‹ Le chevalier de Folard, 1669-1752Chapitre 124 sur 203 · i8 novembre i-js;. Bibl. nat., ms · texte numérisé non relu

i8 novembre i-js;. Bibl. nat., ms

2. DAlbéry était le dessinateur chargé des planches des Commentaires de Polybe.

un trait, écrivait-il au chevalier ^, et je vous prie, riez d'avance car la chose en vaut la peine. Vous savez la belle habitude \o\i il est de prendre le bien des autres et de leur laisser le 'sien par inadvertance, et vous n'avez pas oublié ce qu'il vous fit, il y a cinq ans, quand il vous emporta un certain manuscrit et qu'il vous laissa à sa place la harangue latine qu'il Idevait faire à Lyon à l'ouverture des classes.

11 vient de faire pis en partant d'ici (et c'est hier qu'il en partit). Il y avait au collège avec lui un autre Jésuite étranger qui s'en va prêcher l'Avent et le carême à Toulouse. Le Père professeur prit le portemanteau du Père prédicateur, lui laissa le sien et partit. Qui fut étonné ? Ce fut le bon Père quand il s'aperçut de l'échange. Ne sachant pas quel chemin le Père professeur avait pris, il courut chez moi pour s'en informer. Je ne vis jamais d'homme plus alarmé ; figurez-vous l'état du pauvre prédicateur qui s'en va prêcher à l'ouest et qui voit ses sermons s'enfuir vers le nord !

Nous fîmes courir sur-le-champ après le Père professeur, que l'on trouva à Lafoux, dînant tranquillement.

— Vous avez emporté le portemanteau du Père un tel, lui dit l'exprès.

— Moi, dit le Père professeur, je n'ai que le mien.

— Vous les avez tous les deux, dit l'exprès, car voilà le vôtre que je vous porte ; et celui du Père, il faut qu'il soit derrière votre chaise-.

On va à la chaise ; grande surprise et grand scandale, point de portemanteau ! Il n'avait garde d'y être puisqu'il était ici chez moi. Le Père professeur, qui y était venu monté en chaise, l'y avait fait porter, l'avait mis dans une chambre, puis il l'avait oublié en déjeunant et il était parti sans portemanteau. Ici vous allez dire : et de deux. Dites : et de trente, car je sais bien vingt-huit autres traits de lui de cette espèce.

Quant à la médiocre silhouette de Paul de Folard, capitaine au régiment de Vivarais, elle se précise, elle aussi, grâce à cette correspondance qui donne réellement delà vie à tout ce qu'elle effleure.

Je viens à vous, monsieur le capitaine, lui écrivait le chanoine. Nous ne gagnons rien certainement l'un et l'autre, vous

I, 30 octobre 1724. Bibl. nat., ms. 19671. Montfaucon. a. Voiture.

à jouer et moi à étudier. Vous perdez votre argent au premier et moi je ruine ma santé au second. Si nous pouvions nous corriger sur ces deux articles, ce serait une bonne affaire pour nous. Mais qui se corrige de quelque chose en ce monde ^';

Et comme le « professeur » avait jeté au nez du capitaine répithète de « Janséniste », le chanoine s'en amuse fort.

En vérité, il est trop plaisant de voir traduire en Janséniste un homme comme vous. Je m'assure que vous en êtes tout fier. Mais le professeur a beau vouloir vous mettre dans notre confrérie, nous ne vous y recevons point. Il faut deux choses pour mériter d'y être reçu, et de ces deux choses il y en a une qui vous manque. Votre doctrine vous donne à nous et vos mœurs vous rendent aux molinistes.

Malgré tout, l'excellent homme termine sa mercuriale en promettant au joueur quelque secours pour payer ses dettes.

Voilà donc connus, grâce au spirituel chanoine, les caractères des trois frères du chevalier qui, malgré la diversité de leurs carrières, de leurs natures et de leurs conduites, comme aussi malgré leur longue séparation, étaient demeurés foncièrement unis, fidèles en cela aux traditions anciennes. Car si le Jésuite semble être tenu un peu à l'écart, l'aftection n'en subsiste pas moins et l'on saura le louer à l'occasion.

Le « bonze » fait des vers, écrit le chanoine ^ Il fit repré-senter à L3'on, en 1720, un Œdipe qui eut un succès extraordinaire. Il a. traité aussi un Agrippa. S'il faut croire certains connaisseurs et bons juges sur la matière, il m'obligera à changer de sentiments sur les gens de collège, dont l'opinion dit qu'ils ne sont pas propres à réussir dans le dramatique, surtout dans le tragique. Il me semble que Racine ne désavouerait pas certains morceaux.

C'est là justement qu'apparaît l'indulgence fraternelle

I. Lettre de Nicolas Folard. Musée Calvet, Avignon, publiée par le baron Marc de Vissac dans son intéressante brochure sur le chevalier de Folard (François Séguin, édit., Avignon).

du chanoine, car les tragédies ^ du Jésuite atteignent à peine à une honnête médiocrité. Quant au physique, nous connaissons déjà le chevalier, fin. menti, alerte et de visage agréable autant qu'intelligent, Voici comment le chanoine dépeint les autres, lui-même compris.

Avec beaucoup d'esprit, dit-il ^ en parlant du « professeur », il a beaucoup de douceur, et c'est avec cela la plusjolie figure du monde. Nos parents ont fait comme la vigne qui ne produit de bon vin qu'à mesure qu'elle vieillit : moi, l'aîné, je ne suis pas aussi bien que ma sœur Anne ; ma sœur Anne, qui est venue avant feu Babet, n'était pas aussi bien que l'était Babet, et le Jésuite, le dernier de tous, est le plus joli de tous.

Quant aux sœurs ■'^j elles étaient soit mariées, soit au couvent, soit vieilles filles. Elles étaient demeurées dans le Comtat; et une partie de ia famille des Folard habitait Modères, une agréable gentilhommière, distante d'Avignon d'une dizaine de kilomètres \

1. Ce sont : Alexandre, Darius, Œdipe, Thémistocle . Les deux dernières furent imprimées à Lyon, l'une en 1722, l'autre en 1729. On joua aussi une autre pièce de lui dans des conditions assez curieuses qu'a racontées Paul Achard. -

(( Le P. Melchior [de Folard] faisait lire ses œiivres par un de ses amis auquel il envoie un jour une tragédie que devait lui remettre le procureur des Jésuites de la rue Saint-Antoine. L'ami envoie quérir la pièce : le procureur, occupé, prie que l'on revienne le lendemain. Unfilou qui avait entendu la conversation se présenta le lendemain au couvent de la part de l'ami et emporta le paquet. Quelques jours plus tard, le voleur est arrêté et est trouvé nanti de la pièce.

« M. Hérault, lieutenant de police, rit de l'aventure. et prête même la pièce à un de ses intimes qui conçoit l'indiscret projet de se l'attribuer, en changeant le titre et les noms des personnages. Il y manquait un rôle de femme. On s'adresse à l'abbé Pellegrin pour combler cette lacune. L'abbé demande 600 livres.

« — C'est cher pour une femme, proteste le plagiaire.

« — Eh bien ! j'ajouterai une suivante, réplique l'abbé.

f( Bref, on convient à 300 livres pour les deux rôles.

« La pièce fut représentée et tomba piteusement.

« Le Jésuite de Folard reconnut son enfant, mais il eut bien soin de ne pas en réclamer la paternité. Melchior mourut à Lyon le 19 février 1739 » (Extrait de la brochure du baron de Vissac.)

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