors, attaqué par ses anciens amis, leur rendre coup pour coup avec la vigueur et l'expérience de ses quarante-deux ans. Mais au moment où il commençait à travailler avec Folard, de seize ans son aîné, dom Thuillier entrait seulement dans sa trente-cinquième année. « Religieux plein de zèle et de piété, a-t-on écrite il joignait à beaucoup d'érudition et de savoir une singulière vivacité d'esprit, une verve, une ardeur que rien ne pouvait abattre. Ecrivant d'une façon naturelle et avec une abondance pleine d'imprévu, il se servait de la plume avec une adresse rare, sans garder peut-être toujours les ménagements nécessaires. »

Bientôt une profonde amitié unit le moine et le chevalier et ce sentiment ne fit que grandir durant les dix années que dura le travail. D'ailleurs, l'amusant et original chevalier ne borna point là ses conquêtes. Grâce à divers passages des lettres de son frère, on aperçoit qu'il s'était vite glissé en bonne place au milieu de ces moines qui, malgré leurs savants travaux, trouvaient moyen de ne pas se spécialiser et savaient se faire sur une

1. Dom Vincent Thuillier était né à Coucy, près de Laon,en 1685. Il mourut en 1735, avant d'avoir pu terminer une Histoire de la huile qui lui avait été commandée par le cardinal de Bissy et qui est restée manuscrite.

2. M. E. de Broglie dans Bernard de Mont faucon^ où nous avons puisé divers détails sur cette curieuse Académie bernardine.

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foule de questions des opinions très nettes, conservant ainsi une indépendance de caractère dont la nouveauté était faite pour étonner bien des gens à cette époque.

Tous, en des genres différents, avaient fait preuve d'une valeur que leur groupement rendait encore plus précieuse, et l'on comprend aisément l'enthousiasme du chanoine de Nîmes à la pensée des délices que devait goûter le chevalier dans la société de ces hommes supérieurs.

C'était d'abord le simple et modeste Martin Bouquet qui commençait le Recueil des historiens des Gaules et de France^ travail gigantesque pour lequel il avait été désigné à d'Aguesseau comme seul capable de l'entreprendre. Janséniste forcené, sans aller pourtant comme certains de ses confrères jusqu'à prendre la défense des convulsionnaires, dom Bouquet « offrait un des plus frappants exemples de cette disposition nouvelle à la résistance à l'autorité, à l'obstination dans le sens propre, qui se joignait alors chez plus d'un moine de Saint-Maur à de hautes vertus et à une puissance de travail qui fait notre étonnement» ^

A côté de lui, dom Jacques Martin, hom.me du Midi, vif et pétulant, autant que Tautre, en bon Picard, étaitcalme et grave, travaillait à Y Histoire des Gaules. De plus, hébraïsant distingué, il avait donné \ Explication de plusieurs textes difficiles de VEcriture. Malheureusement, dans cet ouvrage, sa fougue et son imagination l'avaient entraîné au point de mélanger Homère, Plante, Térence, avec les prophètes et les évangélistes, et de comparer Moïse à Paris. La vente du livre dut être arrêtée par ordre du Roi. Par contre, Jacques Martin tenait pour la bulle Unigenitus et pour les Jésuites.

Entre ces deux types, extrêmes pourrait-on dire, se dressait une figure ascétique, douce et puissante en même temps; c'étaitcelle de Simon Mapinot, un Rémois, rejeton delà vieille France, modeste, ponctuel, plein d'ardeur au travail et d'une érudition merveilleuse que rendait amu-

I, Montfaucon et les Beiitardins, t. I, p. 26.

santé un léger penchant à la raillerie, seul défaut de cet édifiant sujet. Il collaborait avec dom Constant à la grande publication des Lettres des Papes.

Là aussi apparaissent côte à côte Claude de Vie et Joseph Vaissette, compagnons d'étude selon l'usage des Bernardins, qui s'adjoignaient à la fois de la sorte un ami et un aide. Ils allaient presque tous par deux ou par trois, à la récréation comme à la bibliothèque, et de ces associations naissaient d'admirables ouvrages qui, par l'humilité de leurs auteurs, demeuraient anonymes. La signature se composait de ces mots qui ont plané si longtemps sur le mouvement civilisateur de la France : Deux reliffieiix de la congrégation de Saint-Maur. Dom de "Vie et dom Vaissette se penchaient alors ensemble sur X Histoire générale du Languedoc .

Dom Vincent Thuillier et dom Guillaume le Seur formaient une autre de ces paires, affectueuses et si gaies qu'on ne saurait en avoir l'idée dans le monde laïque. Ces moines pieux et purs, ces cerveaux puissants, ces savants féconds se laissaient aller par instants à des joies d'enfant et apportaient dans l'Académie bernardine un entrain que le grave dom Bernard lui-même encourageait volontiers.

Or, dom Guillaume et dom Vincent, déjà liés ensemble, s'étaient d'un commun accord pris d'amitié pour Charles de La Rue, le disciple préféré de Montfaucon et l'homme le plus fin, le plus spirituel, le plus vif, comme aussi le plus laborieux de cette assemblée intellectuellement formidable.

Enfin, parmi toutes ces robes noires et ces têtes rasées, il était un moine qui, malgré sa similitude avec les autres, se distinguait malgré tout par sa tournure trapue, robuste, et sa tête carrée dont le visage apparaissait à la fois narquois et plein de bonté. C'était dom Lobineau, l'historien de la Bretagne, breton lui-même, et scrutateur peu bienveillant de la généalogie des Rohan. On l'avait surnommé le « père Scrupuleux » parce que, lors de la grande publication de son Histoire de la Bretagne, « rien n'avait pu le décider, ni les prières, ni les menaces, à joindre à

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son ouvrage un mémoire où Ton s'efforçait de rétablir l'existence d'un fabuleux roi de Bretagne, Conan Mériadec, d'où les Rohan prétendaient tirer leur origine ».

Ce fut aussi pendant la fréquentation de Folard à l'abbaye que Prévost, tour à tour jésuite, bénédictin et enfin abbé après un exil, vint séjourner à Saint-Germaindes-Prés où il écrivit le premier volume des Mémoires d'un homme de qualité, qui devait le conduire plus tard à Manon Lescaut.

Et, comme si le frôlement de cet auteur futile eût été capable d'exercer un effet profond, on va voir juste à cette époque (1720-1725) la société de Tabbaye « secouer la grande perruque pour la remplacer par la poudre et ailes de pigeon ^ ». Bien entendu le caractère pieux et respectable des Bénédictins n'en fut pas atteint et le monastère demeura toujours le rendez-vous des savants et des érudits, mais la légèreté de la Régence avait eu là comme ailleurs sa répercussion. « Le charme voilé et discret qui s'attachait jadis à cette société, à la fois si grave, si austère même et si passionnée pour l'étude, s'était transformé en un intérêt d'un autre genre, plus piquant et plus j

Le quartier lui-même se métamorphosait. Les derniers

vestiges du Pré-aux-Clercs avaient disparu, et l'abbaye n'était plus la paisible retraite, défendue par sa situation même contre les bruits du monde. Des rues se formaient tout autour des vastes jardins, et de beaux hôtels s'érigeaient, principalement du côté de la Seine, déterminant tout naturellement dans leur voisinage la construction de maisons de commerce ou de rapport. Et la prospérité du quartier engendrait le mouvement et le tumulte.

Malgré tout, la cellule de dom Bernard de Montfaucon restait le centre dominateur vers lequel convergeaient tous les mouvements de cette société où quelques curieux, voire quelques curieuses, se glissaient déjà parmi les savants de bonne marque.

I et 2. E. de Broglie. B. de Montfaucon.

Cette cellule, il est vrai, changeait de place et se trouvait parfois, comme on l'a vu, transportée à Suresnes. Q.ue de gens alors briguaient l'honneur de s'asseoir à la table de cette modeste demeure où l'on faisait pourtant bien maigre chère, caries Bernardins observaient scrupuleusement la règle. Cela s'appelait : « dîner à portion de Suresnes ».

Là, mis à l'aise par la liberté de la campagne et l'éloignement de Paiis, le petit groupe de savants causait à perte de vue sur tous les sujets les plus divers. Les nouvelles du jour faisaient souvent les frais de la conversation : on ne vivait plus si éloigné du monde qu'autrefois et « l'on récitait même des chansons à la mode »^ Et que d'hôtes divers défilaient en ces réunions où l'érudition le disputait à l'esprit naturel. C'étaient « l'illustre abbé de Bignon », homme du monde jusqu'au bout des doigts, devenu depuis 1718 garde de la bibliothèque du Roi ; << le doux et modeste Rollin » janséniste persévérant mais sans goût pour la discussion ; le savant orientaliste, Guillaume de Villefroy ; Nicolas Fréret qui avait trouvé moyen de passionner le monde des lecteurs en combattant l'opinion qui attribuait aux Gaulois et aux Francs une origine commune ; l'abbé de Vertot qui soutenait la thèse contraire et qui poussa l'âpreté de sa critique au point que celle-ci amena l'emprisonnement de son contradicteur, mesure inexplicable tant elle semble absurde ; l'abbé Gédoyn, érudit superficiel qui passait en revanche pour l'un des hommes les plus spirituels de son temps et aussi pour avoir été le dernier adorateur de Ninon, déjà bien vieille, mais sa parente éloignée, ce qui d'ailleurs ne constitue pas une excuse ; l'abbé de Rothelin, de son vrai nom Charles d'Orléans, descendant de lillustre Dunois et numismate autant que littérateur ; l'abbé Fraguier, « survivant du siècle passé, écrivain plein de grâce » à qui une paralysie du cou faisait pencher la tête sur l'épaule dans une pose incommode et pénible à voir, sans que pourtant fussent altérés

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