I. Dessinateur des planches de Polybe
méchant. S'il avait des dents, il mordrait; n'en ayant point, et a)'ant des ongles biens longs, bien aigus et bien crochus, il donne de la griffe et marque ceux qui s'approchent de lui sans précaution.
Le Professeur est en ce pays depuis près d'un mois ; il est demeuré cinq jours à Aubais. Il ne devait y être que huit à dix jours et il y est encore ; il pourra bien y être encore à la Toussaint. Car il s'y trouve bien et il est fait sur le modèle de son oncle maternel, qui prenait racine partout où il se trouvait bien. Il m'a laissé en partant sa nouvelle pièce afin que je la corrige. Ce que je n'aurai garde de faire. Il y a tout au moins six cents vers qui ne valent rien dans cette pièce, et pour moi je ferais bien six cents vers tout neufs, mais je n'en rhabillerais pas du moins six cents de ceux d'autrui. Que la mère qui a fait l'ourson le lèche. Cet homme-là a le génie poétique. De cent vers qu'il fait, il y en a toujours une quarantaine d'estropiés et une trentaine qui ont des entorses.
Laissons le poète et parlons du Jésuite. Il est assurément aussi jésuite que tel autre, peut-être même plus que tel autre qui l'est beaucoup. Cependant nous sommes très bons amis parce que nous ne cherchons pas à nous convertir l'un l'autre. Mon zèle contre le molinisme n'est pas fort grand ; je suis vieux et malade et si le sien est grand contre le jansénisme, il n'ose pas le faire agir sur moi, parce qu'il craint de me fâcher et qu'il songe qu'étant fâché, je pourrais bien ne pas lui donner de quoi acheter du café et du chocolat.
Cependant, le sixième tome de Polyhe était en préparation et les discussions allaient toujours leur train. A présent la renommée de Folard avait franchi les frontières. En Angleterre, où le chevalier devait être plus tard reçu membre de la Société Royale de Londres, aussi bien qu'en Hollande, en Prusse et en Italie, ses œuvres étaient lues, appréciées et son nom devenait célèbre. En voici une preuve curieuse.
Au commencement de 1730, le P. Melchior de Folard, ayant résolu de se rendre à Rome, en profita pour visiter ritalie. Il commença par s'arrêter à Nice où on lui fit '< grand accueil », et où pendant cinq jours « il plut à sa louange des sonnets et des madrigaux italiens ». Puis il passa par Gênes et séjourna trois semaines à Florence
« pour s'y décrasser », déclarait le chanoine. « Je veux dire, ajoutait-il, pour y quitter Tair français afin d'arriver tout italien à Rome. » Or, dans une de ses lettres \ le P. Melchior disait au chanoine : « Mandez au chevalier que son nom me vaut beaucoup en Italie et que j'aime mieux être son frère que s'il m'eût donné de l'argent à mon départ comme vous l'avez fait. »
Un si grand succès effaçait dans la mémoire du chevalier le souvenir de toutes les amertumes de sa vie militaire et apaisait son regret de n'être point devenu maréchal. Car il y avait songé... Maintenant, dans ses lettres à son frère, il affectait pour les honneurs une indifférence qui eût amené des esprits mal disposés à se rappeler certain renard de La Fontaine... Mais le bon chanoine était loin de penser à de pareils rapprochements et, croyant apercevoir quelque découragement chez son frère, il le réconfortait en le flattant et en le plaisantant.
M. de la J^Iotte est un faux saint, disait-il ^, parce que sa résistance ne vient pas de la résistance à la tentation mais de ce qu'il n'est plus tenté ; et vous, vous êtes un faux philosophe parce que votre indifférence pour les honneurs n'est pas l'ouvrage de votre raison. Votre ambition s'en est allée d'ellemême, tout comme votre mal aux dents de Thiver passé, qui ne s'en alla pas peut-être bien hbrement, car japprends que vous fumâtes pour vous en guérir, au heu que vous n'avez pas fait la moindre chose pour vous guérir de l'ambition. Mais vous n'en êtes pas guéri, puisque vous venez de faire un livre et que vous travaillez à en faire un autre. On ne fait pas des livres sans ambition. Je dis, moi, que vous êtes dix fois plus ambitieux que vous ne l'étiez, car vous ne visiez autrefois qu'à être maréchal de France, au lieu que vous visez maintenant à devenir Grand du Parnasse, ce qui est bien porter plus haut vos pensées, puisque par là vous n'aspirez à rien moins qu'à figurer avec dom Bernard. C'est assez prêcher et écrire, bonsoir. J'embrasse tendrement notre cher ami à qui vous ne montrerez pas, s'il vous plaît, ce que je vais copier aux pages suivantes.