Avocat Barbier
pour la vendre. Un commissaire fut alors envoyé chez le graveur et brisa la planche. Mais on en fit une autre et ce furent des femmes de soldats aux gardes qui se chargèrent de vendre l'estampe devant Saint-Médard, parce qu'elles étaient sûres, grâce aux fonctions de leurs maris, de n'être pas inquiétées dans le faubourg Saint- Marcel.
Au fond, le cardinal de Fleury n'avait pas tort d'agir sévèrement, car à côté de la question purement religieuse on sentait bouillonner dans tous les milieux des ferments de révolte qu'il fallait neutraliser rapidement ; et la bulle, en bien des cas, n'était qu'un prétexte à rébellion contre les lois mêmes du royaume.
Évidemment quelques phénomènes valaient la peine qu'on s'y arrêtât, mais la plupart se réduisaient à des soulagements momentanés que les adeptes de Saint-Médard enflaient outrageusement ; et c'était contre cette mauvaise foi flagrante qu'il était utile de réagir.
Car, si les exagérations et les mensonges certains qui jaillissaient de cette foule énervée suscitent aujourd'hui quelques doutes sur l'efficacité de la tombe miraculeuse, elles avaient alors pour résultat de fanatiser encore davantage les malheureux intéressés et les spectateurs de leurs misères comme aussi, par-delà les murs de Saint-Médard, l'ensemble de tous les esprits révolutionnaires, qui voyaient là le moyen de battre en brèche le pouvoir.
Et puis, en dépit de ce que la Cour se montrât moliniste en général, diverses personnalités haut placées ne craignaient pas de tenter l'aventure. « Mme la princesse de Conti, aveugle, seconde douairière, y a été plusieurs fois, raconte Barbier ^ et nombre de gens de qualité. » Et il ajoute, non sans quelque ironie : « C'est insulter au mandement de notre archevêque, mais il faut avaler. »
Il y avait surtout à ce moment un certain abbé Bécheran. « boiteux depuis sa jeunesse avec un pied plus court que l'autre », qui faisait des neuvaines sur le tombeau du diacre. C'était M. Tévêque de Montpellier, grand janséniste, qui l'avait envoyé. L'abbé Bécheran en était à sa
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troisième neuvaine et voici comment la chose se passait. Quand il arrivait, on lui ôtait son rabat, ses boutons de manches et ses jarretières; on le couchait sur le dos le long de la tombe ; on disait les sept psaumes avec dévotion, tandis que les spectateurs gardaient un silence édifiant. iVprès quoi on lui tenait les bras, et il lui prenait alors de temps à autre '< des convulsions si affreuses que le pouls lui manquait ». Il devenait blême, écumait et par des efforts s'élevait au-dessus du tombeau de la hauteur d'un pied malgré ceux qui le tenaient.
Tous les jours les plus fameux chirurgiens le visitaient, mais les avis demeuraient très partagés sur les résultats acquis. Les uns prétendaient que ses nerfss'étaient allongés et qu'il boitait beaucoup moins; d'autres assuraient qu'il boitait toujoursde même, que sesconvulsions provenaient de ce que dans l'espoir de guérir il s'efforçait d'étendre la jambe, et queles douleurs occasionnéespar ce mouvement causaient ses soulèvements brutaux.
D'autres encore faisaient observer avec assez de raison que Ton n'avait jamais vu de miracles de la part de Dieu ou des Apôtres, qui étaient passés maîtres en cette partie, ni si longs à opérer, ni accompagnés de convulsions.
D'autres enfin croyaient au sortilège. « On peut dire, conclut mélancoliquement Barbier, que la vérité d'une religion est mal à son aise entre deux partis qui cherchent à se détruire l'un l'autre. »
Il aurait pu ajouter qu'en pareil cas le plus sage est d'agir toujours comme avait fait dom Bernard et de s'en rapporter simplementà lautorité suprême, reconnue par l'Eglise.
Mais quand les esprits sont échauffés, la raison, chez bien des gens, perd ses droits et ce fut le cas de Folard qui se laissa un beau jour emmener dans ce lieu où tant d'estropiés, lui assurait-on, avaient recouvré lusage de leurs membres pour le plus grand mécontentement des Jésuites. Fut-ce son esprit naturellement frondeur ou son désir de guérir, ou encore plus simplement la curiosité qui décida le chevalier? Toujours est-il qu'il y vint au mois de novembre 173 1-
L'abbé Bécheran était toujours là, continuant le même manège sans résultat. Un prince du sang, le comte de Clermont, se rendait lui aussi à Saint-Médard « avec des grisons »\ sans fracas. On y voyait également des évêques. Le chevalier se trouvait donc en fort bonne compagnie.
Or, à l'aspect de ces malades qui se tordaient convulsivement — car la plupart donnaient ce pénible spectacle — Folard fut impressionné au point d'être pris lui-même de convulsions et d'obtenir dans son état une amélioration qui passa aussitôt pour une guérison miraculeuse.
Voici en effet ce qu'un contemporain écrivait alors à l'un de ses amis-, touchant cet événement :
M. le chevalier de Folard, auteur des Remarques sur Polybe, est un très habile ingénieur qui a passé sa vie dans le métier des armes. Aussi est-il criblé de coups. Outre ses qualités militaires, il est bel esprit et il était esprit fort, de ces gens qui croient ou pour mieux dire qui tâchent de se persuader qu"il est indigne de la majesté de Dieu de se mêler des affaires de ce monde. Il était sourd depuis trente ans. Il avait trois doigts de suite (c'est-à-dire le pouce, l'index et le médium) cassés et renversés avec calus. Ils sont maintenant redressés et il ne prend du tabac qu'avec ces doigts-là pour faire voir qu'il en a recouvré l'usage. Il avait une jambe dont les chairs avaient été emportées ; la peau était collée sur l'os ; les chairs sont revenues et sa jambe est en même état qu'avant sa blessure. Il avait une descente^ grosse comme la forme d'un chapeau et il ne lui en reste pas le moindre vestige.
Mais ce qu'il y de plus miraculeux en lui, c'est que la guérison des plaies de son corps n'est pas encore à beaucoup près aussi parfaite que celle des plaies de son cœur et de son esprit. Il n'avait jamais été à la messe, il y va tous les jours. Il n'avait