‹ Le chevalier de Folard, 1669-1752Chapitre 144 sur 203 · I. Bibl. nat., ms. f. fr. 19671, f · texte numérisé non relu

I. Bibl. nat., ms. f. fr. 19671, f

Musée Calvet, Avignon, ms. 2375, fo 68.

Qui mord et chrétiens et chrétiennes,

Compisse chaizes et sofas

Et débauche toutes les chiennes. Fidèle, sa sœur de lait, Qui depuis qu'elle est en vie A son honneur jamais n'avait forfait,

Fidèle est pleine de son lait.

Mon hôtesse tempête et crie, Et parle dans sa furie De se faire raison de ce bélître-là

Avec de la nux vomica ;

Et sa fille, encor plus cruelle, Prétend qu'on la tenaille et puis qu'on l'écartelle.

Cependant, notre garnement Qui ne sait pas que ce bruit le regarde

Déjeune là tranquillement

D'une carcasse de poularde.

Ainsi se poursuivait entre les deux frères et M. de Caumont cette correspondance en triple partie dans laquelle le militaire était plus gai que le marquis, et le chanoine encore plus plaisant que les deux autres réunis.

A la fin de Tannée (1730;, le dernier volume de Polybe a paru et le chanoine se lamente de ne l'avoir pas encore reçu, non plus que certaines de ces satires à la mode qu'on appelait « calottes » ^

Je n'ai point reçu, monsieur le chevalier, écrivait-il (20 décembre 1730) -, cette seconde calotte dont vous me parlez ; je n'ai point reçu non plus le sixième tome du Polybe; je ne reçois rien de tout ce que l'on m'envoie, quand ce que l'on m'envoie est quelque chose qui pourrait me faire plaisir. Le diable, qui m'en veut, se tient sur les chemins et arrête

I . Ce genre de plaisanterie avait été lancé à la fin du règne de Louis XIV par Aymon, porte manteau du Roi. Elle consistait à délivrer en vers burlesques un brevet pour faire partie du régiment de la Calotte à quiconque prétait au ridicule ou au blâme. Maurepas disait que la collection de ces brevets devait former « l'hiistoire véridique et impartiale des folies, des erreurs, des modes dépravées, du libertinage et des ridicules ». Sous la Régence, le brevet de la Calotte devint entre les mains du gouvernement un moyen de discréditer ses adversaires, tellement le ridicule en France a toujours tué plus sûrement que n'importe quelle arme.

a. Musée Calvet, ms. 2373, f"' 42 à 46.

tout ; OU ceux à qui on confie ce qu'on m'envoie gardent tout. Ce que je reçois, ce sont de mauvaises lettres de Provence et de Franche-Comté auxquelles je suis obligé de répondre; ce sont des livres d'Italie, à la vérité fort bons, mais qui sont pour le Père voyageur. Voilà ce que je reçois ; de mauvaises choses qui sont pour moi ; de bonnes choses qui sont pour les autres et dont cependant je paie le port. Dieu y ait part.

Puis, le chanoine entretient, comme toujours, le chevalier des mouvements du « Professeur » ; et il semble que sans ce truchement fraternel le militaire et le Jésuite se seraient facilement perdus de vue.

Notre Père voyageur n'est plus le Père voyageur. Nous l'avons débaptisé pour lui donner un nom japonais, et ce nom est celui de Phularandono. Vous l'appellerez donc ainsi à lavenir, si vous n'aimez mieux l'appeler Le Bonze tout court. Ce brave Bonze est maintenant à Saint-Gilles où il prêche TAvent et mange des faisans chez M. l'évêque de Lodève, abbé de Saint-Gilles, qui l'a pris en belle amitié. Ce prélat, qui lit actuellement votre livre, est un de vos grands admirateurs. Soyez-en fier, car il n'y a pas un plus bel esprit en France. Un autre grand admirateur que vous avez est M. Chazet, procureur du Roi : autre sujet de fierté pour vous, car il n'est pas moins bel esprit que le prélat. Mais montez jusqu'aux nues et plus haut encore, vous avez un troisième admirateur dans un homme d'une nation qui n'avait eu jusqu'ici que du mépris pour le mérite étranger ; je vous parle du docteur Inigo Martinez de Albayda, qui a été ici quelque temps, où il a lu votre livre, et qui est maintenant en Italie. Celui-ci, en vertu de son grade de docteur de Salamanque, qui donne même le pouvoir de faire un roi, vous a fait maréchal de France dans une lettre qu'il m'a écrite de Milan ; et afin que vous n'en doutiez pas, voici ses propres paroles :

« Y que Bravo gavacho es este hi-deputa! Pero contanta tu virtud in sciencia en la cosas tocantes a la guerra. Aun no es Mariscal de Francia. lo, in quam sum possum le conferico este grado, cun solitis honoribus et oneribus ^. »

Voilà un brevet en forme ; allez vous faire installer.

I. Traduction : C'est un brave Français, ce coquin ! Il traite avec tant de capacité et de science les choses concernant la guerre ; malgré cela il n'est pas maréchal de France. Moi, autant que cela m'est possible, je lui confère ce grade avec les charges et honneurs habituels.

Malgré son ironie, le chanoine était infiniment flatté de l'admiration du D'^ Inigo. Il ressort d'ailleurs de tous ces détails que l'œuvre de Folard avait un retentissement considérable et bénéficiait d'une grande considération.

Mais si le chanoine se plaît à s'en réjouir, il glisse toujours insensiblement vers son sujet favori : ses animaux, dont il ne peut s'empêcher de parler en terminant ses lettres.

Briquet s'est furieusement gâté depuis quelque temps. Hier il reçut de bons horions que lui donna le frère sacristain des Jésuites, et que je trouvai très bien donnez. Car il jouoit au cheval fondu sur le perron de l'église. Monone' que nous croyions pleine ne l'est pas, à telles enseignes qu'elle a commencé un nouveau mois de février. Il n'y a qu'un moment qu'elle était sur les gouttières des prisons, où elle l'avait pris sur un ton si extraordinaire qu'on n'avait encore rien ouï de semblable.

On a couru aux fenêtres pour voir ce que c'était : on a vu madame entre trois messieurs qui se la disputaient : un vêtu de noir a été le plus fort ; il l'a menée derrière une cheminée ; sequuntur Reliqua ejusdem capitis, comme dit le lecteur chez les moines.

Voilà des nouvelles de mes animaux domestiques, M. de Caumont n'aurait garde de me donner de celles des siens. Car il est dans la créance que les chiens et les chats ne sont pas des gens. Que voulez-vous donc qu'ils soient ? des automates ? non, répond-il, ce ne sont pas des automates ; à Dieu ne plaise, ce sont des bêtes. Et moi, je lui réponds que ces bêtes sont de véritables gens, et que nous, hommes, nous ne sommes que des demi-gens, parce que si nous avons une logique plus étendue que la leur, nous ne l'avons pas d'un si bon aloi ; si nous raisonnons plus qu'elles, nous ne raisonnons pas si bien. Nous ne raisonnons que pour tirer des conséquences ridicules ou dangereuses et pour agir ridiculement ou criminellement, au lieu qu'elles concluent toujours bien et agissent toujours bien. Voilà ce que je lui réponds, à quoi il ne réphque rien, sinon que, si je faisais imprimer de pareilles choses, mon livre seroit condamné par la congrégation du Saint-OfB.ce. Savez-vous que cela m'a presque fait venir Tenvie d'imprimer ?...

J'accepte volontiers, garçon, votre chien pour mon neveu. Oh! le vilain neveu de notre espèce que nous avons dans le frère

cadet de ce gentil Hubert ^. Manger et puis dormir, dormir et puis manger, ne rien faire, ne vouloir rien faire, ne savoir rien faire, sinon de semer des échalotes et marcotter des girofliers. Que dites-vous de ce portrait ? C'est celui de ce joli neveu dont je parle. Ajoutez-y ces autres traits : il dort les yeux ouverts, il ne songe point en dormant, il en veut aux chambranles des cheminées, car il se cogne continuellement contre ; il ne sçait pas rire, il ne sçait que sourire, et sourit perpétuellement; il dit : pleti ? quand on l'appelle, enfin, enfin il pisse sous lui ! Voilà ce gentil animal qui est sorti des flancs de la sœur de Messire A, Erre, Emme, A, Enne, Dé (Armand), docteur agrégé de l'Université de Rhodanople, en Cavarie. Quelle misère ! Je suis tout à vous.

P .-S. — Comme je finissais cette lettre on m'apporte le sixième volume du Polyhe; l'homme à qui on l'avait remis l'avait porté à Montpellier où il s'en est fallu de peu qu'il n'ait demeuré.

Enfin je l'ai reçu; et j'ai déjà lu la moitié de cette préface magnifique dont vous m'avez parlé ; elle est plus que magnifique, et si le D'" Martinez la voyait, après vous avoir fait maréchal de France il vous ferait colonel d'un terze espagnol. A l'heure qu'il est il faut songer au César et venir y travailler ici.

Nous apprenons ainsi que Folard avait conçu le projet de faire sur les Commentaires de César le même travail que sur X Histoire de Polybe. Mais il n'en eut pas le temps, car il était à la veille d'un événement qui allait bouleverser sa vie et qui aurait pu gâcher ses dernières années, voire compromettre sa liberté, si un ami puissant et dévoué ne l'avait secouru au moment le plus critique de cette lamentable affaire dont voici la genèse.

Le cardinal de Fleury, indisposé par les audaces des Commentaires de Polyhe, n'avait pas hésité à ordonner quelques réductions dans les diverses pensions du chevalier, et celui-ci avait réclamé auprès du ministre de la guerre, qui était alors M. d'Angervilliers, par une lettre où il faisait une fois de plus valoir ses « quarante-

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