Carré de Montgeron
«Dès l'année 1 716, il lui vient un cancer au sein du côté ^auche, qui étend ses racines funestes jusque dans la ['oitrine. En 1718, une paralysie entreprend la moitié de son corps du même côté et rend bientôt tous ses membres de ce côté-là aussi immobiles et insensibles, aussi froids et desséchés, aussi retirés et livides que ceux d'un cadavre.
« En 1719, son sein, qui était d'une dureté extrême, d'une grosseur monstrueuse et d'une couleur bleuâtre, se crève, s'ouvre et le mamelon tombe tout d'une pièce.
« Depuis ce moment il sort sans cesse de l'effroyable et profonde ouverture qui prend sa place un sang si corrompu que son odeur cadavéreuse infecte tout l'air qui lenvironne... »
Enfin, le 10 août 1731, Mlle Coirin fait commencer une neuvaine au tombeau du diacre Paris : le 11, on lui apporte « de la précieuse poussière recueillie auprès de ce glorieux tombeau » ; elle en applique le 12 sur son sein '^ cà demi pourri » qui cesse de saigner et commence à se refermer. La nuit suivante, ses membres se raniment et s'allongent. Elle se lève et s'habille.
Bien d'autres phénomènes du même genre se succédèrent en peu de temps. Ils sont attestés par des témoignages verbaux, enregistrés et signés, et aussi par des rapports de médecins. Il deviendrait donc très difficile, à moins de nier tous les miracles, de refuser à ces faits un caractère surnaturel, si l'on était parfaitement sûr de la véracité des té7noins. Mais ici on ne peut s'empêcher de remarquer un souci systématique de grossir les détails, qui rend un peu suspecte leur exactitude absolue. Il faut faire, il est vrai, la part du style de l'époque et surtout de l'exaltation que provoquaient ces guérisons fantastiques.
Car deux partis contraires se disputaient alors l'opinion dans toutes les classes de la société, et le triomphe de l'un provoquait immédiatement l'exaspération de l'autre.
La mesure, qui aurait convenu en ces matières, était donc facilement dépassée et il en résultait de part et d'autres des suspicions désastreuses. En réalité, il est fort probable que beaucoup de ces guérisons auraient pu être
rangées dans la catégorie que les médecins de Lourdes et le clergé éliminent sagement comme réalisables par troubles nerveux.
Quelques-unes, bien contrôlées, pourraient à la rigueur appartenir à l'espèce surnaturelle, mais en tout cas ce serait aller un peu loin que d'admettre l'intervention satanique pour de pauvres gens qui priaient Dieu ardemment par l'entremise d'un diacre défunt, sans avoir une notion bien exacte de la gravité de l'indiscipline des « appelants ».
Il arriva du reste aux molinistes une « mauvaise aventure ». Une certaine Gabrielle Gautier, veuve de Lorme, « femme laide, âgée de soixante ans, et se portant bien, dit Barbier», ayant eu l'idée de se divertir sur le tombeau du diacre en simulant une paralysie dont elle comptait feindre la guérison, fut atteinte sur place du mal même dont elle s'affublait mensongèrement. Epouvantée, elle demanda un confesseur et lui avoua tout. Ce prêtre, qui était « appelant », fit aussitôt consigner les faits par écrit avec attestation à l'appui ; et les jansénistes s'empressèrent de tirer argument de ce « miracle à rebours » ^
Or, « ce fracas de M. Paris ne plaisait pas au parti delà Cour »^; et celui-ci le faisait voir par d'énergiques procédés. Ainsi, les jansénistes avaient gravé le portrait de M. Paris, et des crieurs promenaient partout cette image
1. Pour nous, ce phénomène est précisément un de ceux qui nous semblent pouvoir être classés dans la catégorie des « accidents nerveux )). Il est en effet bien plus facile d'admettre qu'une femme, frappée de remords, soit atteinte par auto-suggestion du mal même qu'elle simule, que d'expliquer par réaction intime la guérison d'une plaie cancéreuse.
Il n'v a pas lieu d'ailleurs de faire ici la critique des guérisons de Saint-Médard et d'examiner si elles furent miraculeuses ou non, sataniques ou orthodoxes.
Ces questions tournent facilement en labyrinthes, où le raisonnement risque de s'égarer quand les éléments ne sont pas scrupuleusement examinés de près. Et la distance même du temps constitue un obstacle à cet examen. Mais en tout état de cause, lorsqu'un acte de foi est fervent et naïf et qu'il ne s'embarrasse pas de questions de forme, comme en suscitaient à l'envi les adversaires et les partisans de la bulle, il est permis d'admettre que dans son ardente piété il peut procurer les bienfaits de Dieu à celui qui en est l'auteur.