Le chanoine Rafife, leur oncle maternel
qu'ils sont compensés par une infinité de choses, par la vivacité, la facilité, l'agrément du style, par le sel que vous répandez partout, par une érudition choisie, par la nouveauté, la vérité et la solidité de vos réflexions et de vos idées, ces défauts mêmes ont leur prix et leur mérite. Aussi je déclare ici que je l'entendais très mal, il y a trois ans quand, dans une certaine lettre qui vous fâcha, je vous exhortai à vous en corriger. Si vous vous étiez corrigé, vous vous seriez gâté. Chariot ne ferait plus d'écarts, Chariot serait méthodique, mesuré, arrangé et Chariot ennuierait ; au lieu qu'en se livrant à son naturel, il tient son lecteur en haleine, qui ne quitte son livre que lorsqu'il a achevé de le lire.
Chariot continuera donc de faire comme il a fait ; il lâchera la bride à son imagination ; il se donnera carrière ; il fera des écarts, il sautera des prés aux vignes, il pincera à droite et à gauche qui il lui plaira, les morts, les vivants, les rois, les empereurs, les papes, les anciens, les modernes... Tout cela lui siéra à merveille ; et qui entreprendra de lui faire un procès sera un sot. C'est ce qu'Apollon lui-même a déclaré sur le Parnasse dans une assemblée générale. Et par conséquent voilà le père du Ressort, le bourdon Castel * déclaré sot par avance. Votre sœur vous fait ses compliments ; elle lit actuellement et de temps en temps elle s'écrie : « Ah 1 que cela est joli ! Ah ! que cela est plaisant ! »
Vous pouvez compter que le bourdon Castel, s'il vous lit maintenant, en fait de même, et que quiconque vous attaquera par écrit vous aura loué en lisant votre livre. Mais ma tête se lasse, le pavot me parle, il faut que j'aille me mettre au lit ; il faut obéir au pavot.
Mes compliments à dom ThuiUier, à dom le Prieur, au Révérend père dom Bernard et à tous les autres.
De si ferventes admirations devaient avoir leur contrepartie et ce fut au Traité de la colonne, qui précédait les Commentaires, que s'en prirent tout d'abord les détracteurs. Folard leur répondit dansla préface du tome second.
I. Le Père Castel était ce Jésuite qui avait dit au Régent que s'il donnait 10 000 écus, il lui ferait un monde artificiel où les planètes auraient leur cours, et dans lequel il engendrerait de l'or. On Tavait surnommé à cause de cela : Factorem cœli et terrœ (note inédite en marge de la pièce 423, manuscrits de Nîmes). Il est à peu près certain qu'à cette époque, le P. Castel était à Nîmes, en qualité de supérieur.
En 1728, parurent à l'intervalle de quelques mois les tomes troisième et quatrième. L'intérêt des lecteurs croissait toujours et la façon dont Folard mettait en jeu maintes personnalités excitait de plus en plus l'opinion dans les milieux militaires et savants. La satisfaction du chanoine ne connaissait plus de bornes et l'apparition des volumes de Polybe était devenue à ses yeux un événement contemporain de la plus haute importance.
Je n'ai point encore reçu le quatrième volume, écrivait-il avec désespoir le 22 mars 1729 ^ Après-demain j'enverrai un soldat de mon frère à Avignon pour le prendre. L'impatience que j'ai de le recevoir et la crainte qu'il n'ait péri en chemin m'ont mis de si mauvaise humeur que j'ai battu ce matin mon chien ; et hier je battis ma servante.
iMais le surlendemain, ô bonheur ! le précieux paquet arrive, et que l'on juge de l'intérêt fiévreux que prenait le chanoine à cette œuvre : en moins de quarante-huit heures il a lu le gros in-quarto et il en écrit au chevalier.
A Nismes, le 24 janvier 1729 *.
Vous voyez que je ne fis pas partir avant-hier ma lettre. Cet homme qui entrait était un voiturier d'Avignon qui me portait votre quatrième volume. Je laissai là ma lettre et me suis mis à lire. Avant que de me coucher j'avais lu votre préface et soixante pages du reste du livre. Je continuai encore ma lecture, je l'ai encore continuée ce matin, de sorte que je puis vous dire quelque chose. Premièrement, M. P. d'Albéry ^ ne fait que croître et embellir ; secondement, c'est la même chose de dom ThuiUier et c'est, en troisième lieu, la même chose de vous. Je vous fais ici mes compliments à tous trois ».
Malheureusement, le mauvais sort s'acharnait toujours. Le Blanc venait de mourir à cinquante-neuf ans (19 mai 1728), et maintenant le chevalier se voyait fort embarrassé pour terminer les Commentaires de Polybe^ car les souscripteurs essoufflés s'étaient reposés après le troisième tome, et c'était péniblement que le quatrième avait vu le jour.
I et 2. Bibl. nat., ms. f. fr. 19671. Inédit.
Et le chanoine de calmer son « Chariot » et de le consoler.
C'est ici, lui écrivait-il ^ un orage du mois de mars qui sera bientôt passé. Après tout, quand il devrait durer et que le reste de votre livre serait accroché pour un ou deux ans, vous êtes si couvert de gloire qu'il vous siérait mal d'avoir regret de celle qui pourrait vous revenir de vos derniers volumes. Mais, s'il plaît à Dieu, le mauvais temps ne sera pas de durée et ces volumes s'imprimeront bientôt.
De fait, Torage passa et le dommage fut mince. Eut-on recours aux imprimeurs de la Hollande comme on Ta écrit, ou bien l'édition continua-t-elle par les soins des mêmes libraires dont les noms figurent sans modification sur tous les volumes? Toujours est-il que le tome V parut en 1729.
Alors le chanoine, rassuré de ce côté, se reprit à s'intéressera ses amis, au Jésuite et surtout à sa propre santé, et nous retrouvons à cette date dans sa correspondance de ces traits savoureux qui nous permettent d'évoquer avec plus de précision encore les personnages auxquels nous nous intéressons, parce qu'ils furent intimement liés, de près ou de loin, à Texistence de Folard.
Riez, riez, monsieur le chevalier, écrivait le chanoine, cela vous sied bien ; vous n'avez pas perdu l'appétit et vous dormez. Pour moi, depuis le commencement de septembre je ne mange ni ne dors. Il semble poutant que le sommeil veuille revenir, car la nuit passée je n'ai pas compté toutes les heures comme les autres nuits.
Montelz a été dans le même état que moi. Comme il n'est pas accoutumé aux maux de la vie, il avait pris une résolution digne de sa philosophie, qui n'est pas assurément trop chrétienne, et c'est de se laisser mourir de faim, à l'exemple d'Atticus. Heureusement M. Baux s'est avisé de le purger. Le malade a recouvré le sommeil et l'appétit et, ayant commencé de manger et de dormir, il a voulu vivre. Mais je crois qu'on se verra contraint de l'étouffer ou de l'empoisonner, car on ne peut plus tenir auprès de lui, tellement il est devenu